« Nadja » par Maurice Blanchot en 1967

Quand nous évoquons Nadja, Les Vases communicants, L'Amour fou, écrits certes par André Breton et à partir de lui-même, mais sous cette réserve que le surréalisme s'y interpose et s'y annonce constamment comme un danger impossible à soutenir seul, on découvre aussitôt de quels changements ils sont le lieu. En refusant le genre romanesque, coupable d'inventer sans invention d'une part, d'autre part en refusant tous les autres genres coupables de ne pas inventer sans dire vrai, ce n'est pas à une préoccupation esthétique qu'André Breton veut répondre, c'est une mutation bien plus décisive qu'il a en vue. Nadja est en ce sens la grande aventure dont nous sommes loin d'avoir considéré tout ce qu'elle nous demande, tout ce qu'elle nous promet.

Il y a d'abord cette difficulté : le texte (appelons-le récit) est de l'ordre de la constatation. Ce qui s'y passe s'est effectivement passé. Quelque chose a lieu qui a eu lieu dans un temps parfois précisé par une date (comme on arrache une feuille à un calendrier) et dans des endroits que les photographies rendent présents (en les soustrayant à la fluctuation verbale). Le récit exclut la fiction, il fait partie de ces livres qu'on laisse battant comme des portes et desquels on n'a pas à chercher la clef. Par conséquent, tout est simple : l'auteur nous donne à connaître un moment particulièrement important de sa vie, ce qui veut dire que l'important serait l'événement réel dont le livre est l'évocation « poétique ». Peut-être André Breton, par simplicité et cette merveilleuse transparence qui était à certains moments son privilège, eût-il accepté une telle version des choses. Cependant, même l'acceptant, il n'y aurait pas consenti, et le livre encore moins. Nous disons : un événement réel, mais de quelle sorte ? Tel qu'il puisse, ayant été vécu et continuant à l'être, trouver seulement son lieu dans l'espace ouvert par le mouvement d'écrire (un livre, un simple livre, dira-t-on : oui, mais qui ne soit ni de fiction ni d'information ; donc, déjà à ce point de vue, un livre autre, absent). Cet événement, c'est la rencontre. La rencontre de Nadja, c'est la rencontre de la rencontre, la rencontre redoublée. Naturellement, Nadja est vraie ou, pour mieux dire, elle n'est pas vraie, elle se tient à l'écart de toute vérité interprétable, elle ne signifie que la particularité insignifiante de sa présence et cette présence est de rencontre : apportée par le hasard, reprise par le hasard, dangereuse et fascinante comme lui et finalement se dissipant en elle-même, dans l'effrayant entre-deux ouvert par l'aléa entre raison et déraison.

Mais la rencontre qui a nécessairement lieu dans la continuité du monde est précisément ainsi donnée qu'elle rompt cette continuité et s'affirme comme interruption, intervalle, arrêt ou ouverture. Réelle, voici cette jeune femme sans nom, très pauvrement vêtue, qui va la tête haute, si frêle qu'elle se pose à peine en marchant, et le présent de la description n'est pas là pour la représenter, mais pour accuser d'une manière incisive « l'entrée en scène » de la présence, c'est-à-dire de ce qui est simplement là, sans justification et sans preuve, et à partir de quoi la condition des choses réelles et présentes sera définitivement ou momentanément changée. Comme si la rencontre – le hasard, celui de Nietzsche, celui de Mallarmé, soit le hiatus entre plusieurs niveaux de réalité, plusieurs systèmes de détermination, entre le dehors et le dedans, entre divers champs de connaissance, soit l'impossible retour à l'unité et la manifestation paradoxalement unique de la différence (donnée d'un coup et en un moment, en un lieu) – ouvrait dans le monde de l'avènement une distance sans terme où ce qui arrive d'une manière abrupte et comme de foudre (dirait Mallarmé), est l'inarrivée même. Or, cette inarrivée de la rencontre, ce nœud d'espace impossible à dénouer et d'autant plus que son noyau est le vide, cet espacement qui rend intercalaire tout ce qui prétend le remplir, est l'espace où l'écriture maintient, déploie et replie la différence – la pluralité essentielle – qui lui a été confiée et en quelque sorte consciemment par le surréalisme. Si bien (ou si mal) que la rencontre de Nadja, rencontre réelle d'une fille réelle, réellement vouée à l'irréalité de ce qu'on nomme folie, est comme par avance, dans le brillant d'un destin ravageur, destinée à l'exigence d'écrire et que ce moment merveilleux de vie – coup de dés qu'on ne réussira pas deux fois – est joué, et fatalement perdu, dans un Récit préliminaire dont le maître de jeu n'est – il le sait bien – nullement André Breton qui fut là comme l'appât du piège, le piège tendu où il faillit se prendre lui-même.

Maurice Blanchot, « Le demain joueur »
L'Entretien infini, Gallimard, 1969, pp. 606-608


Voix au chapitre a programmé André Breton en janvier 2021
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