REVENIR À BRETON

Julien Gracq, Le Monde, 16 février 1996


Un siècle après sa naissance (le 18 ou 19 février 1896) et trente ans après sa mort (le 28 septembre 1966), André Breton est-il toujours présent. Nous avons demandé à divers écrivains de répondre, sans concessions, à cette question. malgré la distance souvent prise à l'égard de ce passant considérable, Julien Gracq, Octavio Paz et Yves Bonnefoy s'accordent à reconnaitre l'impérieuse sollicitation que fut pour eux le surréalisme et le retentissement qu'il conserve dans le monde actuel.

Je ne crois pas que Breton eût très bien accueilli la célébration du centenaire de sa naissance. S'il avait, à sa manière, quelque chose à voir avec le sacré, il n'avait guère à voir avec l'officiel et les rites convenus de commémoration. En litige depuis ses débuts avec l'histoire, le surréalisme a été en outre peu ami de la mémoire : obstacle à l'ouverture parfaite à l'éventuel, à la page blanche où peut seulement venir s'inscrire dans toute sa force de renouvellement la révélation. Breton était tout entier prospectif, guetteur de ce qui s'annonce, peu enclin à récapituler ; il n'était pas un voyageur de la banquette arrière. Au surplus, est-il né vraiment en 1896 ? Il a en commun, avec Malraux (et il n'a guère que cela) d'avoir été peu marqué par son enfance, plus ou moins rejetée comme mesquine, manquée, larvaire. Il est né plutôt vers 1916 : tout s'est joué pour lui dans les années de la fin de l'adolescence, et celles qui l'ont suivie immédiatement.

Plutôt que de revenir sur l'écrivain aujourd'hui consacré, et sur l'âme d'un mouvement qu'on a beaucoup disséqué, l'envie vient de réappliquer de tout son long l'histoire mouvementée du surréalisme sur les accidents de celle de son temps, ses hauts et ses bas sur les soubresauts d'un siècle terriblement cahoté, qu'il a tous réfractés à sa manière. Car, s'il n'aimait pas l'histoire (qui l'a enfanté), l'histoire le lui a parfois (mais pas toujours) sévèrement rendu, et s'est livrée avec lui à un étrange exercice de contrepoint.

Le surréalisme est né, à n'en pas douter, de l'exécration que laissait derrière lui le cauchemar de 1914-1918, exécration vite étendue vers l'amont à toute la littérature qui l'avait préparé ou du moins permis (le « procès Barrès »). Il y a puisé la force de jaillissement initiale dont il a fait preuve et qui devait beaucoup au ressentiment, le besoin exacerbé aussi d'un tout autre à opposer au monde des tranchées, et à celui de l'arrière qui lui avait permis de durer. Il a trouvé là l'écho, non pas large mais profond, qu'il a éveillé dès le début. L'engagement non seulement dans le camp de la révolution, ce qui pouvait passer pour plausible, mais, plus précisément, dans le secteur que régissait la IIIe Internationale ce qui allait fortement tirer à conséquence pour perturber le tracé de sa « ligne » vint plus tard, mais assez vite, en 1925 : on sait qu'il fut pour une part le résultat de la lecture par Breton du livre de Trotsky sur Lénine. La guerre du Rif, à peu près oubliée aujourd'hui mais qui fut pour une partie de la gauche presque l'équivalent de ce que fut la guerre d'Algérie vers 1960, joua aussi son rôle. Les démêlés inévitables du surréalisme, dès qu'il se fut mis « au service de la Révolution », avec le communisme déjà aigres et bruyants se compliquèrent dans les années 30 de la rapide montée en puissance du nazisme, dont l'irrationalisme explosif ne laissa pas d'abord tout à fait insensibles certains membres du groupe (l'éviction de Dali est liée à cet épisode). Puis, après 1935, et surtout après la guerre d'Espagne, l'exaspération du conflit entre les camps fasciste et antifasciste (dont l'URSS semblait être le leader le plus déterminé), en faisant apparaître une menace directe de guerre générale, plaça peu à peu politiquement le mouvement de Breton dans une position presque intenable, écartelé qu'il était entre le refus viscéral (et pour lui congénital) d'un nouveau 14-18 et le rejet de la passivité en face du nazisme. Il n'est pas interdit d'interpréter le départ de Breton en 1938 vers le Mexique et Trotsky comme une tentative d'échapper à un dilemme insoluble « par le haut », par l'évasion dans la politique utopique, à laquelle se rattache aussi la position balancée, mais, il faut bien le dire, balancée dans le vide, à laquelle il essaya un moment de se tenir : « Ni de votre guerre, ni de votre paix ! »

Quand je rencontrai Breton pour la première fois à Nantes, quelques jours avant la guerre, le mouvement qu'il animait en était visiblement à une époque de très basses eaux. L'arbre avait perdu bien des feuilles au fil des bises aigres de la politique : Aragon était déjà loin, Dali aussi, la rupture avec Eluard était consommée, Char s'éloignait. Breton cependant n'était pas découragé, mais il semblait prendre de la distance avec une actualité oppressante ; il songeait à une revue, ouverte aux non-surréalistes et prenant plus de recul par rapport à la « bataille d'hommes » qui s'annonçait. Peu après la débâcle, le départ pour le refuge des Etats-Unis, puis le retour en 1946, qui se fit dans un quasi-silence, marquèrent le début d'une longue traversée du désert, dont Breton ne devait pas voir le terme.

Il y avait plus d'une raison à ce crépuscule prolongé. Mécaniquement, il y avait sans doute l'éclipse du créneau qui semble borner la période conquérante, active, de mouvements tels que le surréalisme à une ou deux dizaines d'années tout au plus, au-delà desquelles les caisses de résonance du début deviennent oreillers contre lesquels la voix s'étouffe, les pires provocations tombent dans le vide et le silence. Il y avait le fait que, sur le terrain de l'irrationnel où le surréalisme avait chassé dès le début avec prédilection, la catastrophe hitlérienne avait pour longtemps semé du sel. Il y avait aussi le « café » et le groupe, maintenu par Breton immuable, dont la composition rajeunie avait changé et où les talents sans doute ne manquaient pas, mais qui, gardien par nature de rites qui devenaient des rides, maintenait autour de Breton une clôture plutôt qu'un relais de communication. Et que d'ailleurs, bon gré, mal gré, Breton paralysait un peu dans sa « créativité » de son prestige et de sa personnalité volumineuse et tranchante. Il souhaitait sincèrement rester un animateur convivial, mais il était déjà en même temps une statue. Je me souviens de lui avoir demandé une ou deux fois s'il n'envisageait pas de dissoudre son groupe, devenu peu productif, pour laisser les graines qu'il avait lancées à poignées chercher leur terrain librement au gré du vent. La réponse était toujours la même : « A qui le dites-vous, cher ami ? Mais nos ennemis seraient tout de même trop contents. » La question d'ailleurs était réglée avant même d'être posée : la séparation de Breton et de son prolongement semi-organique : le pseudo collectif de « mes amis et moi » était de son vivant impensable. Breton mourut en septembre 1966 : enterrement d'automne qui m'a laissé un souvenir presque printanier. Il y avait sensiblement plus de monde qu'on ne s'y attendait, beaucoup d'amoureux qui apportaient une fleur en se tenant par la main. Et, peu après, la dislocation, puis la dissolution du groupe marquèrent la fin officielle du mouvement. Et pourtant... ... L'humour noir qui niche quelquefois dans les dates d'une biographie a seul empêché, à moins de deux ans près, une rencontre qui donne encore passablement à imaginer : celle de Breton et de mai 1968.

Il est plus difficile qu'on ne croit de prévoir l'attitude qu'il aurait prise vis-à-vis du mouvement étudiant. Au fond, Breton n'aimait pas le succès : il s'en méfiait, il était un opposant-né (« Toutes les idées qui triomphent courent à leur perte »). Ces idées, il aurait pu être violemment heurté par leur banalisation inévitable, voire leur caricature. Dès le début, d'ailleurs, il avait structuré son groupe non de manière à élargir amplement sa communication, mais comme un ordre de dépositaires choisis ayant fait profession de « surréalisme absolu », bref, plutôt que des propagandistes, une phalange d'élus, garnisonnant autour de lui le château étoilé. Je ne crois pas qu'il ait jamais tenu compte sérieusement de la possibilité d'une flambée surréalisante, mettant réellement des masses en mouvement. Mais il est sûr que cette explosion libertaire imprévue de mai 1968 qui, plus qu'une révolution politique, cherchait à changer la vie selon la loi du désir, ici et maintenant « immédiatement et sans délai » et qui décontenança si fort toute la gauche institutionnelle, jusque dans son langage et ses formules, concernait, sans toujours le savoir, Breton de beaucoup plus près que Sartre et surtout qu'Aragon, qui l'un et l'autre tentèrent de se faire oindre par la Sorbonne régénérée. « Au fond, tout ça, c'était Breton », me dit un jour Georges Pompidou, quelque temps après les événements.

Il n'y a pas à épiloguer sur un rendez-vous non tenu, sur les conséquences et sur les malentendus possibles et même probables qu'il n'aurait pas manqué de faire surgir. Il reste qu'à l'heure où le surréalisme mettait de lui-même un point final à son existence historique, mai 68, avant de le laisser de nouveau hiberner, semble bien avoir témoigné, au moins confusément, que le surréalisme pouvait un jour « revenir ». Né oiseau des tempêtes, et de la convulsion d'un monde, c'est dans les « trente glorieuses » qu'il a cheminé souterrainement le plus vite et sa chance réelle semble s'être présentée au moment où il réglait sa propre dissolution.

Le surréalisme ne se présente pas à l'orée d'un nouveau millénaire les mains vides. Il n'a pas changé la vie, mais il l'a tout de même passablement oxygénée. Il a désenclavé décisivement la poésie, l'a sortie du ghetto des lignes inégales qui la tenait recluse, a déblayé largement les canaux par lequels elle peut venir irriguer la vie de tous les jours, de la magie du rêve à celle du hasard et des rencontres, et même du fait divers : conquête essentielle. Il a redonné souffle au « romantisme éternel », libéré du pittoresque, de l'orientalisme et du médiévisme qui l'avaient gâté chez nous, en lui infusant l'immense ambition, balbutiée parfois (il faut le dire) plutôt que signifiée par le romantisme allemand : il lui a rendu au moins plein droit à l'alternance.

A-t-il achevé son parcours ? Le monde, qui se fait ou se défait sous nos yeux, après avoir exploré vainement les voies classiques de la révolution politique, est sans doute un de ceux contre lesquels Breton aurait lancé l'anathème avec le moins de réserves, et aussi sans doute avec le plus de justifications. Etalonnage monétaire instantané de toute activité humaine promotion de l'art au rang du marché, avènement d'une société exclusivement obsédée d'« emplois » de monnaie et de production de marchandises, où, selon le mot de Thomas Pollock Nageoire dans L'Echange, « tout vaut tant », en voie d'ailleurs de crétinisation par les médias et l'économie politique, où le quotidien qu'achète le chômeur comme le magazine que lit l'intelligentsia, par le jeu des « suppléments » qui s'enflent, se transforment à vue d'oeil en Petit Echo de la télévision et de la Bourse, il n'est plus tout à fait déraisonnable, devant un bilan voué à terme au rejet, d'imaginer un jour au surréalisme un mouvement héritier, de forme imprévisible, sans doute débarrassé de ses péchés mignons qu'il a trop caressés, colifichets d'époque qui l'ont beaucoup aidé à vieillir : oukazes, provocations puériles, cadavres exquis, contrepèteries métaphysiques, lettres aux voyantes et autres gadgets de l'irrationnel. Comment savoir ? Le déficit de réponse des religions est devenu presque aussi patent que la caricature des « sectes ». Le surréalisme, qui a joué un peu à cache-cache avec l'histoire, et que celle-ci n'a guère servi, n'a pas « passé », comme on l'a cru autrefois du café ; il a démontré plutôt une ténacité inattendue à subsister dans l'hibernation. Pour les mânes de Breton, un siècle après sa naissance, un quart de siècle après le décès officiel de son groupe, les perspectives ne sont pas fermées.

JULIEN GRACQ, Le Monde, 16 février 1996


Voix au chapitre a programmé André Breton en janvier 2021
http://www.voixauchapitre.com/archives/2020/breton.htm