W.G. Sebald
Austerlitz
Nous avons lu ce livre en janvier 2010.

Monique
Quand on rentre dans le texte, on étouffe, il n’y a pas de paragraphe ; c’est une somme, dans la même phrase on passe d’une chose à l’autre, c’est dense, on remarque les dialogues enchâssés. On ne sait rien sur le narrateur, on ne sait pas pourquoi il fait les choses. À un moment, je me suis emmêlé les pinceaux concernant Gérald, je me suis trompée dans les épaisseurs, mais ça n’a peut-être pas d’importance ; on ne sait pas dans la conscience de qui on est. Quand on sait que tout cela est très proche de l’auteur, qu’est-ce qu’apporte le narrateur ? On peut penser qu’on va découvrir quelque chose à la fin, mais non. Pourquoi n’avoir pas fait le choix d’Austerlitz comme narrateur ? J’ai été un peu déçue de cela. Austerlitz a pris du temps pour chercher, j’ai d’abord pensé qu’il était du côté des bourreaux. J’ai été déçue qu’il ne se coltine pas à ce qu’est être un enfant de nazi.

Françoise O.
Est-ce que si tu ne savais rien sur l’auteur tu n’aurais pas un autre avis ?

Monique
On ne sait pas pourquoi ce narrateur s’intéresse à Austerlitz. Il n’y a rien de relationnel, rien sur les sentiments, ce ne sont que des descriptions, beaucoup de choses sur les constructions (forteresses, gares, ponts, bibliothèques...). Heureusement la nature est présente chez son ami, c’est comme un paradis, mais on est plutôt dans une description darwinienne ; j’ai adoré ce passage, il est encore sensible à la beauté du monde, au vivant. Ça rappelle l’enfance ; or il n’y a pas de souvenirs d’enfance. Malgré tout, il y a un mystère, on ne sait pas ce qu’il chercher jusqu’à ce qu’il trouve Véra. Cette lecture me happe, on est sous l’emprise du fait de cette souffrance qui ne se dit pas. L’histoire du couple pasteur est extraordinaire, ça m’a rappelé Le ruban blanc. J’ai beaucoup aimé l’intégration des photos dans le texte.

Françoise D
Les photos posent problème, elles appartiennent à l’auteur.

Monique
Je pense qu’il écrit à partir des photos, mais qui ne sont pas nécessairement de sa vie.

Jacqueline
Dans Les Émigrants il y a les photos des gens dont il parle.

Monique
Certaines photos m’ont marquée, celles avec le perroquet, les moulures d’un appartement, les sacs mystérieux, et bien sûr le personnage. A la fin Austerlitz donne la clé de sa maison au narrateur, lui donnant accès à tout, y compris aux photos. Qu’il retrouve à Prague sa maison 20 ou 30 ans après sans parler de ses parents, je trouve cela invraisemblable ! Il manque l’amour dans ce livre. C’est une livre très sombre, mais j’ai eu un grand plaisir de lecture ; c’est un univers d’artiste, extraordinaire, il y a des traces de lumière, la thébaïde, les crèches, les étoiles. Il y a eu à la BNF Richelieu une expo des dessins de Rembrandt. Je me souviens de plusieurs dessins de la fuite en Egypte, où le peintre gratte un peu plus à chaque fois, à chaque dessin ; c’est pareil dans ce livre. Mais on est encore du côté de la victime...

Françoise D
Si tu veux lire un livre qui se place du côté des bourreaux, tu peux te colleter avec Les bienveillantes, ce chef d’œuvre. Tu peux aussi lire Bernard Schlink.
Claire
C’est un livre que j’ai beaucoup aimé. Il ne ressemble à rien. Les photos sont essentielles. On se pose des questions, est-ce qu’Austerlitz existe ? Pourquoi ce double qui fait aussi de la photo ? Il y a un savoir-faire dans la fiction, l’illusion, on peut croire que les deux « je » se confondent, auteur/narrateur. Cependant le récit oral narrant les souvenirs manque de vraisemblance par sa dimension écrite. Comment les souvenirs peuvent-ils être aussi précis ? Tout m’a intéressée. Tu dis Monique qu’il n’y a pas d’amour, mais il y a de la passion, la passion de l’architecture. L’auteur joue avec le projet littéraire, qui pour moi est sur le temps (belles pages autour de la 142), et les discours rapportés rapportés rapportés en sont le comble : par exemple p. 233 dit Austerlitz, dit Verra dit Maximilian, c’est rigolo et on passe formidablement d’une couche du temps à l’autre, de façon tentaculaire. À un moment il lie l’espace et le temps, l’architecture et le passé dans la salle d’attente « désaffectée de Liverpool Street Station où viennent des souvenirs derrière lesquels, et dans lesquels, se cachaient des choses encore plus anciennes, toujours imbriquées les unes dans les autres, proliférant exactement comme les voûtes labyrinthiques (...) à l’infini (...) la salle d’attente (...) recelait toutes les heures de mon passé (...) sous mes pieds le motif en losanges noirs et blancs du dallage était un échiquier étalés sur toute la surface du temps, sur lequel ma vie jouait sa fin de partie » (p. 190). Ce narrateur, Austerlitz, est à la recherche de son passé, mais en même temps il se rapproche de nous (par exemple quand il parle de la BNF : Annick L qui y travaille ferait bien de ne pas rater ce long passage p. 374 avec des photos en plus). Au début il y a des phrases interminables, c’est extraordinaire. L’absence de lumière ne m’a pas dérangée. Je suis même allée voir dans le dictionnaire tous les mots que je ne connaissais pas (jusqu’à trois dans une même page, p. 25), ce que je ne fais jamais d’habitude : par exemple sélénographe, monoptère, convoluté, marguillier, poliorcétique...) ! Et chaque photo était une surprise. Quel livre !
Annick A
C’est un grand livre. Pas forcément facile, mais que j’avais envie de garder (je l’ai acheté alors qu’on me l’avait prêté). C’est un livre sur le temps et l’espace. La question du temps est présente tout au long du livre, c’est l’inconscient d’Austerlitz. J’ai d’abord eu l’impression d’un temps immobile. C’est les poupées russes. On ne peut pas se poser ; il y a une phrase qui fait 10 pages, c’est la description du camp de Térésin ; il fait passer au lecteur ce temps tyrannique. Austerlitz refuse de se souvenir et la conséquence pour lui est que le malheur se répète sans cesse (comme la dame qui est tombée dans la description du tableau). Quand il se passe le film sur le camp, c’est extraordinaire, il le passe au ralenti, c’est un étirement du temps. Le livre est écrit comme un roman policier ; il place des indices qui n’auront de valeur de signifiant que dans l’après-coup : le rail sur la photo qui ramène au rail du camp, la salle des pas perdus, le café de l’Espérance, etc.
Françoise D
Je l’ai lu une première fois car Françoise O me l’avait prêté quand une correspondante internaute nous l’avait conseillé, puis quand il a été mis au programme je l’ai acheté et relu, car comme Annick je voulais le garder et j’avais l’impression de ne pas avoir tout saisi à la première lecture. D’ailleurs, je m’aperçois qu’à la deuxième lecture il y a encore des choses qui m’ont échappé. C’est dire combien ce livre est riche, dense. Cette écriture, les dialogues enchâssés, c’est fascinant. Le récit lui-même est fascinant. Le trouble vient entre autres de ce que tout est vrai (par exemple, de manière anecdotique, Fred Astaire s’appelait vraiment Frédéric Austerlitz), l’histoire du camp de Teresin, le musée, etc. et bien sûr les photos accréditent le récit, et du coup la photo de couverture introduit le trouble : et si Jacques Austerlitz était un personnage réel ? On se demande si l’auteur étaye son récit par des photos qu’il prend à cet effet, ou si ce sont les photos qui font surgir le récit. Je n’ai pas trouvé la réponse mais j’ai lu qu’il nommait lui-même ses écrits « prose fiction » en combinant les genres et en brouillant la frontière entre faits et fiction, art et documentaire (il utilisait fréquemment des noms et des photos réels. Sebald pensait que les écrivains ne pouvaient s’attaquer directement à des sujets comme l’horreur de l’Holocauste sans tomber dans le piège du sensationnel ou de la sensiblerie. C’est pourquoi – pour répondre à la question de Monique – il utilise un narrateur au lieu de faire directement le récit d’Austerlitz (me semble-t-il). J’ai été touchée par la trajectoire de cet enfant, à qui on retire tout de sa vie antérieure, même son nom ; ça me semble horrible et incroyable, comme les esclaves en Amérique à qui on donnait le nom de leurs maîtres. Comment cet enfant peut-il s’en sortir ? Il y a par ailleurs des descriptions de paysages fabuleux comme celle d’un paysage de centrales thermiques qu’il rend à la fois très réaliste et poétique malgré tout.

Jacqueline
Ce livre est très dense et comme je suis fatiguée en ce moment, je ne l’ai pas terminé. J’aurais eu besoin de le lire deux fois. J’étais prise par le projet mais ne pouvais pas lire vite. J’ai beaucoup aimé les descriptions, j’ai appris beaucoup de choses, j’ai visité l’Europe. Sans les photos j’aurais un peu décroché. On aimerait savoir comment il a procédé avec les photos. Il y a un suspens quand cela va prendre forme. Il y a l’arrivée à Prague où quelque chose s’ouvre ; c’est glacial jusqu’à Prague. Dans les descriptions, je pensais à Proust.

Françoise O (qui avait proposé ce livre, le premier proposé par elle, avec angoisse…)
Je l’ai lu en 2000, sûrement découvert à la librairie Le Divan. Je l’ai relu. On voit les cailloux du Petit Poucet. A la première lecture, j’ai été avalée, impressionnée. J’ai eu l’impression d’entrer dans les méandres de la pensée d’un homme. Ni l’écrit, ni l’oral, la pensée. Travail d’une mémoire blindée. Je suis heureuse que vous l’ayez aimé. J’en ai lu d’autres (Les Emigrants) ; les essais m’ont semblé plus intellectuels.

Dans son livre Séjours à la campagne (Actes Sud, 2005), dont rend compte Le Matricule des anges, Sebald parle de l’écriture comme d’un « trouble du comportement »...

 

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Quatrième de couverture :
L'ultime roman de W. G. Sebald nous fait connaître la vie de Jacques Austerlitz, un homme hanté par une appréhension obscure, lancé dans la recherche de ses origines.
Par ce portrait saisissant d'un émigrant déraciné, fragile, érudit et digne, l'auteur élève une sorte d'anti - monument à tous ceux qui, au cours de l'Histoire, se retrouvent pourchassés, déplacés, coupés de leurs racines - sans jamais en comprendre la raison ni le sens. La vulnérabilité douce et secrète de Sebald et de ses personnages hors du commun, leur façon d'être tour à tour gagnés par la beauté du monde et la souffrance qu'il engendre contribuent à inscrire ses oeuvres dans la mémoire comme des événements majeurs.

La vulnérabilité douce et secrète de Sebald et de ses personnages hors du commun, leur façon d'être tout à tour gagnés par la beauté du monde et la souffrance qu'il engendre font que ses oeuvres s'inscrivent dans la mémoire comme des événements majeurs.

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