"Médée du Mississippi", Nils C. Ahl, Le Monde des livres, 31 août 2012

Sous l'ouragan Katrina, tragédie américaine et mythe grec se mêlent. Bois Sauvage est le roman actuel du Sud profond des Etats-Unis


Août 2005 : Esch, la narratrice, une jeune fille de 14 ans, termine la lecture de La Mythologie, d'Edith Hamilton, son devoir de vacances. Sa mère est morte. L'adolescente est enceinte, elle vit avec ses trois frères et son père à Bois Sauvage. La famille est pauvre et noire. Une famille parmi d'autres au Mississippi. Dans le golfe du Mexique, l'ouragan Katrina approche.
Vainqueur inattendu du National Book Award en 2011, Bois Sauvage est le deuxième roman de Jesmyn Ward, 35 ans, originaire du Mississippi. Sa peinture du Sud des Etats-Unis est rageuse. Son pinceau brosse le triptyque sans espoir d'une jeune fille, d'une famille et d'un ouragan. Un tout petit peu moins de talent, et Bois Sauvage aurait été une caricature. Un Faulkner à grandes eaux. Mais Jesmyn Ward a le sens de l'équilibre. Sa progression est élégante, maîtrisée, sobre. Ses chapitres sont portés par un lyrisme sûr et puissant. Chaque détail se justifie, chaque ligne de dialogue répond à l'intrigue. Sa composition est remarquable.
Aux lignes pures de son architecture, Bois Sauvage oppose un éventail de violences qui n'ont rien à voir - mais dont le mouvement donne une énergie d'ensemble. Déploration épique et drame intime, le roman ose tout, mélange tout. Les amours malheureuses d'Esch Batiste, sa grossesse qu'elle tente de cacher, l'absence de sa mère : autant de façons de découvrir et de ressentir le monde. Esch est Médée, dont elle ressasse le mythe. Esch est China, la chienne pitbull de son frère qui vient d'accoucher. Esch est Katrina, l'ouragan le plus destructeur de l'histoire récente des Etats-Unis. Et, dans la tempête, Jesmyn Ward ne dévie jamais de son cap.

Bien loin de l'Olympe
Tour de force littéraire ? Pas seulement. Dans l'ombre de sa jeune narratrice, le roman dévoile une misère accablante. Le père a abandonné le combat, la bière est sa consolation. A ses enfants, il laisse les matchs de basket, les petits trafics, les rixes, et un tout petit espoir quand même. Le Mississippi est l'un des États américains les plus pauvres, loin des grandes villes, et bien loin de l'Olympe. La référence mythologique sonne comme une revendication : les péripéties de la famille Batiste valent bien celles de Jason et des Argonautes.
C'est dans la langue de Jesmyn Ward que se réconcilient Esch et Médée, la tragédie américaine et le mythe grec. La narratrice adolescente est un amalgame permanent de raffinement et de maladresse : de formules toutes faites, d'images complexes, de syntaxe orale, de scansion poétique. Peu d'analyses. Pas d'étude, ni de reportage, ni d'énumération des enjeux politiques. L'Amérique de Jesmyn Ward n'a pas le visage rassurant de Barack Obama, elle a le rictus de ses pauvres, sans mise en scène. Katrina n'est pas ce que l'on croit, la catastrophe n'est pas naturelle.
Bois Sauvage n'est cependant pas qu'un récit de l'après-ouragan, à l'image de Zeitoun, de Dave Eggers (Gallimard, 2012). Katrina est finalement une formidable péripétie, comme la guerre de Troie. Un symbole qu'Esch explique à l'avant-dernier chapitre du livre : "Dans la Grèce antique, pour tous les héros, (...) l'eau signifiait la mort." Katrina est Médée. Comme la chienne China, elle dévore ses enfants, en commençant par les plus vulnérables. "Le Golfe est noir et la terre brulée par le sel." Après l'ouragan, "dans ce curieux silence sans insecte", chez les Batiste, la vie continue comme elle peut - et elle en vaut bien la peine.


Bois Sauvage (Salvage the Bones), de Jesmyn Ward, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par J.-L. Piningre, Belfond, 338 p., 19,50€.

 

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