Carole Martinez
Du domaine des murmures

Nous avons lu ce livre en novembre 2011. Nous avions lu Cœur cousu en 2008, et l'auteure était présente lors de notre séance. Nous lirons en 2018 son troisième roman, La Terre qui penche.

Monique
Le thème de la recluse a tout pour me plaire. J'ai aimé le souffle d'inspiration, puissant, incessant, qui nous porte, nous pousse, nous surprend toujours. Tous les thèmes liés aux multiples facettes de la féminité : virginité, mariage, viol, maternité, conflit soumission et volonté... un peu moins le côté sorcière et côté fantastique des voix venues d'outre-tombe. Très belles pages sur les paysages, et sur la sensualité : de la mère avec l'enfant, ou de l'enfermée avec le souffle, l'air, le paysage...
Cependant, j'ai regretté le manque de mysticisme (religieux ou pas). C'est une attente déçue par rapport au thème de la recluse, et puis cette aspiration vers le lumineux, le léger, le sublime m'aurait rendu plus facile le sentiment d'étouffement procuré par l'emprisonnement dans la pierre et la noirceur de la réalité. Par ailleurs, je n'ai pas trouvé crédible le dernier entretien d'Esclarmonde (généreuse et maternelle) avec son père violeur (on avait assez d'indices pour le savoir déjà).

Claire
Je n'avais pas compris que c'était le père le violeur.

Monique
En ce qui concerne le style, j'ai été parfois un peu perdue dans de longues phrases où je me perdais dans les référents : de qui, de quoi parle-t-on ? J'ai eu l'impression de coupes, avec des chaînons manquants.
Pourtant, j'ai toujours été prise par le récit, accrochée au livre, curieuse de savoir ce qui allait se passer. J'ai lu ce livre un peu vite, un peu prise par le temps pour le groupe lecture et puis soucieuse de savoir si Carole allait recevoir le prix Goncourt... J'ai envie de relire certains passages en prenant le temps de déguster le travail d'écriture, sans être trop prise par l'histoire et les événements.

Sandrine
Tout comme dans Cœur Cousu, Du domaine des murmures de Carole Martinez nous entraîne dans un monde mi-réel, mi-irréel, ici avec l'histoire de cette jeune femme du XIIe siècle, Esclarmonde, emmurée dans une cellule attenante à la chapelle du château familial. Dans une société où Dieu est la seule échappatoire à l'autorité paternelle, la courageuse et volontaire Esclarmonde, refuse de subir un mariage contraint, en offrant sa vie à Dieu. Devenue une quasi-sainte dans un monde troublé et superstitieux, elle influencera de sa fenestrelle le monde allant jusqu'à souffler à son père de se croiser.
Dans une écriture sensuelle et féminine, entre narration et songe, visions mystiques et cruauté charnelle, Carole Martinez laisse Esclarmonde s'adresser directement au lecteur pour, à travers son histoire, lui parler du libre arbitre et du choix de vie, des relations père-fille, de la religion et de la foi, de la maternité, du statut social, de sensualité et de rêve, d'autorité et d'influence.
Du domaine des murmures est pour moi sans conteste le livre de la rentrée 2011.
Jacqueline+
Je l'ai peut-être lu un peu trop vite... Quand je lis Carole Martinez, j'ai envie de savoir la suite, je suis tenue en haleine... Je regrette de l'avoir lu trop vite. Mais je ne sais pas si c'est à cause de moi ou à cause du livre, je n'ai pas été complètement accrochée. Dans Cœur Cousu, il y avait des passages extrêmement émouvants. Mais ici, je suis restée un tout petit peu en dehors, tout en étant prise par le récit. Est-ce parce qu'elle a été obligée de beaucoup élaguer son récit ? Je crois que son éditeur lui a conseillé de resserrer. Dans Cœur Cousu, j'avais aimé le côté foisonnant, baroque. Je reconnais que c'est une belle histoire, cet enfermement mais il me manque un petit quelque chose pour que mon cœur vibre. Je me suis sentie très extérieur à l'héroïne, j'ai des sensations mais je ne suis pas dans ses pensées et pas du tout dans l'identification. Alors que mon souvenir de Cœur Cousu, il y avait plein de personnages. Je suis un petit peu déçue même si je reconnais que c'est bien écrit. J'ai envie de l'ouvrir "à moitié plus", avec une grande curiosité pour savoir ce qui a été élagué...

Claire
Je crois que c'est la suite qui a été élaguée... Carole Martinez a eu une résidence d'écrivain dans un château. C'est là qu'elle a eu l'idée, raconte-t-elle, de ces pierres qui murmurent... Et la suite, ce seraient d'autres femmes qui parlent.
Je commence par ce qui me retient. Le début et la fin, les artifices de pronoms, ce "nous" au début qui devient "toi" au cours du récit, la dédicace un rien cucul, la rivière "lèche" la falaise... et dix pages plus loin, cette même rivière "lèche" l'escarpement..., cette femme omnisciente qui raconte les croisades avec dans ses mains comme un iPad... Le premier chapitre ne va pas, mais après j'ai été tenue par cette héroïne, les "moyenageries", les mots que je ne comprends pas mais que je comprends quand même, cette musique, j'ai été bien enfermée ! J'ai été captivée : univers, récit, langue musicale. On n'a pas envie de lâcher le livre, en cela c'est très réussi.

Annick
Je l'ai lu hier et aujourd'hui, et je suis encore complètement dedans. C'est un très beau livre féministe, cette façon de parler des femmes et des femmes au Moyen Age. J'ai eu du mal à rentrer dedans, je pensais "c'est du masochisme féminin". Mais pas du tout, c'est une femme libre, elle n'est pas du tout enfermée, elle a du pouvoir, elle retourne cette position d'enfermement pour en faire une position de pouvoir. Ca m'a beaucoup plu.
Les croisades, c'est quoi ce bazar ? Je m'en fichais un peu, mais c'est si magnifiquement écrit. Mais avec un peu plus de mysticisme, j'y aurais plus cru. Dès le début, j'ai su que le violeur c'était son père.

Claire
Est-ce vraisemblable ?

Annick
Oui, il reprend possession d'elle par la violence.

Rozenn
Pourtant, elle écrit "celui qui m'a violée l'aura oublié demain."

Annick
Je savais que ce père était fou de sa fille, il la désire et il la hait, c'est pourquoi j'ai tout de suite pensé que c'était lui le violeur. Mais j'ai hésité aussi avec son amoureux.
Il y a de très beaux passages : la dimension maternelle, sa dépression quand on lui enlève son enfant. Mais je n'ai pas été dans l'identification, j'avais quand même une distance, peut-être parce que ça se passe au XIIIe siècle. La fin est d'un pessimisme terrible : tout le monde y passe. Les hommes sont ratiboisés, ceux qui s'en sortent sont ceux qui deviennent plus féminins, plus féministes. Les femmes restent de belles femmes : la géante, très sensuelle. Les femmes ont du caractère, elles sont très humaines, elles sont libres et le payent très cher. J'ai beaucoup aimé, c'est un beau livre.
Françoise D
Je suis moins dithyrambique. Je suis déçue par rapport à Cœur Cousu. Le récit est très linéaire, assez "plapla" même, sauf dans la fresque des croisades où l'on retrouve le souffle. Il y a de beaux portraits de femmes, des descriptions de la nature, elle écrit très bien, elle a un style. Mais comme Jacqueline, je suis restée en dehors. Elle situe cela au Moyen Age mais il y a des choses pas très vraisemblables. Pour le violeur, j'ai pensé à l'amoureux éconduit et qui se venge, mais je n'avais pas pensé au père. En fait, je n'ai pas bien compris quand le père avoue que c'est lui. L'histoire de la lettre de l'archevêque pour lui interdire la parole, pour la protéger, j'ai trouvé cela alambiqué. Ou il y a trop de mysticisme ou il n'y en a pas assez. Le choix de l'auteure, de ce personnage, de cette époque, je trouve qu'il y a quelque chose qui cloche... Mais je n'ai pas lâché le livre, ça dépote, même s'il y a beaucoup moins de souffle et de foisonnement que dans Cœur Cousu.
Je suis très étonnée de sa deuxième place au Goncourt, mais tant mieux pour elle, ça lui fait du buzz. Mais de mon point de vue, son premier roman est nettement supérieur.

Brigitte
Je suis venue pour vous voir, peut-être que je le lirai.

Rozenn
Je suis assez d'accord avec vous, je n'ai pas complètement accroché. C'est un roman féministe mais ça commence comme un roman mystique. Quand j'ai lu le premier chapitre, je me suis dis : "je ne vais pas le lire, je n'en ai pas envie". J'ai retrouvé les faiblesses accentuées du premier. Mais l'évolution du personnage est fascinante. Moi non plus, je n'avais pas deviné que c'était le père le violeur, je n'avais pas compris qu'elle était enceinte. J'ai aimé ses rapports avec son bébé. Mais certains personnages ne sont pas assez installés, comme la vieille femme qui vient chercher l'enfant. Je pense qu'il faudrait que ce soit plus lié et amplifié pour que le roman prenne une dimension mystique et légendaire.
Quand Carole Martinez est venue nous voir, elle nous avait parlé de son projet, d'un enfermement dans une pièce ni carrée ni ronde.

Claire
Au point de vue de l'hygiène, ça se passe quand même bien...

Rozenn
Je reste cependant très perplexe. J'aurais préféré qu'elle renforce la relation avec son père par exemple, qu'elle étoffe les personnages secondaires. Il faut également enlever ce premier chapitre et les pronoms.


 


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En 1187, le jour de son mariage, devant la noce scandalisée, la jeune Esclarmonde refuse de dire "oui" : elle veut faire respecter son voeu de s’offrir à Dieu, contre la décision de son père, le
châtelain régnant sur le domaine des Murmures.