Musset et le roman de George Sand Indiana (1832)

(Petit rappel : Raymon, le salaud qui est amoureux d’Indiana, commence par séduire la pauvre Noun, sa servante très appréciée, qui se suicidera. Indiana découvrira le cadavre flottant parmi les herbes de la rive - un moment terrible pour les midinets et midinettes du groupe. Voici ce que la lecture de cet épisode inspirera à Musset...)


Lettre du 24 juin 1833

Madame, je prends la liberté de vous envoyer quelques vers que je viens d’écrire en relisant un chapitre d’Indiana, celui où Noun reçoit Raymond dans la chambre de sa maitresse. Leur peu de valeur m’aurait fait hésiter à les mettre sous vos yeux, s’ils n’étaient pour moi une occasion de vous exprimer le sentiment d’admiration sincère et profonde qui les a inspirés.

Agréez, madame, l’assurance de mon respect.

Alf. de Musset


Sand, quand tu l’écrivais, où donc l’avais-tu vue
Cette scène terrible où Noun à demi nue
Sur le lit d’Indiana s’enivre avec Raymond ?
Qui donc te la dictait, cette page brûlante
Où l’amour cherche en vain d’une main palpitante
Le fantôme adoré de son illusion ?

En as-tu dans le cœur la triste expérience ?
Ce qu’éprouve Raymond, te le rappellais-tu ?
Et tous ces sentiments d’une vague souffrance,
Ces plaisirs sans bonheur, si pleins d’un vide immense,
As-tu rêvé cela, George, ou l’as-tu connu ?

N’est-ce pas le Réel dans toute sa tristesse
Que cette pauvre Noun, les yeux baignés de pleurs,
Versant à son ami le vin de sa maîtresse,
Croyant que le bonheur c’est une nuit d’ivresse
Et que la volupté, c’est le parfum des fleurs ?

Et cet être divin, cette femme angélique
Que dans l’air embaumé Raymond voit voltiger,
Cette frêle Indiana dont la forme magique
Erre sur les miroirs comme un spectre léger,

Ô George ! n’est-ce pas la pâle fiancée
Dont l’Ange du désir est l’immortel amant ?
N’est-ce pas l’Idéal, cette amour insensée
Qui sur tous les amours plane éternellement ?

Ah, malheur à celui qui lui livre son âme !
Qui couvre de baisers sur le corps d’une femme
Le fantôme d’une autre, et qui, sur la beauté.
Veut boire l’idéal dans la réalité !

Malheur à l’imprudent qui, lorsque Noun l’embrasse
Peut penser autre chose en entrant dans son lit,
Sinon que Noun est belle et que le Temps qui passe,
A compté sur ses doigts les heures de la nuit !

Demain viendra le jour, demain, désabusée,
Noun, la fidèle Noun, par sa douleur brisée,
Rejoindra sous les eaux l’ombre d’Ophélia.
Elle abandonnera celui qui la méprise ;

Et le cœur orgueilleux qui ne l’a pas comprise
Aimera l’autre en vain — n’est-ce pas, Lélia ?

(wikisource)


Mais peut-on savoir quand ils couchent ensemble ?!

Bien sûr, pas d'impatience... :
- 19 juin 1833 : première rencontre chez Florestan Bonnaire
- 24 juin 1833 : premières lettres échangées ; Musset lui envoie le poème que vous venez de lire, "Après la lecture d’Indiana"
- 29 juillet 1833 : oui ! La relation est consommée... poème efficace ?
- Août 1833 : séjour passionné à Fontainebleau.