Amos Oz
Une histoire d'amour et de ténèbre

folio

 

Annick
Je ne l’ai pas encore terminé parce que je l’ai commencé cette semaine. Au début, j’ai trouvé cela assez ennuyeux : il y a beaucoup de références culturelles, politiques, des noms qui m’assommaient, j’étais un peu perdue. Et puis, au bout d’un moment, j’ai été accrochée par l’histoire de son père, de sa mère, histoire construite en cercles concentriques et qui se recentre petit à petit sur le sujet. J’ai été prise dans la spirale. Il y a une écriture, des ruptures de discours. Par exemple, on entend la voix de sa tante, on partage la vision de cette femme. Ce mélange des voix me fascine. Ses ruptures de ton sont incroyables : on navigue entre des envolées littéraires et intellectuelles, des notes d’humour, des scènes de la vie quotidienne. Je suis fascinée par son aisance à passer d’un style à l’autre, d’un ton à l’autre. J’ai été très touchée par la fresque humaine et ce qu’il écrit sur sa mère est très fort.

Geneviève
J’ai beaucoup aimé. Moi, je reste tranquille dans mon ignorance : je ne cherche jamais les mots que je ne connais pas dans le dictionnaire, les références me demeurent inconnues... Je trouve que cela donne une dimension significative de l’étrangeté du le monde.
J’ai trouvé dans ce livre une interrogation sur les petites gens, ces gens de Jérusalem, qui évoluent dans un univers chaotique. Ce ne sont pas des héros, ce sont des rescapés. Ils sont petits, mesquins mais ils vivent l’Histoire. C’est un livre extrêmement riche. C’est aussi le livre de la réconciliation avec sa mère : il passe de l’interrogation : « Comment a-t-elle pu me faire ça à moi ? » à l’acceptation qu’il est impossible de tout comprendre. L’abondance de références ajoute de l’étrangeté à ce monde quotidien et ordinaire.

Françoise G
Ce n’est pas le premier livre d’Amos Oz que je lis. La Boîte noire m’avait enthousiasmé, je l’ai lu lors de sa parution. C’est un échange de lettres et l’écriture déjà m’avait beaucoup frappée. Le début d’Une Histoire d’amour... m’a ennuyée, j’ai trouvé l’écriture assez plate mais petit à petit, on n’y échappe pas : il offre la vision d’un pays, une image d’Israël extraordinaire et folle. Ce sont de petites gens arrachés à leur milieu qui doivent s’adapter à la pauvreté, à cette vie quotidienne très précaire. L’auteur a vécu une enfance difficile, entre des parents qui n’avaient rien à faire l’un avec l’autre. Et sa mère, cette femme qui vit dans ses rêves du passé, elle m’a beaucoup frappée. L’évocation du jour de l’indépendance d’Israël également, et dès le lendemain, c’est la catastrophe avec les Arabes. Quand j’ai fermé le livre, j’ai eu le sentiment d’un enjeu magnifique mais sans espoir : c’est terrible. Dans tous les livres d’Amos Oz, il y a un dedans et un dehors, l’importance des liens. Au fil des livres, son écriture est de plus en plus poétique et loin de la réalité (comme dans Seule la mer), elle est au-dessus de la réalité.

Brigitte
J’ai beaucoup aimé. C’est un livre long et mon effort a été récompensé. Je suis en admiration : il s’est affranchi de tout genre littéraire, il fait comme il a envie de faire. Son livre tient de l’autobiographie, de l’essai, de l’histoire des migrants, d’Israël avant 1948. Il couvre tous les aspects. Son écriture est sans prétention. Dans sa prose, il y a une dimension poétique très intéressante. Cette maison à flanc de montagne, cet appartement minuscule, humide, la cour minuscule... C’est magnifiquement décrit. Le plus important dans le roman, c’est ce qui se passe pour sa mère. Il la décrit avec tendresse et délicatesse. Même au niveau de l’Histoire, c’est du roman. Il est polyvalent : la manière dont il sent quand sa mère va trop loin (la scène de la glace au chocolat avant le déjeuner), il a beaucoup de sensibilité. Il arrive avec la logique pudique d’un enfant de douze ans et à nous faire entrer dans le drame qui se noue.

Christine
Ce livre m’a beaucoup plu. J’ai été très émue, très touchée, c’est un roman d’apprentissage. Ses parents apprennent à vivre à Jérusalem lors de la création de l’Etat d’Israël. Il l’a écrit à cinquante ans et n’avait jamais parlé à personne du drame de sa mère. Il retranscrit cette vie d’une façon telle qu’on a l’impression que le drame est en train de se jouer. Par les situations et les sensations, on est là, dans la tête et dans le regard de l’enfant. C’est un univers clos, nous sommes à l’intérieur, dans sa solitude. Je ne suis pas d’accord avec Françoise : je ne trouve pas que ses parents soient mal assortis, il y a une réelle tendresse entre eux. Mais c’est cette illusion des jeunes gens venus d’Europe quand ils imaginaient la terre d’Israël et cette confrontation avec la réalité d’un monde pauvre, dur, oriental. On voit la montée de la folie de la mère qui bascule. Un enfant ne peut pas comprendre ce qui se passe. Je trouve le titre extraordinaire. J’aime moins les références à ses livres. Il est issu d’un milieu cultivé et laïque. C’est la genèse d’un écrivain qui tout en ayant rejeté le milieu intellectuel dont il était issu, y est finalement revenu.

Françoise
Moi aussi, j’ai beaucoup aimé. Je n’ai pas été gênée par les multiples références que j’ignorais. J’ai apprécié d’apprendre plein de choses sur l’Etat d’Israël : la position de certains, l’opposition entre les juifs d’Europe Centrale et ceux qui partent, les « Yiddishs pleurnichards », la construction de l’hébreu en tant que langue parlée. On se demande au départ : est-ce qu’ils vont y arriver ? Il construit son livre en cercles concentriques.
J’avais lu La Panthère dans la cave et il y a les mêmes références : un petit garçon dans un appartement minuscule. Le seul bémol, c’est qu’il se répète beaucoup : même si cela permet de se resituer, on n’est jamais perdu, c’est un peu lassant. J’ai beaucoup aimé toute sa vie au kibboutz et sa relation aux femmes. C’est un homme attachant, intéressant. J’aime bien son écriture.

Renée
J’ai lu Seule la mer, je l’ai lu à petites goulées, comme on sent la douceur du vent, le grain de la pluie. Je me suis imprégnée de ce mélange entre prosaïque et poétique, le contraste entre le goût des olives et le cancer. Ça glisse, ça se met en place. J’ai été extrêmement sensible au bruit, de l’écoute de la nature au bruit de la ville.

Jacqueline
Je suis très contente que presque tout le monde ait aimé ce livre parce que je l’aime. Je n’avais pas été complètement emballée par Seule la mer, mais comme c’est l’histoire d’une famille, de la création d’Israël, j’ai eu envie de le lire. Je ne le regrette pas. C’est son meilleur livre, le plus engagé, le plus personnel, le plus extraordinaire. Son point de vue d’enfant change et on le suit, on évolue de la même manière dont évolue son point de vue. Sa grande discrétion, son acception de choses qu’il ne saura jamais. Je suis d’accord avec tout ce qui s’est dit. Il a une manière de retranscrire les paroles, on y est. La proximité du père et de son fils, le suicide de sa mère. On ne sait pas : est-ce une erreur qu’elle ait pris trop de médicaments ou est-ce volontaire ? Un passage m’a touché : l’aller-retour très étonnant quand il retrouve la première femme avec qui il a fait l’amour et qu’en fait... c’est sa fille.

Annick A.
Je n’en ai lu que 20 pages que je trouve écrites avec beaucoup d’humour et de distance. Je n’ai pas encore poursuivi mais en vous écoutant, cela me donne envie. J’ai lu Seule la mer mais je ne suis pas entrée dans cette dimension poétique. La forme de la narration m’a déroutée et je l’ai lu en vitesse, sans entrer dedans.

Monique
J’adhère à tous ce qui s’est dit. Je ne l’ai pas lu car c’est écrit trop petit mais je l’ouvre en grand. Une Histoire d’amour et de ténèbres sera, LNL, mais BEP*.
*Livre non lu, beaucoup entendu parler, trois fois positif, d’après la célèbre classification de Pierre Bayard : Comment parler des livres qu’on n’a pas lu (note de la rédactrice)

Claire entre et
Je suis contente que ça vous ait plu. J’ai lu Seule la mer sur les chemins de Saint-Jacques de Compostelle. J’apprécie l’auteur, ses interviews, ce qu’il dit de son œuvre. En fait, ses portraits m’intéressent plus que son livre, l’auteur m’intéresse plus que son œuvre.
Claire sort la photo d’un fringant sexagénaire + 10 ans (bref un vieillard bien conservé) et toutes ces dames approuvent et se récrient à propos de sa beauté. Passage du poster de main en main et baisers furtifs sur son visage au passage... : « Il est très beau » dit l’une, « Peut-être un peu trop beau » tempère l’autre….

Rozenn
Je ne l’ai pas lu car je n’ai pas eu le temps de le chercher. J’ai lu les trois tomes de Millénium. Dans son livre Les Deux morts de ma grand-mère, c’est un condensé synthétique en 50 pages de tout ce que vous avez dit (sauf le suicide de sa mère). C’est un livre fabuleux, beau et bien fait et je n’ai pas envie de vous en parler.

Christine
C’est vrai, on ne le mérite pas.

Lil
Seule la mer est un très beau livre, dense, savant (beaucoup de références bibliques) et difficile, dont la forme inhabituelle n’en facilite pas l’accès. Je me suis demandé si ces vers, très libres, apportaient quelque chose de plus... (la traduction a-t-elle pu rendre la forme originale ?). Difficile, également, de suivre et resituer chacune des voix qui constituent le récit : il faut être patient pour reconstituer peu à peu le puzzle. Encore un livre sur le temps qui passe (on a fait fort, cette année, dans le groupe !), sur l’impermanence, le désir, la mort et le néant, la nostalgie du bonheur perdu, les relations humaines. Un livre qui donne du grain à moudre ! Très belle écriture poétique : un bonheur. A relire.
Quant à Une Histoire d’amour et de ténèbres, j’ai trouvé passionnante, cette « petite » histoire au cœur de la grande Histoire. J’ai aimé l’humour, la tendresse, les portraits de chacun des acteurs familiaux (les TOC de la grand-mère Shlomit, le grand-père indigne, etc.), la description de ce milieu érudit, de ses mœurs et, en même temps, vue de l’intérieur, la construction d’Israël : une révision originale des événements de cette époque. J’ai découvert, avec stupéfaction, la hiérarchie sociale, avec, au sommet de l’échelle, les valeureux pionniers et, tout en bas, les rescapés des camps, invités à se faire discrets... Touchante, l’histoire de cet enfant unique, gavé de culture, qui choisit de quitter l’école, adolescent, pour rejoindre le kibboutz. Un itinéraire singulier et passionnant que je relirai, certainement, un jour où le temps me permettra d’en apprécier chaque ligne avec lenteur !

Marie Thé 
Pour moi c’est un grand livre, dense comme je les aime ; et un livre, comment dire, fondateur...
Je commence et j’aime. Dès la première page, « un cyprès poussiéreux et un muret de pierres sèches » me transportent. Inexplicable tout d’abord, et puis j’associe... J’ai l’impression de découvrir un monde et de bien le connaître à la fois. J’adore arpenter Jérusalem, avec ses quartiers si différents les uns des autres, sa poussière... Et cette culture, cette érudition, jusqu’à s’y étouffer, notamment chez le grand oncle Yosef. La hiérarchie sociale m’a beaucoup intéressée ; en haut, les pionniers (le sel de la terre), les constructeurs du pays ; en bas, les « tsores », les perdants. Révélation pour moi à leur sujet : « Ils avaient eu la bêtise d’attendre Hitler », « qu’ils cessent de baragouiner le yiddish », suscitant « une compassion mêlée de dégoût », et encore... Ils ternissent l’image d’un peuple.
Entre ces deux extrêmes, une pléiade d’intellectuels, de dissidents, d’ouvriers intellectuels, et le père qui a du mal à trouver sa place dans cette société. Et une exception, « Baruch aux mains d’or ».
Un passage très important pour moi est celui où l’auteur parle du lecteur (fin chap. 5). A partir de là, les parallèles entre moi et le texte se superposent à ceux entre l’auteur et le récit. Et c’est incroyable, ce que je découvre ou redécouvre tout au long du livre. « Ne demandez pas si ce sont des faits réels. Si c’est ce qui se passe dans la vie de l’auteur. Posez-vous la question. Sur vous-même. Quant à la réponse, gardez-la pour vous. »
J’ai été captivée par ce livre...
A noter encore, parmi tant d’autres, ces lignes qui parlent de la lecture, des indignations de Yosef Klausner, créateur de mots, de ses affirmations (Jésus né et mort Juif et non fondateur d’une nouvelle religion), de ses réflexions sur le temps, la vie, qui « s’écoule sans cesse, sans retour », de ses convictions : « si nous voulons être une nation souveraine, nos enfants devront être de fer ! »...
Me viennent à présent d’autres personnages : le grand-père Alexandre, incompris, l’écrasement du quotidien et des responsabilités « étouffaient son génie poétique » ; qui aime et écoute les femmes, et dont la porte vers la liberté ne s’ouvrira vraiment qu’à la mort de la grand-mère Shlomit. Il y a aussi cet ancêtre, libre-penseur, jouisseur, voltairien, qui « pensait que l’homme devait cueillir à pleines mains ce que lui offrait la vie », « conscient de la brièveté de la vie... et refusant toute idée de châtiment et de vie future. »
J’ai été sensible à ces oppositions entre les paysans et les savants, entre ceux qui sont épris de grand air et ceux qui s’enferment, entre ceux qui sont dans l’ombre et ceux qui brillent...
J’ai été émue par le père, brillant, creusant et labourant son sillon, en quête de reconnaissance, finalement c’est le fils moins méritant qui « brillera ». « L’ongle du petit doigt de mon père était plus professoral que dix professeurs parachutés dans mon genre. »
De même je suis tout près du père et du fils quand la mère vit ses derniers moments puis disparaît, ce qu’ils éprouvent, et comment chacun va s’accrocher à la vie.
La mère est brillante, sensible, c’est un abîme.
Je terminerai par ceci : « Grand-mère comprenait l’aigre combinaison de solitude et de désir de gloire, de timidité et d’arrogance, de doute profond et de suffisance égocentrique... »
Mais peut-être ai-je été un trop bon lecteur qui n’a pas suivi les recommandations de l’auteur (voir chapitre 5).

Nicole entre et
Seule la mer est le premier roman d'Amos Oz que je lis. J'ai été un peu déroutée par toutes les références bibliques, mais fascinée par la forme et le fond de cet ouvrage. On voyage entre prose et poésie, quotidienneté et extravagance, rêve et réalité. Les personnages sont attachants et vous surprennent toujours par leur façon de faire ou de penser. Rien n'est attendu. Un grand livre que je relirai.
Je n'ai eu le temps de lire que la moitié d’Histoire d'amour et de ténèbres et j'ai choisi la deuxième partie, se rapportant plus à l'autobiographie de l'auteur. Je considère plus ce livre comme un documentaire, mêlant la vie de l'écrivain et celle des israéliens. Je l'ai lu avec beaucoup d'intérêt et d'émotions souvent, mais ne connaissant pas l'œuvre d’Amos Oz, certains passages m'ont semblé un peu longs.

 

Des interviews d’Amos Oz :
- sur Seule la mer
- sur la politique
- et en images
- un texte de Le Clezio



 

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" Tu veux jouer à inventer des histoires ? Un chapitre chacun ? Je commence ? Il était une fois un village que ses habitants avaient déserté. Même les chats et les chiens étaient partis. Et les oiseaux aussi. " Le petit garçon qui joue ainsi à inventer des histoires à la demande de sa mère est devenu un grand romancier.