Topor par Stefan Moses à Münich (1988)

Topor par Bruno de Monès (1978)


Extrait de Wikipedia (la bio ci-contre en est aussi inspirée)


Edition Libretto

Quatrième de couverture :

« Le nouveau venu est timide. Ses voisins pourtant le prennent en grippe et, sans motifs apparents, s’acharnent sans qu’il ne puisse jamais les voir. Des rideaux s’écartent, on cogne à sa porte, les injures volent derrière les murs. Le propriétaire lui-même fait état de plaintes et le moindre bruit domestique déclenche l’hystérie. Folie de l’immeuble ? Paranoïa ? Les scènes effarantes vues dans la cour intérieure existent-elles réellement ? L’ancienne locataire, elle, c’est une certitude, a essayé d’en finir en se jetant par une fenêtre…
Dans ce roman où le quotidien alimente le cauchemar, l’auteur dépeint un monde étouffant où le grotesque côtoie le drame. La description faite du piège – réel ou non – destiné à conduire un homme à sa perte convie à une vision "panique" de l’univers. »

Le timbre
dessiné par Topor
pour Amnesty Internationa
l

L'affiche
de l'exposition de la BNF

Roland Topor (1938-1997)
Le locataire chimérique (1964)

Nous avons lu ce livre pour le 29 septembre 2017. Le groupe breton le lit pour le 12 octobre.

L'exposition à la BNF "Le monde selon Topor" nous a donné envie de programmer cet auteur. C'est l'occasion aussi de visionner le film adapté du livre par Polanski, Le Locataire (présenté au Festival de Cannes en 1976).

A propos de Topor et son parcours, voir en bas de page :
- Quelques repères biographiques
- Des détails sur son œuvre foisonnante
- Comment concilier écriture et dessin ?
- Ce que Topor pense du film adapté du Locataire chimérique

Lisa
Avant qu'on le programme, je ne connaissais pas Roland Topor. En voyant l'expo de la BNF, j'ai été complètement emballée par ce que j'ai vu : quelle imagination ! J'adore.
Quand j'ai commencé Le locataire je me suis dit : enfin un roman ! J'en avais un peu marre de l'autofiction, des biographies et des biographies romancée (j'ai l'impression qu'il n'y a que ça en ce moment). Donc enfin un roman, inventée de toutes pièces !
J'ai beaucoup aimé Le locataire chimérique : j'ai trouvé que le délire était bien rendu, chaque page arrive à traduire son angoisse. Je suis très rationnelle donc le côté fantastique me dérangeait un peu au début, je cherchais une explication puis je me suis dit de l'accepter et de me laisser porter par la lecture, c'est ce que j'ai fais et ça m'a plu.
Petit bémol, la fin. Je ne voyais pas comment l'auteur allait pouvoir conclure et d'ailleurs je n'ai pas vraiment compris la fin, si quelqu'un peut m'éclairer !
Suite à l'expo j'avais également acheté Mémoires d'un vieux con. Dans ce livre très drôle qui se lit rapidement, Topor se moque du name dropping, il a rencontré tout le monde, il a tout vu, tout fait. Le cubisme de Picasso ? C'est lui qui l'a inspiré. Le surréalisme ? Pareil. Très drôle !
J'ai hâte de lire vos avis !
Nathalie R
Je ne connaissais Topor que de nom et j'ai entamé cette lecture de façon très naïve. J'ai lu le livre en deux jours et j'ai renâclé à terminer les dernières pages parce que je redoutais la fin. Donc, pour me calmer, je suis allée vérifier si ce que j'attendais advenait et je suis revenue tranquillement reprendre ma lecture. J'ai beaucoup souri en lisant la plus grosse partie du roman. J'ai souri parce que j'aimais bien ce personnage foutraque, pas très cohérent et livré à notre observation. J'ai même ri parfois quand le narrateur reprend tous les clichés auxquels nous sommes habitués pour mieux les démonter. Par exemple dans les rapports entre le personnage et les femmes et les passages assez détonants comme quand ils ont des rapports amoureux (p. 85). La réception a dû en être parfois scandaleuse ? Pour la folie, j'ai tout de suite pensé à Maupassant et son personnage de La Horla et pour la folie-furieuse loufoque (comme par exemple, les visages qui sortent des murs), j'ai également pensé aux surréalistes et par exemple à Boris Vian et son Écume des jours. La fantaisie et l'aspect étouffant ne m'ont pas gênée outre mesure et j'aurais bien du mal à dire pour quelle raison j'ai ainsi tourné les pages aussi vite. Je crois que j'ai lu ce livre en projetant en permanence des images mentales dans mon cerveau. Je le trouve très visuel et je crains de ne pas avoir envie une fois de plus de voir une adaptation cinématographique. J'ai pourtant du mal à y voir autre chose qu'une simple narration complètement déjantée car je crois que personnellement je n'y vois rien d'allégorique tel que cela est mentionné sur la quatrième de couverture et l'affirmation de vision panique de l'univers me dérange. Je pense qu'on peut lire l'œuvre comme le reflet d'une mesquinerie et l'acceptation asservissante de cette dernière. Quand j'ai réalisé qu'il ne s'en sortirait pas, j'ai abandonné toute affection pour le personnage mais déjà le narrateur me l'avait montré tout à tour lui-même bourreau et victime, cohérent et incohérent. Je suis incapable de dire à qui je pourrais prêter ce livre qui me semble très vieilli. Je l'ouvre à la moitié, à cause de cette limitation.
Henri
Je ne serai pas des vôtres ce soir… Mille regrets.
Comme je l'ai exprimé la dernière fois, je rêve d'une écriture qui échapperait à toute possibilité de transposition au cinéma. Autant dire que j'évite les cumuls - livre et film - c'est l'un ou l'autre. J'ai été mal servi cette fois, mais qu'importe. En effet, j'ai vu le film de Polanski peu après sa sortie, c'est-à-dire dans ma lointaine jeunesse [voix chevrotante], époque où je n'avais pas encore le cuir désabusé. La projection me fit grand effet. L'épisode de la dent extirpée d'un trou mural de derrière une armoire poussiéreuse n'a jamais quitté ma mémoire, ni l'impression morbide qui s'en dégageait, pas plus que le souvenir d'être rentré chez moi en me retournant tous les dix mètres pour voir si je n'étais pas suivi. J'ai donc débuté la lecture en sachant de quoi il en retournait, avec un relatif désintérêt. Pure présomption ! Rapidement la succession des chapitres, aux intitulés implacables, comme une nasse se refermant sur le locataire, m'a hameçonné.
La construction est simple mais diablement efficace : tant en terme de progression dramatique que du fait que les réflexions introspectives de Trelkovsky (ou encore les rencontres avec ses amis qui ponctuent le récit) ont pour effet de réaffirmer l'ancrage du personnage dans la "normalité", de nous le rendre proche et familier, au point de partager avec lui quelques unes des "subtiles répulsions" inhérentes à la sexualité, la virilité, la bestialité et que sais-je encore. Ainsi, le "réel" des scènes bizarres et des événements dont est témoin Trelkovsky tient jusqu'au chapitre "La maladie", où là, ça bascule dans l'hallucinatoire, ébranlant notre conviction dans la réalité des faits (j'ai beaucoup aimé la démultiplication sans dessus dessous des escaliers, comme métaphore de la perte de sens : sens-direction vs sens-signification). Le chapitre "La révélation" enfonce le clou dont on ne sait s'il s'avère paranoïaque ou satanique. L'épilogue, en forme d'énigme récursive – Trekolsky est Simone Choule qui n'est autre que Trekolsky… et ceci, à l'infini (au gré des canines qui se substituent aux incisives) – achève cet imbroglio entre l'intériorité et l'extériorité pour nous convier à une vision "panique" de l'univers (dixit la 4ème de couverture).
Le style précis et sans fioriture de Topor est à l'image de ses dessins : contours nets mais désordre congénital, comme celui de couverture, où les oreilles saturées de plaintes et de coups frappés aux murs par le voisinage se mutent en un regard aussi expressif qu'un batracien coiffé d'un melon.
Plus encore que la construction j'ai apprécié certaines particularités du style, par exemple, les ellipses dans la narration : comment se retrouve-t-il fardé sur son lit ? (Chapitre XI : ici, l'on veut croire qu'il s'est maquillé durant sa maladie). Comment se retrouve-t-il habillé en femme, après avoir perdu connaissance dans sa lutte avec une femme vulgaire (p. 130) ? Alors, là ? Joker ! Ou encore, les petits détails des désordres intimes : "une goutte de bière qui s'échappe", "des bas qui donnent une couleur de bretzel" (p. 82), "un petit poil brun qui émergeait d'un pore" (p. 90), "un peu de matière jaunâtre s'était agglutinée entre ses yeux" (p. 141).
J'ouvre aux ¾, et je regrette de ne participer à la discussion pour tirer bénéfice de la désormais fameuse vision kaléidoscopique du groupe, voire du "décodage psychanalytique" de nos réactions à cette lecture.
Séverine(qui avait proposé le livre)
Je n'ai pas pu le relire pour l'occasion, mais je l'ai déjà lu deux fois. Je ne me lasse pas de cette lecture. J'aime dans ce livre tout ou presque : le style d'écriture, la structure, la façon dont Topor nous mène en bateau, son univers étrange, ce côté absurde… Je trouve d'ailleurs que son écriture est très visuelle, et on a facilement des images qui viennent à l'esprit et ayant vu le film, j'ai à chaque lecture Polanski à l'esprit : je trouve qu'il a magnifiquement incarné le (la) locataire. Je trouve aussi que son écriture est visuelle probablement aussi parce qu'il était dessinateur à côté (j'adore ses dessins !) et que son style sobre, son texte bien construit, clair correspond à son trait de dessin.
Je pense, par ailleurs, que cette histoire nous parle, à un premier degré car on a tous vécu des histoires de voisinage, à un degré plus corsé avec du harcèlement, de la stigmatisation dont on a pu être victime ou témoin. En voyant l'exposition de la BNF et en apprenant que sa famille avait été pendant la Guerre dénoncée par une de leurs voisins à Paris, on comprend mieux le livre et le fort sentiment de persécution qui le traverse. Enfin, j'aime ce côté transfert de personnalités et d'assimilation entre le nouveau locataire et l'ancienne locataire : la transformation est très bien amenée et on frôle la science-fiction !
Bref, vous l'aurez compris, je suis fan ! Je l'ouvre en grand ! Et dès que je peux, je lis les autres ouvrages de Topor qui sont dans une de mes nombreuses piles de livres…
Monique S
J'avais lu ce livre, dans les années 80 peut-être. Mais en le relisant, j'ai pris à nouveau plaisir à ce grand déménagement loufoque, burlesque, "jusqu'au-boutiste".
C'était juste avant 68 ; les gens aspiraient à sortir d'un carcan de bien-pensance, de faux-semblants. C'était une époque, où l'on aimait affoler le bourgeois, lui couper l'herbe sous le pied avec l'incongru, l'irraisonnable.
Ce livre (comme l'expo de la BNF) me dérange néanmoins un peu par ses thèmes qui tournent trop autour du scatologique (les cabinets, la diarrhée) et du thème de "l'angoisse de la castration", avec les coupures, blessures, l'amputation..., mais il me fait aussi sourire par le portrait au vitriol qu'il donne d'une société refermée sur des valeurs révolues et mortifères, où les pulsions trop refoulées peuvent provoquer des catastrophes dramatiques, dans les vies individuelles comme le suicide, et dans la vie sociale, comme le nazisme et la volonté de détruire l'autre, le "différent".
Par l'engrenage des idées noires, qu'on en peut ni contenir, ni maîtriser comme dans un cauchemar, on pense bien évidemment à Kafka.
J'ouvre le livre aux ¾.
J'ai adoré le film de Polanski, des longueurs certes, car difficile de mettre en image toute la vie intérieure du personnage principal, mais des choix de réalisation : d'ambiance, maquillages, de décor, extraordinaires. Polanski est un créateur. Il a une patte bien à lui, dérangeante certes, mais émouvante aussi, et souvent hilarante. Et quelle drôlerie de retrouver tout le décor des années soixante-dix et la belle équipe des comédiens du Café de la Gare.

Manon
J'aurais tellement aimé être parmi vous ce soir ! J'aurais vraiment aimé être là afin d'entendre vos avis et de pouvoir, peut-être, enfin, me forger le mien...
J'ai lu ce livre dès lors qu'il a été proposé et je m'étais dit, en le terminant, que je le relirai juste avant le club tant je suis restée perplexe. Malheureusement – ou heureusement – une lecture en entraînant une autre, je ne l'ai pas du tout relu...
À défaut de pouvoir exprimer un avis, je peux donc exprimer un sentiment : ma lecture a été tout du long teintée de brouillard et maintenant que j'y repense – à tête reposée – le brouillard reste toujours aussi présent... éclairez-moi de vos avis je vous en prie !
Manuel
Il y a une tension à la première lecture. Je connaissais la fin, ayant vu le film, et cela m'a perturbé. C'est un livre qui fait du bien, même s'il est daté. J'ai aimé les moments de doute, de flottement quant au genre (suis-je un homme ? suis-je une femme ?) La fin est énigmatique. J'ai pensé à Rosemary's Baby de Polanski, à Psychose avec des questions d'identité aussi, Anthony Perkins se prenant pour sa mère. C'est une vraie création. C'est un peu trop scatologique. Topor, c'est aussi Téléchat, Merci Bernard, Palace. J'ouvre aux ¾.
Danièle
C'est un livre facile à dire, très visuel. J'ai beaucoup pensé à Kafka ; les lieux sont minutieusement décrits, le banal devient cauchemardesque, tout est décrit de la même manière. C'est un sentiment d'impuissance qui se développe en paranoïa, avec les caractéristiques du réel. Au début c'est un personnage normal et banal et, peu à peu, l'évolution progresse. J'ai été frappée par le rôle joué par les WC, un lieu de l'intime, où l'on voit sans être vu. Le personnage est obsédé par les déchets (de toutes sortes). Dans l'escalier du mystère, il y a une montée de la culpabilité. L'intériorité, la perte de la personnalité s'ajoutent à la paranoïa. Je n'ai pas eu peur en lisant, bien que ce soit cauchemardesque. J'ouvre aux ¾.
Jacqueline
C'est un livre qui me laisse très perplexe. C'est très artificiel (avec la boucle du temps), je n'y crois pas trop, je ne trouve pas de sens. Je pense à Borges où on trouve une unité qui donne le sens ; ici il n'y a pas de sens. La lecture est très prenante, on retrouve les détails du dessinateur Topor et, derrière, l'univers effrayant de la folie (j'ai eu une cousine malade mentale qui vivait un peu comme ça dans la suspicion de son voisinage). J'ai lu vite, jusqu'au bout : ça se lit très bien, mais je n'étais pas complètement prise. J'ai revu le film de Polanski qui m'a semblé très fidèle, mais on reste à l'extérieur alors que, dans le livre, on est constamment dans la tête du protagoniste. J'ouvre à moitié.

Annick LJ
Tu as passé ton temps à résister...

Rozenn
J'ai lu avec plaisir. J'avais vu le film autrefois. Ça ressemble à Kafka, mais pourquoi ce n'est pas Kafka ? Qu'est-ce qui manque ? J'ai eu beaucoup de plaisir, beaucoup d'intérêt à la lecture – mais gâchée par les souvenirs du film, surtout en ce qui concerne les couleurs : gris, kaki… Ce film est vraiment du Polanski, plus que du Topor. Finalement pour moi, le livre sera du Polanski. Comment j'ouvre ? Je ne sais pas, pas en grand. Je ne le relirai pas, ne le conseillerai pas, mais je suis contente de l'avoir lu.
Fanny
Moi aussi j'évoquerai Kafka, c'est angoissant. Et également Le maître et Marguerite de Boulgakov. Il y a plusieurs niveaux de lecture dans ce livre : sur la maladie mentale, la métaphore de l'emprise, de l'oppression de la société sur l'individu. À la fin, on retrouve la phrase du début ("un gémissement monta de la bouche, étouffé d'abord, puis s'enflant pour finir en un cri insupportable"). Il y a un rapport au temps, au délire : qui est le personnage ? Le locataire, est-ce Simone Choule ? Y a-t-il complot ? Les détails scatologiques ne m'ont pas gênée. L'oppression se joue sur le rapport au corps, très réaliste, très visuelle. P. 88 "Les oiseaux ne chantent pas, ils crient." : cette phrase énigmatique est un emblème du livre. J'ouvre en grand.
Annick LJ
J'ai vu le film de Polanski autrefois. Sans savoir qu'il s'inspirait d'un livre de Topor. J'ai lu avec beaucoup d'intérêt, c'est une vraie découverte, une lecture facile, une machine narrative bien faite. Je suis perplexe sur ce que je peux en dire. L'intérêt est de rester sur le doute : folie ou réelle conspiration ? J'ai pensé au Horla aussi, pour la perte d'identité, et à Kafka pour La métamorphose, mais Kafka c'est beaucoup plus fort. Le côté grand-guignol de Topor m'a un peu gonflée. J'ouvre à moitié. C'est intéressant quand même, mais je ne suis pas sensible à cela. J'ai pensé à Bosch que j'aime moyennement, c'est l'excès, c'était trop.

Denis
J'ai vu le film dans les années 70. Ma lecture du livre est polluée par le souvenir du film. Je suis un ancien lecteur de Hara-Kiri, on adorait les dessins de Topor, j'en portais un au dos de ma blouse en classe prépa...

Claire
Tu n'as pas gardé ta blouse ?...
Denis
Je ne connaissais pas toute l'activité de Topor, par exemple Téléchat. La prose de Topor est d'une concision et d'une précision extraordinaires, comme son style de dessin. Il n'y a rien en trop. Je me souviens d'autres films de Polanski avec Deneuve, Répulsion par exemple, avec les mains qui sortent du mur, Rosemary's Baby avec l'intervention du démon. Le film Le locataire est très impressionnant, par exemple avec le hurlement et le trou de la bouche... J'ai beaucoup aimé le livre. J'ouvre aux ¾.
Monique L
Cela m'a rappelé les brochures des années 70 et les dessins de Topor. J'ai retrouvé le même malaise. J'ai beaucoup apprécié la progression de la paranoïa, la progression de son angoisse, de son délire. La tyrannie du silence (ne pas faire de bruit), c'est aussi un engrenage. Les voisins qui sont les oppresseurs sont assez invisibles. Les modifications avec la fièvre sont très convaincantes. Certaines parties ne sont pas vraiment à leur place, en particulier les WC, on ne voit pas ce que ça apporte, donc j'ai raté des trucs. Le travestissement, quel rôle joue cela joue-t-il ? Cela permet d'attendre la fin... J'ai été intéressée par la progression de la paranoïa, le reste me semble coller. J'ai plus aimé le livre que le film. Je voyais tout beaucoup plus sordide que ce que montre le film. J'ouvre à moitié.
Claire
À part des dessins très connus comme pour Amnesty, j'ignorais tout de Topor. Je l'ai découvert par l'exposition de la BNF, éberluée par sa créativité tous azimuts, avec en même temps un léger malaise. Vous citez Kafka mais, en France, à quel autre livre ce livre peut-il ressembler ? Il est vraiment original. Comme Lisa, j'ai plaisir à cette imagination, couplée à une construction d'une implacable mécanique. J'aime quand il renouvelle des façons de voir : j'avais moi aussi retenu ce passage sur les oiseaux qui ne chantent pas mais crient. Ou quand il cherche à entrer en contact avec Stella entourée d'un groupe, et énumère toutes les façons de faire en les critiquant (p. 81). Ou quand il donne la méthode pour ne pas se laisser surprendre par le destin (p. 140). Il y a des expressions très fortes : "La peur, devenue trop grande pour lui, débordait par le goulot" (p. 118). La description au plus près du corps et des vêtements de Stella (p. 82) est je trouve extraordinaire. On pense aussi à Escher et ses escaliers : "du grand escalier, d'innombrables petits escaliers divergèrent" (p. 103). J'aime aussi quand il cherche à se définir : "qu'est-ce qui est lui, uniquement lui ?" (p. 123) ; à cette page, on a une petite clé psychologique sur le personnage, concernant son passé traumatique (violences, honte). Si la folie guette tout le temps, il y a des moments drôles (on rit jaune), par exemple quand il frappe l'enfant qui sourit trop vite après avoir pleuré ; ou bien, allant très mal, et pour s'accrocher "à la raison comme à une corde", il se récite des fables de La Fontaine et brosse à haute voix "un tableau complet de la situation politique en Europe au début du XIXe siècle"... J'ai beaucoup aimé le livre. J'ouvre aux ¾.

Brigitte
A travers la lecture de ce livre, je découvre Roland Topor. Sur le fond du récit, j'ai peu de choses à dire, si ce n'est que j'y retrouve le mode de vie des Parisiens des années 50, qui paraît déjà lointain aux Parisiens d'aujourd'hui. C'est vraiment passionnant de découvrir un écrivain. Sous l'apparence d'un style totalement objectif, avec un narrateur très distant, on a affaire à un texte totalement subjectif, avec un héros qui vit dans la confusion mentale sans jamais réussir à prendre la moindre distance avec ce qui lui arrive, et qui se trouve finalement totalement confondu avec le personnage de la précédente locataire. J'ai relevé un passage savoureux, lorsque pour nous donner une description plus ou moins érotique du corps de Stella, le narrateur précise que "sa peau devait être pleine d'empreintes digitales !" (p. 82). J'apprécie vraiment la performance littéraire, avec une fausse objectivité. On pense à Kafka, oui, La métamorphose.

Danièle
Le procès aussi.

Annick LJ
Dans Topor comme dans Kafka, les personnages ne savent pas de quoi ils sont coupables.

Brigitteà
Je me demande si je n'ai pas vu le film. Comment j'ouvre ? Entre la moitié et trois quarts.

Claire
J'ai aimé le film que nous avons regardé hier en parlant tout le long du film…, passionnée par les choix de l'adaptation, par exemple : comment transposer les scènes de la cour à la Bosch ? Résultat : une très belle scène de cauchemar dans la cour où toutes les fenêtres de l'immeuble sont comme des loges d'opéra, des personnages très réussis, la Lolita handicapée par exemple.

Le magazine Gala
C'est Eva Ionesco, c'était son premier rôle.

Claire
L'aspect scato est moins présent dans le film que dans le livre, et dans l'un comme dans l'autre, cela ne me semble pas puéril comme j'en avais eu l'impression à l'exposition, et c'est tout au contraire inquiétant. Dans le film, j'ai senti nettement des longueurs, trop de lenteur, et l'impossibilité d'être à l'image dans la conscience du personnage, ce qui amène à un artifice : le faire parler seul à haute voix de temps en temps. Dans le film il y a une coloration égyptienne qu'il n'y a pas dans le livre, un aspect secte.

Nosferatu
Il y a un lien avec les momies.

Claire
C'est vrai, Simone Choule est complètement emmaillotée...
Émilie (du nouveau groupe parisien dont les avis suivent)
Je veux bien parler la première car ce sera assez rapide dans la mesure où je n'ai pas vraiment aimé ce livre. Sur la forme, je trouve qu'il y a une progression originale intéressante car chacun peut se trouver dans une situation similaire, avec des problèmes de voisinage, des relations conflictuelles…
Mais si la première partie est assez facile à lire, la suite devient rapidement trash (les problèmes de dents et tout le reste…) et du coup, l'intérêt, pour moi, réside surtout dans le fait… que ce livre était court ! Bref, je trouve qu'il y a quelque chose d'intéressant dans la progression mais bon, c'est quand même assez répugnant. Je pense que c'est peut-être ce mélange, cette proximité du quotidien mêlée aux aspects répugnants qui rend le livre désagréable. Et dans un sens, cela a bien fonctionné, puisque je me suis sentie agressée alors que j'ai pourtant déjà lu pas mal de livres dans ce genre-là, mais là, c'est le côté très nu qui m'a paru désagréable. En plus j'habite rue des Pyrénées, alors ça se passait dans ma rue ! (Rires…) Ce type qui est fou…

Quelqu'un
Ce n'est pas lui qui est fou !

Émilie
Oui, enfin, on peut se demander s'il est parano parce que quand même tout ce qui lui arrive… Est-ce que ça lui arrive ou pas ?

Ana-Cristina
Moi, ça m'est égal de savoir s'il est parano ou non, je trouve que ce n'est pas la question.

Anne
C'est comme un délire schizophrène.

Nathalie B
J'ai lu des éléments biographiques dans lesquels il apparaît qu'il a connu des angoisses durant toute sa vie, notamment pour des raisons liées à l'histoire de sa famille (camps de concentration en particulier).

Ana-Cristina
C'est un élément intéressant qui explique ses angoisses et sa sévérité car je trouve qu'il est très sévère. Cela peut expliquer l'univers qu'il a créé dans ce livre.

Valérie
Si on extrapole, c'est peut-être tout simplement son univers à lui…

Ana-Cristina
Moi, j'ai été agréablement surprise car je n'ai pas retenu les aspects malsains, ce n'est vraiment pas cela qui m'est resté en mémoire mais plutôt le style, le choix du vocabulaire que j'ai trouvé très adaptés. J'ai adoré l'intrusion du bizarre et je ne me suis pas posé la question de savoir si c'était le personnage principal qui délirait ou si c'était la réalité autour de lui qui devenait fantastique. Et je n'ai absolument pas été gênée par le trivial, les dents, les scènes aux toilettes, tout cela fait partie de son univers et j'ai trouvé que cela allait bien avec l'ensemble. J'ai apprécié le sens du détail. J'ai trouvé intéressant le fait que l'auteur s'attache à des parties spécifiques du corps qui prennent une importance démesurée jusqu'à occuper pour un moment tout le devant de la scène. Ce sont ces épisodes qui sortent le récit de l'ornière de l'ordinaire car cette focalisation sur une partie du corps contribue à créer l'étrangeté, par exemple lorsqu'on ne voit, de Simone Choule à l'hôpital, que son œil et sa dent manquante. C'est tout un monde qui se trouve, comme ça, généré par l'angoisse et qui est offert à la perception du lecteur au moyen d'une hypertrophie sensorielle qui éclaire la manière dont des gens très ordinaires peuvent devenir nuisibles en proportion de leur laideur morale intérieure, cachée.

Valérie
Ne sont-ils pas plus machiavéliques que nuisibles ?
Ana-Cristina puis
Non, pour moi, ils sont nuisibles car je trouve que c'est un terme encore plus fort que machiavélique. "Machiavélique" me paraît être un terme trop sophistiqué pour Topor, je ne pense que Topor soit un auteur machiavélique. Les voisins représentent une entité malfaisante, une hydre, un monstre à mille têtes, alors que Trelkovsky est un être un peu fragile qui se trouve lentement, progressivement rongé par cette hydre. Il est comme une bête en proie à la peur. J'ouvre aux ¾ (jugement qui sera réévalué à 4/4 dans la suite de la discussion)
Nathalie B
J'ai retrouvé la référence d'un poème écrit par Topor qui éclaire un peu son cheminement et sa proximité avec cet univers glauque. (Nathalie lit le début du poème.)
"Je suis né à l'Hôpital
Saint-Louis proche du Canal
Saint-Martin en trente-huit
Aussitôt j'ai pris la fuite
Avec tous les flics aux fesses
Allemands nazis SS
Les Français cousins germains
Leur donnaient un coup de main
En l'honneur du Maréchal
Pour la Solution Finale
Bref je me suis retrouvé
En Savoie chez les Suavet
Caché près de Saint-Offenge
En attendant que ça change
Je n'avais qu'un seul souci
Celui de rester en vie…
"
Moi, j'ai eu envie de lire ce livre tout simplement parce que les angoisses de voisinage occupent une place importante dans mon univers professionnel et que je comprends, pour l'avoir approché, combien le fait de ne plus se sentir chez soi, alors même que l'on est chez soi, peut finir par grignoter l'individu. Et peu à peu Trelkovsky, qui subit cela, finit par ne plus savoir du tout qui il est : il subit. J'ai trouvé que c'était très bien montré, dans un style épuré, simple, en parfait accord avec les aspects psychologiques mis en avant dans le roman. Psychologiques et même psychanalytiques : l'importance du corps, les hésitations autour de l'identité sexuelle, la question du désir, le fait que Trelkovsky ne sait jamais comment se comporter, en particulier avec les femmes. Il n'est pas très agréable, finalement, ce locataire : il est agressif et en même temps timoré, il se sent lui-même agressé et réagit donc de façon agressive, il est seul, perdu dans un monde qui ne lui facilite pas la vie, avec pour seule compagnie des amis qui se moquent de lui et qui se fichent complètement de ses angoisses. J'ai trouvé tout cela très bien décrit… C'est intéressant aussi de voir comment les animosités se nourrissent l'une l'autre… Après, il est vrai que le récit tourne au fantastique malsain. Ça m'a fait un peu penser aux tableaux de Jérôme Bosch ou au film de Polanski Rosemary's Baby, à Boris Vian aussi pour les voisins intrusifs, L'Écume des jours notamment pour la scène de l'appartement qui rétrécit et de façon générale à cette forme de surréalisme que l'on retrouve souvent dans les dessins de Topor. En somme, j'ai apprécié de découvrir cet auteur, même si le fantastique et la scatologie ne sont pas mon truc et j'ai trouvé l'ensemble quand même très fin, très bien observé… Je n'ouvre qu'à moitié parce que ce n'est pas vraiment mon truc mais c'était intéressant.
Flavia
Je me reconnais bien dans tout ce qui a été dit. Je ne connaissais pas cet auteur et je suis très contente de le découvrir grâce au groupe car je n'aurais jamais acheté ce roman. J'ai trouvé agréable de lire un texte assez court et j'ouvre complètement ce livre car je l'ai vraiment beaucoup aimé. J'ai été complètement happée par l'histoire et j'ai vraiment eu peur en lisant le livre car je l'ai prise d'un bout à l'autre au premier degré en prenant "pour de vrai" tous les épisodes et tous les rebondissements. Les voisins chiants et agressifs qui tombent dans la folie et le complot, tout cela m'a paru très vrai et très bien écrit. Je trouve que l'auteur développe de grandes qualités d'écriture. Et en fait, ce n'est que tout à fait à la fin que je me suis demandé si le personnage principal était ou non parano. Mais je suis d'accord pour dire que ce n'est pas la question. Ce qui me semble intéressant, a posteriori, c'est de savoir pourquoi cela m'a fait si peur. En fait, je crois que le récit concentre toutes les peurs, toutes les angoisses, les phobies que tout le monde, n'importe qui, chacun d'entre nous peut avoir et que tout cela se rassemble en une seule personne dans le personnage de Trelkovsky. Pour moi, c'est ça qui fait la force du livre.

Nathalie B
Il est certain qu'il y a une lecture psychanalytique du livre : le rapport à la mère, le désir, l'absence du père…
Flavia
Oui, il y a beaucoup de choses en relation avec des troubles psychologiques. Par exemple, le fait de ne pas se sentir en sécurité chez soi est quelque chose de terrorisant. Quel enfant n'a pas eu peur des bruits nocturnes ? Or là, c'est la seule connaissance qu'il a de ses voisins. Cela fait référence à la maison hantée qui est souvent présente dans l'imaginaire des enfants. Même chose pour la dent qui est une occasion pour Simone Choule de faire référence à l'enfance et qui est bien présente dans le catalogue des peurs infantiles. Et aussi le fait que Trelkovsky se fait moquer de lui par tout le monde, c'est aussi une peur d'enfant que d'être mis à l'écart, d'être isolé de la communauté en tant que celui qui ne se conforme pas ou qui n'arrive pas à se conformer aux règles… Sa liberté est complètement entravée : il ne peut même pas inviter des copains chez lui ! Et puis il y a aussi la question du suicide : le fait d'avoir quasiment assisté au suicide de Simone Choule a provoqué un ébranlement chez lui et a donné naissance à une espèce de contagion du désir suicidaire. Et puis il y a les scènes de travestissement, cette transformation en femme qui traduit la peur de perdre sa virilité et tout ce rapport malsain au corps, la scène des cabinets qui montre la peur de voir et de se faire voir dans cette intimité, avec tous les détails notamment sonores : le bruit du papier, le bruit de la chasse d'eau, etc. Je trouve que c'est hyper intéressant et j'ouvre vraiment en grand, sans réserve.
Valérie
J'ai lu ce livre il y a déjà plusieurs mois et en écoutant Flavia, je me souviens que ce que j'ai le plus apprécié, c'est l'ambiance de l'appartement. Cela m'a fait penser à un livre de Tatiana de Rosnay qui a pour titre L'appartement témoin et qui raconte aussi l'histoire d'un personnage qui arrive dans un appartement dont le précédent occupant s'est suicidé, lui aussi. Dans le livre de Topor, on comprend très vite que l'histoire va se replier sur elle-même. J'ai trouvé que le personnage de Trelkovsky était attachant (j'ai beaucoup aimé son nom), jusque dans sa solitude. Lorsqu'il va voir M. Zy (quel nom !) pour discuter du prix, on arrive bien à comprendre ce qu'il ressent, pour moi cela évoque l'image d'une tour et de la solitude qui s'en dégage. J'ai pensé à la chanson de Ferrat dans le film Au fil d'Ariane.

Nathalie B
Dans l'étude psychanalytique dont je parlais tout à l'heure, M. Zy est présenté comme une moitié dont le nom complet serait M. Zy-Zy…

Valérie
Finalement, la seule chose qui existe pour Trelkovsky, c'est le bruit que font ses voisins. Parce qu'il y a aussi Stella avec qui il a une relation intéressante, mais c'est l'amie de la suicidée, alors on comprend qu'il va se passer quelque chose, mais pas une histoire d'amour. En fait, le rapport avec son entourage est choquant : il n'a pas d'amis, pas d'amour, des voisins horribles, un appartement pourri et pour seul avenir le spectacle d'ouvriers qui le regardent en réparant la verrière sur laquelle il va tomber. Je trouve que le rapport entre l'homme et l'œuvre est très fort, c'est le rapport de l'homme au monde qui rappelle que Topor a été caché un temps dans un appartement. On peut devenir fou à la suite d'un épisode comme celui-ci. Cela m'a fait penser à l'appartement d'Anne Franck. Alors la question de savoir si, dans le livre, ce sont ses voisins qui le transforment ou bien s'il ne fait que devenir lui-même, je ne me la suis pas vraiment posée. Pour moi, c'est le récit d'un complot et comme c'est le récit d'un complot, j'ai été émue par la résistance du personnage. Et puis j'ai bien aimé le titre, je trouve que le mot "chimérique" donne envie de lire le livre. J'ouvre en grand.

Flavia
Pour le cinéma, le titre est devenu Le locataire, parce que le public n'aurait, paraît-il, pas compris le titre complet.

Valérie
Oui, mais le film n'a pas grand rapport avec le livre. Il se concentre uniquement sur l'angoisse et gomme les aspects les plus fantastiques…

Flavia
Moi, le livre m'a fait penser au film de Pasolini Les 120 journées de Sodome, cette fascination pour tous les vices humains.

Ana-Cristina
Je reviens sur la notion de tour, mais pour moi, il n'est pas dans une tour car il connaît ses voisins.

Valérie
Mais il n'identifie pas ses voisins, à part quelques-uns, c'est angoissant…

Quelqu'un
Il y a du Kafka là-dedans (opinion plus ou moins partagée dans l'assistance).
Françoise H
Je n'ai lu le livre que de façon hachée et encore pas complètement. Outre le fait que cela m'a assez peu intéressée, au regard de ce qui a été dit jusqu'ici, il m'en reste surtout deux impressions : d'une part qu'il s'agit d'un assez bon documentaire sur le mal logement dans les années 60, d'autre part que c'est un témoignage assez intéressant sur la frustration sexuelle. J'en veux pour preuve les relations du personnage principal avec Stella, que ce soit, par exemple, au cinéma ou au café, il la décrit toujours avec des propos d'obsédé frustré, en s'attachant à sa bretelle de soutien-gorge ou à d'autres détails qui montrent effectivement que les rapports entre les hommes et les femmes n'étaient pas du tout les mêmes dans les années 60 que ce qu'ils sont aujourd'hui.

Ana-Cristina
Oui, on a l'impression qu'il considère la femme comme une poupée ou un mannequin.

Nathalie B
D'ailleurs, il y a une scène dans laquelle un mannequin est traîné dans la cour.

(S'ensuit une discussion sur les raisons supposées pour lesquelles l'auteur a choisi le prénom Stella pour son personnage féminin, peut-être une contre-référence à Calderón dans La vie est un songe ou bien une allusion au film Un tramway nommé désir d'Elia Kazan…)
Julius
Moi je n'ai pas trouvé beaucoup d'intérêt à la lecture de ce livre, d'une part parce que j'ai trouvé l'intrigue très convenue dans la mesure où on devine très vite comment cela va se terminer, tandis que le reste n'est qu'une succession d'anecdotes qui ne font qu'assez peu progresser la tension, d'autre part parce que j'ai été désagréablement gêné par le mélange des genres entre récit psychologique et récit fantastique. J'ai trouvé l'ensemble très inégal après avoir pourtant bien apprécié le début, cette angoisse qui monte, cette façon de réduire le personnage dans un espace physique et psychologique de plus en plus contraignant, inconfortable, aliénant et finalement mortifère. Mais ensuite j'ai trouvé que les moments paroxystiques étaient gâchés par les scènes fantastiques et scatologiques qui font basculer la tension dans la bouffonnerie et se révèlent finalement contre-productives. En somme le locataire est chimérique, mais le livre l'est aussi et c'est une des raisons pour lesquelles je ne l'ai pas aimé. Pour rester malgré tout sur une note positive, je dirai que j'ai quand même apprécié certaines trouvailles assez intéressantes, comme par exemple cet anonymat des voisins, sans nom et sans visage, allié à leur nombre dont on a l'impression qu'il croît sans cesse jusqu'à figurer une foule compacte, homogène, écrasante et plus il y a de voisins, plus ils sont anonymes et, finalement, on se rend compte que Trelkovsky voit des voisins partout, jusque dans le chauffeur de la voiture qui le renverse, jusque dans Stella… : le monde entier le persécute et le monde entier est un voisin (et moi, et moi, et moi…) Le questionnement sur l'identité m'a aussi intéressé (p. 123). Qui suis-je ? Qu'est-ce qui constitue mon identité ? Mais cela aurait pu être beaucoup plus développé. J'ai trouvé des réminiscences de Gogol aussi.
En revanche, je vois dans cette histoire une portée philosophique sur le devenir humain car, pour moi, c'est l'histoire d'un éternel recommencement : il y a eu, avant Trelkovsky et Simone Choule, une infinité de Trelkovsky qui se sont transformés en Simone Choule et qui ont ensuite sauté sur la verrière et il y en aura une infinité d'autres dans l'avenir. Tous les Trelkovsky du monde se transforment en Simone Choule et sautent ensuite sur la verrière et nous sommes tous des Trelkovsky, il suffit d'attendre notre tour. De même que nous sommes tous des M. Zy et des ouvriers qui réparent la verrière avant de devenir des Trelkovsky. C'est la roue qui tourne et c'est l'absurdité qui est cause de panique, une panique silencieuse qui bat dans nos veines, qui nous emprisonne et nous empêche de nous libérer du destin.
Mais dans l'ensemble et hormis quelques passages, j'ai trouvé le livre assez ennuyeux et même franchement repoussant par sa complaisance envers les situations malsaines… J'ouvre tout juste à ¼.
Anne
Après Romain Gary, pas facile m'a été d'aborder Topor, un tout autre genre.
Mon sentiment pour Le locataire chimérique n'est pas d'avoir aimé ou pas aimé. Je l'ai parfois trouvé étonnant et parfois détestable. Les côtés scatologiques m'ont semblé gluants, une provocation d'adolescent vis-à-vis du bourgeois, cela affaiblit considérablement la qualité du livre. J'aurais admiré Topor s'il avait pu nous le faire entrevoir sans tomber dans le grand-guignol. C'est dommage car il écrit très bien et j'ai été conduite dans les chemins obscurs de la confusion avec plaisir. Il a su provoquer des images que j'ai trouvées très belles et fortes, comme l'arrivée du cavalier dans la cour (p. 132). Sur un plan psychologique, il perçoit avec acuité l'expérience du délire et de la persécution. Je me suis demandé s'il en avait fait l'expérience. L'entrée dans la maladie, avec les pertes de repères spatiaux et les troubles de dépersonnalisation est impressionnante. La façon dont il pense que les voisins le transforment en Simone Choule (p. 108) en est exemplaire. Il décrit très bien l'entrée dans la psychose avec les premiers symptômes de l'hypocondrie et des manies (p. 90). Il décrit avec grande habileté une réalité psychique malade et son talent est d'en faire une remarquable fiction. Avec tout cela il parvient à créer une forme de poésie onirique et surréaliste. L'évolution de l'histoire est impressionnante, elle part de l'anodin, ne pas faire de bruit, pour évoluer vers l'horreur et l'angoisse, c'est un thriller qui n'en est pas moins parsemé d'humour. Comme quand il achète un pistolet qui n'est qu'un jouet avec des plombs minuscules. Cet humour permet dès le début une très heureuse distance d'avec un récit macabre. Topor est un prestidigitateur, un faiseur de tours de passe-passe littéraire, notamment la façon dont Trelkovsky devient femme. C'est très impressionnant la façon dont la fin rejoint le début, et encore la façon dont ce qui commence ne finit jamais et cela ne finit jamais que comme cela a commencé. C'est tortueux et implacable. D'un pied-de-nez Topor tord le cou à la résilience (Cyrulnik). La vie ne doit pas être. Pas de différence des sexes, qui est niée et anéantie après avoir tout de même vaguement existé sous la forme d'un désir mou pour Stella qui n'est son étoile que lorsqu'il va se réfugier chez elle. Les limites du corps sont anéanties, ce qui est dedans vient du dehors (la persécution), ce qui est dehors est peut être dedans, les murs de la chambre rétrécissent et cèdent sous l'intrusion du voisinage, la verrière vole en éclat, tout s'écroule. Une bouche avec son énorme trou peut être un anus puisqu'il en est tout le temps question. Rien n'est en place, rien ne tient. Ce qui renforce les aspects absurdes et grotesques de la fiction. Il y a un parfum de Jérôme Bosch parfois.
Tout en appréciant la qualité de ce récit, je n'ai pas pu m'empêcher de ressentir la nostalgie des Racines du ciel, lu la dernière fois. Romain m'a manqué, avec le Tchad, avec ses paysages, avec ses personnages d'envergure, ses conflits humains, ses éléphants, son intuition du drame écologique ! Ce locataire m'a installée dans un immense manque. Avec Topor, le romantisme est situé au royaume de l'analité. Les waters, les descriptions de déjections, l'analité délirante et crue sont dominants. Certes tout cela a une cohérence dans ce récit burlesque qui parle de nos sentiments refoulés en face de l'invasion d'autrui. C'est très bien fait, mais me retrouver au Tchad avec l'ami Morel allumant sa cigarette debout contre le ciel rougeoyant, c'était pas mal ! Non, l'amitié, la loyauté, la tendresse ne sont pas au rendez-vous avec Topor. La problématique identitaire y est radicalement différente de celle de notre Kacew/Gary/Ajar et quelques autres bien inspirés… L'impuissance, l'horreur, le sadisme archaïque, sont de la fête dans le locataire chimérique, c'est un genre, c'est un talent, mais toutefois par goût, plutôt que par critique, je n'ouvre ce livre qu'à moitié.

 

SYNTHÈSE DES AVIS DU GROUPE BRETON (Annie, Claude, Édith, Marie-Claire, Mariethé, Yolaine)
: Édith ½ : Marie-Claire, Annie, Yolaine Marithé

Nous n’étions pas très nombreuses et ne pouvons donc tirer d’enseignement général des avis émis lors de cette séance, mais nous avons quand même majoritairement ressenti un malaise devant le caractère cauchemardesque et oppressant de ce roman.
Le décor bizarre, parfaitement glauque et même scatologique (pièces sans fenêtres, vue principale centrée sur les toilettes, bruits lugubres, regards hostiles des voisins), le sentiment d’enfermement du héros qui sombre progressivement dans la paranoïa et effectue inéluctablement une véritable descente aux enfers, ont rendu la lecture dérangeante, angoissante et même fastidieuse pour certaines d’entre nous.
En même temps, nous avons toutes apprécié la qualité d’écriture de ce récit, le suspense diabolique qui accompagne la progressive désintégration de Trelkovsky dévoré par son angoisse, les portraits truculents, pleins d’humour et d’une grande finesse psychologique des différents personnages, le passage subtil de la réalité (qui n’a vécu des situations difficiles avec certains voisin  ?) au fantastique, qui a imposé la comparaison avec Kafka (La métamorphose) et Edgar Poe.
Livre sur le mal, sur la victimisation, la déshumanisation et destruction de l’être humain, sur la honte, la culpabilité, l’obsession de la mort, du cadavre, de la décomposition et des ordures : on ne peut s’empêcher d’y voir symbolisé le destin des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, auquel nous ramène aussi le nom polonais de notre héros.
Ainsi, bien que certaines aient éprouvé du dégoût pour cette histoire terrifiante alors que d’autres s’en sont "délectées" (carrément), que nous n’ayons pas forcément éprouvé de l’empathie pour Trelkovsky, nous nous accordons sur le fait qu’il s’agit d’un livre intéressant, et même "extraordinaire" pour plusieurs d’entre nous.


DOCUMENTATION concernant TOPOR

QUELQUES REPÈRES BIOGRAPHIQUES

- Né en 1938, fils du peintre et sculpteur Abram Topor, il passe ses premières années à Paris, dans le 10e, puis en Savoie où ses parents, immigrés juifs polonais, se cachent de l'occupant nazi entre 1941 et 1945.
- Études aux Beaux-Arts de Paris.
- Dessins, couvertures de revues, livre de dessins, nouvelles ; à partir de 1961 Topor collabore au journal Hara-Kiri, mais aussi au magazine Elle. En 1962, avec Fernando Arrabal et Alexandro Jodorowsky, il crée le mouvement "Panique".
- Attiré par le cinéma d'animation, il collabore avec René Laloux. Après plusieurs courts métrages, le long métrage La Planète sauvage obtient en 1973 le prix spécial du jury à Cannes.
- Comme acteur, il tient quelques seconds rôles et joue dans le film de Werner Herzog, Nosferatu, fantôme de la nuit, avec Isabelle Adjani et de Klaus Kinski.
- Il réalise aussi beaucoup d'affiches : Le Tambour de Volker Schlöndorff, L'Empire de la passion de Oshima, L'Ibis rouge de Jean-Pierre Mocky...
- Il collabore avec Federico Fellini pour son Casanova, dessinant les images projetées pendant la séquence de la " lanterne magique ".
- À la radio, Topor est l'un des protagonistes de l'émission Des Papous dans la tête de France Culture.
- Au théâtre, il travaille avec Jean-Michel Ribes sur de nombreux projets, avec Jérôme Savary. Il signe en 1992 à la fois la mise en scène, les décors et les c
ostumes de Ubu roi au Théâtre national de Chaillot.
- A la télévision, la série pour enfants (démarrée en 1983) Téléchat connaît un succès immédiat : 234 épisodes sont t
ournés.


LE DÉTAIL DE SON ŒUVRE FOISONNANTE

Romans
- 1964 : Le Locataire chimérique
- 1967 : La Princesse Angine
- 1968 : Erika
- 1969 : Joko fête son anniversaire (roman et théâtre), prix des Deux Magots 1970
- 1969 : Un amour de téléphone (sous le pseudonyme d'Élisabeth Nerval)
- 1970 : Pop Rose (sous le pseudonyme de Maud Morel)
- 1971 : Épreuve par neuf (sous le pseudonyme de Laurent Taupor)
- 1975 : Mémoires d'un vieux con, nouvelle édition 2011, éd. Wombat
- 1978 : Portrait en pied de Suzanne
- 1996 : Jachère Party
Recueils de nouvelles
- 1967 : Four roses for Lucienne
- 1982 : Café Panique
- 1986 : La Plus Belle Paire de seins du monde
- 1988 : Taxi Stories
- 1989 : Journal in time
- 1989 : Les Combles Parisiens
- 1997 : Made in Taïwan, copyright in Mexico
- 2011 : Vaches noires, éd. Wombat. 33 nouvelles inédites, recueil composé par l'auteur de son vivant
Théâtre, opéra
- 1972 : Les derniers jours de solitude de Robinson Crusoé, 20 ans d'aventures et d'amour
- 1972 : Le Bébé de Monsieur Laurent
- 1975 : De Moïse à Mao, 5000 ans d'aventures
- 1983 : Batailles, avec Jean-Michel Ribes
- 1989 : Joko fête son anniversaire
- 1989 : Vinci avait raison
- 1989 : Fatidik et Opéra
- 1994 : L'Hiver sous la table
- 1996 : L'Ambigu
Recueil de dessins
- 1960 : Les Masochistes
- 1961 : Topor, Anthologie
- 1965 : Panic
- 1965 : Dessins Panique
- 1972 : Un Monsieur tout esquinté
- 1974 : L'Epikon
- 1974 : Une vie à la gomme
- 1977 : Toporland
- 1985 : Topor (catalogue de l'Exposition de Munich)
- 1996 : Le Trésor des Dames
- 2008 : Mai 68, collectif, Michel Lafon
- 2010 : Rebonjour (chez United Dead Artists)
Divers
- Les deux caprices, ill. Sabine Monirys, Grasset Jeunesse, 1974
- En 1976, il réalise une illustration pour une campagne d’Amnesty International contre la torture des prisonniers politiques :
- Marcel Aymé, Œuvres romanesques, 6 tomes, illustrations de Roland Topor, Flammarion, 1977
- Palace, avec Jean-Michel Ribes (sketches télé)
- Merci Bernard, avec Jean-Michel Ribes (sketches)
- Le Sacré Livre de Prouto (récit)
- Courts termes, avec Eddy Devolder (entretiens)
- L'Équation du bonheur, avec Henri Rubinstein (entretiens)
- À rebrousse-poil, avec Henri Xhonneux (échanges)
- La Cuisine cannibale (recettes)
- Rumsteak Morceaux choisis (poèmes et chansons)
- Vous savez, moi, sans mes lunettes, éd. Jannink, coll. "L'art en écrit", 1992
- Pense-bêtes (phrases, poèmes et dessins), Le Cherche midi, coll. "Les pensées", 1992
Discographie
- Les derniers jours de solitude de Robinson Crusoë (bande originale par Le Grand Magic Circus avec trois textes de chansons Topor en 1973)
- Zozo Lala (chanson sur un 45T de Megumi Satsu en 1980)
- Je m'aime (album de Megumi Satsu avec huit textes de chansons de Topor) et Scato (chanson enregistrée en public par Megumi Sats) en 1980
- Sous mes draps (chanson sur l'album Heureux en amour ? de Robert Charlebois en 1981)
- François détexte Topor (album de François Hadji-Lazaro sur des textes de Topor en 1996)
- Chantons z'enfants (album de Max Rongier pour lequel Topor a donné des textes et des illustrations en 1997)
- Les points sur les i (album auto-produit par le groupe TOPOR d'attache en 2000 ; 17 textes de Topor chantés par le comédien-chanteur Pasquale d'Inca)
- Bloody Mary (mini-album de Sarah Olivier avec plusieurs textes de Topor en 2003)
- Joséphine et les ombres (conte lyrique pour enfants, musique de Reinhardt Wagner, en 2004)
- Zabawy Toporem na Zywo Z (DVD vidéo par le groupe Sublokator, enregistrement en public, une partie des chansons a été traduite en polonais par Marcin Pawlik le bassiste du groupe, en 2012)
- Bloody Mary (chanson sur l'album Pink Galina de Sarah Olivier mise en musique par Babx, en 2013)
Cinéma et télévision, en tant que scénariste et concepteur des décors/personnages
- 1965 : Les Temps Morts, dessin animé avec René Laloux
- 1966 : Les Escargots, dessin animé avec René Laloux
- 1967 : Le Lapin de Noël, scénario avec Georges Dumoulin (émission TV Dim, Dam, Dom)
- 1971 : Les Malheurs d'Alfred, scénario avec André Ruellan et Pierre Richard
- 1973 : La Planète sauvage, réalisation René Laloux
- 1975 : La Fille du garde-barrière, avec Jérôme Savary
- 1976 : Le Casanova de Fellini ; Topor y est créateur de la séquence de la "lanterne magique"
- 1977 : L'Entreprise, court métrage pour le CNPF
- 1978 : La Maladie de Hambourg, scénario du film de Peter Fleischmann
- 1982 : The Lucky Star, scénario du film de Max Fisher
- 1983 : Téléchat, série télévisée franco-belge en 234 épisodes de 5 minutes, créée par Roland Topor et Henri Xhonneux.
- 1988 : Marquis, coréalisation Henri Xhonneux
- 1996 : Le Poète, sa muse, écriture d'une dizaine de pilotes d'une minute chacun pour la télévision, réalisation Marc Carpentier
- 2010 : L'Orpheline avec en plus un bras en moins, scénario coécrit avec le réalisateur Jacques Richard.
Radio
(Outre Des Papous dans la tête)
- 1967 : En Suisse, dramatique
- 1972 : L'Auberge des colonels, pièce de théâtre
- 1975-1976 : Mémoires d'un vieux con, adaptation du roman éponyme pour l'émission Allegro

COMMENT CONCILIER ÉCRITURE ET DESSIN ?
"- J'ai commencé par la peinture, que je préférais à tout. Maintenant, j'aime mieux le dessin, que je crois sentir plus proche de l'idée. Écrire ? C'est un autre besoin. Tellement différent que je n'ai pas voulu illustrer, par exemple, mon roman le Locataire chimérique. Et puis, être écrivain, c'est tout de même plus prestigieux, non ?
- Pourquoi renoncer à la peinture ?
- Un peu parce que les "peintures" sont faites pour finir dans les salles à manger des gens qui souvent me plaisent le moins."
(
Le Monde, 3 janvier 1968)

CE QUE TOPOR PENSE DU FILM

Topor évoque en avril 1989 l'adaptation du Locataire chimérique par Roman POLANSKI (site de l'INA, 2 min 13 : ICI)

Ardisson – Il y a Le Locataire chimérique qui a été adapté par Polanski.
Topor – Tu as remarqué, au cinéma, on a laissé tomber le "chimérique" parce que "les gens comprendraient pas".
Ardisson – Ouais. Mais qu’est-ce que tu penses de l’adaptation de Polanski ?
Topor – J’aime beaucoup.
Ardisson – Ouais ?
Topor – Parce qu’il l’a adapté deux ans plus tard et… un film, c’est jamais un livre, mais je l’aime beaucoup, et je l’aime beaucoup comme acteur. Or, à l’époque, je me rappelle que les gens…
Ardisson – … restaient dubitatifs.
Topor – … dubitatifs, ils disaient : "oh, c’aurait été mieux s’il n’avait pas joué". Or, je l’ai revu y a pas très longtemps. Je le trouve génial dans ce film. C’est l’un de ses films que je préfère.
Ardisson – Alors par contre…
Topor – Et lui il l’aime pas parce que c’est un bide.

 

 

Nos cotes d'amour, de l'enthousiasme au rejet :

à la folie, beaucoup, moyennement, un peu, pas du tout

 

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