Paris cause, Paris discute, Paris écrit, Paris lit.


A Paris, tout le monde lit, comme le constate un voyageur allemand du temps : "On lit en voiture, à la promenade, au théâtre, dans les entr'actes, au café, au bain. Dans les boutiques, femmes, enfants, ouvriers, apprentis lisent; les laquais Usent derrière les voitures ; les cochers lisent sur leurs sièges ; les soldats lisent au poste et les commissionnaires à leur station." Gagné par la frénésie de lecture, Lawrence Sterne séjournant à Paris lit le chiffon de papier dans lequel son valet La Fleur lui a apporté son petit déjeuner ; il en insère, dit-il, la traduction dans son Voyage sentimental en France et en Italie. Du chancelier au cordonnier, tout le monde a la fureur de l'imprimé, on y cherche les lumières de la philosophie. Les Lumières : terme maçonnique. Il y a en France des centaines de loges maçonniques, dont le grand maître est le comte d'Artois. On y rencontre le marquis de Bouille, La Fayette retour d'Amérique, la princesse de Lamballe (dont la tête charmante finira au bout d'une pique), des savants, des artistes, des avocats, des prélats. Dans ces sociétés de pensée, on concilie la foi et la raison, la liberté et l'autorité, l'égalité et les distinctions sociales. On propage les idées nouvelles. Mais celles-ci ne sont pas l'apanage des classes dites cultivées. Les idées se diffusent partout, à travers le pays entier, par exemple à partir de ces points d'éclatement et de redistribution que sont les relais de la poste aux chevaux. C'est que les maîtres de poste eux aussi lisent, parlent à tout le monde, diffusent nouvelles et brochures. L'un de ces maîtres de poste, Drouet, orientera le cours de l'histoire en arrêtant à Varennes le roi en fuite, sachant fort bien ce qu'il faisait.
A Paris, les boutiques de libraires ne désemplissent pas. Chez Desenne, on peut à peine se frayer un passage de la porte au comptoir. Au Palais-Royal, on se promène en bavardant de politique, d'amour, de goût ou de philosophie. On recueille les dernières nouvelles. Le cas échéant on en fabrique. Il y a à Paris des centaines de libellistes qui vivent de leur plume. Gens de toutes conditions : prêtres défroqués, caissiers infidèles, maîtres chanteurs pleins d'esprit et pourris de vices. Parmi eux, même quelques honnêtes gens. On écrit, on recopie, on imprime, on fait circuler les pamphlets publiquement ou sous le manteau. Outre les imprimeurs attitrés et dûment contrôlés, il y a des imprimeries clandestines un peu partout, et d'abord dans les dépendances des châteaux princiers. Le journalisme littéraire fleurit. Le Mercure de Panckoucke tire à quinze mille (quelle revue littéraire pourrait aujourd'hui en dire autant ?). En 1774, Pidansat de Mairobert et Moufle d'Angerville publient des Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République des Lettres. Métra imprime à Neuwied une Correspondance littéraire. Les cours d'Europe, la tsarine en tête, sont régulièrement tenues au courant de ce qui se passe à Paris par la lettre confidentielle que depuis vingt ans rédige à leur usage le baron Melchior Grimm, un Parisien allemand tout comme le baron d'Holbach, ami de tout le monde et des philosophes. Rousseau est brouillé à mort avec Grimm, mais avec qui Rousseau ne se brouillerait-il pas ?
En 1774, après avoir mené à bon terme la publication L'Encyclopédie et accepté l'invitation de la Grande Catherine, Diderot rentre de Moscou, rapportant dans ses malles le manuscrit du Neveu de Rameau. Caron de Beaumarchais, sorti de la prison de For-l'Evêque et menacé d'entrer à la Bastille, invente le personnage de Figaro et fait recevoir à la Comédie-Française son Barbier de Séville.
Ce sont les derniers beaux jours du salon de Mlle de Lespinasse qui "donne à causer" dans son petit appartement de la rue de Bellechasse. A condition de haïr le despotisme, d'aimer la liberté, d'avoir de l'esprit et d'estimer tout ce qui est anglais, on a chance d'y rencontrer Turgot, Condillac, Condorcet, le duc de la Rochefoucauld. Les écrivains passent leurs manuscrits au banc d'essai de la lecture à haute voix devant des amis : Rousseau lit des passages de ses Confessions chez le marquis de Pezay, devant le prince de Suède, chez la comtesse d'Egmot.

Extrait de la préface de Pierre Bertaux
Folio classique, 1973


Voix au chapitre a programmé Goethe en février 2021
http://www.voixauchapitre.com/archives/2020/goethe.htm