Lidia Jorge
La couverture du soldat

Métailié suites

Christine
J'ai eu un peu de mal au début, mais je me suis accrochée et après la première scène, ça allait beaucoup mieux, quand tous les personnages se mettent en place. J'ai même eu plaisir à lire. Les thèmes m'ont fait réfléchir ; l'héritage, ce n'est pas ce qu'on nous donne, mais ce que l'on prend ; c'est une idée très riche, c'est volontaire et non pas passif. Il n'y a pas vraiment de dialogue ; entend qui veut. Custodio est le seul personnage positif, capable d'amour. J'ai aimé tout ce qui concerne les animaux, le style qui reste assez naturel ; l'attente des lettres, l'importance qu'elles ont… On a une impression troublante de menace avec la question de l'inceste qui n'est pas certain. J'ai apprécié le mystère et l'atmosphère d'abandon : qui sont les traîtres ? Mais je ne suis pas sûre de conseiller ce livre….

Jacqueline
Merci à qui a proposé ce livre et au groupe sans qui je n'aurais pas connu Lidia Jorge. Je l'ouvre grand un peu comme L'Africain pour les émotions qu'il suscite. J'ai apprécié l'évocation d'un monde rural en train de disparaître inéluctablement. J'ai retrouvé un peu le même sentiment du temps qui passe que dans L'Enigme de l'arrivée. J'ai été prise par la lecture et ne pouvais comme à mon habitude aller vite et sauter des passages. Les personnages ont une réelle épaisseur. Il faudrait les citer tous, Maria, de la jeune femme désirante à sa vieillesse lasse, Dalila et son alcoolisme... J'ai trouvé très fort celui du grand-père, F.Diaz, son obstination m'a rappelé le terrible roman de Julio Llamazares La Pluie jaune qui peint un solitaire face à l'abandon d'un village de montagne. Quel beau portrait que celui de Custodio dont le handicap n'est pas source d'aigreur mais de générosité, son admiration pour Walter qui est libre, son amour inconditionnel pour Maria, la manière dont il protège sa fille officielle... J'ai aimé la sensibilité du personnage de la jeune fille, de l'admiration sans borne qu'elle éprouve pour ce père absent dont elle ne peut même pas se dire la fille jusqu'à son désir de le blesser en écrivant trois histoires inspirées crûment de sa vie. Intéressante aussi l'évolution des rapports avec sa mère. A travers ce personnage, cette histoire que je lis comme une histoire d'inceste (réalisé ou non) m'a paru pleine d'humanité, juste dans les sentiments évoqués. Intéressante aussi, même si ce n'est pas nouveau, l'opposition entre ceux qui sont des artistes, Walter et ses oiseaux, la jeune fille qui est sensible à la beauté et qui peut-être écrit... et ceux qui mènent leur barque dans la vie matérielle avec un jugement sans pitié. Sans analyser la forme du récit, j'ai apprécié les alternances de " elle " et de " je "qui donnent de la profondeur au récit : le point de vue est toujours celui de la jeune fille, même lorsque le texte est à la troisième personne. Le " je " soudain de la narratrice en fait un peu l'écrivain, ouvrant une perspective à cette jeune fille qui revendique toujours d'être actrice de son histoire et non de l'avoir subie et qui, d'abord muette, prend au fur et à mesure la parole. Je lis ce roman aussi comme une métaphore de l'entrée dans l'écriture. Je suis curieuse de lire d'autres livres de Lidia Jorge, sans me précipiter, en prenant le temps de les goûter.

Michelle
J'ai été enthousiasmée dès le départ par la poésie du livre, j'ai été emportée par le style, y compris les flash-back, utiles et qui m'ont éclairée. La difficulté à subir l'absence du père est très forte. Les non-dits de cette famille patriarcale ne sont pas étonnants ; le grand-père a presque le droit de vie ou de mort. Walter est flou, son absence est tellement forte qu'elle envahit tout, tout le monde a Walter en lui. Et c'est là la grande force du roman. Pour moi, à la fin, elle a enterré son père en enterrant la couverture : on peut croire qu'elle le tue symboliquement. Mais je me suis tout de même demandé si elle n'était pas la cause indirecte de sa mort.

Roselyne
J'ai cru que je n'arriverais pas à le lire, je l'ai lu en entier, mais j'ai peiné. C'est bien décrit, mais je ne parviens pas à m'identifier à ces personnages. Je ne comprends pas, cette histoire n'est pas assez sobre, tout est compliqué, l'histoire et le récit. Je ne pense pas qu'il y ait eu inceste. C'est une famille très nombreuse, bloquée dans l'exploitation agricole, tous s'en vont : ils ne sont pas lâches, le grand-père n'a pas compris le problème qu'il pose à ses fils ; les seuls qui soient libres sont Custodio et Walter. Le personnage central, la fille et nièce de Walter, parle à différents niveaux de conscience selon la personne (1ère ou 3ème choisie dans la narration). Je n'ai pas tout compris : le revolver, la couverture … Il y aurait beaucoup à dire sur les relations entre les êtres, les déphasages.

Françoise
Je rejoins tout à fait ce que Roselyne en a dit. J'ai eu du mal à le terminer, il y a beaucoup de répétitions, c'est long, ça traîne. Le sujet est intéressant, mais le style n'aide pas, l'ensemble est pénible. A part le grand-père - figure typique du patriarche borné et tout puissant - et Custodio - seul personnage positif - tous les autres sont insaisissables, flous, même Walter pourtant important  ; quant à la fille-nièce, c'est pire, on se demande si elle est autiste, débile, ou quoi… ? On ne sait jamais si on est dans le fantasmatique ou le réel, quelle est la part d'imagination de la fille. L'image des frères immigrés qui ont tous - forcément - réussi m'a agacée. De même le parti pris d'une écriture torturée que j'ai trouvé artificielle.

Nicole
C'est un livre que j'ai beaucoup aimé. Dès les premières lignes, j'ai eu le sentiment que la lecture allait être riche et passionnante, et passée l'interrogation de la notion de temps dans la narration, le texte m'a conquise. L'originalité de l'histoire, la densité des personnages, que je n'ai d'ailleurs pu imaginer physiquement mais dont j'ai ressenti la présence, font de cette histoire d'amour ou plutôt peut-être d'un rêve d'amour d'une fille pour son père absent, à la fois une étude sociologique, psychologique et psychogénéalogique d'une tribu portugaise. J'avais noté, entre autres, des passages d'une intensité brutale, telle l'annonce de la grossesse de Maria-Ema, et/ou d'une grande acuité, telles la promenade en voiture (page 103) ou la scène du bord de mer (pages 110-111), l'instituteur hors-norme, le départ des fils…mais en re-feuilletant le livre, je m'aperçois que c'est trop réducteur. Il faut vraiment que je le relise autrement pour affiner mes réflexions. En attendant, merci à celle ou à celui qui l'a proposé.


Yvonne
Je n'ai pas d'opinion précise. Je ne peux pas encore me prononcer, je n'ai pas encore fini le livre. J'ai buté par 3 fois sur les premières pages du livre. Je pense qu'il mérite d'être lu sans s'arrêter, ce que je n'ai pas pu faire, sinon, on s'y perd. Mais je le finirai.

Gwen
Je n'en suis qu'à la page 75, je ne peux donc pas encore donner un avis précis. J'aurai tendance à laisser le livre ouvert malgré tout. Les 50 premières pages, très riches, sont difficiles à lire, j'ai dû les reprendre trois fois pour être sûre de ne rien avoir raté. L'atmosphère est lourde. La construction en puzzle fait qu'on sait dès le début que la famille va se dissoudre, mais on ne sait pas encore comment.

Madeleine
Le grand-père est infect. Maria Ema a attendu le retour de Walter. Peut-être y a-t-il eu inceste, mais le problème ne se situe pas là. Le problème est la jouissance de Walter, parce que la jouissance est interdite dans ce milieu-là ; ça m'a fait penser à Duras, la jouissance est insoutenable. C'est quand même glauque, morbide. On lit les phrases et on a l'impression qu'il y a quelque chose de caché, qu'on ne peut saisir. On finit par ne plus y croire, il y a trop de caches les uns derrière les autres. Je n'avais pas envie de lire cette histoire, c'est décevant.

Monique
N'ayant eu le livre que très tard, je ne l'ai pas encore terminé. J'ai l'impression d'avoir lu le début de ce livre trop vite, j'ai eu beaucoup de mal à y entrer ; j'ai été agacée par ce va-et-vient dans le temps. Mais finalement, je me suis laissée prendre par le lyrisme de certaines pages : j'ai trouvé à la fois beaucoup de douceur et de brutalité dans cette famille, parfait exemple de société patriarcale avec l'image du père, des fils. Le style du livre est simple mais en même temps très travaillé, plusieurs passages sont vraiment bien écrits comme le passage de l'auto. J'ai été séduite mais également très agacée ; parfois que j'ai sauté quelques pages par-ci par-là. Le roman est parfois flou, on se perd dans les manières d'appeler l'héroïne entre " la fille de Walter ", " elle ", " je ". Le passage avec le docteur est moins intéressant.

Jean-Pierre
Six heures avant la réunion de notre groupe, je termine la lecture du livre… après l'avoir commencée il y a trois semaines ! C'est dire le mal que j'ai eu à entrer dans ce roman. J'ai pensé à plusieurs reprises ne pas pouvoir y parvenir. Je restais bloqué aux environs de la 50ème page, avec cette question stupide : qui faisait l'impossible pour me dégoûter de la lecture ? Et puis, sous l'influence d'une lectrice plus courageuse, et d'ailleurs satisfaite, je me suis forcé. Bien m'en a pris. Car, au fil des pages suivantes, j'ai découvert un roman finalement assez prenant, à l'atmosphère lourde, avec des personnages épais comme la glaise dans laquelle ils vivent. Et mon opinion s'est affinée, sinon transformée. J'ai cependant conservé quelques retenues. En effet, quel besoin ont donc ces auteurs adeptes de la méthode du " pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? ", de jongler avec les redites et les flash-back ? Je sais bien qu'il s'agit de procédés reconnus, destinés à créer des climats embrouillés comme le sont certaines histoires, mais trop, c'est trop ! Un autre exemple : la ficelle consistant à faire raconter l'histoire par l'héroïne, qui parle d'elle-même à la troisième personne. Tous cela me semble bien artificiel, et pour tout dire inutile. Et c'est ce qui se passe dans la première partie du livre, où la visite de 1963 n'en finit pas, et dans le dernier quart, à partir du moment où les lettres reçues des immigrants Dias précèdent le voyage à Buenos Aires de la fille/nièce. Pour ma part, en général, dans un livre, j'ai envie qu'on me raconte une histoire, et c'est ce qui se passe dans la partie centrale de ce roman, c'est-à-dire à partir du moment où Walter revient, où le récit devient plus narratif et où la chronologie reprend ses droits. Mais je suis un peu las d'accompagner ceux qui ne cessent de se regarder le nombril, ou de fixer l'attention sur des symboles douteux ou misérables. Comme cette couverture de soldat, qui est non seulement le titre de l'ouvrage, mais également le " personnage " principal. Et puis, ce déluge de retours en arrière, de digressions et de délires psychologiques, voire d'invraisemblances, comme l'épisode crucial de la guérison miraculeuse de Maria-Ema après l'intervention inexistante du bon docteur Dalila. Le personnage de Walter est trop stéréotypé : l'enfant rebelle et l'adolescent insoumis qui finit par s'engager dans l'armée, et se réalise dans la discipline que jusqu'ici il honnissait, puis l'aventurier finalement assez minable dont les pérégrinations nourrissent toutes les jalousies et toutes les haines, ou au contraire génèrent et alimentent les rêves les plus romantiques. La société patriarcale est en revanche décrite de façon magistrale et son écroulement sous les coups de boutoir de la modernité parfaitement rendu. De plus, j'ai apprécié la richesse de l'écriture. J'ai aimé la poésie qui se dégage du livre, la nostalgie du temps passé, les descriptions des paysages. Mon opinion générale est donc mitigée, mais globalement positive.

Claire
Ce livre m'est tombé des mains (comme Manuel !). Et pourtant c'est moi qui l'avais proposé... Je n'ai rien compris, rien ne m'a accroché malgré l'effort que j'ai fait. J'ai laissé tomber, j'ai trouvé ça mortel. Les commentaires que j'entends ne me convainquent pas, alors que parfois ils amènent à regretter de ne pas aimer. Entre mes tentatives de lecture, je me suis renseignée sur l'auteur, tout était aussi mortel que le roman…

Maryvonne / 2 lectures
C'est un beau roman mais pas une belle histoire. J'ai été frappée par la rudesse du milieu qui m'a fait penser à nos campagnes des années 50-60. Les gens s'aiment et ne se le disent pas, ou bien il y a une absence totale de sentiments entre Maria-Ema et sa fille par exemple. Je me demande si l'auteur est elle-même issue d'un milieu rural car elle juge très durement. Il y a une absence de logique et un manque d'identification des personnages, ce qui fait qu'on a des difficultés à se repérer dans les 50 premières pages. On ne connaît pas le prénom de l'héroïne, est-ce pour appuyer la quête psychologique permanente du personnage ? Elle commence enfin à exister quand elle tue l'image du père, une image du reste fantasmée selon moi. Il y a quelques tournures littéraires agaçantes comme " pour que Walter sache ". Et le personnage du docteur est vraiment bizarre. Mais dans l'ensemble, le livre m'a vraiment plu. Encore une 4ème de couverture à revoir ! Il y a des erreurs dans la formulation sur la couverture du soldat, on y donne un prénom qu'on ne connaît même pas dans le livre.

Marie-Charlotte
Un sentiment étrange m'envahit à la lecture de ce livre. Un sentiment de limite, de border line, d'équilibre précaire et en même temps de gouffre construit sur le non-dit et la violence des jeux et pouvoirs conférés, humains. Une espèce de descente aux enfers d'une famille, mais aussi de la nièce de Walter, enfant et femme autiste porteuse de la malédiction familiale qui ne trouve son expression que dans l'expression de son corps et enfin de la mort du père imaginé pour mieux le faire vivre. Ce livre est lourd de ressentis, de mots de souffrance, il est pesant, il est envahissant de ces sentiments à la fois purs et malsains. Un psychanalyste y trouverait matière à dire. Je ne suis pas sûre que ce livre traite uniquement d'une histoire d'amour d'une fille vers son père, mais plutôt de la nécessité de parler des liens de filiation, de la portée du non-dit et du mensonge familial, de l'importance dans la construction d'un individu du mensonge et de là la construction d'un imaginaire et donc de la toute puissance du père pour pouvoir exister. J'ai eu du mal à entrer dans le livre, j'ai relu à plusieurs reprises la nuit de la pluie, les dix premiers chapitres m'apparaissent comme une redite, une série de refrain, comme si on enfonçait dans cette nuit de pluie puis le livre reprend du souffle et devient alors plus captivant. L'écriture est fluide, imagée, pleine de poésie où tous les mondes se mélangent (évènements, analyse, faits, poésie) c'est un peu une écriture de rêve, d'inconscient. C'est une écriture qui s'imprègne de l'état d'être de cette famille. On ne connaît d'ailleurs pas le prénom de la fille, elle n'existe pas en tant que tel, elle n'existe que parce qu'elle est la fille de Walter, c'est toute sa culpabilité. C'est la lutte de l'amour contre le devoir. Je ne sais que dire, le livre aux trois quarts ouvert, un livre qui ne laisse pas indifférent, qui marque, qui submerge presque, un livre qu'on n'oublie pas.

Désirée
Dès le début, l'histoire et l'écriture m'ont séduite. Le lecteur doit reconstruire le récit à travers les sauts temporels mais aussi avec la répétition des moments concrets dans la vie des personnages qui reviennent comme des obsessions. On a l'impression d'entrer dans la pensée de la narratrice, même quand elle change à la 3ème personne (comme pour nous faire croire qu'elle n'a rien inventé). Le portrait de la famille rurale portugaise est génial : le patriarche tyrannique, les secrets connus de tous, la honte centrée sur un membre de la famille… Et le personnage de Walter est fascinant aussi, il est en fuite constante et recherche des oiseaux : on le voit à travers les yeux de sa fille, elle l'idolâtre toujours, malgré tout.

Lil
J'ai vraiment beaucoup aimé cette histoire forte, dense, terrible ; histoire de violences et d'amour contrarié… Et même si cela n'a pas toujours été simple, j'ai adoré naviguer dans les multiples méandres des souvenirs réels ou imaginaires de la fille de Walter. La structure de cette famille rurale patriarcale ressemble fort à ce que nous aurions pu trouver dans certaines de nos campagnes françaises à la même époque : le paterfamilias qui dirige tout son petit monde avec une main de fer. On leur apprend à tous la soumission : " la honte est un sentiment indispensable à l'apprentissage de la soumission ", et personne ne se rebelle, sauf Walter, qui préfère dessiner (et pas n'importe quoi : des oiseaux, beau symbole de liberté), qui aime quand il veut, comme il veut. Walter, l'enfant indifférent, qui a été éduqué par un instituteur à la Freinet que les garants de l'ordre moral et social feront renvoyer par une pétition signée avec les empreintes de pouces (froid dans le dos). La pauvre Maria-Ema, résume, à elle seule, les violences faites aux femmes : la conduite abominable de ses parents qui l'humilient atrocement pendant sa grossesse, le mariage forcé, l'abandon de Walter, les mensonges et calomnies qu'elle doit écouter, etc. Tous les personnages de ce livre traînent malheur et frustrations diverses (même le père qui voit son patrimoine se déliter), ce qui explique, sans doute, avec quelle cohésion ils s'acharnent sur Walter et tout ce qui touche à Walter. Les lettres finales sont le summum de l'ignominie. Custodio est le seul membre de la fratrie qui apparaisse sympathique, plein de douceur, de sensibilité, de bonté. J'ai aimé la façon dont son pas le distingue des autres. La construction du récit qui tourne essentiellement autour de deux ou trois faits et objets (photo de 51, la couverture et le revolver, la nuit de 63, les dessins…) est remarquable. La densité de ce livre fait que l'on a envie d'entrer totalement dans la tête de la narratrice et de tenter de suivre et de comprendre comment naît cet amour-passion pour ce père absent et de quoi il se nourrit.

Jessica
J'ai apprécié ce livre à la fois pour l'histoire et le style. J'ai eu en fait l'impression de lire trois histoires séparées mais complémentaires et certaines m'ont davantage émue et intéressée que d'autres. La première partie du roman qui se consacre à Walter, à ce fantôme aux multiples visages, m'a énormément plu. On ne sait pas vraiment qui il est, il est au centre de tout et pourtant il n'est pas là ; il accapare l'attention, la conversation à en devenir presque étouffant. On essaie de le toucher mais il s'évapore toujours. On l'imagine artiste, aventurier, finalement tout ce qu'il fait paraît extraordinaire. Il paraît presque magicien, surnaturel, il est même à un moment comparé à un vampire. Je l'ai regardé un peu comme le regarde sa fille au début. J'ai aimé sa fille, un peu fantôme elle aussi à l'image de son père, mais qui elle ne vit que dans sa tête. Je me suis même demandé au début si elle n'était pas autiste ! Personne ne la voit, elle ne parle pas, son grand-père se demande même si elle sait parler, elle tourne tout le temps le dos quand on lui parle. C'est comme si elle n'existait que pour le lecteur. J'ai aimé son attachement à ce qu'elle appelle son héritage : aux dessins, au costume, au revolver. L'image de l'uniforme complet qui remplace son père dans la maison. J'ai aimé sa discrétion, sa pudeur. Dans cette première partie, le grand-père est absolument épouvantable, c'est un vrai pourri. J'en suis même venue à être contente de voir qu'il était abandonné par ses enfants, que ses rêves s'écroulaient, qu'il devenait presque fou. Les femmes ne parlent pas dans cette première partie, elles endurent des choses douloureuses (Maria Ema, sa grossesse, ses parents, le mariage forcé, l'abandon de celui qu'elle aime) et la seule que l'on suit réellement, Adelina, ne donne pas une image glorieuse de la femme avec ses " mon petit papa chéri " ! Bref, c'est pas encore un roman où les femmes s'épanouissent ! La deuxième partie, quand la fille devient une débauchée, m'a troublée. Je n'avais pas envie de lire ça, ça m'a presque dérangée comme quand on apprend qu'une personne qu'on aime fait des choses qui nous déçoivent. Elle se sent responsable, elle se dit coupable. Veut-elle se punir, punir ceux qui l'entoure ? Dans tous les cas, elle vit, elle parle, elle bouge et ça c'est rassurant. Ça fait comme une bouffée d'oxygène au livre. D'ailleurs, elle n'est plus appelée dans ce passage " la fille de Walter " ou sa nièce, elle est elle-même. C'est étrange aussi de voir qu'on n'apprend même pas son prénom dans le livre. La troisième partie, celle du jeu des correspondances " empoisonnées ", a fini par m'ennuyer. Le jeu de piste est un peu lassant. Enfin, j'aurais préféré je crois ne pas lire la fin : on se rend compte que Walter n'est rien de plus qu'un homme avec une vie sinon minable décevante. J'attendais une fin plus subtile. Finalement, sa fille a besoin de le détester pour vivre, de le gommer et lui ne fait rien pour nouer enfin un lien avec elle. Reste cette maison qui se délabre, peuplée par les souvenirs. J'espérais que la fille finirait par fuir ce domaine, qu'elle se réconcilierait avec elle-même. J'ai apprécié tout le long du livre l'image des pas des uns et des autres pour finalement arriver aux pas claudicants de Custodio et de Maria Ema qui finissent par se ressembler. Que dire d'eux d'ailleurs ? Custodio est attendrissant, émouvant, presque pathétique. Je ne sais pas quoi penser de Maria Ema : la plaindre, la détester ?


Florence
J'ai commencé le livre hier 20 janvier, jour de grève. J'avais décidé d'y consacrer ma journée et pensais que ce serait amplement suffisant pour venir à bout de ce " petit " livre ; seulement voilà : je ne suis arrivée qu'à la page 110 et n'ai pas pu aller au-delà pour l'instant. A la fois plombée et en plein dans l'histoire dont je ne connais pas la fin… Pour l'instant, je me sens très partagée à la lecture de ce livre : à la fois séduite dès le début par la description auditive des pas des personnages, troublée par ce roman familial malsain, intriguée par cette narration dont le point de vue et la chronologie ne m'apparaissent pas clairement, agacée parfois par les répétitions… Mais aussi intéressée par la vision intimiste de toute une société portugaise à l'aube du grand changement… Mais encore, sidérée brusquement par la fulgurance de certaines phrases qui dépeignent la violence des sentiments… J'ai l'impression, comme d'autres l'ont dit, que l'auteur nous donne à voir un monde intérieur, fait de fantasmes, d'allégories. Il y a, par exemple, une réflexion intéressante à mener sur les noms des personnages : Custodio, l'ange gardien, celui qui surveille et protège, Walter, au prénom étranger, l'Autre, le différent dont l'initiale se confond avec un dessin d'oiseau… et sa fille, ou sa nièce, comment l'appeler ? Bref, à vous écouter parler du livre, je me rends compte de sa richesse. J'ai très envie de le finir maintenant !

Liliane
Après avoir pris connaissance de tous vos commentaires, je n'ai pas lu ce roman avec l'innocence escomptée par l'auteur. Je n'ai donc pas été manipulée par le jeu des pronoms censé exprimer les troubles de personnalité de la jeune Emma. Je ne pense pas qu'on puisse relire ce roman, une fois le secret familial connu, il reste que quelques temps forts mais beaucoup d'écriture prolixe, ce roman aurait gagné à être plus dense.

Nicolas
Voici un site complémentaire sur l’auteur :
http://www.instituto-camoes.pt/escritores/lidiajorge.htm qui est, d’après un ami portugais, très connue en son pays.

 

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" J'étais la fille d'un hasard, d'une bêtise de jeunesse, de l'exubérance d'un corps... Alors j'étais responsable de ce que cette barque noire soit venue couler à notre porte "