Le chamanisme ?

Extrait du livre autobiographique Le prisonnier (2017)
trad. Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet, Picquier, 2021

Ensuite, je suis allé passer une semaine sur les lieux qui avaient servi d’arrière-plan à mon roman Jang Gilsan (1). Je me suis rendu à Paeyopsa et Woljongsa, deux temples des monts Guwol (2). Il n’y avait plus de Bouddha dans le pavillon principal de Woljongsa. En revanche, il y avait encore des peintures murales qui, à mes yeux – je ne connaissais pas grand-chose en matière d’art – semblaient être de la période Goryeo. Bien entendu, nul moine ne gardait ces trésors du patrimoine ; un entretien minimal des lieux était assuré par des femmes envoyées par le comité du peuple du village voisin, elles venaient de temps à autre, à tour de rôle, faire un peu de nettoyage. Les murs étaient attaqués par des moisissures qui semblaient atteindre les peintures murales. De retour à Pyongyang, j’en ai parlé à Choi Seung Chil (3) : « Ces peintures ont valeur de trésor national, si on les laisse dans cet état, elles vont disparaître, il faut les récupérer et les conserver dans le musée de Pyongyang… » J’ai su plus tard qu’il avait appelé le service concerné…

Je me suis rendu à Bongsan et à Jaeryong, deux villes qui avaient eu pour spécialité la danse masquée, mais je n’ai rencontré personne ayant une bonne connaissance de cette tradition. Passant par Monggumpo, je suis allé aussi à Jangsangot, ville toute proche de la zone démilitarisée. Quand je m’étais rendu dans les monts Kumgang, j’étais allé le plus loin possible vers le sud, jusqu’à un endroit d’où l’on surplombait la ville de Goseong au sud de la ligne de démarcation. Regarder le Sud depuis le Nord m’avait fait une curieuse impression. De même, regarder l’île de Baikryeong au Sud depuis Jangsangot, me donnait l’impression qu’elle appartenait à un pays étranger. Sur le chemin du retour, alors que je faisais une halte sur la plage de Monggumpo, j’ai vu un oiseau s’abattre dans les buissons sur un talus. Je ne savais pas de quel genre d’oiseau il s’agissait, mais il était assez gros. Il avait les ailes coincées dans les branchages. Mon chauffeur et mon guide se sont approchés pour essayer de l’attraper. Le chauffeur a reçu un méchant coup de bec au poignet. Le guide a réussi à le capturer en le couvrant de son blouson. C’était une sorte de faucon. Mon guide, membre du parti de la province du Hwanghae, m’a expliqué qu’il s’agissait d’un autour des palombes, l’épervier coréen que les Chinois prisaient tant autrefois. Il avait un plumage gris-bleu sous les ailes et le cou, d’où son nom coréen, haedongcheong. J’ai senti mon cœur palpiter : n’avais-je pas dès la première page de mon roman Jang Gilsan évoqué la légende de l’autour des palombes ?

En 1984, nous avions, pour célébrer la sortie de mon livre, organisé un rite chamanique dans le but d’appeler l’âme de Jang Gilsan (3). La célèbre mudang Kim Kum-hwa (4) officiait. Ce fut pour moi l’occasion de faire l’expérience de la possession. Sommé de parler par la chamane dans un moment où elle était en communication avec l’au-delà, j’ai entendu ces mots sortir de ma bouche : « Je veux, quoi qu’il en coûte, aller au Nord rendu inaccessible par la ligne de cessez-le-feu. » Après coup, mes amis se sont moqués de moi en me disant que je m’étais trompé, que le cérémonial n’était pas un rite pour la réunification.

Le chauffeur a placé l’autour des palombes dans une boîte. On a confié le rapace, un tout jeune oiseau, au zoo de Pyongyang. Je n’ai pas eu l’occasion de retourner le voir, mais ma femme et mon fils y sont allés. Fort scrupuleuse, la direction avait accroché une petite pancarte devant la cage signalant que j’étais le donateur de l’oiseau. J’ai presque regretté de ne pas l’avoir libéré sur place. À propos d’oiseau, je voudrais rapporter ici une autre anecdote. J’ai écrit Princesse Bari en 2006, pendant mon séjour parisien. J’avais envoyé le manuscrit par courrier électronique à la maison d’édition Changbi. Deux personnes chargées de la relecture étaient allées travailler sur place, bien que ce fût un dimanche. La maison d’édition était à Paju, ville toute proche de la frontière avec le Nord. Entré par une fenêtre ouverte, un grand oiseau était venu s’abattre contre les murs du bureau. L’une des relectrices avait cru que c’était un pigeon, mais il était trop gros pour être un pigeon. C’était une sorte d’épervier, un oiseau que l’une et l’autre des relectrices n’avaient vu qu’en image. Elles avaient réussi à lui rendre sa liberté en ouvrant d’autres fenêtres. Elles m’avaient appelé à Paris pour me raconter cela. Selon les chamans, les éperviers sont des messagers des dieux. Ces rapaces semblaient avoir des choses à me dire.

(1) Non traduit et publié en français.
(2) En Corée du Nord.
(3) Le roman Jang Gil-san est inspiré d’un célèbre bandit du XVIIe siècle en Corée, devenu figure populaire de résistance contre l’oppression.
(4) Kim Kum-hwa, née en 1931, est une chamane très célèbre, nommée « Trésor national vivant » en 1984. Figure centrale du chamanisme coréen contemporain, qui reste une pratique vivante, elle a contribué à la mise en scène des rituels chamaniques sur des scènes occidentales, notamment à Paris, par exemple en 2015 lors du Festival d'automne au Théâtre des Bouffes du Nord (programme détaillé ›ici) ; elle est intervenue aussi au musée du Quai-Branly en octobre 2010, ainsi qu'au musée national de la Marine en 2005 (pour le rituel chamanique concernant les bateaux).
Kim Kum-hwa est la première à avoir posé par écrit les fondements d'une tradition jusqu'alors complètement orale. Mais outre la conservation des traditions ancestrales, il lui importe d'en assurer la survivance : elle a créé l'Association pour la sauvegarde des rituels de la mer de l'Ouest, qui réunit chamanes confirmés et musiciens originaires de Hwanghae-do.
Un film en anglais où on la voit officier sur ›youtube.
› On peut lire en français de Kim Keum-hwa Partager le bonheur, dénouer la rancœur : récit de la chamane aux dix mille esprits, trad. du coréen et présenté par Han Yumi et Hervé Péjaudier, éd. Imago, 2015
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À propos de baeyeonsin gut, l’exorcisme des bateaux, voir le détail dans la revue Culture coréenne, n° 71, 2005, qui relate une cérémonie à Paris au musée national de la Marine.


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