Le Livre de poche édition anniversaire 2021, 480 p.

Quatrième de couverture : En 1872, dans une lettre à son amie Mme Roger des Genettes, Flaubert ne cachait pas ses intentions de nuire : "je médite une chose où j'exhalerai ma colère. Oui, je me débarrasserai enfin de ce qui m'étouffe. Je vomirai sur mes contemporains le dégoût qu'ils m'inspirent, dussé-je m'en casser la poitrine ; ce sera large et violent." Ce fut le roman des deux bonshommes : deux greffiers s'installent à la campagne pour se consacrer au savoir dont ils explorent tous les domaines. Puis le dégoût les saisit et ils reviennent à leur occupation première : copier. Interrompu par la mort de Flaubert en 1880, Bouvard et Péruchet est le livre de toutes les vengeances, croisade encyclopédique contre la bêtise universelle, fable philosophique à la fois comique et "d'un sérieux effrayant", la plus radicale peut-être et la plus impitoyable de toutes ses oeuvres. Mais le roman contient un secret : la formule d'une métamorphose qui convertit la bêtise en lucidité et l'assujettissement en libération.

Le Livre de poche, 1999, 474 p.



Bouvard et Pécuchet
Dictionnaire des idées reçues
, GF, 2011, 504 p., avec une interview d'Éric Chevillard
"Pourquoi aimez-vous Bouvard et Pécuchet ?"

Quatrième de couverture : Ultime roman de Flaubert, spirale encyclopédique et farcesque restée inachevée, Bouvard et Pécuchet est avant tout une histoire universelle de la bêtise. "Ça, ce sera le livre des vengeances !" aurait un jour affirmé l’auteur, selon son ami Maxime Du Camp. Définition qui pourrait tout aussi bien s’appliquer au singulier Dictionnaire des idées reçues, fragment du second volume projeté pour Bouvard et Pécuchet, et où s’exprime, de manière plus drôle et fulgurante que jamais, la rage de Flaubert contre les préjugés et les lieux communs de son temps
.


Bouvard et Pécuchet suivi de Le Sottisier, L'Album de la Marquise, Le Dictionnaire des idées reçues et de Le Catalogue des idées chic, Folio classique, 1999, 580 p.

Quatrième de couverture : Après une vie bien vécue, deux amis – l’un veuf, l’autre célibataire – décident d’occuper ensemble leur solitude : ils se retirent à la campagne pour se consacrer à la quête du savoir. Agriculture, littérature, politique ou philosophie : aucune discipline n’échappe à leur curiosité
naïve et à leurs expériences malheureuses. De ratage en recommencement, les deux compères s’attaquent à tous les domaines de la connaissance, en étalant une réjouissante sottise.
Dernier roman de l’auteur, resté inachevé et paru en 1881, un an après sa mort, Bouvard et Pécuchet offre un bilan ironique des connaissances de l’époque, et une véritable encyclopédie de l’ignorance. Drôle, moqueur, cruel, ce voyage à travers la bêtise humaine est aussi le testament où Flaubert exprime son mépris envers la pauvreté d’esprit de ses contemporains. Lui qui voulait, dès 1852, "engueuler les humains […] dans quelque long roman", a composé la géniale odyssée de l’échec.

Pléiade tome II, 1936, 1056 p.



Gustave Flaubert (1821-1880)
Bouvard et Pécuchet (publié en 1881 à titre posthume)
Nous lisons Bouvard et Pécuchet pour le 8 octobre 2021.
Nous avons lu ce livre dans le groupe il y a 25 ans en 1996. Nous avons failli le relire en 2016, il fut programmé puis déprogrammé...
Il était aux oubliettes quand le groupe de Tenerife nous a invités à marquer le coup du bicentenaire de la naissance de Flaubert.
Nous avons alors en juin 2021 passé une journée à Rouen après avoir lu Flaubert de Marie-Hélène Lafon, qui fit un tel flop que - enfin !- nous avons reprogrammé Bouvard et Pécuchet...
 
Quelques jours avant nos échanges, nous aurons visionné le film Bouvard et Pécuchet de Jean-Daniel Verhaeghe (scénario de Jean-Claude Carrière, musique de Michel Portal, avec Jean-Pierre Marielle et Jean Carmet dans le rôle de Bouvard et Pécuchet).
 
"Ce livre, complètement fait, et arrangé de telle manière
que le lecteur ne sache pas si on se fout de lui, oui ou non,
ce serait peut-être une œuvre étrange et capable de réussir,
car elle serait toute d'actualité
."
(Lettre de Flaubert à Louis Bouilhet,
Damas, 4 septembre 1850)


Le texte est en ligne ICI.

 


Le groupe de Tenerife a lu Bouvard et Pécuchet
pour le 4 mai 2021

Ont rédigé leur avis :
Brigitte José Luis Nieves


Brigitte
Voici mes réflexions sur ce bouquin (Bouvard et Pécuchet) dont j'avais après tant et tant d'années gardé, sans plus, une vague teinture de quelque chose d'extrêmement bien écrit et un bon souvenir amusé (je ne suis pas "une littéraire"). Grâce au dernier choix de notre "Après-midi amical" au nom charmant, je l'ai repris, en lisant cette fois-ci d'abord quelques pages à son sujet (fait inimaginable pour moi auparavant, internet n'existait pas encore), notamment certains passages de lettres privées de son auteur. Il concevait donc une encyclopédie de la bêtise humaine... oui, et j'en avais bien ri.
Quel curieux phénomène. Ces jours-ci, durant cette deuxième lecture, au lieu de me faire rire, ou sourire, les entreprises de ces "deux bonshommes" éveillent en moi une compassion et une compréhension croissantes, dues probablement à mes propres expériences et à certaine connaissance du genre humain acquise - je l'espère -, unies à une tolérance induite également par le grand âge, s'il est bienveillant et bien vieillissant (c'est mon ambition).
Je me demande aussi si Flaubert, qui entretemps avait peut être mûri et s'était apaisé de sa rogne contre la société - je l'ignore - a entraperçu tout ceci et a terminé par une bêtise bien pire encore que celle de ces deux "idiots" : mourir de travail.

Nieves
Je dois dire que ça a été pour moi un ouvrage complexe, fort compliqué, à mon avis, un texte pour des connaisseurs dans tous les domaines du savoir. Or, pour une lectrice ordinaire comme moi, la tâche pour arriver à la fin a été bien ardue. La majorité des chapitres, je les ai passés en survol, incapable d'approfondir convenablement. Cependant, il y en a eu deux qui m'ont accrochée davantage, le chapitre 6 où il est question de la Révolution de 48 ainsi que des réflexions sur la politique et la société, et le chapitre 10 qui parle d'éducation.
Quant au premier, j'ai trouvé excellente la description de la cérémonie de proclamation de la République :

"Dans la matinée du 25 février 1848, on apprit à Chavignolles, par un individu venant de Falaise, que Paris était couvert de barricades, et, le lendemain, la proclamation de la République fut affichée sur la mairie.
Ce grand événement stupéfia les bourgeois.
Mais quand on sut que la Cour de cassation, la Cour d'appel, la Cour des comptes, le Tribunal de commerce, la Chambre des notaires, l'Ordre des avocats, le Conseil d'État, l'Université, les généraux et M. de la Rochejacquelein lui-même donnaient leur adhésion au gouvernement provisoire, les poitrines se desserrèrent ; et, comme à Paris on plantait des arbres de la liberté, le conseil municipal décida qu'il en fallait à Chavignolles.(…)
L'allocution du curé fut comme celle des autres prêtres dans la même circonstance.
Après avoir tonné contre les rois, il glorifia la République.
"

Flaubert décrit en spectateur comment on vit cet événement à Chavignolles, devenu un scénario où on joue la pièce concernant le nouveau système politique. Dans les réactions de tous les personnages: le maire, le médecin, les notables, l'instituteur habillé "d'une pauvre redingote verte, celle des dimanches" et les paysans, les ouvriers, les gamins, on a l'impression d'une inconscience collective, de ne pas savoir où ça va les mener. En effet, on voit tout de suite le manque de conviction quand tous les personnages les plus significatifs (le maire, le notaire, l'instituteur et le curé) commencent à rêver de devenir députés.

"Ce vertige de la députation en avait gagné d’autres. Le capitaine y rêvait sous son bonnet de police, tout en fumant sa bouffarde, et l’instituteur aussi, dans son école, et le curé aussi, entre deux prières, tellement que parfois il se surprenait les yeux au ciel, en train de dire :
— Faites, ô mon Dieu ! que je sois député !
"

Pour moi, ce chapitre est une leçon d'histoire si bien présentée, avec un sens de l'humour si affiné, qu'elle m'a renforcé le goût pour l'histoire beaucoup mieux que de barbants cours d'histoire et des dizaines de romans historiques sortis dernièrement.
En ce qui concerne l'éducation de Victor et Victorine, mon passage préféré a été celui de la phrénologie, l'"étude du caractère d'un individu, d'après la forme de son crâne." Il y a des descriptions vraiment désopilantes :

"Mais avant d'instruire un enfant, il faudrait connaître ses aptitudes. On les devine par la phrénologie. (…)
Les têtes de leurs élèves n'avaient rien de curieux ; ils s'y prenaient mal sans doute. Un moyen très simple développa leur expérience.
Les jours de marché, (…) quand ils trouvaient un jeune garçon avec son père, ils demandaient à lui palper le crâne dans un but scientifique.
Le plus grand nombre ne répondait même pas ; d'autres, croyant qu'il s'agissait d'une pommade pour la teigne, refusaient, vexés ; quelques-uns, par indifférence, se laissaient emmener sous le porche de l'église, où l'on serait tranquille.
Un matin que Bouvard et Pécuchet commençaient leur manœuvre, le curé tout à coup parut et, voyant ce qu'ils faisaient, accusa la phrénologie de pousser au matérialisme et au fatalisme.
Le voleur, l'assassin, l'adultère, n'ont plus qu'à rejeter leurs crimes sur la faute de leurs bosses.
"

Finalement, si je dois dire quelque chose sur les protagonistes, personnages grotesques et ridicules, je leur trouve quand même un côté naïf et une franchise qui les rend sympathiques. Cette volonté qu'ils ont de s'immerger dans tous les savoirs, sans arriver à assimiler les contenus les obligeant à changer de domaine en permanence jusqu'au moment où survient l'échec, est compensée des fois par quelques moments spontanés où ils jouissent d'une manière toute simple de la joie de vivre (le premier repas dans la maison normande, la beauté du paysage des falaises, la trouvaille de leur penchant commun pour l'amitié…). C'est comme ça que Flaubert passe en revue tous les coins de la société où il lui a été donné de vivre, en y jetant un regard sarcastique et impitoyable. Est-ce qu'il prétend se moquer de l'engouement pour la science propre à son époque montrant son manque de confiance sur les découvertes et les procédés scientifiques? Or, il touche toutes les branches du savoir : la religion, la pédagogie, l'art… C'est comme si l'écriture était un écran par où passe toute la société de son temps.
J'ai lu que Flaubert voulait inventer une nouvelle forme pour conter, montrer qu'une nouvelle forme était possible en dépassant ainsi la méthode réaliste de ses romans précédents. Aux spécialistes de répondre…

José Luis
"Oh ! Si je ne me fourre pas le doigt dans l'œil, quel bouquin ! Qu'il soit peu compris peu m'importe. Pourvu qu'il me plaise, à moi, & à vous ! & à un petit nombre, ensuite" (À Madame Roger de Genettes, 10 novembre, 1877). Quel bouquin, en effet, que ce roman inachevé de Flaubert, Bouvard et Pécuchet ! Roman impossible, ne cessera-t-il de dire à tous ses correspondants. Mais, ajouterai-je, avec les propres mots de l'ermite de Croisset, "le comble de l'art". Ce texte m'a toujours passionné, plus encore que les autres romans de l'auteur, ce qui est beaucoup dire, et à l'occasion de cette relecture - la troisième ou quatrième au long de ma vie - j'en ai tiré un plaisir redoublé et j'en ai été submergé par la même éblouissante admiration. Je fais partie du petit nombre dont Flaubert parle à son amie ? Peut-être, mais par chance. J'admire, évidemment, son écriture, arrivée ici, malgré le sujet qui ne se prête pas à l'art, au sommet de la perfection, de sa perfection à lui, à commencer par le début du premier chapitre, le merveilleux incipit y compris ("Comme il faisait une chaleur de 33 degrés, le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert"), lequel ouvre un véritable - et merveilleux ! - plan-séquence digne d'un grand film... d'avant l'invention du cinématographe, mais qui n'est pas moins stupéfiant que le célèbre plan-séquence de Soif du mal, d'Orson Welles. Et ce ne sont pas les seules pages qui font penser à un scénario de cinéma. J'admire aussi, naturellement, le travail "hénorme" de préparation qu'il a produit : non moins de 1700 livres lus, semble-t-il, plus les recherches qui, sans répit, il demandait de faire pour lui à ses amis. Le résultat, est bien connu, est cette anthologie des savoirs de l'époque, une véritable encyclopédie... critique, puisqu'il ne se contente pas de les exposer, ces savoirs, mais aussi de montrer leurs failles, leurs contradictions, leurs fragilités. De tout cela, savoirs et vision critique, nous en profitons encore aujourd'hui, moi en tout cas. Et puis, j'admire - et aime à la folie - les deux bonhommes, pas sots du tout, mais, tout simplement entraînés, ravagés même, par une drôle de passion, une véritable pulsion épistémophilique, que je comprends très bien. Comme je comprends aussi la série des déceptions qui émaillent leur besogneux trajet et qui les poussent à aller toujours vers l'avant jusque le renoncement final, le retour au point de départ, à leur profession de copistes, qu'on ne connaît vraiment que par les notes de travail que Flaubert a laissées avant de mourir : "Ils copièrent… tout ce qui leur tomba sous la main […] Finir par la vue des deux bonhommes penchés sur leur pupitre, copiant". Pourquoi ce renoncement ? Parce que, me semble-t-il, Bouvard et Pécuchet, ont, en fin, compris qu'il n'y a pas d'objet adéquat au désir humain, même si l'être humain ne fonctionne, ne peut fonctionner, que sur le désir, mais un désir qui ne fait que se déplacer d'un objet à l'autre, mieux, qui ne peut que se déplacer, s'il veut rester actif, mobilisateur de l'action. Et puis, qu'ils l'aient ou ne l'aient pas compris - compréhension difficile pour eux, mais pas pour Flaubert ! -, aujourd'hui nous savons que cette passion des savoirs est possible seulement grâce à ce mécanisme que Freud nomma sublimation, c'est-à-dire déplacement d'une pulsion, la pulsion sexuelle, à une autre, déplacement sur lequel est fondée la civilisation. Ce n'est pas par hasard si les savoirs sur la sexualité arrivent très tard dans le "bouquin", mais pour déboucher sur la même déception que tous les autres. Alors, pour ne pas désespérer, ils renoncent à tout espoir, sublimant, cette-fois-ci, dans le nihilisme le plus total : "Copions !" On entend, derrière le grattement de leurs plumes sur le pupitre, le grand rire de Gustave Flaubert, nihiliste, lui, s'il en est. Et moi, moi aussi, chers amis.

 

Nos cotes d'amour, de l'enthousiasme au rejet :
                                        
à la folie
grand ouvert
beaucoup
¾ ouvert
moyennement
à moitié
un peu
ouvert ¼
pas du tout
fermé !


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