Quatrième de couverture
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À quelques mois d'intervalle, la vie m'a rendu témoin des deux événements qui me font le plus peur au monde : la mort d'un enfant pour ses parents, celle d'une jeune femme pour ses enfants et son mari. Quelqu'un m'a dit alors : tu es écrivain, pourquoi n'écris-tu pas notre histoire ? C'était une commande, je l'ai acceptée.

Emmanuel Carrère
D'autres vies que la mienne

Nous avons lu ce livre en mai 2009.
En 2000, nous avions déjà lu L'Adversaire.
En 2008, nous lirons
Un roman russe.
Et en 2020, à l'occasion d'un roman de cet auteur de science-fiction, la biographie de K. Dick par Emmanuel Carrère : Je suis vivant et vous êtes morts.
Le groupe de Tenerife lira Kolkhoze en 2026.

Sabine
J’avais un préjugé plus que favorable sur Emmanuel Carrère ayant adoré L'Adversaire. La Classe de neige m'a moins emballée. Un Roman Russe m'a beaucoup plu, même si j'ai quelques réserves sur le fait qu'il ait dévoilé LE secret de famille.
Le point commun de tous ces livres (à l'exception de la classe...), c'est l'absence de frontières entre le romanesque et le biographique. Je pense même que la signature de Carrère c'est : ses livres ne sont NI des romans, NI des biographies, NI des enquêtes policières, NI des recherches journalistiques, ils sont TOUT à la fois. Et c'est ce que j'aime avant tout. Cela invite à réfléchir sur les notions de "réalité" et "réalisme" (qu’est-ce qui se nourrit l'un de l'autre, qui se rapproche du vrai), de "héros" et "anti-héros" (Jean-Claude Roman n'est qu'un pauvre type qui devient par le livre et la prison un type " extra-ordinaire"). Par ailleurs, en suivant les trajectoires croisées des personnes (ou personnages ?), Hélène, la petite Juliette, la sœur Juliette, Etienne, Emmanuel (narrateur interne, témoin, "cueilleur" de faits divers ?), je me suis demandé s'ils prenaient plus d'épaisseur du seul fait qu'ils existent. En d'autres termes, quelle aurait été ma lecture si j'avais su qu'ils avaient été totalement inventés. Bien sûr, comme l'a dit Kundera (et d'autres), les personnages sont souvent le fruit de plusieurs personnes réelles. Le talent de Carrère tient à plusieurs choses :
- la proximité des personnages (il les a connus, interviewés) et leur mise à distance (Juliette malade présentée par différentes personnes) ; Carrère s'inclut même par le biais du pronom personnel ON dans une conservation qu'on lui a rapportée ;
- les coïncidences "romanesques" de la vie réelle : deux Juliette qui meurent à six mois d'intervalle, la rencontre de deux éclopés de la vie, Juliette et Etienne ;
- les réflexions sur le sens de la vie : c'est banal à dire, mais les interrogations de Carrère me parlent !
- la naissance du livre : le père de Delphine qui invite Carrère à faire le livre, puis Etienne et enfin Patrice qui trouvent dans la rédaction du livre un moyen de transcender la douleur et l'absence ;
- la pudeur : il n'y a pas de voyeurisme dans les deux drames évoqués ;
- l'écriture enfin : je la trouve fluide, avec des phrases qui ont plus de cinq mots (!), et qui suivent les méandres de sa pensée, de ses explications.
En tous points, c'est un livre original et riche.
Katell
Sur les conseils de Manu, je suis allée acheter D'Autres Vies que la mienne que j'ai lu en une journée.
C'est un bouquin formidable si on est un peu déprimé et/ou fatiguée... C'était mon cas. Donc, une journée au lit avec Emmanuel... mon rêve. Quand j'avais 20 ans, j'étais secrètement amoureuse de lui. Depuis qu'il s'est répandu sur ses aventures et fiascos conjugaux, je le suis un petit peu moins (j'aime plus souffrir), mais quand même... Il me fait un petit quelque chose (avec sa grande bouche !) et son livre... aussi.
Bon, c'est vraiment un genre inclassable. J'ai chialé grave... Moi, ces histoires d'enfants qui meurent, de mamans qui meurent... Il y a trop d'identification...
Je disais... Genre inclassable. Emmanuel Carrère n'est pas un romancier (ce n'est pas de la fiction). Ce n'est pas un journaliste, bien qu'il fasse des témoignages et des interviews. Il invente un genre hybride (déjà avec L'Adversaire), où il excelle. Ce genre que j'aurais aimé écrire : la vraie histoire, bien racontée, simple avec pleins de digressions personnelles toujours intéressantes, marrantes, touchantes. Il a aussi pas mal d'humour sur lui-même.
Enfin, un bon bouquin sur la vie, l’amour, la mort, avec un petit bémol toutefois : parfois je trouve son écriture un peu pauvre.
Je l'ouvre en entier (merci Manu !)
Françoise D
Je suis d'accord avec les deux avis de Sabine et Katel ; il faut dire que je suis une inconditionnelle. Ses livres sont tous très différents : ici, il est témoin, il n'est plus au centre. La façon dont il raconte est formidable : le personnage d'Etienne par exemple devient personnage du roman. C'est sa force. Je ne trouve pas l'écriture pauvre. Ça coule, c'est haletant sur Etienne, les sociétés de crédit. Je suis tout à fait enthousiasmée. On ne peut pas lui reprocher son nombrilisme : ce sont les malheurs ordinaires, l'amour, la vie, et la mort des autres. C'est son art de raconter qui me plaît, le style n'est pas époustouflant mais ça suffit. Pour Un Roman russe, quelqu'un avait dit que le style était journalistique... Non, c'est autre chose. Je suis accro car il m'embarque. Il y a des passages étonnants et la mort est bien rendue par sa façon de raconter.
Françoise C
Je suis dans une ambiguïté avec cet auteur qui m'embarque... Donc c'est difficile d'être critique. L'écriture est simple, narrative, efficace et j'aime bien. J'ai eu des moments de lassitude (les jugements, Cofinoga... m'ont bassinée ; il s'empêtre sans prendre de distance avec ses personnages). Il a du respect vis-à-vis des personnages mais j'ai à dire là-dessus. Les Juliette, oui, c'est bien dit ; les personnages sont attachants, humains. Mais l'histoire de la famille de Juliette est trop idéale : c'est un miracle. Un personnage se détache : Etienne qui a une épaisseur. Personnage du roman auquel, pour moi, Emmanuel Carrère s'identifie le plus. C'est un personnage très fort, peut-être la source de l'écriture. L'énergie de Juliette et Etienne vient peut-être de leur handicap. La première nuit à l'hôpital, c'est très beau, où Etienne se pense de façon très différente. La visite au psy François Roustang est extra et drôle avec l'histoire du Renard et le passage sur " comment on fabrique un cancer ". La construction du livre m'a beaucoup intéressée. Il part d'un personnage puis passe à ceux qui les côtoient comme des poupées russes. D'autres vies que la sienne ? Je ne trouve pas tellement, il utilise les autres vies pour se ressourcer. Tout à la fin, il se débarrasse du renard. Il a besoin de coller à la réalité pour écrire. Je finis par trouver ça louche... Oui, je trouve ça louche. Je connais des gens qui n'arrivent pas à écrire et qui vont dans les maisons de retraite pour faire de beaux textes... car toutes les vies sont des romans. Je pense qu'il manque d'imagination car il parle des autres pour parler de lui. Je trouve cette démarche un peu vampire. Je ne suis pas sûre qu'il ne soit pas le personnage principal. Le livre commence où finissait Un Roman russe. Devant ces morts, la vie a une autre valeur. Le livre commence par l'histoire d'un couple au bord de la rupture pour finir par une réconciliation. Il peut enfin se voir vieillir à côté de quelqu'un qu'il aime.
Jacqueline
Je n'ai pas grand-chose à dire... Françoise D donne la tendance. J'ai passé une journée à le lire ; je ne le lâchais plus. Je suis contente qu'Emmanuel Carrère ait enfin trouvé le bonheur... Grâce au tsunami. Les histoires de juge ne m'ont pas barbée car je connais des gens qui sont dans ce genre de situation. Je l'ai lu il y un moment mais je n'ai eu envie de le relire car je n'aime pas relire ce que j'ai lu vite. Il a beaucoup de talent. C'est une demande d'écrire qu'on lui a faite. C'est un livre tonique, tourné vers les autres. Ce qui plombait le précédent, c'était des gens dans une situation terrible. J'ai apprécié son empathie qui n'est pas pour moi du vampirisme. J'ai eu peu d'émotion et je ne trouve pas l'écriture pauvre.
Geneviève
J'ai eu plaisir à le lire. J'avais déjà aimé L'Adversaire. J'ai également aimé Un Roman russe, mais avec agacement. L'histoire de la biographie de sa mère, les journalistes... Il y avait comme une espèce d'autopromotion, une complaisance à révéler un secret de famille. J'ai été tout de suite prise et c'est vrai que le fait que les histoires sont vraies me fascine. J'aime son positionnement, sa distance ; c'est comme s'il se rachetait par rapport au livre précédent. Je suis à la limite gênée par le côté rural et le bénéfice secondaire : ça le délivre de sa névrose. Je n'adhère pas à l'idée du cancer qui délivre de la névrose car elle est enfin extériorisée. J'aime son écriture, sa façon d'utiliser les temps. Le juge, les problèmes sociaux quotidiens, tout est intéressant. Mais à un moment donné, je me suis dit comme Françoise G, il s'est trop documenté et n'a pas assez digéré et c'est vrai qu'un moment donné j'ai senti qu'il s'engluait. Oui, il s'est vraiment mis au service des personnages. Il a bien tenu son fil entre le début et la fin. C'est un roman fort, agréable, très intéressant... Mais sans crier au chef d'œuvre. Il reste une dimension de journal intime.

Françoise D
C'est vrai que comme dit Françoise G, Etienne est le personnage principal et dont Emmanuel Carrère est le plus proche.
Manuel
Je l'ai lu juste après Un Roman russe et il fait figure de suite. À la lecture des deux livres, c'est le personnage Emmanuel Carrère qui m'intéresse. L'écriture c'est sa thérapie. Et il nous la fait partager. Ce partage, c'est ce qui m'a le plus intéressé. Et puis l'écriture est loin d'être pauvre à mon humble avis. C'est facile à lire mais c'est d'une efficacité redoutable. Les fins de chapitre tombent toujours juste. Parfois j'ai été submergé par l'émotion... J'ai refermé le livre non par lassitude mais par le trop plein d'émotion que je n'ai jamais trouvé vulgaire ou facile. Les explications juridiques sont passionnantes. Je partage le point le point de vue de Carrère qui ne comprend pas comment ces gens se font arnaquer. Je ne pense pas qu'il soit condescendant. Pour moi c'est une lecture " vitale " : ça me fait du bien. Emmanuel Carrère se tourne vers les autres et constate qu'en fin de compte... il n'est pas si mal. Je n'ai pas du tout été gêné par le côté vampire... Je pense que tout le projet tient à cause de ça. Chaos Calme m'a paru à côté bien fade, les tranche de vie n'avaient pas la même saveur. Pour moi, c'est un chef d'œuvre... J'ai également pris beaucoup de plaisir à lire à haute voix. Carrère a un vrai savoir-faire. Quel conteur remarquable ! Et puis j'aime les livres qui parlent des livres ou qui sont leur propre miroir. Un peu comme le dernier film d'Almodovar Etreintes brisées qui parle du film… Et des films. Les personnages secondaires, à peine évoqués m'ont beaucoup plu par leur épaisseur. Vivement la suite d'un Carrère guéri et heureux.
Claire
Après ce concert de louanges, vais-je vous rejoindre ? Je l'ai lu pendant les vacances, j'étais donc parfaitement disponible et positivement conditionnée par l'enthousiasme de Manuel... Bien partie avec le tsunami, puis de moins en moins retenue. Le document sur le surendettement est intéressant mais sans grand talent. Mais pour le reste, j'ai trouvé ça chiant, casse-pieds et barbant. Pour Roman russe j'étais plus ou moins enthousiaste et j'ai moins apprécié celui-ci. Je l'ai lu juste après Chaos calme et ça lui a nui : des personnages qui gravitent autour du personnage principal qui a un gros Je. Tout ce que vous avez dit est convaincant, mais ce livre m'a barbée. J'aurais aimé rejoindre votre enthousiasme.
Sandrine
Écriture agréable mais thème carrément barbant. On a l’impression, que l’auteur en quête de sujet a débuté avec le tsunami, puis son inspiration s’essoufflant, s’est retourné vers le décès de sa belle-sœur. Le livre manque d’unité. Les explications sur les rouages juridiques de l’endettement en France sont interessants, dans un premier temps, mais deviennent vite ennuyeux. De ce livre, je ne garde qu’une seule phrase de l’auteur en mémoire, celle ou il explique, qu’à 40 ans passés, il est pour la première fois de sa vie confronté à la mort. J’ai à la fois été touchée par son honnêteté à le dire et à l’écrire mais j’ai aussi halluciné en me demandant comment cela était possible, quand on a une vie familiale, amicale et sociale ???
J’ai lu ce livre car j’ai voulu comprendre l’engouement autour de lui. Je comprends que l’on puisse apprécier - encore une fois l’écriture est agréable - mais je ne suis pas du tout sensible à son approche, voire carrément hermétique à sa raideur froide et distante dans l’analyse des situations.

Le groupe de Tenerife s'est réuni le 14 avril 2026
autour de Kolkhoze d'Emmanuel Carrère

Nieves, outre son avis, donne la note d'ambiance.
On s'est retrouvé à six, deux collègues étant malades. Deux lectrices ont bien aimé le livre, les autres pas trop, trouvant qu'il s'agissait plutôt d'un travail journalistique avec des épisodes déconnectés les uns des autres et des citations pas très rigoureuses.
D'autre part, on a trouvé que l'écriture était très fluide, ne demandant pas trop d'effort de lecture, mais on n'a pas très bien compris comment Carrère a reçu le prix Médicis, étant donné que le livre ne correspond presque pas aux exigences demandées pour ce prix...

Rosa, Nieves et José Luis analysent leurs réactions.

Rosa
En lisant Kolkhoze, j'ai été très frappée de découvrir comment la mère du protagoniste avait organisé ses derniers instants. C'est une façon d'aborder la mort que j'aimerais pour moi-même et pour mes proches : la sérénité d'un établissement qui permet l'accompagnement de la famille et le recours aux soins palliatifs pour éviter la douleur. J'ai trouvé très émouvant le moment où Nicolas arrive auprès de sa sœur mourante et le message qu'il lui transmet en russe.
Ces derniers temps, je m'intéresse à la Russie et à Poutine. Le fait d'avoir récemment vu les films Le mage du Kremlin et Mr Nobody contre Poutine m'a permis de mieux comprendre les positions de la mère et du fils face à la guerre en Ukraine.
Je souligne aussi le parcours par l'histoire de l'Europe du XXe et XXIe siècles à travers la vie des membres de la famille de Carrère, leurs liens, leurs expériences et leurs vécus.

Nieves
Je vais signaler les sentiments que m'a procurés cette immense fresque sur la vie de l'auteur et sur le contexte où elle se déroule. Il y a eu une première partie, sur la généalogie de sa famille, qui m'a semblé un peu éparse : tantôt il parle de ses grands-parents, tantôt de son oncle Nicholas ou de son arrière-grand-mère. Un peu déroutant pour moi. Par contre, après ces premiers chapitres, le récit m'a semblé plus fluide et facile à lire et j'avais l'impression d'être assise devant un monsieur qui me racontait sa vie, une vie insolite qu'il était capable de rendre très proche.
Cela dit, j'ai bien aimé la sincérité avec laquelle il aborde le personnage de sa mère envers qui il a des sentiments mitigés tout en montrant, d'une part, une grande admiration pour cette femme si cultivée, si persévérante dans ses convictions, et d'une autre, un grand amour filial sur lequel il réfléchit, en particulier, au moment où il apprend sa maladie et sa fin proche. Il la présente comme une personne vraiment puissante et ambitieuse, ayant accumulé des postes de haut niveau tout au long de sa vie : membre de l'Académie royale de Belgique, membre de l'Académie de Sciences de la Russie, députée au Parlement européen, Secrétaire perpétuel de l'Académie française (1999-2023), entre autres. Il lui reproche sa vision et sa défense de la politique russe, raison pour laquelle ils cessent de se parler pendant un temps lorsqu'il publie son Roman russe, mais il lui reproche également la façon dont elle traitait son père et son frère Nicholas.
On dirait qu'il a un œil bien plus critique envers sa mère qu'envers son père et son oncle, personnages tous les deux éclipsés et relégués à un second plan par l'omnipotence de Madame d'Encausse. Cependant, dans le récit, il leur accorde un rôle beaucoup plus humain, bienveillant, compatissant. Son père, malgré le mépris de sa mère, n'a jamais cessé de l'aimer. Il est vrai qu'ils ont toujours eu une drôle de relation, car malgré le manque d'affinité, ils ne se sont jamais séparés. Au fait, "sa mère avait renoncé à l'amour pour que mon père ne se tue pas, mais en l'y obligeant, mon père a perdu à jamais son amour". Drôle de relation, même aux portes de la mort, car c'est le fils qui doit supplier à sa mère de parler à son mari, et elle le fait, mais d'une façon très formelle, tout à fait dépourvue d'amour.
À propos de Nicholas, son oncle, il dit : "Je me rappelle avec gratitude, l'humour et le tact qui allégeaient un peu la tension de plus en plus pénible entre lui et sa sœur". Il se rappelle aussi le concours qu'il apportait à son beau-frère dans ses recherches généalogiques. Et pour lui, Nicholas a toujours été un point de repère très important, l'aidant à surmonter beaucoup d'entraves dans sa vie.
Pour finir, je vais seulement signaler l'autre grand plan narratif sur lequel se construit Kolkhoze, basé sur l'histoire récente de la Russie, mais aussi de la Géorgie, de l'Ukraine et de la France. À propos de la Russie, l'auteur n'est pas très optimiste : "La Russie voulait être la Troisième Rome, elle est devenue le Troisième Reich". Et c'est ici que je vais terminer mon avis sur cet ouvrage.
Kolkhoze a été l'objet des centaines de commentaires très élogieux après la sortie du livre. On a fait également des tas d'entretiens avecl'auteur devenu la star littéraire du moment, donc, j'encourage sa lecture et le débat postérieur.

José Luis
Voltaire écrivait que la meilleure manière d'ennuyer les lecteurs est de vouloir tout raconter. Voilà le piège dans lequel, à mon avis, s'est enlisé Emmanuel Carrère dans son dernier livre, Kolkhoze : vouloir tout raconter et tout le temps. Le résultat de cette manière de faire, peut-être inconsciente, pourrait être nuisible et pour le prestige de l'auteur et pour le plaisir du lecteur, car elle met sur le même plan le plus enlevé et le plus médiocre et banal des événements qu'il raconte, surtout que quand il se laisse aller dans la banalité son écriture, elle aussi le devient, sans qu'il semble s'en rendre compte, c'est pourquoi j'ai écrit, ci-dessus, "peut-être [de manière] inconsciente". Comment, sinon, par exemple, pour me tenir à un seul aspect, avoir dérapé en racontant, à plusieurs reprises, l'évolution de ses relations avec sa compagne, Charline, dont on termine par les connaître presque entièrement, sans aucun des voiles qui siérait à la pudeur la plus élémentaire ? Qu'est-ce que cela apporte - non seulement à la littérature mais aussi à ce qui semble être l'objectif de ce livre - de nous livrer, que, après avoir fait l'amour, ils fassent chambre à part parce que "son sommeil" — celui de Charline — "est si léger qu'elle ne peut pas dormir avec quelqu'un" ? Et l'amoureux Carrère d'ajouter : "Je ronfle, qui plus est. Cela m'attristait au début, j'y voyais une marque de distance mais j'ai pris le goût au luxe d'avoir une chambre à soi" (c'est moi qui souligne). Laissons passer ce geste — délicat ou hautain ? — qu'il a de faire confiance au lecteur qui devra comprendre, dans cette fin de phrase, la référence à Virginia Woolf, et demandons-nous à quoi ça rime de nous faire part de ce type de ragots, qui reviennent à plusieurs reprises et toujours avec ce même manque de style. Il aurait mieux fait d'écouter André Malraux — qu'il cite, d'ailleurs, deux fois — qui tonnait : "Que m'importe ce qui n'importe qu'à moi !".
Mais passons à autre chose, une fois qu'on a compris que je me suis ennuyé — et énervé — en lisant ce livre, qui, pourtant, j'en conviens, est d'une lecture facile.
Trop facile, hélas ! Parce que, si j'ai bien compris, nous sommes devant un texte littéraire ou qui se prend pour tel, puisqu'il en a reçu un de ces prix, le prix Médicis. Certains ont dit que pour l'en dédommager de ne pas avoir eu le Goncourt qu'il aurait largement mérité.
Mais, étant donné qu'on en est là, allons chercher les mérites d'après lesquels le jury du Médicis décerne ce prix. Les voici, selon l'IA de Google à qui j'ai posé la question :
- Style novateur et audacieux : Le prix met en avant une écriture moderne, expérimentale ou singulière qui marque les esprits. Le Médicis valorise souvent la prise de risque formelle plutôt que le récit traditionnel.
- Originalité du récit : Le roman doit se démarquer par son ton, sa structure ou son sujet, cherchant à sortir des sentiers battus.
- Qualité littéraire affirmée : Contrairement à d'autres prix plus "grand public", le Médicis récompense souvent une "littérature de recherche" ou des récits qui osent défier les conventions.
- Originalité du récit : Qu'il s'agisse d'un roman, d'un récit ou d'un recueil de nouvelles, l'œuvre doit se démarquer par son caractère unique, parfois complexe ou expérimental.
- Une forte intensité émotionnelle ou narrative : Le roman doit posséder une construction ingénieuse et une capacité à immerger le lecteur dans une atmosphère particulière.
- La "découverte" d'un auteur : Idéalement, le lauréat est un jeune auteur ou un écrivain dont le talent n'a pas encore reçu la reconnaissance publique qu'il mérite.
Les choses étant de la sorte, je suis incapable de cocher une seule de ces cases pour qualifier le texte de Carrère. J'en suis désolé, mais je veux bien accepter qu'Emmanuel Carrère soit un grand journaliste, un grand auteur de grands reportages — pour tout dire, Kolkhoze me semble souvent être une suite, organisée un peu au hasard, ou consciemment compliquée, ce qui revient au même, de reportages — mais pas un grand littéraire. C'est qu'il ne prend pas le temps de l'être, tellement il semble sûr de sa maîtrise... et de sa gloire. Or, comment peut-on écrire 550 pages de vraie litté-rature en dix-huit mois, bref délai qu'il a lui-même avoué avec fierté ? Cela me semble proprement impossible.
J'arrive à la fin de mes effronteries. Il faut que je me sauve avant de me faire lapider.

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