|
Ce qui se passait dans ma tête était pourtant peut-être
aussi subtil, aussi ténu que le plus fin sophisme ; cétait
une sorte de dialogue entre lesprit et la conscience. Si
je perdais Brigitte ? disait lesprit. Elle part avec toi,
disait la conscience. Si elle me trompait ? Comment te tromperait-elle,
elle qui avait fait son testament, où elle disait de prier pour
toi ! Si Smith laimait ? Fou, que timporte,
puisque tu sais que cest toi quelle aime ? Si elle
maime, pourquoi est-elle triste ? Cest son secret,
respecte-le. Si je lemmène, sera-t-elle heureuse
? Aime-la, elle le sera. Pourquoi, quand cet homme
la regarde, semble-t-elle craindre de rencontrer ses yeux ?
Parce quelle est femme, et quil est jeune. Pourquoi,
quand elle le regarde, cet homme pâlit-il tout à coup ?
Parce quil est homme, et quelle est belle. Pourquoi,
quand je lai été voir, sest-il jeté en
pleurant dans mes bras ? Pourquoi un jour sest-il frappé
le front ? Ne demande pas ce quil faut que tu ignores.
Pourquoi faut-il que jignore ces choses ? Parce que
tu es misérable et fragile, et que tout mystère est à
Dieu. Mais pourquoi est-ce que je souffre ? Pourquoi ne puis-je
songer à cela sans que mon âme sépouvante ?
Songe à ton père, et à faire le bien.
Mais pourquoi ne le puis-je pas ? Pourquoi le mal mattire-t-il à
lui ? Mets-toi à genoux, confesse-toi, si tu crois au mal
; tu las fait. Si je lai fait, était-ce ma faute
? Pourquoi le bien ma-t-il trahi ? De ce que tu es dans les
ténèbres, est-ce une raison pour nier la lumière
? Sil y a des traîtres, pourquoi es-tu lun deux
? Parce que jai peur dêtre dupe. Pourquoi
passes-tu tes nuits à veiller ? Les nouveau-nés dorment
à cette heure. Pourquoi es-tu seul maintenant ? Parce
que je pense, je doute et je crains. Quand donc feras-tu ta prière
? Quand je croirai. Pourquoi ma-t-on menti ? Pourquoi
mens-tu, lâche, à ce moment même ? Que ne meurs-tu,
si tu ne peux souffrir ?
Ainsi parlaient et gémissaient en moi deux voix terribles et contraires,
et une troisième criait encore : Hélas ! hélas
! mon innocence ! hélas ! hélas ! les jours dautrefois
!
Alfred de Musset
La Confession dun enfant du siècle
Cinquième partie, chapitre
IV
|