Un
éclairage littéraire
de Brigitte
Diaz, professeure des universités en littéraure

Brigitte
Diaz, dans son introduction à Indiana dans l'édition
Honoré Champion des uvres
complètes, montre comment Indiana peut être
considéré comme "roman-manifeste", à la
fois théorie et pratique pour un autre roman. Elle apporte un éclairage
relevant de l'histoire littéraire. Les citations en rouge sont
toutes de George Sand.
- En écrivant
Indiana, George Sand entre délibérément en
rupture avec un certain roman, qu'elle appellera la "littérature
de fanfarons et de casseurs d'assiettes !"
Elle critique l'emphase et la fausseté du roman contemporain, notamment
le roman-feuilleton (Dumas, Méry, Sue, Soulié... des noms
pas tous connus aujourd'hui...). D'emblée elle définit son
roman en opposition : "Il n'est ni romantique,
ni mosaïque, ni frénétique. C'est de la vie ordinaire".
Elle s'oppose à "la littérature
boursouflée" du siècle. Indiana rompt avec
les romans qui s'écrivent alors : romans walter-scottés
comme dit Balzac (voir préface
à La peau de chagrin), romans moyenâgeux, romans gothiques
et autres romans "frénétiques".
- Le premier à en faire les frais, c'est le héros : "Il
est de mode pour le moment de vous peindre un héros de roman tellement
idéal, tellement supérieur à l'espèce commune,
qu'il ne fasse que bailler là où les autres s'amusent, que
philosopher quand il est séant d'être enjoué".
Le narrateur l'inscrit au contraire dans un contexte désidéalisé
: "Je vous place le mien terre à
terre et vivant de la même vie que vous".
- Quant au récit
lui-même, le narrateur bouscule le schéma attendu de la narration
et place, comme il se plaît à le souligner, "le
dénouement du drame à la fin du premier acte".
- Le narrateur souhaite sevrer le lecteur du "luxe
descriptif" qu'il aime à retrouver dans ses fictions :
"Vous savez que la partie pittoresque est
tout à fait en dehors de mon sujet" et renvoie
le lecteur frustré à son propre fonds : "Imaginez
ou rappelez-vous : vos rêveries vaudront mieux que mes descriptions."
- Avec sa préface
que George Sand nomme ironiquement "préface
philosophique", c'est un débat sur le roman qu'elle
ouvre avec son lecteur et qu'elle va poursuivre tout au long du récit
par de fréquentes intrusions, dans une sorte de dialogue ininterrompu.
- Le narrateur s'y présente sous l'appellation d'"historien
d'Indiana" qui veut "passer
brutalement au milieu des faits, coudoyant à droite et à
gauche sans plus d'égard pour un camp que pour l'autre".
- Ce narrateur de mauvaise volonté brise avec application le contrat
de fiction que le romancier des années 1830 conclut tacitement
avec son public.
- Ce désir
de réformer l'écriture romanesque ne se limite pas à
la question formelle : ce "misérable
conteur" entend bien imposer à
son lecteur le "triste tableau des misères
sociales" et le forcer à contempler les "passions
humaines aux prises avec les nécessités de la vie légale".
Brigitte Diaz rapproche
trois auteurs contemporains : George Sand, Balzac et Stendhal, qui visent
à remplacer le genre du roman "trompe-l'il" par
celui du "genre-miroir" :
- Stendhal avec sa célèbre formule "Un roman est
un miroir que lon promène le long dun chemin"
(Le Rouge et le Noir, publié en 1830, deux ans avant Indiana)
- George Sand, à propos des inégalités de la
société : "Lécrivain
nest quun miroir qui les reflète, une machine qui les
décalque, et qui na rien à se faire pardonner si ses
empreintes sont exactes, si son reflet est fidèle."
(dans la préface de 1832 à Indiana).
- Balzac approuve son amie qui, dès ce premier roman, prend une
voie qu'il reconnaît comme sienne : "Le roman est lhistoire
privée des nations. Si, pour écrire lhistoire, les
historiens ont dû étudier les faits, les murs, les
caractères, le roman, qui en est le miroir, doit avoir les mêmes
conditions." (Avant-propos de La Comédie humaine, 1842)
La réception
d'Indiana en 1832 montre que ce roman tranchait vraiment parmi
les romans d'alors. Deux siècles plus tard, ne lisons-nous pas
finalement un roman d'avant-garde ?...
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