Dans l’après-guerre, tout le monde croyait être poète et tout le monde croyait être politicien ; tout le monde s’imaginait que l’on pouvait et que l'on devait faire poésie de tout, après ces années de bâillonnement et de pétrification, après que la réalité eut été si longtemps figée, isolée au-delà d’une vitre, dans une immobilité cristalline et muette. Durant les années du fascisme, romanciers et poètes avaient jeûné, ne trouvant pas alentour de mots qui fussent autorisés ; les quelques écrivains qui s’étaient servis des mots les avaient choisis avec soin dans le maigre patrimoine de miettes qui restaient encore. Au temps du fascisme, les poètes avaient dû se contenter d’exprimer le monde aride, clos et sibyllin des rêves. Maintenant, de nouveaux mots circulaient, et la réalité semblait de nouveau à portée de la main ; les anciens affamés se mirent à y vendanger avec délice.
(...)
Il existait alors deux façons d’écrire, l’une était une simple énumération de faits calquée sur une réalité grise, pluvieuse, avare, noyée dans un paysage dépouillé et douloureux ; l’autre était une participation violente aux événements, avec délire de larmes, de convulsions et de sanglots. Dans un cas comme dans l’autre, on ne choisissait plus ses mots, ils se perdaient dans la grisaille ou se confondaient avec les gémissements et les sanglots. Mais l’erreur commune était de croire que tout, sans distinction, pouvait se transformer en poésie et en aroles. Il s’ensuivit un tel dégoût pour la poésie et les mots qu’il recouvrit même la véritable poésie et les vrais mots : et finalement chacun se tut, pétrifié d’ennui et de nausée. Il convenait de choisir à nouveau les mots, de vérifier leur authenticité, de voir s’ils avaient en nous de profondes racines ou seulement les racines éphémères de l’illusion commune. Il était donc nécessaire, pour tout écrivain, de reprendre le métier qu’il avait, dans l’ivresse générale, oublié. Et la période qui suivit évoqua les lendemains d’ivresse, ce fut une période de nausée, de langueur et d’ennui ; tout le monde se sentit, d’une façon ou d’une autre, trompé et trahi : ceux qui habitaient la réalité et ceux qui possédaient, ou croyaient posséder, les moyens de la raconter. Ainsi chacun reprit, seul et mécontent, sa route.

Natalia Ginzburg, Les mots de la tribu
Grasset Cahiers rouges, p. 203, 205

 


› Retour à la page Natalia Ginzburg de Voix au chapitre