"Brooklyn : le thème de l'exil, cher à l'Irlandais Colm
Tóibín"
La Voix du Nord, 3 février 2011


L'auteur irlandais Colm
Tóibín entre dans la peau d'une jeune Irlandaise immigrée à New York. À travers une histoire simple, peu à peu se dessine la complexité des sentiments de l'exilé. Rencontre.

"Je suis parti d'un souvenir précis, raconte Colm Tóibín. Quand j'étais jeune, une femme est venue chez nous : elle nous a raconté Brooklyn en trois phrases. Elle s'était mariée là-bas et de retour en Irlande, ne l'avait pas dit. Ça m'avait frappé, se souvient l'auteur. À partir de 2005, 2006, j'ai fait beaucoup d'allers et retours entre les États-Unis et l'Irlande. Peu à peu, j'ai commencé à ressentir cette situation d'éloignement, de se sentir étranger dans un autre pays." L'exil serait le thème de son roman. Il s'est souvenu de cette Irlandaise immigrée à Brooklyn, s'est glissé dans sa peau avec d'autant plus de facilité que "ma mère avait deux jeunes sœurs, et moi-même, deux sœurs aînées. La maison était remplie de conversations féminines, je n'avais pas le choix, je les écoutais." L'auteur compose un portrait féminin d'une grande justesse, celui de son héroïne, Eilis Lacey qui, faute de travail, se laisse convaincre, à contrecœur, de quitter son pays pour tenter sa chance aux États-Unis. Toibin aurait pu en faire un roman d'aventures, plein de rebondissements, palpitant. C'est tout le contraire. L'auteur prend son temps, l'action avance à pas lents, presque tranquilles et on pense à un autre écrivain irlandais, James Joyce, et à l'une de ses nouvelle, Les Gens de Dublin, merveilleusement adaptée au cinéma par John Huston. Le récit d'une simple soirée de Noël... La remarque le fait sourire : "On n'écrit pas pour donner une information mais un mystère attaché à ce qui est donné dans l'écriture, une aura poétique, c'est un rythme qui est donné". L'auteur prend même le soin de placer son récit dans les années cinquante précisément "parce que rien ne bouge à cette époque, pas de changement de mode, de morale, de musique. On peut alors se concentrer entièrement sur la psychologie du personnage, avec beaucoup plus d'intensité." Ainsi complètement plongé dans les pas, le cœur, la respiration et l'esprit d'Eilis, on assiste à la lente mais irréversible transformation qui s'opère en elle. "Ce qui m'intéresse, c'est comment le changement d'espace opère un effet sur vous, je voulais réussir à dramatiser ça. Quand on quitte son espace personnel, quelque chose bouge en nous. Prenons l'exemple de vacances aux Canaries où vous seriez tombé amoureux. De retour à la maison, la personne vous appelle mais c'est un peu comme si cette expérience n'avait pas existé... Le déplacement créé une sorte de duplicité. Quand vous rentrez, vous n'êtes plus le même. C'est vrai en particulier sur les questions de l'amour, de la loyauté, du souvenir. Et cela crée une sorte de malaise." Brooklyn a reçu le prix Costa du meilleur roman britannique.

Brooklyn, 316 p., 20 €, aux éditions Robert Laffont.


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