Une femme à Berlin :
Journal 20 avril-22 juin 1945

 

Brigitte
Je sais bien qu'on en a marre de lire toujours des livres tournant autour de la guerre de 40. Mais là je ne regrette pas que nous ayons fait ce choix. J’ai vraiment apprécié la qualité de ce journal. Est-ce une œuvre littéraire ? Je ne sais pas. Cependant il faut noter que le style n'est jamais un obstacle à l'accès du lecteur au contenu. C'est un journal écrit chaque jour avec certaines fois des retours en arrière dus aux épreuves de la vie quotidienne. J'admire la fluidité du style et l'humilité de l'auteur qui ne se met pas en avant, elle ne bascule pas dans la haine. Les nombreux récits de viol ne sont jamais impudiques, même s'ils n'éludent pas leur brutalité. Dans cette description d'une vie hors des repères habituels, où le viol est devenu habituel, de même que les rapines, vols, etc., tous les codes sont abolis. Il redevient difficile de se remettre à payer sa nourriture et d'exiger un paiement pour son travail. Les codes du langage eux aussi sont bouleversés : les anciens amis sont choqués par les conversations explicites au sujet du viol. La narratrice, par sa connaissance des deux langues (allemand et russe) est dans une position qui lui permet de saisir encore mieux que les autres les contradictions entre les diverses positions des Russes vainqueurs (travaillés par le communisme), des Allemands (de l’ancien pays nazi) vaincus, de la ville partagée, détruite, ravagée, où les communications sont totalement interrompues.
Cette lecture m'a remis en mémoire mes séjours d'enfant à la cave sous les bombardements : on nous descendait la nuit à moitié endormis. Chaque cave avait ses habitudes, dans la mienne, on mangeait des bonbons en chantant des cantiques !!

Jacqueline
Je n’ai pas de sympathie pour cette femme. Elle a un jugement dédaigneux pour ceux qui sont dans la cave. C’est un livre terrible, qui fait réfléchir sur l’incommunicabilité. Je pourrais être comme elle, c’est ce que je ne supporte pas. Elle ne se plaint pas, c’est un bon point. On a l’impression qu’ils sont tous très victimes.

Lola
Tu veux dire quoi ?

Jacqueline
C’est vrai, les viols, la faim. J’ai peut-être une dose de naïveté, je ne veux pas voir.

Claire
Qu’est-ce que tu ne veux pas voir ?

Jacqueline
Cette situation d’être réduire à subir ce qu’elle subit. Mais il y a des passages qui m’agacent, des jugements.

Françoise D
Elle a de la compassion pour ses violeurs potentiels, elle ne demande pas qu’on s’apitoie sur son sort.

Jacqueline
Je le reconnais. J’ai des réticences qui font que je ne suis pas touchée. Sans le groupe lecture, j’aurais arrêté au début.

Claire
Le livre me plait énormément, mais... j’ai dû lire un tiers seulement, c’est trop répétitif, j’ai sauté finalement pour voir les événements. J’aime son regard, son humour, son ton, sa force tirée de l’épreuve constante, elle a une énergie pas possible. C’est ce regard distancié, l’écriture, qui doivent lui permettre de tenir le coup. On a les informations au compte-gouttes pour découvrir qui elle, sa culture, son âge. Par ailleurs, l’histoire du livre est passionnante, les raisons de l’anonymat. Bref, j’aime mais c’est trop long...

Lola
Cela m’a beaucoup secouée. Je l’ai lu d’une traite. Elle est d’un mépris pour la veuve... Avec les Russes, elle est d’une humanité... C’est très fort, pas manichéen, courageux. Elle choisit son violeur, j’ai été scotchée. Je ne recommanderai ce livre à personne, car c’est trop dur.

Françoise D
On me l’a offert – une amie américaine d’origine allemande. Je l’ai lu en anglais. Je me suis dit ouh la la quand j’ai vu le contexte. Mais j’ai été scotchée dès le départ, par le ton qui décrit de façon remarquable la faim perpétuelle, l’humour. Le viol est maintenant une arme de guerre...

Lola
... il l’a toujours été.

Françoise D
Je n’ai pas trouvé le livre atroce.

Claire
C’est à cause de la façon dont c’est raconté.

Françoise D
Elles se parlent entre elles, ce qui est très important. C’est une journaliste, elle sait écrire. Je ne trouve pas ça répétitif, il se passe plein de choses. Il y a après les Américains qui arrivent et rebelottte pour les viols. Il y a aussi la peur perpétuelle. Et les Russes qui boivent pour violer.

Jacqueline
Je pense au jeune soldat dans Pierre de patience et à un livre de Graham Green, je ne sais plus lequel...

Françoise D
J’ai été très intéressée par cette œuvre unique. Elle était sacrément forte pour raconter ainsi.

Lola
Elle écrit en un mois. Après je suis allée me faire couler un bain et me suis dit j’ai des conserves, j’ai de l’eau chaude...

Jacqueline (deux semaines plus tard)
Il me semble, fatigue ou incapacité, avoir très mal exprimé mon avis dans le groupe, ce que je ne regrette aucunement. J'ai été intéressée par ce livre que je n'ai pas aimé, ce que je souhaite pouvoir mieux expliciter plus tard.



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La jeune Berlinoise qui a rédigé ce journal, du 20 avril 1945 - les Soviétiques sont aux portes - jusqu'au 22 juin, a voulu rester anonyme, lors de la première publication du livre en 1951, et après. A la lecture de son témoignage, on comprend pourquoi.