Une enquête avec une pièce à conviction : le livre commence par "Mexicains perdus à Mexico", deux mois du journal de Juan Garcia, un garçon de 17 ans venu seul à Mexico pour des études de droit, mais plus intéressé par la poésie. Ce journal, extrêmement factuel et sans recul, raconte ses découvertes. Il débute par celle d'un groupe de poètes qui le subjuguent, les "réal-viscéralistes". Ce récit de deux mois de rencontres et d'aventures plus ou moins sordides, sinon rocambolesques, s'apparente au roman de formation, mais c'est au lecteur d'y mettre de la distance et d'en voir l'humour !
La fin du livre, "Les déserts de Sonora", reprend les deux mois suivants du journal et raconte une double poursuite : la fuite en voiture de notre héros et d'une ex-prostituée poursuivie par son ex-maquereau et quelques acolytes. Juan, lui, est accompagné des deux chefs de file des réal-viscéralistes, Alberto Belano et Ulises Lima, qui, eux, sont sur les traces de Cesarea Tinajero (elle aurait été la fondatrice du groupe des viscéral-réalistes). L'épopée se termine de façon assez sanglante et les poètes sont obligés de fuir tandis que notre héros regagne Mexico… Ce n'était pas un roman de formation puisqu'on ne sait rien de son devenir. C'est un peu frustrant parce qu'il y avait de quoi s'en inquiéter ! Mais, après tout, qu'est-ce que quatre mois dans la vie d'un jeune homme de 17 ans ?

Entre ces deux parties, la plus importante, sous le titre général "Les détectives sauvages (1976-1996)" comporte 26 chapitres. Une masse de témoignages (en fait plus de 80 dépositions de 42 témoins) qui s'étalent sur 20 ans, mais n'apparaissent pas forcément dans l'ordre chronologique…
À ma première lecture, j'ai beaucoup apprécié le chapitre 4, le récit cocasse d'une prof de philo cachée alors que la police est en train d'évacuer sa fac. Il y est question entre autres d'Eleonora Carrington (je venais de la découvrir au musée du Luxembourg mais aussi de la jeunesse de Bolano étudiant revenant du Chili après le coup d'État de Pinochet.
Au chapitre 13, j'ai été surprise de voir apparaître la petite fille de Trotski, Veronica Volkow. Je me suis demandé dans quelle mesure le personnage était fictif : Trotski n'a eu qu'un petit-fils. Il a effectivement vécu à Mexico. Mais une arrière-petite-fille a bien porté ce nom…
J'ai été intriguée que 11 témoignages sur 80 soient du même témoin et de la même date, au même endroit, répartis tout au long des chapitres… Je les ai alors lus à la suite comme pour les regrouper. C'est un beau récit sur un moment de la vie de Cesarea Tinajero, en fait, le seul personnage de tout le roman qui m'ait vraiment séduite et dont on apprend la suite de l'histoire dans la troisième partie… J'étais contente aussi de retrouver parmi les témoins de cette deuxième partie des personnages de la première partie sous un éclairage un peu différent.
Parmi d'autres, un seul témoignage de Peau Divine, un poète bisexuel qui vit de rapine. P. 250, il qualifie Belano d'"André Breton du tiers monde" puis s'étale un peu sur ses sentiments divers… J'ai adoré que son amant (après l'avoir qualifié d'inculte) raconte ainsi leurs amours p. 252 : "il m'a pris dans ses bras, les détails, je préfère les garder pour moi, je suis encore un romantique" : cette ellipse me changeait des récits naïfs de Juan dans son journal…
J'ai relevé aussi p. 500 ce jugement d'un artiste peintre bobo sur les deux chefs de file du réalisme viscéral : "Belano et Lima n'étaient pas des révolutionnaires. Ce n'étaient pas des écrivains. Ils écrivaient parfois de la poésie, mais je ne crois pas non plus qu'ils aient été des poètes. C'était des vendeurs de drogues".
Face à ces jugements contradictoires, j'aurais bien aimé avoir quelques exemples d'œuvre de ces poètes. Certains auteurs ne se privent pas d'écrire les poèmes de leurs personnages. Dans ce roman, ne sont donnés que deux poèmes : "Le cœur supplicié" (ou "volé" de toute façon, le titre n'est pas donné) poème énigmatique de Rimbaud (cité en français dans un roman en espagnol !) et un graphique non moins énigmatique (on pourrait le rapprocher des petits dessins connus dont Juan s'amuse à faire deviner le sens). Ce graphique serait l'unique poème de Cesarea.