Ernesto Sabato
Le Tunnel

Points Seuil

Katell entre et
Ce livre me met très mal à l'aise. Est-ce sa réputation qui est complètement surfaite ? Est-ce un pastiche quinzième degré tellement énorme sur la bêtise humaine ? Ou est-ce réellement le chef d'œuvre sur la condition humaine et la solitude intrinsèque de l'homme (dixit Albert Camus, une pointure quand même) ? J'attends vos avis pour trancher définitivement. Dans ma lecture, j'oscillais perpétuellement entre l'impression que ce n'était qu'un roman de plus sur le drame de la jalousie, qui enfile en une suite purement narrative des événements pas très passionnants et un dédale de pensées tortueuses, pas très reluisantes. Je trouve que le narrateur est franchement abominable et ma lecture n'était guère adoucie par le délicieux frisson de l'identification... J'étais surtout pleine de dégoût et remplie de souffrance pour cette pauvre femme. Ensuite, je me suis dit que c'était une grosse farce, comme par exemple, la scène du thé dans l'hacienda, avec la femme maigre (Mimi) et Hunter. Le dialogue est tellement affligeant (surtout le passage sur les romans russes !) qu'il s'en sort par une pirouette : " Ils sont tellement hypocrites et superficiels... " Ou encore, la conclusion, qui montre cet homme enfermé dans sa folie. Mais ça, on s'en était déjà aperçu... Reste le roman aux confins de la réflexion métaphysique, psychanalytique et philosophe... Et là, à aucun moment je n'ai été transportée par la pertinence du propos. Par exemple, celui-ci : " Il est fréquent que dans les nuits d'insomnies, on soit théoriquement plus décidé qu'en plein jour face à la réalité. " Ben oui... Ou encore : " Sur une planète minuscule qui court vers le néant depuis des millénaires, nous naissons dans la douleur, nous grandissons, nous luttons, tombons malades, souffrons, faisons souffrir, nous crions, nous mourrons : on meurt et au même moment, d'autres naissent pour recommencer l'inutile comédie. " J'ai un peu l'impression que c'est du niveau d'une copie de philo de terminale. J'achève avec " Mon Dieu, n'était-ce pas à désespérer de la nature humaine quand on pensait qu'entre certains passages de Brahms et un cloaque, il y avait d'invisibles et ténébreuses relations souterraines... " (p.126)... Il a peut-être respiré trop d'essence de térébenthine ?

Jean-Pierre des Alpes
Ce Tunnel, je l’ai lu d’une traite, trop vite bien sûr. J’y retournerai sans doute. Tout au long, j’ai pensé à l’Étranger qui lui est de six années antérieur. Castel n’est pas Meursault, bien sûr, mais en se donnant la liberté de vivre, coûte que coûte et jusqu’au bout surtout sa propre lecture de l’autre – là, c’est la jalousie qui domine – il lui ressemble tout de même un peu. Il dit d’ailleurs, tout au début " il me paraîtrait bien injuste qu’on exige de moi précisément des qualités particulières. Cependant Castel est habité par quelque chose : le faible espoir que quelqu’un parviendra à (le) comprendre. C’est peut-être singulier mais j’ai pensé aussi à un autre récit : Le Journal d’un fou. Il y a chez Juan Pablo, pour moi, un personnage qui, comme dans sa Maternité a toujours l’air de regarder par un petit bout de fenêtre et de poser, de loin, sur l’autre, cet impossible Castel, le regard d’une sorte de spectateur, tour à tour, ou tout à la fois : ironique, bienveillant, cruel, vaguement cynique aussi. Il se rit de lui, le pousse à l’écoute, toujours plus absurde, de cette folie qui le ronge ; et puis encore : attend la fin, inéluctable " Dans le haut, à gauche, par une petite fenêtre, [...] une plage solitaire et une femme qui regardait la mer. " Il y a de cette femme, dans le personnage du Tunnel. Il y a de cette attente. Oui, je reviendrai au Tunnel parce qu’aussi ce texte m’a l’air tout rempli d’idéogrammes qui se répondent d’un endroit à un autre, au fil de ces 39 petits chapitres avec lesquels on est tenté de jouer un peu, comme s’ils étaient autant de séquences signifiantes sur un échiquier dont il n’est rien dit. Je voudrais bien comprendre ; je voudrais bien savoir à quoi ressemble en vrai, cet échiquier. Le Tunnel, un titre qui aurait pu être, aussi bien, Le Modèle.

Jacqueline
Un livre intéressant parce qu'il prend littérairement sa place dans une génération d'écrivains : on comprend que Camus l'ait aimé, le héros glacé de Sabato est parent de l'étranger. Cela m'a rappelé certaines nouvelles de Sartre (Érostrate, L’Enfance d'un chef...) où un narrateur antipathique se raconte avec sincérité créant ainsi un effet dérangeant de distanciation dans la proximité. Mais, il y avait chez Sartre une critique sociale qu'alors, j'appréciais. Là, comme pour L’Étranger, je n'aime pas beaucoup. J'allais dire qu'il ne m'en reste même pas des sensations comme la chaleur, l'atmosphère d'Afrique du nord, mais il y a la scène au bord de la mer et la levée de la tempête autour de l'hacienda !

Geneviève
J'ai lu Le Tunnel qu'Annick m'avait prêté en me disant qu'elle l'avait lu il y a longtemps et que ça l'avait marquée. Je l'ai lu vite, sans difficulté ; l'écriture est belle, l'univers clos parfaitement lisse. Mais justement, je n'ai pas réussi à m'y faire prendre, je l'ai lu comme un exercice de style et ça m'a déçue. Probablement un problème de réceptivité de ma part. Aucun personnage n'a pris d'épaisseur, et j'étais agacée par le narrateur...

Florence
J’avais été obligée de lire ce livre au cours de mes études d’espagnol, car c’est un « incontournable » de la littérature sud-américaine, et j’en gardais un mauvais souvenir. A 20 ans, Le Tunnel n’était pas pour moi. Question d’âge ou de lectures, je ne dirais pas la même chose aujourd’hui. D’abord, j’ai aimé la parodie de polar : le lecteur est transformé en détective car, bien qu’il connaisse l’assassin, il lui revient de trouver les nombreux indices annonciateurs du crime dans le récit qui lui en est fait a posteriori. Je soupçonne le roman d’être parfaitement bien construit (comme les tableaux du narrateur-peintre) et de receler un certain nombre de clés qui sont sûrement très amusantes à chercher pour un lecteur attentif. Par exemple, le mari de Maria est aveugle et il s’appelle Allende, c’est-à-dire « au-delà de » comme la gare de l’estancia où va se réfugier Maria… Les rêves du narrateur sont des illustrations transparentes du subconscient du narrateur, etc. J’ai trouvé que le projet de polar de Hunter était une sorte de résumé de l’aventure du narrateur : la victime se rend compte qu’elle est en réalité l’assassin. C’est typiquement borgesien et parfaitement caractéristique de la paranoïa. Car on peut aussi lire le livre comme une étude clinique. Les pages sur la jalousie obsessionnelle m’ont rappelé La Prisonnière de Proust. La logique du « malade » nous entraîne dans des raisonnements aberrants. Je crois qu’il y aurait beaucoup de choses à creuser dans ce roman qui doit être un bel objet d’étude.

Françoise O
Je n’ai pas lu ce livre comme un roman mais comme l’étude clinique d’une névrose. C’est la description d’une névrose obsessionnelle : il rumine, il n’a aucun pouvoir sur lui-même, il agit de façon compulsive. En fait il n’a jamais eu aucun amour pour elle. Il est débordé par lui-même. Quand il obtient enfin qu’elle lui dise qu’elle l’aime, il veut savoir comment elle l’aime. Quand elle sourit, il veut savoir pourquoi elle n’est pas triste, il ne le supporte pas. A la fin il est totalement dans l’impossibilité de communiquer, à la limite de la psychose.

Brigitte
J’avais déjà lu le livre pour le groupe lecture en 1988 et j’avais déjà beaucoup aimé. Là aussi. C’est un drame personnel, l’ambiance est désagréable, il en ressort une grande oppression, mais je trouve cela très intéressant. Ce qui est décrit est plein de finesse. Ce qu’il pense, ce qu’il va dire, ses attitudes sont bien expliquées ; aussi absurdes qu’elles puissent paraître au premier abord, on finit par les comprendre en entrant dans son esprit tordu. On comprend qu’il projette beaucoup de choses sur elle mais qu’il n’est pas du tout à l’écoute de l’autre. D’ailleurs on ne sait rien d’elle… L’écriture du roman me paraît bien adaptée.

Monique
Je ne connaissais pas Sábato et je me méfiais un peu car j’ai peu de goût pour les romans latino-américains.

Claire
... tu dis ça aussi pour les romans nord-américains...

Florence
... il reste l'Amérique centrale !

Monique
... mais j’ai été agréablement surprise. J’ai souffert au début car le narrateur est insupportable et il s’agit bien d’un voyage en enfer. L’histoire est atroce mais c’est très réussi. Le narrateur est un fou furieux, c’est un grand pervers et c’est très dérangeant. Ce roman rend magnifiquement ce que peut être la perversité dans la relation amoureuse : comment un pervers peut croire qu’il est en relation avec une femme en projetant tout sur elle. Sur Maria, on ne sait rien : que vit-elle avec son mari ? Quelles sont ses relations avec son cousin ? Le personnage du mari est le plus plaisant et notamment ce qu’il lui dit à la fin : « insensé ». Le livre est une réussite. On parle peu de la perversité. L’autre dans une relation est toujours un secret. Je me demande comment Sábato a réussi à décrire un état pareil. A-t-il eu une expérience de ce type de relation ?

Claire, entre et
J’avais moi aussi lu ce livre pour le groupe lecture en 1988 - il y a donc 17 ans... - et j’avais juste le souvenir d’avoir beaucoup aimé ce livre. Je l’ai relu il y a deux mois et je ne me souviens pas d’avoir ressenti les horreurs que vous évoquez. J’ai été prise par le suspense, ou plutôt la tension, très vite établie. Là aussi, c’est comme le Titanic, on connaît la fin à la première phrase : « Il suffira de dire que je suis Juan Pablo Castel, le peintre qui a tué Maria Iribarne », mais pour ma part j'ai bien vite oublié la fin en embarquant pour deux chapitres de mise en condition avant la rencontre, pendant lesquels le narrateur joue sur le rapprochement avec le lecteur, ce qui disparaîtra ultérieurement : « je reviendrai plus tard, si j’en ai l’occasion », « je ne sais pas si j’ai déjà dit », « celui qui voudrait s’arrêter de lire n’a qu’à le faire ». Les personnages ne sont jamais présentés, décrits : Hunter, Maria, resteront pleinement mystérieux. Le récit est mené sans aucune graisse : sobriété, concision, tension. C’est palpitant. Le mélange de logique interne du personnage – sa rationalité – et de folie quand on prend un peu de recul est bien dosé de sorte que pour ma part j’ai pu m’identifier sans problème avec le meurtrier… Un livre pour moi magistral.

Françoise D

Liliane
Des amis sud-américains, il y a une dizaine d'années, m'avaient recommandé ce roman de Sabato comme une œuvre magistrale. Après lecture, j'étais déçue : l'œuvre ne me paraissait pas à la hauteur de leurs commentaires. Je l'ai donc relu, espérant mieux comprendre sa réputation, mais le même ennui m'a reprise. La narration à la première personne qui enferme le lecteur dans le parti pris du personnage, le paroxysme, l'exaltation créent un trop plein qui m'éloigne du propos. Je n'ai pas eu, au fil des pages, la petite fenêtre s'ouvrant dans un coin de tableau de Castel, pour m'aérer ou le rejoindre. Parallèlement, je lisais un livre de Michel Onfray, son hédonisme serein me rendait encore plus insupportables l'agitation frénétique, les tortures de la jalousie et les plaintes de l'artiste incompris. J'aurais eu besoin de moins de systématisme, de période de rémission dans cette exaltation obsessionnelle pour rejoindre l'humanité du narrateur. Le roman m'a paru daté, il m'a semblé qu'il illustrait une recherche du goût de l'époque ; l'aveu du meurtre au début sent un peu l'artifice. Je suis étonnée de voir citer des extraits du Tunnel comme des paroles à méditer : " Toute notre vie ne serait-elle qu'une suite de cris anonymes dans un désert d'astres indifférents ? " ou bien : " Se montrer original c'est en quelque sorte souligner la médiocrité des autres. " Je comprends que le style veuille imiter l'expression d'un psychopathe, mais si des lecteurs le prennent au premier degré, il y a un problème d'écriture. J'ai seulement aimé la rencontre avec le mari aveugle ; la cécité semble un thème dans l'œuvre de Sabato, le vecteur du monde des Ténèbres annonçant le titre suivant de la trilogie. J'espère que les livres postérieurs (que je ne connais pas) justifient davantage la réputation de Sabato. Je me demande si c'est ce roman ou son influence par ses engagements politiques et son rôle de porte-parole militant de l'Argentine en Europe qui l'ont rendu célèbre.
P.S. Après avoir entendu les avis élogieux des autres participants, je reconnais que la transposition de la parole d'un obsessionnel est réussie dans la mesure où normalité et folie sont parfois difficiles à distinguer dans la vie.

Clément Proust (sur le site Des poches sous les yeux)
Pages après pages, le lecteur suit le récit du peintre sur la logique insensée qui l'a amené à tuer cette femme. C'est un voyage au cœur de la jalousie, de la paranoïa d'un homme seul qui est amené à un moment pour des convictions personnelles à passer à l'acte suprême : tuer. C'est aussi l'approche de la solitude, celle d'un homme prisonnier de ses raisonnements, de ses passions, pulsions, seul face à sa conscience. On ne termine pas le livre en se demandant pourquoi a-t-il commis cet acte ? Mais plutôt est ce que sa logique justifie cet acte ?

Calou (sur son site calounet)
Récit existentialiste glacé, sans la moindre longueur ni la moindre complaisance, d’un « drame de la jalousie ». À la fois réflexion sur la solitude de l'artiste et sur l'incapacité de son personnage à communiquer, à comprendre le monde contemporain. Ce livre est aussi une touchante mise en écriture de la passion amoureuse, lucide et cruelle. Le Tunnel, premier roman de cet écrivain argentin, nous conduit, par-delà le bien et le mal, jusqu’au cœur de nos passions. Écrit par l’un des écrivains les plus importants d’Amérique latine, Le Tunnel a été salué dés sa parution en 1948 comme un chef-d’œuvre par Albert Camus et Graham Greene. Cet ouvrage lui assura une renommée internationale. Pour vous donner un avant-goût, voici une citation relevée dans ce livre : « Être original, c'est, en un sens, mettre en valeur la médiocrité des autres, ce qui me paraît d'un goût très douteux ».

Sarah-Émilie sur le site du club des rats de biblio-net (elle cite longuement Sabato, mais sans indiquer la source)
J'ai lu ce livre dans mon cours de littérature étrangère, en deuxième session de bac (il y a 9 ans... déjà ?). Je compte le relire pour en discuter avec vous... je me rappelle que j'avais beaucoup aimé cette confession d'un peintre meurtier.
Pour en savoir plus, Sabato par Sabato : « J’ai un respect véritablement sacré pour l'art et la littérature parce que ce sont les deux seuls moyens par lesquels il est possible d'atteindre l'absolu de la condition humaine. Durant mon existence tumultueuse, j'ai commencé par peindre ces petites choses que l'on gribouille dans la tendre enfance, puis une fois en faculté, j'ai fait un doctorat en sciences physiques pour essayer de mettre un peu d'ordre platonique dans mon chaos intérieur, sans pour cela cesser d'écrire ni de peindre. En 1938 j´ai reçu une bourse pour aller travailler au Laboratoire Curie, dirigé à l'époque par Irène Joliot-Curie. Mais la nuit, je me réunissais avec les surréalistes, au Select, puis au Dôme. A cette époque, j'écrivais aussi un roman, La fuente muda, que j´ai fini par brûler par la suite comme c'était presque toujours mon habitude. Tout ceci peut sembler plein de contradictions, mais l'être humain est essentiellement contradictoire. D'ailleurs je ne suis pas le seul à avoir connu les affres de telles contradictions, et pour cela il suffirait d"évoquer le chapitre de Lautréamont : « Oh, mathématiques sévères ! »
Quand la guerre a éclaté, j'ai regagné l'Argentine et, pour respecter les engagements que j´avais pris, avec la bourse, envers le professeur Houssay, le prix Nobel, j'ai enseigné pendant deux ans la physique et plus particulièrement la théorie de la relativité. Ensuite J'ai abandonné la science pour toujours, raison pour laquelle il m'a aussitôt retiré son salut ; il en est même allé jusqu'à dire que j´étais en train de sombrer dans la folie. C'est pourquoi nous avons décidé, Matilde et moi, de partir nous réfugier, avec notre fils Jorge Federico, âgé alors de quatre ans, dans une cabane perdue dans les sierras de Córdoba, loin de cette civilisation technique que je déteste tous les jours un peu plus. Là j'ai écrit un livre, une sorte d'adieu à la science, intitulé Uno y el Universo, pendant une année très dure avec les quatorze degrés sous zéro d'un hiver particulièrement rigoureux. Ce livre arbitraire et polémique reçut, à ma grande surprise, le Premier Prix de Littérature accordé chaque année par la municipalité de Buenos Aires. Il fut publié en 1945, sous de « dictionnaire » qui par exemple disait à la lettre G, « Gengis Kant, philosophe allemand barbare et conquérant ». Après un peu plus d'une année, nous nous sommes installés dans un faubourg de Buenos Aires, au milieu d'arbres et de plantes. J'y vis depuis plus d´un demi-siècle, j´y ai écrit mes autres libres et c'est sans aucun doute l'endroit où je vais mourir. C'est ici que j´ai écrit Le Tunnel et commencé un long roman intitulé Héros et tombes.
La rédaction de ce roman m´a demandé plusieurs années pleines de confusions et variations. J'ai d'ailleurs écrit l'une d'entre elles, le Rapport sur les aveugles, sans vraiment savoir ce que je voulais dire ; elle a pour ainsi dire surgi de mon inconscient, ce qui a donné lieu à de nombreuses exégèses et autres interprétations psychanalytiques, jungiennes, lacaniennes, etc. Le livre a été publié en 1961. Il y avait un aveugle dans Le Tunnel ; il y en eut un autre dans mon troisième et dernier roman L´Ange des ténèbres, publié en 1974. Ma vue se dégradant constamment, les médecins m'ont interdit la lecture et l'écriture, écriture que je continue à pratiquer sur ma machine à écrire, avec une sorte de mémoire digitale. Dès ce jour, je ressentis une joie immense parce que je ne pouvais faire autre chose que la peinture, autorisée de par sa taille. Et ainsi je finis ma vie en retrouvant la passion de mon enfance. »

Sandrine
J’ai pris du retard dans mes lectures… et je finis tout juste Le Tunnel. Pour tout vous dire, j’ai été déçue par ce livre, pour lequel je m’attendais à quelque chose de plus flamboyant et audacieux. J’ai été tenue en haleine tout le long du récit par l’espoir de trouver au détour d’une page, L’événement qui allait rendre vivante et pas comme les autres cette histoire. Est venu le moment de refermer le livre et je me demande encore ce qui peut bien rendre cette histoire exaltante. Le style est soigné, l’écriture agréable, l’histoire promet d’emblée de ne pas être banale… et puis rien… le flop… promesse non tenue… l’auteur a eu une idée de roman géniale : il « vend » son idée avec force dès les premières pages, son style est très académique et présente une certaine efficacité… mais ce roman manque « d’âme ». Je ne peux en faire de critique véhémente… le packaging est bien et le produit correct… sauf que l’on a affaire à un roman et non une lessive !

Serge d’Avignon
Le Tunnel c'est le livre qui, à ses vingt ans, alors qu'elle était bibliothécaire à Montpellier, a déterminé la carrière de critique littéraire de Michèle Gazier. Son auteur ? Un vieil homme à demi aveugle à la moustache blanche généreuse : Ernesto Sabato, argentin qui, à cause de sa cécité, peint, désormais, dans une solitude grandissante.
Le Tunnel c'est justement l'histoire d'un peintre qui, au monologue intérieur, se présente dès l'incipit : " II suffira de dire que je suis Juan Pablo Castel, le peintre qui a tué Maria Iribarne ; je suppose que le procès est resté dans toutes les mémoires et qu'il n'est pas nécessaire d'en dire plus sur ma personne ". Immédiatement, le lecteur est invité non à approfondir le personnage mais à dénouer le fil prétendument policier d'une enquête : une certaine Maria a été tuée par le peintre. Reste à savoir pourquoi. L’enquête est semble-t-il menée, les articles publiés, télévisés. Reste le pourquoi que l'lnspecteur-Lecteur va devoir élucider.
Juste avant d'avoir Le Tunnel entre les mains, mû par un sentiment paroxystique, à la limite du désespoir, j'ai failli tuer tout le monde autour de moi. Voisins, amis (voix au téléphone), collègues de la Caisse d'Épargne, ophtalmologiste, commerçants divers (exception faite pour les libraires), gens dans la rue parce qu'ils brandissaient des portables et non des livres. J'ai même eu envie de foutre mon poing dans la gueule d'un jeune qui, au niveau de la chambre de commerce, m'avait manqué de respect en me disant : " Va te faire enculer " et me l'avait répété mon poing sur sa carotide. J'étais donc tout à fait prêt, moi qui déteste les romans policiers, à entrer dans la peau d'un tueur. Pas n'importe quel tueur : un tueur à main nue. J'avais oublié que les plus grands crimes se commettent par le stylo... Sabato estime qu'il n'y a pas de " mémoire collective ", c'est confirmé par mon boucher. Il me demande simplement : " En quoi Simone de Beauvoir est-elle une femme de gauche ? ". Entre deux cuisses de poulet Basquaise et une cayette à la pomme-de-terre, je lui explique qu'elle a écrit Le Deuxième Sexe immédiatement après que le droit de vote eut été accordé aux femmes. De plus, elle écrivait sur les ouvrières sans jamais en avoir rencontré une seule. Ça lui a dit quelque chose à mon boucher, Le Deuxième Sexe, il a l'esprit ouvert, mais effectivement Sabato a raison : il n'y a pas de mémoire collective. Je dirai qu'il n'y a que des anamnèses.
Est-ce que la littérature pousse au crime ? Comme on dit, on se ferait bien un petit noir, en parlant d'un café. Oserez-vous toucher un cheveu à Brigitte Bardot bravant l'interdiction de Pascal Sevran, et ce, précisément, le jour de la Sainte-Jeanne-d'Arc ? Les assassins sont dans Avignon. Partout des ambulances de la Croix-Rouge viennent récupérer les cadavres assassinés par des lecteurs de Sabato... L'auteur tue même le Christ, avec raison, il était devenu bouffi d'orgueil à force de pureté et de perfection. Ne parlons pas de la Bonté. C'est la pire. Sa spécialité : la mort en douceur. Ne parlons pas de l'Abnégation. Sa spécialité : le laisser-mourir. Ne parlons pas de la générosité : sa spécialité : vous faire mourir de plaisir.
La personne qui vous comprend le mieux, c'est celle qu'on doit tuer. Finalement, tout le monde est mort autour de moi. Normal, tout le monde me comprenait. Ceux qui faisaient semblant de ne pas me comprendre (L'ophtalmo, par exemple), c'est parce qu'il ne voulait pas mourir. Oui, c'est parce qu'il ne voulait pas mourir. Alors il faisait semblant de ne pas me comprendre. Dans une toile du peintre de Sabato il y a une petite fenêtre où l'on distingue une plage où une femme regarde au loin. Une autre femme, bien réelle cette fois, observe le tableau. Pas la femme. La fenêtre plutôt. À côté du tableau une fenêtre où Castel voit la jeune femme marchait sur le trottoir d'en face.
Si j'avais à proposer l'animation d'un atelier d'écriture dans une galerie de peinture, je proposerai qu'on écrive sur les silhouettes des visiteurs observant les tableaux. Qu'est-ce que leurs visages expriment ? Que montrent-ils ? Que regardent-ils ? Que font-ils de leurs mains ? De leurs pieds ? Comment sont-ils habillés ? Chaussés ? Ont-ils des parapluies ? Des sacoches ? Un sandwiche ? Racontez. Pas les tableaux, non, la sueur, le parfum, les rires, les mots des visiteurs, la monnaie qu'on rembourse. Les moqueries. Les "oh moi, ça j'en suis capable, aussi...". Ensuite, dans une deuxième partie, cœur de la nouvelle, imaginez un dialogue qui s'instaure entre deux visiteurs. A propos d'un tableau, du temps qu'il fait, de la connaissance de l'autre. Enfin, dans une troisième partie, imaginez comment l'un des deux interlocuteurs assassine l'autre avec l'un des tableaux du musée. Envoyez-moi le tout. Merci.
Revenons au Tunnel voulez-vous ? Sabato parle enfin à la jeune femme. Il nous rejoue Meaulnes et sa rencontre avec Yvonne de Galais. Le lien, c'est la petite fenêtre (le 3e oeil ? Oui, oui, vous avez deviné, le 3e Oeil. L'oeil chamanique !). L'oeil de l'artiste ? Le point de l'Aleph ? Oui, oui, la petite fenêtre. Nouvel atelier d'écriture pour vous : si vous aviez à dessiner une petite fenêtre: qu'y dessineriez-vous à l'intérieur ? Des plages ? Des forêts de coquelicots ? La Tour Eiffel ? Le Christ en six dimensions ?... Vous souvenez-vous de ce vieil écrivain, Maria Le Hardouin, prix Fémina pour La Dame de coeur. Elle disait : "La TV est une fenêtre ouverte sur le monde"... Elle avait un cancer. Pendant trois ans où elle animait son émission pour les enfants, elle perdait ses forces et ses cheveux. Elle apprenait aux jeunes les sursauts de la mort. Il y avait moins d'assassins, moins de violence. On ne voyait pas à la TV que de beaux jeunes gens et de splendides jeunes filles en pleine santé... De l'importance de ne pas rejeter à l'hôpital ceux qui sont en phase terminale et qui pourraient encore apporter quelque chose à l'être humain, car ce quelque chose est essentiel à l'équilibre du monde. Bien entendu, on ne ferait pas du chiffre mais le travail de Roméo Castellucci au festival d'Avignon y gagnerait en sens; devant cette fenêtre-là, nous serions devant le vrai le monde. Donner à voir des personnes mourantes encore actives. Castel est amoureux de la jeune femme. Il la veut dans la toile de son cerveau. Mais il ne sait comment l'atteindre dans le labyrinthe où il évolue. Finalement, ils font un bout de chemin ensemble. Une parenthèse. Très vite, il la traite de "Putain", comme ça. "Je t'aime, je te tue" dirait Marguerite Duras, en mieux, en plus rapide que Sabato. C'était une première façon de tuer Maria. La plus efficace : le meurtre par les mots. Il demande pardon, Castel, baise les paupières humides de larmes. Presque un mélo argentin.
L'un des personnages du Tunnel, Hunter, lit Sartre. Est-ce La Nausée ? C'est un peu le sentiment qu'on a, lecteur, en franchissant ce passage.
En fait, Hunter est devenu l'amant de Maria. Comme Nelson Algren l'était de Simone de Beauvoir. Et si Castel était Sartre ? Le Sartre de Buenos Aires. Castel escalade les barreaux d'une fenêtre pour monter à l'étage. Maintenant, il est à ma fenêtre, juste là, entre le marronnier et le cyprès sous le ciel bleu azur, vers mon étendage où sèchent chemises, mouchoirs et chaussettes.
Salut Castel. Il a un couteau. Il va le plonger dans ma poitrine ? Non. Dans celle de Maria. J'avais oublié que dans un autre tout autre texte qui s'écrit ailleurs, dans l'un de mes manuscrits, je suis la Mort. La Mort qui s'exprime au Présent de Conversation. Cette fois, j'obtiens Maria, le personnage d’Ernesto Sabato. C'est ma spécialité : l'analyse des morts des personnages de romans. Aujourd'hui j'apporte des oranges à Castel qui est derrière les barreaux de sa prison. La Peine de Mort existe-t-elle en Argentine ? Imaginez une nouvelle de science-fiction (nouveau petit exercice d'atelier d'écriture) on rétablit la Peine de Mort en France. Aussitôt une trentaine d'innocents sont exécutés par de violents criminels devenus Inspecteurs en chef et ministres de la Justice... Dites, c'est encore loin la sortie du " Tunnel " ? Moi, j'ai rendez-vous avec un téléphérique au Mont Blanc. ..

- Mais Serge, qu’as-tu pensé de ce livre ?

- Je me suis plutôt ennuyé. L’impression de déjà lu et de rien de bien nouveau. Livre à demi-ouvert.

Françoise D
Je rejoins Katell et Liliane. Si l'auteur n'était pas Sabato, quel accueil aurait-il eu ? Il ne s'agit pas d'un roman " existentialiste " mais d'un récit sur la jalousie et la paranoÏa, poussés au stade psychotique, et dès lors dans la mesure où c'est une fiction, pour moi - si attachée à la rationalité - ça n'a aucun intérêt, car on est dans la folie du tout au tout et le raisonnement est totalement impossible. Par exemple, on nous dit dans la préface que c'est une démonstration de l'impossibilité totale à communiquer, mais le narrateur nous dit qu'il a enfin trouvé la seule personne qui puisse le comprendre… On peut me rétorquer que ce n'est pas contradictoire, mais de toute façon il n'explique rien. Certes, l'inconscient est à l'œuvre, mais sans aucun recul et Castel n'inspire aucune compassion, il est monstrueux d'égocentrisme et de désir de possession. Donc, si c'est un cas clinique, je préfère lire Althusser qui, lui, a étranglé sa femme pour de vrai, quant à La prisonnière, Sabato n'arrive pas à la cheville de Proust car je n'ai pas trouvé de consolation dans le style ou l'écriture, j'ai plutôt été agacée. Je suis allée jusqu'au bout uniquement parce que j'avais envie de connaître le déroulement des faits, vu la forme " polar " du début. Ce serait intéressant de savoir quelles étaient les motivations de Sabato pour écrire un récit pareil .
En tout cas, bravo et merci à Serge d'Avignon d'avoir pu dire - brillamment - tant de choses sur ce livre. Je suis admirative.


 

Biographie de Sabato


 

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Juan Pablo Castel est artiste peintre et meurtrier. C'est son histoire qu'il va dépeindre depuis sa cellule. Un autoportrait tout en taches sombres, bardé par endroit de couleurs violentes, d'éclairs de lucidité, que ni sa conscience ni les faits ne peuvent contenir. Un autoportrait au fusain, noir et gris, avec du rouge. Ce rouge qui prendra bientôt plusieurs significations, au fil de son témoignage et de sa volonté de se comprendre : le rouge de la passion et le rouge du sang. Car, dès le départ, Juan Pablo Castel nous dévoile tout. Il est l'assassin de la femme qu'il continue à aimer, malgré la mort, plus que sa vie.