Joseph Conrad
Typhon
(Traduction d'André Gide)

Nous avons lu ce livre en juin 2007.
Nous l'avions lu quinze ans auparavant, en novembre 1992.

Florence
J'aime beaucoup le personnage du Capitaine Mac Whir. Sa lenteur, son apathie, son apparente indifférence. Dès la première page du roman, Conrad nous met en garde contre les apparences. Le regard droit du capitaine et sa soudaine décision de prendre la mer à quinze ans suffisent à révéler la violence insoupçonnée de certaines forces inconscientes dont il pourrait être le jouet à moins qu'il n'en soit le maître. Ainsi, cet homme qui avait été "dédaigné" par le destin, ce "taiseux" que seules "les figures du discours" arrivent à mettre en colère, se révèlera maître de la situation face aux éléments déchaînés. Seul sur le pont du navire prêt à sombrer, le capitaine "un peu moins placidement que de coutume, s'efforçait à faire entrer dans sa boutonnière le bouton d'en haut de son ciré. (…) L'ouragan avait rencontré sur sa route cet homme taciturne et son plus grand effort n'avait pu que lui arracher quelques mots." Ce passage résume bien la grandeur du personnage sous son apparente insignifiance.
J'ai aimé bien sûr certaines descriptions, en particulier celles de l'avant-tempête lorsque le temps semble suspendu, la mer immobile, la chaleur étouffante et la lumière "bizarrement diffuse". Dans ces moments-là, on ressent physiquement l'angoisse de la catastrophe à venir.
Pour finir, je trouve vraiment habile que la lecture interrompue de la lettre du capitaine nous prive du pire moment de la tempête. L'impatience et la lassitude de Mme Whir ont raison de ce que nous attendions depuis le début et qui nous tenait en haleine.
Claude
J'ai aimé la description du capitaine : homme ennuyeux et étrange à propos duquel on peut se demander pourquoi il a été chargé du commandement.
Françoise D
J'aime chez Conrad son talent d'écriture, la puissance du suspense : j'ai eu le mal de mer. Les descriptions de la tempête sont extraordinaires ainsi que les personnages. Il y a de la poésie dans sa façon de raconter : "Dans ce cadre que formaient les montants en bois de teck de la porte ouverte, il vit un peloton d'étoiles hésiter, prendre élan, puis s'essorer vers le haut du ciel noir ; et il ne resta plus à leur place qu'une obscurité martelée de lueurs blanches". La fin du livre est superbe dans son aspect inattendu. Le capitaine est un héros même s'il ne paie pas de mine. Je rappelle que "ship" est un nom féminin en anglais et qu'il y a plein de jeu de mots en fait (Françoise lit une déclaration d'amour de Conrad à un bateau).

Marie-Jo
Ce livre est associé à un professeur d'anglais que je n'aimais pas et qui nous rebattait les oreilles avec ce titre. Sans vous, je ne l'aurais sûrement pas lu ! J'ai eu beaucoup de mal à sortir de l'a priori. Je reconnais que la description est magistrale mais quelques pages m'auraient suffi car c'est trop répétitif. Et puis je n'aime pas le monde de la marine... Je pense que le typhon est métaphorique de l'épreuve et cette dimension - la tempête métaphorique - m'a manqué. Conrad est passé à côté de son sujet. Je n'ai pas pris de plaisir à la lecture.
Françoise O
Je vous remercie de cette l'occasion de lire ce livre. Florence a tout dit ! L'enchevêtrement des corps et des machines est prodigieux. Le fait que je n'aie rien compris me donne l'image du chambardement à bord du navire. La scène du commandant avec le baromètre est extraordinaire. En physicienne j'ai été sensible à ce passage car le baromètre est le seul instrument qui nous permette de prédire l'avenir ! J'ai été sensible à la solitude de tous ces hommes qui ont des vies décalées. Le capitaine est comme une protection magique et c'est pourtant le plus solitaire à bord. Sa solution du problème de la répartition de l'argent est étonnante.
Liliane
Je l'avais lu il y très longtemps et je ne l'ai pas relu pour ce soir mais je sais que j'avais adoré. J'avais déjà lu avec passion Au cœur des ténèbres et Lord Jim. J'aurais aimé découvrir des livres moins connus de Conrad. C'est une belle écriture au premier degré très poétique et métaphorique. Conrad est un enfant issu d'un milieu touché par la révolution et les guerres. Le typhon est une métaphore des violences de la vie. Il donne des valeurs, des repères moraux qu'on peut tirer à soi, y compris politiquement. Il y a ce personnage de capitaine qui a quelque chose de son père (discret mais avec un grand retentissement). Je n'ai pas voulu le relire, car ce livre se découvre et je ne souhaitais pas prendre de distance en le relisant.
Jacqueline
Je n'aime pas l'univers marin mais je suis sensible à l'art du récit. Le rôle joué par le courrier, le point de vue du second. Tout est très habile. J'ai beaucoup de tendresse pour ce capitaine qui consulte son manuel en plein typhon. Le jugement du capitaine sur ceux qui écrivent des livres est amusant. Je n'ai pas vu de métaphore, de racisme : j'ai tout pris au premier degré. Le suspense concernait à mes yeux les coolies et ce qu'ils allaient devenir. Les descriptions ne faisaient pas image pour moi en grande partie à cause du vocabulaire. On a à l'époque reproché à Gide d'avoir trahi l'œuvre de Conrad. Conrad traduit une réalité que je ne connais pas.
Manu
Je me suis perdu dans toutes les descriptions ce qui a rendu ma lecture pénible. Je ne savais pas où était le capitaine, son second. Je n'ai pas du tout été "trempé". J'ai aimé le personnage du capitaine qui m'a semblé crédible. L'intérêt du livre a été relancé à la toute fin avec les lettres et la non-description de l'apogée du typhon. En vous écoutant, j'ai l'impression d'être passé à côté d'un grand livre.
Claire
J'avais un a priori réservé car Au coeur des ténèbres et Lord Jim que nous avions lus dans le groupe ne m'avaient pas marquée, voire m'avaient ennuyée : je n'ai pas ressenti le typhon ni une forte progression dans le récit. Ce qui m'a vraiment intéressée est l'écriture : celle de Gide dès les premiers mots : "L'aspect du capitaine Mac Whirr, pour autant qu'on en pouvait juger, faisait pendant exact à son esprit et n'offrait caractéristique bien marquée, non plus que de fermeté ; il n'offrait caractéristique aucune." ou (p.44) "En se couchant, le soleil au diamètre rétréci n'avait plus qu'un restant d'éclat roussâtre et sans rayonnement, comme si des millions de siècles écoulés depuis le matin eussent épuisé sa réserve de vie." : ma lecture se ralentit, je goûte.
Le va-et-vient avec les épouses m'a plu également : le capitaine se tartine une cruchasse, mais j'ai adoré l'épouse du chef mécanicien Rout ! En revanche, le typhon m'a laissé indifférente : je n'y sentais pas d'enjeu autre que l'aventure marine et n'ai point vu la parabole. A deux moments, il y a une anticipation qui rassure sur le fait que le navire ne va pas sombrer. La poésie ne m'a jamais paru mièvre. Ce sont les personnages secondaires, les petites scènes qui m'ont intéressée et l'écriture ; je n'ai jamais eu envie de lâcher le livre.

Florence trouve suspect politiquement l'article du Monde que Claire trouve joli :

Joseph Conrad, au royaume du roman

Joseph Conrad, dont on célèbre le 150e anniversaire, a toujours répugné à baptiser ses livres du beau nom de roman. L'Agent secret est présenté comme un « simple récit », La Flèche d'or un « récit entre deux notes » ; Le Nègre du Narcisse, une « histoire du gaillard d'avant » et La Folie Almayer, l' « histoire d'une rivière orientale ».
Un seul de ses livres, La Ligne d'ombre, se présente comme une « confession ». On verra peut-être là une coquetterie d'auteur, à la fois le souci de se distinguer du peuple des romanciers, et la modestie d'un orgueilleux qui refuse les étiquettes et souhaite rester inclassable. Inclassable, il l'est d'ailleurs : il n'aura été ni un écrivain polonais, ni un écrivain français, ni vraiment un écrivain anglais, ou britannique, si l'on préfère.
En vérité, il est unique en son genre et, peut-être, par une étrange fantaisie du destin, un marin qui entendit l'appel de la mer à l'approche de ses 20 ans et devint un des plus nobles des écrivains de marine.
Et aussi, non moins étonnamment, il est un
phénomène linguistique. Elevé en polonais et en français comme les enfants de la bonne société européenne de son époque, le XIXe siècle, Conrad apprit l'anglais à près de 25 ans pour passer ses examens d'officier au long cours.
Maîtrisé en quelques mois avec une féroce volonté, cet anglais pratique, à l'immense vocabulaire spécialisé, éleva Conrad à la dignité d'écrivain quasi universel, porteur d'une oeuvre dont les amants de la mer et de l'imaginaire se passent, de génération en génération, le secret envoûtement. Pour un lecteur, aimer et choisir dans sa vie une telle œuvre, c'est comme entrer en religion. Les élus se sentent soudain des novices bientôt ordonnés, évangélistes le reste de leur existence, possédés, comme leur auteur de chevet, par la nostalgie d'une vie et d'une œuvre dont il est tentant de croire qu'elles sont intimement liées.
Cela dit, s'il n'a pas toujours vécu à proprement parler ses récits, tous les éléments en sont empruntés à l'existence qu'il mena en mer, dans le dédale de l'archipel malais et au cœur de l'Afrique, à Londres et à Marseille. Les ombres rouges de la première guerre mondiale planent déjà au-dessus du monde, évitables encore mais plus que probables. Aux hommes de caractère revient le devoir de ranimer par l'exemple l'énergie du monde libre. Barrès le fera en publiant son triptyque : « Le Roman de l'énergie nationale », comme tous les écrits de Conrad, en appelle au courage et à la fierté d'être des hommes.
Du choix d'une langue pour un homme qui sent naître en lui une irrésistible vocation d'écrivain, je partage le sentiment de Simon Leys dans sa superbe anthologie des écrivains de la mer (Plon) : « L'anglais de Conrad est, certes, magistral, mais son raffinement ampoulé reflète la tension d'une plume qui se surveille. »
Il est singulier que l'auteur de Lord Jim soit parfois plus prenant et plus insaisissable, plus secret et plus ouvert dans les traductions en français qu'en firent de dévoués et passionnés amis de ses livres : André Gide (pour Typhon), Georges Jean-Aubry, Isabelle Rivière, Philippe Néel, Hélène et Henri Hoppenot ou Robert d'Humières, l'ont servi avec la même passion.
Autrement dit, il n'est pas inutile, dans la mesure du possible, de goûter à l'œuvre de Conrad dans les deux langues qui ne le trahissent pas, bien qu'elles soient deux langues empruntées par un exilé. De l'anglais au français ou l'inverse, on retrouve la même prenante beauté formelle d'un univers de visionnaire, la poésie de somptueuses descriptions de la mer et des côtes, ou les clairs-obscurs d'une vie privée jalousement gardée secrète. En français, il est possible que Conrad atteigne une dimension métaphysique et une puissance incantatoire que la langue anglaise atteint moins aisément dans sa concision si merveilleusement articulée sur les choses de la mer et l'art de naviguer, si parfaite dans l'émotion retenue des froids rapports de l'amour et de l'amitié. Ce triomphe dans les deux langues place Conrad au coeur d'un royaume à part, dont il est à la fois le messager, le témoin et le juge.
Dans l'œuvre d'un grand écrivain, même les plus dévots, les plus totalitaires de ses lecteurs opèrent des choix. Ces choix oscillent avec le temps et l'âge. Pour mon compte, ils varient souvent après des décennies d'intimité avec une œuvre tantôt grandiose, soutenue, comme dans un opéra, par les éclats wagnériens des tempêtes, tantôt effleurée par les ailes de la grâce à l'apparition des femmes et du désir - rarement de l'innocence -, la chute n'en étant que plus brutale.
Longtemps ma préférence allait à Au cœur des ténèbres, puis à l'immense Lord Jim dont on retrouve un écho dans l'œuvre de Graham Greene, cette minute où l'homme commet la faute qui le poursuivra sa vie durant et n'aura peut-être - peut-être seulement - pitié de lui que dans l'au-delà. Il faut aussi placer très haut Le Nègre du Narcisse. Pris dans un terrible coup de tabac en mer du Sud, l'équipage de ce long-courrier a l'occasion de purger sa crasse bêtise, ses sordides calculs et d'atteindre par son énergie face à la mort presque certaine, une ascétique sainteté qui le transfigure un temps, un temps seulement avant que la nature humaine reprenne ses droits, c'est-à-dire sa violence et sa cruauté.
En danger de mort, l'homme se voue corps et âme au Premier Sauveur qui s'impose ou qu'on force à prendre le pouvoir.
« J'étais, écrit Conrad, celui chargé du commandement. Mes sensations ne pouvaient ressembler à celles de personne d'autre à bord. Au milieu de ce groupe d'hommes, je constituais à moi seul une classe entière tel un roi dans son pays, j'entends un roi héréditaire, pas un simple chef d'état élu. J'avais été appelé pour gouverner, par une entreprise aussi éloignée du peuple et pour lui presque aussi impénétrable que la grâce de Dieu. »
A l'équipage de l'Otago, l'un des derniers trois-mâts, qu'il commanda de Bangkok à Singapour dans d'effroyables conditions que raconte La Ligne d'ombre, Joseph Conrad dédia son récit avec ces mots admirables, plus beaux que tous les communiqués : « Dignes à jamais de mon respect. »

Michel Déon, Le Monde du 15 juin 2007


 

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Le vapeur Nan-Shan vogue sur la mer de Chine avec sa cargaison de coolies. Le capitaine MacWhirr, esprit héroïque et borné, son jeune second Jukes, homme de bonne volonté mais encore friable, et l'excellent chef mécanicien Solomn Rout, exercent à son bord les principales fonctions. Ils vont affronter la terrifiante épreuve d'un typhon.