"Goliarda Sapienza ou l'école de la prison"
Gilles Archambault, Le Devoir, 11 janvier 2014

  Il y a des lecteurs pour qui un écrivain ne vaut que si sa biographie est accidentée. À ceux-là, je recommanderais sans hésiter l'oeuvre de Goliarda Sapienza. Son livre le plus important, L'art de la joie, refusé en son temps par bon nombre d'éditeurs italiens, ne paraît intégralement qu'à titre posthume en Italie en 1998, soit deux ans après sa mort. Il a fallu une parution en français aux éditions Viviane Hamy pour que les choses changent, et que l'oeuvre trouve ses lecteurs.
Née de parents aux tendances anarchistes avouées, Sapienza connaît une enfance pour le moins non banale qu'elle évoque dans Moi, Jean Gabin (Attila). Elle ne fréquente à peu près jamais l'école dans le quartier populaire de Catane, en Sicile, surtout habité par des prostituées et des petits artisans. Ce qui ne l'empêche pas de se frayer un chemin dans le monde du théâtre de Rome. Elle jouera dans des pièces de Pirandello, se liera d'amitié avec Luchino Visconti, qui lui donnera un rôle dans son film Senso. Très tôt aux prises avec de profondes angoisses, elle fait plusieurs séjours dans des établissements psychiatriques.

La voleuse de bijoux
L'Université de Rebibbia, le seul de ses livres qui ait connu de son vivant un certain succès, raconte son incarcération dans la prison romaine de ce nom. Elle est accusée de vol de bijoux chez une amie. Elle a 56 ans. S'agit-il d'un stratagème auquel elle se serait livrée pour trouver la matière d'un livre ? Cela n'est pas exclu. Pas plus qu'il serait interdit de croire qu'elle ait voulu ainsi connaître à fond le sort réservé aux prisonnières.
Une chose est sûre toutefois : l'anarchiste en elle sera vite convaincue qu'"aucune télévision ou radio installée dans chaque cellule ne peut effacer l'horreur d'être expulsé de la société humaine et laissé à moisir dans ces lieux que dehors on croit conçus seulement pour quelques repris de justice, et que, quand on est dedans, on découvre être de vraies grandes villes, ou camps de concentration, si le mot n'impressionne pas trop".
Goliarda Sapienza, la gauchiste à tous crins, découvre que pour ses partenaires de détention elle est une privilégiée. Ses gestes, sa façon de s'exprimer, tout en elle trahit une certaine aisance. La plupart des codétenues dont elle fait la connaissance estiment que la liberté dont elles sont privées ne leur a apporté que misères et frustrations. D'où le désir chez elles de retourner derrière les barreaux le plus tôt possible.
L'auteure estime bientôt elle aussi que la vraie prison, c'est la société. "Je me suis depuis si peu de temps échappée de l'immense colonie pénitentiaire qui sévit dehors, bagne social découpé en sections rigides de professions, de classes, d'âges, que cette façon de pouvoir brusquement être ensemble -- citoyennes de tous milieux sociaux, cultures, nationalités -- ne peut que m'apparaître comme une liberté folle, insoupçonnée."

Cacher son statut

Évidemment, Goliarda Sapienza ne veut absolument pas donner une vision lénifiante de la dureté des conditions qui prévalaient dans les prisons italiennes dans les années 1970. Pour elle, la prison ne fait que reproduire les injustices de la société elle-même. À ceux qui croient que les classes sociales n'existent plus, elle dit : "Que ne donnerais-je pour les traîner tous voir ici à Rebibbia -- ne serait-ce qu'une semaine -- la synthèse nette et sans appel du monde du dehors avec, heure après heure, son éternelle reproduction du jeu du vaincu et du vainqueur, du serviteur et du maître... Ici on sait tout de suite qui on sera dans la vie..."
Le lecteur découvrira au cours de sa lecture des figures de femmes attachantes. Il y a Annunciazione, l'eunuque ; Marrò, la belle toxicomane ; Roberta, la révolutionnaire ; et plusieurs autres qui donnent à cette ville dans la ville une humanité dans les rapports que la vie au dehors n'apporte pas pour bien longtemps. Comment pourra-t-il oublier, le toujours même lecteur, cette détenue dont la figure à la Marilyn Monroe est couverte de ridules émouvantes ? "Il y a beaucoup de tendre beauté dans le déclin physique d'un certain type de femme ; dommage que, cette beauté, la société ne l'accepte pas."
Une compagne en détention apprendra à la narratrice qu'il ne sert à rien de chercher à dissimuler son statut social. "Ces expériences prolétaires, tu ne peux te les permettre que si tu réussis à te cacher bien comme il faut aux yeux du vrai prolétariat, autrement tu risques le lynchage..." Goliarda a eu beau connaître l'âpreté du prolétariat dans son enfance, elle y a échappé. Cela non plus n'est pas aisément pardonné.
L'Université de Rebibbia est un livre d'une grande richesse. La détresse qu'il décrit s'accommode d'une vision désespérée du monde qui fait une juste place à la beauté. On rappelle, à la fin des précisions biographiques et bibliographiques du livre, qu'on a inscrit sur la stèle funéraire de Goliarda Sapienza les mots suivants : "À la mémoire d'une voix libre". Rarement hommage ne fut aussi mérité.
 

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