Appelfeld et le livre de Jonathan Littell, Les Bienveillantes


Extrait de "Laisser parler le silence", entretien avec Yun-Sun Limet, Remue.net, 2008

Vous savez sans doute que l’année dernière a été marquée en France par le succès du livre de Jonathan Littell, Les Bienveillantes. Qu’en pensez-vous ?

Je ne l’ai pas lu. Je n’ai pas réussi à lire plus de quelques pages. C’est du sensationnel. C’est un livre d’invention. Certains écrivains aiment dire : écoutez bien, vous allez lire quelque chose que vous n’avez jamais lu. Cela ne m’impressionne pas. Ce genre de livres : on va vous dire le pire du pire. Moi, je sais ce qu’est réellement le pire du pire. Créer le scandale, et faire du commercial, ce sont des motivations fortes. Qu’est-ce que je peux en dire ? Ce sont des faiblesses qui sont « fortes » et lourdes. Combien de pages déjà ? Dieu merci, on peut ouvrir le livre et le refermer immédiatement.

Et la fascination que ce livre a exercée ? Qu’en diriez-vous ?

Les gens sont fascinés par la perversion. Politiquement, les sociétés sont travaillées par toutes sortes de démons. Et la fascination pour le nazisme et la perversion vont souvent de pair. Je ne crois pas pour autant que le nazisme revienne. Mais le nazisme peut encore exister sous certaines formes dans notre vie. La perversion, le sadisme attirent beaucoup. Les gens aiment qu’on leur montre des sadiques, leur mode de fonctionnement. Mais bon, peut-on changer l’humanité ?


Extrait d'un chat publié dans Le Monde, 27 mai 2009

Que pensez-vous du livre Les Bienveillantes, de Jonathan Litell ?

Ce qui m'a étonné, c'est à quel point un homme pouvait s'identifier avec le mal. Et la question que je me pose, c'est quel est le but de cela. Quel est le but de son livre. Est-ce d'apprendre à s'identifier avec le mal ? Est-ce que c'est essayer de comprendre le mal depuis l'intérieur de nous-mêmes ? Je me demande quel est le but de ce livre. Moi, mon impression, c'est que le résultat est une démonisation de soi.
Comme vous le savez, j'étais dans un camp, brièvement, avant de m'échapper. Mais j'ai eu le temps de voir toute la perversion des meurtres des juifs. Il ne s'agissait pas seulement de tuer les juifs, il s'agissait également de les humilier avant de les massacrer. Par exemple, de les obliger à jouer de la musique classique avant de les assassiner. Donc il ne s'agissait pas seulement de tuer, mais d'une perversion des meurtres.
Et dans les quarante livres que j'ai pu écrire, je ne parle jamais des assassins. Ils n'existent pas dans mon âme. Ils existent dans le sens socio-historique, mais ils n'ont pas de place dans mon âme. Il n'y a pas que l'intelligentsia juive qui a critiqué le livre. Tout le monde devrait critiquer ce livre. M. Littell, l'écrivain, est un homme très intelligent, de grand talent. Et cela rend son livre d'autant plus dangereux.


Voix au chapitre a programmé Appelfeld en octobre 2020
http://www.voixauchapitre.com/archives/2020/appelfeld.htm