Mort de Cees Nooteboom, cet écrivain majeur oublié des jurés Nobel
Par Alice Develey, Le Figaro, 12 février 2026


L'écrivain d'origine néerlandaise, globe-trotteur, poète et polyglotte, s'est éteint ce 11 février, dans sa maison de l'île de Minorque. Il avait 92 ans.

En France, l'auteur était presque un inconnu. Pourtant, de l'autre côté de la frontière, en Allemagne, aux Pays-Bas, il était un géant. Un monument avec une œuvre riche d'une dizaine de romans et de poésie, d'une vingtaine de livres de voyages littéraires et d'essais. À quatre-vingt-dix ans passés, il était encore présent sur la liste des bookmakers du Nobel de littérature.
Cees Nooteboom, écrivain majeur des lettres néerlandophone, s'est éteint hier, le 11 février, dans sa maison de l'île de Minorque, "où il s'était retiré ces deux dernières années tandis que sa santé se dégradait", a-t-on appris dans un communiqué de son éditeur français Actes Sud. "Avec lui disparaît l'un des derniers grands écrivains européens de la génération d'après-guerre, un témoin privilégié de l'histoire du vingtième siècle, un infatigable globe-trotter, un lecteur boulimique."

Bowie, auto-stop et poésie

Cees Nooteboom était de ces écrivains qui voient l'écriture comme un continent à explorer, et réciproquement. Où n'était-il pas allé ? Le Japon, Samoa, Venise et Torcello, les îles d'Aran, les Canaries, l'Australie... Quel genre n'avait-il pas expérimenté ? Récit de voyage, documentaire, roman, essai, autobiographie, poésie... Il y a quelques années, Le Figaro le rencontrait à l'occasion de la publication de 533. Le Livre des jours, sorte de carnet personnel dans lequel il confiait ses souvenirs, de lecture, de voyage, il rêvait encore de s'atteler à un autre genre, le livret d'opéra. Las, il se contentait de se réfugier dans la musique, réécoutant Bowie, Rostropovitch, Stravinsky, Haydn..., relisant ses auteurs fétiches dans le texte, Cervantes en espagnol, Jünger en allemand, Proust et Chateaubriand en français, sans oublier Montaigne, Kafka, Borges, Brodsky, Max Frisch, Gide, Julien Green, Leiris, Proust comme les classiques de l'Antiquité...

Cees Nooteboom est né le 31 juillet 1933 à La Haye, dans une famille d'industriels catholiques du sud des Pays-Bas. Orphelin de père, tué par un raid de l'aviation anglaise en 1945, il est ballotté de pensionnat en internat, peuplant ses jours comme ses nuits de rêves d'évasion. À ses vingt ans, le voici qui fuit déjà un peu partout en Europe, le pouce en l'air, du vent dans les poches, fréquentant la Provence, l'Italie et notamment l'Espagne qui deviendra peu à peu sa seconde patrie. "Ces premiers voyages nourriront un premier roman existentialiste et féérique, Philippe et les autres, publié dès 1955 et qui l'installera d'emblée comme l'un des grands talents d'une nouvelle génération", continue le communiqué.

"Les poèmes ont une existence organique"
Voilà Cees Nooteboom écrivain, promis à un éternel voyage litttéraire. D'abord grand reporter au quotidien néerlandais De Volkskrant, il devient par la suite collaborateur de la revue Avenue, et développe à partir des années 1960-70 "un genre particulier de récit de voyage littéraire, alliant observation, érudition, humour et écriture poétique, qui porte sa marque et que l'on connaît en France par des recueils comme Désir d'Espagne, Du printemps, la rosée - voyages en Asie et Extrême-Orient - Hôtel nomade ou encore Un art du voyage", tous publiés aux éditions Actes Sud.

Arrive l'année 1980. Cees Nooteboom publie Rituels, qui est un énorme succès aux Pays-Bas, et suivent alors Le chant de l'être et du paraître, Dans les montagnes des Pays-Bas, L'histoire suivante. L'auteur gagne en notoriété, notamment en Allemagne, alors qu'il séjourne à Berlin et "publie une série de reportages qui constituent aujourd'hui encore un témoignage capital sur la période de la chute du Mur", relève Actes Sud.

Avec le nouveau millénaire, Nooteboom avait pris un virage plus poétique - sans toutefois renier le genre romanesque - avec l'anthologie Le visage de l'œil (2016) et les recueils L'œil du moine et Adieu (2021). Le Figaro notait au sujet du Visage : "Chez Nooteboom, les poèmes ont une existence organique. "J'ai connu des poèmes,/ils étaient tellement vieux, il fallait/les aider à traverser./D'autres étaient aveugles,/mais il y avait aussi des femmes/dans la fleur de leur âge,/aux pensées d'agneau de lait,/aux lèvres de testament."

Ces dernières années, Nooteboom était devenu plus introspectif, plus nostalgique. "Arrive un âge où ce sont les souvenirs qui l'emportent, confiait-il alors au Figaro, marqué par la disparition de ses amis. Reste à savoir à partir de quel moment on se sent vieillir. Or, ce sont souvent les autres qui vous le font sentir." Ses dernières publications, Lettres à Poséidon, 533 ou Venise, le lion la ville et l'eau pouvaient se lire comme les réminiscences, les souvenirs, les stigmates de sa mémoire. "Ce passé, je l'ai retrouvé en partie à travers mes journaux intimes, tenus depuis l'adolescence, et que je me refuse de publier. Je me contente d'y puiser de la matière, en la retravaillant. D'ailleurs, je reste persuadé qu'écrire un journal obéit nécessairement à l'une de ces trois motivations: pour le publier, pour ne pas oublier, ou pour de simples raisons sentimentales." Tenu depuis 1970, cet ouvrage est en cours de publication aux Pays-Bas.

Cees Nooteboom rejoint le club maudit des écrivains oubliés du Nobel: Yves Bonnefoy, Aragon et René Char, Henry James, Virginia Woolf et James Joyce, les Italiens Italo Svevo, Pier Paolo Pasolini, l'argentin Jorge Luis Borges...
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