Comment Tourguéniev rencontre Lermontov

Henri Troyat raconte...

Vers la fin de l'année 1839, le jeune I. S. Tourguéniev eut l'occasion de le rencontrer à une soirée, chez la princesse Chakhovskoï : « Blotti dans un coin, écrira-t-il dans ses Souvenirs littéraires, j'observais, de loin, le jeune poète entré si vite dans la gloire. Il s'était installé sur un tabouret bas, en face d'un divan, où était assise, vêtue d'une robe noire, l'une des beautés célèbres de la capitale, la blonde comtesse Moussine-Pouchkine... Lermontov portait l'uniforme des hussards de la garde : il n'avait retiré ni son sabre, ni ses gants. Voûté, l'air renfrogné, il fixait un regard maussade sur la comtesse. Elle lui adressait rarement la parole et conversait plus souvent avec un autre hussard, le comte Ch... qui se trouvait assis à côté d'elle. Dans la physionomie de Lermontov, il y avait quelque chose de sinistre et de tragique ; une force ténébreuse et méchante, une mélancolie dédaigneuse, une ardente passion émanaient de son visage basané aux grands yeux sombres et immobiles. Leur regard lourd contrastait étrangement avec l'expression de ses lèvres, qui s'avançaient un peu, tendres comme celles d'un enfant. Toute sa silhouette trapue, ses jambes arquées, sa grosse tête, posée sur des épaules larges et rondes, produisait une impression désagréable, mais on sentait aussi qu'il y avait là une force. On sait que, dans une certaine mesure, Petchorine est son portrait ! La phrase : "Ses yeux ne riaient pas quand il riait", s'appliquait effectivement à lui. Je me rappelle que le comte Ch... et la comtesse Moussiné-Pouchkine éclatèrent soudain de rire, je ne sais à quel propos, et que leur rire dura longtemps. Lermontov, lui aussi, se mit à rire, mais, dans le même temps, il les regardait, tous deux, avec une surprise désobligeante... Il est hors de doute que, suivant la mode de l'époque, il avait adopté un genre byronien, qu'il assaisonnait de caprices et de bizarreries plus fâcheuses encore. Il les expia cruellement. De toute évidence, Lermontov s'ennuyait profondément dans le fond de son âme : il étouffait dans la; sphère étroite où le destin l'avait poussé. »

A l'occasion du nouvel an 1840, un bal costumé eut lieu dans les salles du Cercle de la Noblesse. Cette fois encore, I. S. Tourguéniev remarqua l'attitude désabusée de Michel Lermontov, pris dans un tourbillon de jeunes femmes aux robes multicolores et aux visages barrés par un loup noir. « On ne lui laissait pas de repos, écrira-t-il, on s'attachait à lui, on le prenait par la main, les masques se succédaient autour de lui sans interruption. Mais il ne bougeait pas, écoutait, sans mot dire, leur pépiement, et les observait à tour de rôle de ses larges yeux sombres. » Des membres de la famille impériale, travestis et voilés, assistaient incognito à la fête. Mais cet incognito était de pure forme. Ainsi, nul n'ignorait que les deux grandes-duchesses se dissimulaient, l'une sous un domino bleu, l'autre sous un domino rose. Ce soir-là, égayées par le récit du comte Sollogoub, elles résolurent de mettre à profit l'anonymat que leur assurait la mascarade pour taquiner, en passant, celui qu'elles considéraient comme le prototype de l'arriviste Léonine. Michel Lermontov, feignant de ne pas les reconnaître, leur répliqua par des insolences. Elles s'enfuirent, offusquées, tandis qu'il éclatait de rire. À tout autre moment, de pareils propos eussent valu à leur auteur une sanction sévère. Mais, les grandes-duchesses lui ayant caché leur identité, il ne pouvait être accusé d'indélicatesse envers elles. Quelle que fût leur indignation, les adversaires du poète devaient attendre une autre occasion pour le châtier.
Michel Lermontov, en rentrant chez lui, après le bal, la tête rompue par les éclats de la musique et le bourdonnement des conversations, n'ignorait pas qu'il avait péché par excès d'audace. Mais son dégoût de la société avait gagné un tel niveau, qu'il ne lui paraissait plus possible de se raisonner. Non content d'avoir publiquement manifesté son mépris envers quelques invités de marque, il décida, pour répondre au comte Sollogoub et à sa coterie, d'écrire, séance tenante, un poème sur la mascarade du nouvel an :

...Quand, devant mes regards, comme à travers un songe,
Aux sons de la musique, et du piétinement,
Et du chuchotement des phrases toutes faites,
Passent en scintillant des visages sans âme
Et des masques figés dans la distinction,
Quand de jeunes beautés, nonchalantes et sûres,
En s'approchant de moi effleurent mes mains froides
De leurs mains, qui, depuis longtemps, ne tremblent plus,
Je feins d'être attiré par l'éclat de la fête
Mais mon cœur en secret poursuit le souvenir
Des jours évanouis et qui chantent encore...
Puis, revenant à moi, je comprends mon erreur,
Le bruit de la cohue effarouche mon rêve,
Que nul n'a convié à cette mascarade.
Ah i j'aimerais alors troubler leur allégresse
Et leur jeter aux yeux, avec impertinence,
Un vers d'airain trempé d'amertume et de haine !

Ce poème virulent, publié par les Annales de la patrie sous le titre : Premier janvier, souleva le courroux des milieux aristocratiques. Au mépris des règles de la bienséance, Michel Lermontov insultait ses hôtes, crachait sur les tapis, arrachait les masques, cassait les vitres. Il était temps de le mettre au pas.

Henri Troyat
L'étrange destin de Lermontov
Librairie académique Perrin, 1979, p. 158-161


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