Fanny se réfère à une citation de l'auteure de l'article ci-dessous : "Le problème, c'est qu'il y a quelque chose de très lisse, une absence totale de second degré, on a l'impression de rester en surface. Et surtout, on n'entend pas la voix de l'auteur."


POURQUOI ÇA MARCHE
Saga Ferrante : tranches napolitaines, Libération, 15 janvier 2016, par Natalie Levisalles

Il y a en ce moment un écrivain qui provoque un emballement spectaculaire, sur les réseaux sociaux comme dans les vieux médias, en Italie et en France comme en Espagne, mais surtout en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Sur Twitter, en suivant le hashtag #FerranteFever, on trouve des commentaires dont le nombre et l'émotivité sont dignes des lecteurs de Harry Potter. Les chroniqueurs de Vanity Fair et du Guardian sont à peine moins fébriles. Dans le New Yorker, la journaliste Molly Fischer affirme : "Quand je lis ces romans, je m'aperçois que je ne peux pas m'arrêter." Notons que les romans d'Elena Ferrante sont traduits en anglais par Ann Goldstein, également du New Yorker. On apprend que les romancières Zadie Smith, Jhumpa Lahiri et Claire Messud font partie de ses fans. On trouve à ses textes les qualités du réalisme magique latino-américain et du néoréalisme italien. On la compare à Kafka. De quoi s'agit-il ? Elena Ferrante a écrit six romans dont une suite napolitaine en quatre tomes, L'Amie prodigieuse. Le deuxième volet, Le Nouveau Nom, vient de sortir en français. Les deux autres sont parus en Italie et aux États-Unis. L'Amie prodigieuse raconte les destins parallèles de Lila et Elena, deux jeunes filles nées dans un quartier populaire de Naples à la fin des années 40. Toutes deux sont jolies et intelligentes. L'une fera des études, une carrière et quittera sa ville natale. L'autre se mariera et aura des enfants, avant de se volatiliser. En toile de fond : la Camorra, le Parti communiste et le machisme méditerranéen.

1- Qui est Elena Ferrante ?
Personne n'a jamais vu sa tête, ni entendu sa voix, son identité est un mystère. Avant la publication de son premier livre, elle avait écrit : "Je pense que les livres, une fois qu'ils sont écrits, n'ont pas besoin de leurs auteurs. S'ils ont quelque chose à dire, ils trouveront tôt ou tard des lecteurs." On a dit que derrière le pseudonyme pouvait se cacher un homme, l'écrivain Domenico Starnone. Certains indices permettent de penser que c'est plutôt une femme qui a été mariée et a eu des enfants. Elle serait née dans la région de Naples et vivrait en Grèce.

2- Que trouve-t-on dans la suite napolitaine ?
Naples, Ischia, le Vésuve, les Champs phlégréens… le décor de l'histoire est quand même pas mal. Et il est décrit par une Italienne, c'est quand même mieux que la Venise de carton-pâte de l'Américaine installée à Venise, Donna Leon. Pour le reste, la saga raconte la vie quotidienne avec beaucoup de détails, il nous présente toutes sortes de personnages : le fiancé jaloux et violent, l'ami dévoué, l'intello un peu arrogant, la femme soumise, l'allumeuse… On accompagne Elena dans ses longues réflexions sur l'amour, l'amitié, l'écriture, le statut de la femme. Et ça fonctionne assez bien. Le problème, c'est qu'il y a quelque chose de très lisse, une absence totale de second degré, on a l'impression de rester en surface. Et surtout, on n'entend pas la voix de l'auteur.

3- Un roman féminin ou un roman féministe ?
L'Amie prodigieuse raconte une amitié entre deux femmes très proches et éternelles rivales, qu'il s'agisse de relations amoureuses ou de réussite sociale. Chacune se bat à sa manière pour échapper à la place qui lui a été assignée. Le Guardian parle de "roman d'apprentissage féministe". Une journaliste britannique remarque, admirative, que la narratrice ne s'intéresse pas seulement aux femmes abandonnées mais que, lectrice d'Anna Karénine (Tolstoï) et de la Femme rompue (Beauvoir), elle s'intéresse aussi à la manière dont l'abandon rend vulnérable. Molly Fischer explique que "leur rivalité magnétise" les deux filles, elle les compare à Scarlett O'Hara et Melanie Hamilton dans Autant en emporte le vent.

Le Nouveau Nom (l’Amie prodigieuse II) Traduit de l’italien par Elsa Damien, Gallimard, 554 p., 23,50 €.

Natalie Levisalles