Effacement : Percival Everett, un burlesque américain

Fabienne Dumontet, Le Monde, 8 juillet 2004

Aux Etats-Unis, quand on est noir et spécialiste de Barthes, le succès littéraire est rarement au rendez-vous. Mieux vaut, pour ce faire, écrire, sous pseudo, un roman " black"», genre très apprécié des Blancs. Faux-semblants et préjugés sont au menu du nouveau roman de l’écrivain américain, satire puissante des milieux intellectuels.

On peut s’appeler Percival et détester les héros. Voyez l’auteur d’Effacement. Malgré un prénom à courir le Graal sur les chevaux de son ranch californien, Percival Everett, ce prolifique romancier américain, se méfie des prouesses, des nobles causes à défendre, et le fait savoir.

En écrivant Effacement, son quatorzième roman et le tout premier traduit en français, il s’est lancé dans une belle bronca et a finement taillé sa plume de satiriste pour saigner plusieurs veines dans le monde de la mauvaise foi, des faux-semblants et des poses littéraires. Littéraires, mais pas seulement, puisque d’autres confréries pseudo héroïques, la famille y compris, comptent parmi ses heureuses victimes.

Ainsi, la seule table ronde qui figure dans ce talentueux roman pourrait se résumer à la console bancale et minuscule que le héros, Thelonious "Monk" Ellison, a amoureusement fabriquée pour sa mère sénile. Morale de l’histoire : il finira par s’asseoir dessus en même temps que sur sa conscience, pour avoir trop voulu en arrondir les angles. Cet ébéniste amateur, narrateur du roman, est aussi un écrivain au succès confidentiel, essentiellement confiné aux revues postmodernes aux titres suggestifs : Frigid noir, Revue de la dernière chance, Espèces en danger, Pas de risques, Pas synchro, etc.

La vieillesse solitaire de sa mère à Washington, le meurtre de sa sœur médecin par des fondamentalistes chrétiens d’une Ligue anti-avortement, et la révélation problématique de l’homosexualité de son frère au fin fond de l’Arizona complètent aimablement le quotidien de cet écrivain frustré, aussi égaré dans la vie qu'"un obstétricien dans un monastère". "Pas assez noir", lui assène son agent littéraire, pour couronner le tout. Car pour le marché du livre américain, qui voit sa photo reproduite sur la quatrième de couverture de ses ouvrages, Ellison est indubitablement noir. Noire doit donc être sa littérature, comme le sont les récits ethniques que le lectorat blanc plébiscite, où des chapelets de "Putain !" ("fuck") consciencieusement dévidés entre deux échanges de gros calibres dans les ghettos noirs illettrés sont reçus comme des sommets de pathétique et d’authenticité.

Evidemment, avec des réécritures de S/Z, de Roland Barthes, ou du Satiriconde Pétrone comme fonds de commerce, Ellison voit son œuvre largement "effacée" des librairies. De guerre lasse, il bâcle sous pseudonyme un roman outrageusement parodique intitulé Putain - "Fuck" -, qui exploite à l’excès les recettes de cette littérature raciale dite "du ghetto" pour les ridiculiser. A son grand désarroi, éditeurs, journalistes vedettes et producteurs américains portent derechef Putain au pinacle de l’authenticité et s’entichent de son évanescent auteur, auquel Ellison est obligé de donner corps.

Habitué de la parodie burlesque, Percival Everett atteint un miraculeux équilibre dans le récit de cette mascarade touchante et délirante. Déjà, dans un précédent roman, Glyph, ce professeur de pratique et de théorie littéraire à l’université de Californie du Sud faisait d’un bambin de 10 mois, surdoué, lecteur de Barthes et Derrida, le gourou de la pensée postmoderne.

Effacement reprend le filon satirique en brocardant le milieu intellectuel dans lequel évolue Thelonious Ellison, essentiellement peuplé d’héritiers autoproclamés de Thomas Pynchon et de "mini Hemingway". Mais, cette fois, le romancier porte la bataille sur les terres littéraires du grand écrivain américain Ralph Waldo Ellison, auteur d’Homme invisible, pour qui chantes-tu ?, l’une des œuvres majeures sur l’identité noire aux Etats-Unis, dont le héros d’Effacement est l’homonyme. L’homme noir, homme invisible dont l’existence était mentalement et juridiquement niée par la société blanche chez Ralph Ellison, est menacé d’un nouvel effacement par la "pseudo-valeur d’authenticité", pour reprendre les mots de Percival Everett, qui sert à évaluer la littérature ethnique dans la culture américaine. Effacement exploite ainsi le ressort comique le plus absurde qui soit : la situation de double-bind, celle qui rend folle une victime bombardée d’ordres contradictoires.

Comme un enfant giflé par une mère qui lui demanderait malgré tout des preuves d’amour, l’artiste noir doit se conformer aux stéréotypes raciaux et racistes pour mieux s’en émanciper. Par une même incohérence, l’écrivain avant-gardiste confirme la pression de la culture dominante quand il croit affirmer glorieusement sa marginalité. Et c’est peut-être ce paradoxe qui fonde, plus largement, l’écriture et l’identité sur lesquelles revient, perplexe, Thelonious Ellison : "Mon instinct d’écrivain me poussait à remettre en question les formes et en même temps à les affirmer, selon une ironie difficile à formuler, encore plus à justifier."

Le roman de Percival Everett ne tire pas sa force de ce constat, somme toute banal, mais de son application même. Dévorant plus de 80 pages d’Effacement, le pseudo-roman "du ghetto", Putain, écrit avec dégoût par Thelonious Ellison, apporte une nouvelle densité à tout l’ouvrage, et génère une curieuse "énergie cumulative", comme le reconnaît Percival Everett lui-même a posteriori. De même, le nouveau Satiricon dont Thelonious Ellison donne des esquisses fourmille de sketches malicieux et mordants que viennent jouer les éminentes figures de la modernité : "Oscar Wilde : Et l’histoire ? Joyce : Qu’est-ce que l’histoire de toute façon ? Juste une façon d’annoncer la dernière page. Wilde : Avez-vous jamais marché sous un orage en portant un long tuyau métallique ? Joyce : Non, jamais. Wilde : Vous devriez essayer. Joyce : Je vous ai fâché ? Wilde : Non, c’est juste histoire d’annoncer la dernière page."

La dernière grande réussite d’Effacement ne tient qu’à un fil, celui de l’humour. Un style alerte et vif s’impose, dont la conception se voudrait quasi artisanale, élaborée sur le modèle de la pêche à la truite, en clin d’œil peut-être à l’œuvre inclassable de Richard Brautigan, La Pêche à la truite en Amérique. Entre l’effacement qui menace les uns et l’exhibitionnisme délirant des autres, la voix du narrateur, Thelonious, affirme un idéal de clarté, de finesse et d’expérimentation qu’incarnent les nombreux traits d’esprit du roman.

« Effacement » (Erasure) de Percival Everett. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne-Laure Tissut, Actes Sud, 366 p., 23 €.


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