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"Je
suis parti d'un souvenir précis, raconte Colm Tóibín.
Quand j'étais jeune, une femme est venue chez nous : elle nous
a raconté Brooklyn en trois phrases. Elle s'était mariée
là-bas et de retour en Irlande, ne l'avait pas dit. Ça m'avait
frappé, se souvient l'auteur. À partir de 2005, 2006, j'ai
fait beaucoup d'allers et retours entre les États-Unis et l'Irlande.
Peu à peu, j'ai commencé à ressentir cette situation
d'éloignement, de se sentir étranger dans un autre pays."
L'exil serait le thème de son roman. Il s'est souvenu de cette
Irlandaise immigrée à Brooklyn, s'est glissé dans
sa peau avec d'autant plus de facilité que "ma mère
avait deux jeunes surs, et moi-même, deux surs aînées.
La maison était remplie de conversations féminines, je n'avais
pas le choix, je les écoutais." L'auteur compose un portrait
féminin d'une grande justesse, celui de son héroïne,
Eilis Lacey qui, faute de travail, se laisse convaincre, à contrecur,
de quitter son pays pour tenter sa chance aux États-Unis. Toibin
aurait pu en faire un roman d'aventures, plein de rebondissements, palpitant.
C'est tout le contraire. L'auteur prend son temps, l'action avance à
pas lents, presque tranquilles et on pense à un autre écrivain
irlandais, James Joyce, et à l'une de ses nouvelle, Les Gens
de Dublin, merveilleusement adaptée au cinéma par John
Huston. Le récit d'une simple soirée de Noël... La
remarque le fait sourire : "On n'écrit pas pour donner
une information mais un mystère attaché à ce qui
est donné dans l'écriture, une aura poétique, c'est
un rythme qui est donné". L'auteur prend même le
soin de placer son récit dans les années cinquante précisément
"parce que rien ne bouge à cette époque, pas de
changement de mode, de morale, de musique. On peut alors se concentrer
entièrement sur la psychologie du personnage, avec beaucoup plus
d'intensité." Ainsi complètement plongé
dans les pas, le cur, la respiration et l'esprit d'Eilis, on assiste
à la lente mais irréversible transformation qui s'opère
en elle. "Ce qui m'intéresse, c'est comment le changement
d'espace opère un effet sur vous, je voulais réussir à
dramatiser ça. Quand on quitte son espace personnel, quelque chose
bouge en nous. Prenons l'exemple de vacances aux Canaries où vous
seriez tombé amoureux. De retour à la maison, la personne
vous appelle mais c'est un peu comme si cette expérience n'avait
pas existé... Le déplacement créé une sorte
de duplicité. Quand vous rentrez, vous n'êtes plus le même.
C'est vrai en particulier sur les questions de l'amour, de la loyauté,
du souvenir. Et cela crée une sorte de malaise." Brooklyn
a reçu le prix Costa du meilleur roman britannique. Retour à la page Tóbín de Voix au chapitre |