Jesmyn WARD, Bois sauvage, trad. de l'anglais (États-Unis) Jean-Luc Piningre, 10/18, 2013, 312 p.

Quatrième de couverture : Esch, 14 ans, n'est pas une adolescente comme les autres. Amenée à grandir trop vite, elle a appris à prendre en charge, seule, sa famille... Mais tout se complique quand arrive la saison des ouragans, et Katrina, qu'elle n'est pas prête à dompter...

Bois Sauvage, Mississippi, 2005. Esch a quatorze ans, un père désabusé et une fratrie bancale : Randall qui rêve d'échappée, Skeet et son pitbull, Junior, en mal de tendresse. Grandie trop vite sur une terre oubliée, enceinte, elle l'ignore mais dans dix jours, une tornade va frapper la Louisiane. C'est Katrina, la mère de tous les ouragans, qui telle Médée est venue semer la désolation...

Ode sublime à l'amour, à la nature et à la rédemption, Bois sauvage est un roman envoûtant, aux accents faulknériens, porté par un lyrisme sensuel et une grâce insensée.

Bois sauvage
, Belfond, 348 p., 2012


Bloomsbury Publishing, 2011


Salvage the Bones
, Bloomsbury Publishing, 2012

Jesmyn WARD (née en 1977)
Bois sauvage (2011, traduit en 2012)

Nous avons lu ce livre pour le 27 mars 2026.

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Nos 15 cotes d'amour vraiment "étagées"
Rozenn
AnnickFanny

entreetCatherineJacqueline Monique
Renée
entreetBrigitte ChristelleMégane
Claire
Jean
entre et
Jérémy
Françoise Manuel

Manuel(avis transmis)
Je ne connaissais pas du tout cet auteur et ce Bois Sauvage ne me donne pas envie de découvrir le reste de son œuvre. J'ai eu énormément de peine à arriver à la dernière page. L'ambiance du livre est poisseuse, les corps sont toujours en contact et en sueur, c'est un livre sanguinolent, est-ce à cause de la référence à Médée ? La tempête ne survient qu'à la page 258… auparavant il faut s'infliger un tas de rebondissements avant la catastrophe avec comme principale problématique la survie de la chienne China et ses petits et accessoirement l'histoire de Esch, le secret de sa grossesse, les conflits entre les jeunes, les chiens.
Il se passe tellement de choses en 11 jours que ça m'a épuisé et j'ai fini par trouver le récit peu crédible. Est-ce que j'aurais laissé le père seul amputé de plusieurs doigts pour aller voir un match de basket ? Je n'ai pas compris l'intérêt du barbecue à l'écureuil … j'ai loupé quelque chose ?
L'écriture m'a également paru fabriquée, avec une accumulation de métaphores assez poussives. Parfois j'ai dû relire, ajouter les mots de négation quand il n'y en avait pas, ajouter ou enlever mentalement les pronoms. Ma lecture a été laborieuse et je n'en n'ai tiré aucun plaisir.
Le seul moment qui s'ancre dans une réalité sociale à peu près crédible est, à la toute fin, la description de ce qu'a laissé la catastrophe et l'élan de solidarité ; j'ai trouvé cette famille étrangement isolée.
Je ferme.

Rozenn(avis transmis)
Voilà un livre qui bouscule. Il ne se lit pas facilement. Chaque phrase est à déchiffrer. Chaque phrase surprend. Tout est raconté du point de vue de la jeune fille : juxtaposition de petits faits successifs, d'éléments du quotidien, mais d'un quotidien extraordinaire : à travers le prisme des sensations qui l'amène à conscientiser le fait qu'elle va avoir un bébé et comprendre que l'ouragan arrive. Comme si le quotidien, les vies de son père et de ses frères, de tous ceux autour d'elle, prenaient le pas sur sa vie à elle. Plus facile de céder que de refuser. Avec aussi un tel élan physique, une telle sensualité.
Je n'attache aucune importance aux chiens mais en sortant de cette lecture, dans la rue, je les regardais autrement.
Je me demandais comment l'auteure pourrait raconter l'ouragan et j'ai été emportée, du rez-de-chaussée au grenier et du grenier à la maison des grands parents puis à la ville d'à côté. La force de chaque phrase rend tout visible. Les personnifications des éléments naturels sont toujours surprenantes, trop, mais on attend encore plus.
Peut-être est-ce un peu "happy-end", qu'elle soit prise en charge, si délicatement, par celui qui était là tout le temps, à côté - discret mais vigilant - mais c'est aussi un soulagement.
Je lirai d'autres livres de cette auteure.

Mégane entreet(avis transmis)
C'est prenant.
Mais c'est aussi beaucoup trop pour mon empathie.
Certes, ce roman fleure en partie l'autobiographie, certes l'écriture, presque parlée, ajoute du réalisme à la narration de Esch. Et pourtant, je n'ai pas réussi à entrer dans l'histoire.
On a coutume de dire que la misère appelle la misère, c'est décidément ce qui arrive à cette famille. Pauvreté, amputation, alcool, blessures qui met fin à des espoirs sportifs, combats de chien sans chien, grossesse adolescente, manque d'amour... Non vraiment, c'est tellement affreux que ça en devient presque tragi-comique. Et comme si ça ne suffisait pas, Katrina va remettre les pendules à l'heure et détruire le peu qu'il reste. Bon, vous me direz, ils survivront. Youpi.
Vraiment, le pire dans tout cela, ce n'est pas le roman, l'histoire, le style etc. Ce sont des considérations bien intellectuelles.
Le pire, c'est que ces choses si pathétiques et atroces sont le quotidien de bien des familles dans certaines régions de la plus grande puissance économique mondiale (encore pour l'instant). Si vous voulez mon avis, c'est là que réside la tragédie de ce bouquin.

Françoise
Je dois dire en préambule que j'ai été influencée dans mon jugement par le li
vre de Percival Everett, que nous avons programmé pour fin juin. Mais de toute façon, J'ai trouvé ce livre très bavard avec des détails et des métaphores à n'en plus finir. On a envie de dire bon, alors ? alors ? Trop c'est trop. Ça manque de sobriété. Ce n'est pas percutant.
C'est misérabiliste, elle est enceinte (à 14 ans), ils sont pauvres, la mère est morte, les chiots sont malades, etc. N'en jetez plus. Elle aurait dû s'en tenir au récit du Katrina, ç'aurait été plus court et plus percutant.
Pour conclure j'en reviens à Everett : deux livres qui se percutent, mais ce n'est pas à l'avantage de Ward.
Fanny
Je rejoins Manuel, avec le mot poisseux auquel je n'aurais pas pensé, mais c'est un mot bien trouvé.
Le thème je le trouvais bien.
J'ai été gênée par l'absence de négation : elle écrit comme parle Esch, pour moi c'est plausible par rapport au personnage.
Quelle misère ! Mais cela ne sombre pas pour autant dans le misérabilisme. C'est sombre et très dur à lire, tant pour le style que pour le contenu.
Je me suis accrochée. J'attendais Katrina, et c'est prenant.
Après la moitié, j'ai été accrochée, il y a cet horrible combat de chiens ; je vois un parallèle entre les chiens déchiquetés, les doigts du père, l'accouchement dramatique de la mère, la grossesse non désirée de cette fille, seule fille parmi tous ces personnages masculins : j'ai été sensible à ça.
J'ai bien aimé aussi ce rapport à la maternité traité à travers la portée de la chienne China.
Plus j'avançais et plus j'étais happée.
Ce n'est pas du plaisir que j'ai ressenti, mais un véritable intérêt. Et de l'empathie pour tous ces personnages qui m'ont touchée et donc j'ouvre aux ¾.

Catherine entreet
Je ne connaissais pas Jesmyn Ward. J'ai eu du mal au début à "entrer" dans le livre. J'ai eu l'impression que c'était la traduction qui me gênait, j'ai donc lu en partie le livre en anglais en parallèle. Mon niveau d'anglais n'est pas suffisant pour me permettre de juger véritablement de la qualité de l'écriture dans cette langue, mais j'ai davantage apprécié.
Il ne se passe pas grand-chose pendant les trois premiers chapitres, mais petit à petit, j'ai aimé l'ambiance un peu poisseuse comme a dit Manuel ; je me suis intéressée aux personnages, j'ai aimé l'évocation de cette famille cabossée et démunie mais finalement attachante, en particulier Esch, le personnage central, narratrice et seule fille de la fratrie. Elle découvre dès le deuxième chapitre qu'elle est enceinte ; la maternité est un thème important du livre qui débute par une scène de naissance, l'accouchement de China, la chienne pitbull, mise en résonance avec la naissance de Junior et le décès de la mère. J'ai trouvé intéressante la présence en arrière-plan de cette mère, à laquelle Esch se réfère tout au long du livre.
C'est une famille dysfonctionnelle, le père est aux abonnés absents depuis la mort de sa femme, réfugié dans l'alcool. Les membres de la fratrie mènent leur vie, ils se parlent très peu, on est vraiment dans le non-dit, mais on découvre une vraie solidarité entre eux, Randall qui promène partout Junior sur son dos, Skeet qui a découvert la grossesse de sa sœur et la protège de loin. Au-delà de la fratrie, il y a aussi une solidarité au sein de la communauté de Bois Sauvage. Ils sont pauvres, ils vivent dans un décor misérable, mais je ne trouve pas que ça soit misérabiliste, ils gardent un espoir, un objectif, Skeet avec sa chienne, Randall avec le basket…
J'ai aimé aussi la tension dramatique qui monte au fil des dix jours qui précèdent l'ouragan. Le père est le seul à croire au danger et s'active de façon assez inefficace pour protéger la maison et rassembler de la nourriture ; le lecteur, lui, sait bien qu'il va arriver et quelles conséquences dramatiques il a eues.
Il y a des scènes dont je n'ai pas bien compris la signification : l'accident de voiture et le barbecue d'écureuil. Il y a aussi des scènes un peu gore, les doigts coupés, la bataille de chiens, mais qui ne m'ont pas vraiment dérangée, la lecture permet de prendre de la distance.
Les chapitres les plus réussis du livre pour moi sont les derniers consacrés à l'ouragan. Jesmyn Ward a une vraie capacité d'évocation, on a l'impression d'y être, piégé dans la maison avec l'eau qui monte jusqu'au grenier : j'ai trouvé ça très réussi, de même que l'après. Il n'y a pas vraiment de happy end, mais ça se termine quand même sur une note d'espoir, avec Big Henry entre autres. Pas très sûr tout de même que China revienne...
Au final, je ne regrette pas cette lecture, je l'ouvre entre ½ et ¾ ; ça m'a donné envie de lire un autre livre de cette auteure,
Le Chant des revenants surtout.
Jacqueline entreet
Je l'ai lu très facilement et l'ai un peu oublié…
Les phrases parlées à négation incomplètes ne m'ont pas du tout gênée. J'avais l'impression d'être dans une série noire : cela me donnait du recul vis-à-vis de la brutalité du récit et de la violence des faits rapportés.
Les personnages sont très intéressants. Il y a beaucoup d'amour dans cette famille.
Avec Katrina, le suspense devient différent.
Ce n'est pas une série noire (pour laquelle j'aurais ouvert en grand) puisqu'il n'y a pas d'autre meurtre que celui d'animaux… Et la fin est un peu trop too much (ce que j'aurai apprécié dans un polar). Là, ça m'a paru un peu trop "bons sentiments"…
La quatrième de couverture qualifie le livre de "faulknérien". Je trouve que cela n'a pas grand-chose à voir...

Françoise
Dès qu'on parle du sud, on parle de Faulkner ! Faut arrêter.

Jacqueline
La peinture sociale est intéressante et ça sent le vécu. J'ouvre entre ½ et ¾.
Annick L(à l'écran)
Je rejoins le point de vue de Catherine.
J'ai eu du mal à entrer dans ce huis clos familial : le langage est cru, les relations réduites à l'essentiel - on ne se parle pas beaucoup - et la jeune narratrice, Esch, seule fille-femme au milieu de la tribu, cache une grossesse non-désirée ! On est un peu perdu... Mais petit à petit, le cadre se fixe. On se rend compte qu'il y a de l'amour entre eux : Esch et Randall prennent soin du petit Junior et de leur père alcoolique et dépressif. Sans compter la chienne, China, qui vient de mettre bas, l'amour exclusif du jeune Skeet. La survie est difficile, mais la figure bienveillante de leur mère décédée étend encore sa protection sur eux tous.
Une réserve cependant : j'ai trouvé artificielle la référence constante à la figure mythologique de Médée.
J'ai aimé l'alternance entre l'évocation de leur vie quotidienne dans un langage très oralisé et minimal, y compris dans les dialogues, avec, comme des parenthèses bien nécessaires, celle de la nature alentour, presque lyrique, qui permet au lecteur de respirer. Car il y a des scènes d'une violence vraiment insupportable comme le combat de chiens.
Quant aux pages qui évoquent l'irruption du cyclone Katrina c'est époustouflant. Et le livre se termine sur une note apaisante.
J'ai beaucoup apprécié la finesse, la sensibilité du point de vue de la narratrice qui accompagne le lecteur dans sa découverte de cette histoire au sein de cette communauté afro-américaine du Mississipi. Et j'ai trouvé ce roman, écrit par une auteure issue de cette communauté, vraiment intéressant. Je suis contente de cette découverte. Cela me donne envie
de lire un autre titre.
J'ouvre aux
¾.
Monique L entreet
C'est un roman déroutant, oppressant et marquant. J'ai été gênée au début de ma lecture par l'écriture et par le style.
J'ai fini par accepter qu'une très jeune fille d'un milieu modeste et peu éduquée parle avec des fautes grammaticales et qu'elle utilise vocabulaire direct, voire cru, des métaphores très concrètes. Son style direct contribue au réalisme du récit.
J'ai découvert un territoire oublié, frappé par la pauvreté où s'exerce une violence qui n'est pas spectaculaire mais lente, répétée, intégrée. Elle passe par la faim, la maladie, l'absence d'avenir. Et c'est la façon dont cette violence est simplement relatée qui, au début, m'a dérangée et m'a maintenue dans un rôle d'observatrice. Mais petit à petit, une ode à l'espoir, à l'amour et la vie, s'est fait jour.
Les personnages sont décrits avec précision et une certaine radicalité sans jamais tomber dans le pathétique. Ils forment un vrai clan où chacun s'est construit en s'accrochant à sa propre raison de vivre. Ils sont bienveillants et attentifs entre eux.
Bien que me sentant éloignée de leur monde, je me suis attachée à eux, à leur passé, à leurs douleurs et à leurs espoirs fragiles. Leur humanité éclate malgré la précarité et la violence du monde qui les entoure. Je me suis sentie comme une observatrice impartiale.
Esch est spécialement attachante avec son animalité naïve et son intelligence de la vie. La façon dont elle assume seule le fait d'être enceinte souligne sa grande solitude.
Le père est le seul qui n'est pas montré avec ses passions ou ses doutes, sa seule obsession étant l'ouragan qui arrive. Il m'a émue en emportant comme bien le plus précieux la photo de sa femme. La mère, morte il y a plusieurs années, reste très présente dans les souvenirs de tendresse et d'organisation de la vie de ces gosses livrés à eux-mêmes.
La tension dramatique se construit au fil des pages, à travers le sort de la chienne China et de ses petits, et la préparation dérisoire pour échapper au pire de la tempête.
J'ai été happée par l'intensité et le réalisme de la description de la situation durant le déferlement de Katrina.
À la fin, une lueur d'espoir, car si les ouragans détruisent, ils peuvent aussi laisser la vie, laisser en vie autrement : "Il reste plus que du bois et du fer, tout bousillés, et soudain il y a un grand trou entre avant et maintenant, et je me demande où le monde qui existait ce jour-là est passé, parce qu'on est plus dedans." (p. 328)
J'ai aimé l'écriture précise, sensorielle, sans pathos et avec une grande force évocatrice. L'auteure ne cherche pas à attendrir. Elle décrit, elle montre. Rien n'est édulcoré, rien n'est exagéré. Il y a beaucoup de non-dits et de pudeur.
Je n'ai pas suivi les liens établis par Esch avec la figure de Médée, cela m'est apparu comme artificiel.
Il y a dans ce livre de nombreux thèmes abordés : le deuil, une extrême pauvreté matérielle et morale, ces fratries délaissées où les parents sont absents et les enfants prennent soin les uns des autres. Un autre thème omniprésent est celui de la maternité : la mère est morte en couches, Esch est enceinte et la chienne China vient de mettre bas. Ce dernier événement prend une place importante dans le récit.
Je n'oublierai pas cette peinture d'une communauté américaine noire et pauvre qui a survécu à Katrina et le ton non misérabiliste employé par l'auteur malgré l'extrême pauvreté matérielle et morale qu'elle décrit.
J'ouvre entre ½ et ¾.
Renée(à l'écran)
J'ai lu avec mon groupe de lecture à Narbonne Nous serons tempête, le dernier roman de Jesmyn Ward
: hormis une lectrice, tout le monde a été déçu.
J'ai préféré Bois sauvage, mais ce livre me laisse assez mitigée. J'ai trouvé le début intéressant avec le parallèle entre l'accouchement de China et celui de la mère. Cependant ça ne me passionnait pas trop. Puis, l'épisode des combats de chiens m'a été insupportable. Je sais que ça existe mais je refuse d'y penser. Ensuite arrive Katrina, et je me suis laissé prendre au récit du sauvetage. J'ai sauté avec eux de branche en branche, et j'étais si angoissée que j'aurais arrêté ma lecture si un coup d'œil à la dernière page ne m'avait pas montré qu'ils restaient vivants.
J'ai trouvé le style du début et de la fin très différents. Comme si, au début, elle s'était dit : "c'est une petite Noire qui écrit, restons populaire". Cependant, emportée ensuite par son propos, elle a oublié et c'est l'intellectuelle qu'elle est qui a terminé le roman. C'est peut-être pour cette raison que j'ai "palpité" au récit de Katrina.
Ce n'est pas un livre que je recommanderai à mes amis.
J'ouvre à moitié.
Christelle
entreet
Ma lecture a très mal commencé : l'écriture m'a déplu dès le départ, avec l'absence de négations notamment (est-ce bien traduit ?). L'enchevêtrement de personnages des premiers chapitres, la présence du pitbull (chien que je tiens en horreur), je ne voyais pas trop l'intérêt. Et si je n'avais pas confirmé ma venue chez Claire, j'aurais fermé pour ne plus réouvrir. Et puis au fil des pages, je me suis habituée au récit "parlé" de cette ado de 14 ans, certaines comparaisons enfantines et improbables m'ont même fait sourire : "son cou était long et plein de veines comme la dinde au four à Noël"... Le réalisme, avec lequel sont décrits la famille et le quartier, m'a convaincue. Jesmyn Ward réussit à faire ressentir une certaine tension avec les scènes dans la remise du chien, la description des corps, des odeurs, de la chaleur avant l'ouragan... l'ambivalence des sentiments de Esch qui découvre sa grossesse est également assez subtile. J'ai aussi été touchée par les liens d'amour qui unissent les membres de cette famille, amour qui n'est jamais énoncé mais que l'on comprend par leurs attentions. Enfin l'arrivée de l'ouragan (un peu tardive) m'a emportée !
J'ouvre donc entre ¼ et ½ si je fais la moyenne entre la première partie fermée et la dernière ouverte aux ¾ !
Brigitte entreet(à l'écran)
Il s'agit d'un livre dont je n'avais jamais entendu parler, d'un auteur qui m'était inconnu.
La lecture est facile. Il s'agit d'un groupe d'enfants et de jeunes adolescents afro-américains vivant sans beaucoup de contraintes dans une forêt du Mississipi, sous la responsabilité d'un père complètement dépassé par l'existence.
Esch, la narratrice, nous guide dans ce monde où on aime le basket et le dressage des pitbulls. Elle est enceinte et cherche dans la lecture mythologique des aventures de Médée l'interprétation des événements. On annonce l'arrivée prochaine de la tornade Katrina.
Même si j'ai tout lu, je n'ai jamais vraiment été intéressée par cette lecture. On sent l'influence de Faulkner, mais, selon moi, ça ne marche pas. L'articulation du récit sur le mythe de Médée ne fonctionne pas non plus. Seul le passage de Katrina m'a un peu retenue.
J'ouvre entre ¼ et ½.
Jean (nouveau lecteur de Voix au chapitre)
Les Italiens sont formels : "traduttore, traditore", le traducteur est un traître. C'est peut-être là le problème de ce Bois sauvage traduit en français, dont le titre original Salvage the Bones me plaît déjà beaucoup plus. Je ne suis pas entré facilement dans cette histoire, mais alors vraiment pas du tout. Le style parlé ne me dérange pas forcément, mais sa présence constante, agrémentée d'épaisses fautes de grammaire au sein même de la narration, m'a un peu fait tiquer. D'autres romans arrivent à parler du point de vue d'un adolescent ou d'un enfant (je pense à En attendant Bojangles d'Olivier Bourdeaut), sans sombrer dans cet écueil.
Les personnages centraux avaient pourtant tout pour me plaire, sur le papier : une fratrie dysfonctionnelle, taiseuse mais porteuse d'un amour certain les uns pour les autres, exprimant maladroitement leur tendresse, unis tous les quatre par le trou béant laissé par la mort de Rose, leur mère. Mais je n'ai pas du tout réussi à m'attacher à Esch, alors que c'est la narratrice et la seule dont les sentiments sont un peu explicites. C'est aussi l'une des seules femmes du récit avec sa mère disparue, qui ponctue sans cesse le texte, et cette chienne blanche, China, sur laquelle Skeet a visiblement fait un transfert d'affection, à la limite de la zoophilie.
Skeeter est le seul personnage que j'ai trouvé vraiment abouti, presque le plus attachant de tous, obnubilé par sa dévotion tout entière à China, qu'il finit pourtant par laisser se noyer pour sauver sa sœur. C'est du moins comme ça que je l'ai perçu au fur et à mesure du texte : quelqu'un qui aime certainement sa petite sœur Esch plus que tout au monde, y compris sa chienne, mais qui ne le montre que par des regards mutiques, par une présence, et in fine par son sens du sacrifice. Je pense même que ce livre est en grande partie pour lui, car son histoire est au moins aussi importante que celle d'Esch, avec les malheurs de sa grossesse et ce Manny qu'elle aime mais qui ne l'a jamais aimée et ne l'aimera jamais. L'auteure dédie d'ailleurs l'ouvrage à son frère et Esch partage aussi, sans vraiment le dire, un amour presque dévot pour ce jeune homme étrange, obnubilé par sa chienne au point de la croire invincible.
Je suis cependant passé sans plaisir d'une page à l'autre, même si certaines comparaisons ont pu me faire sourire. L'évocation constante de la mythologie, une façon tragique et maladroite de rattacher ces personnages miséreux et leur environnement miteux à la grandeur dorée des dieux antiques, ne m'a pas convaincu. C'était un peu téléphoné. J'ai fini par me dire que l'évocation répétée de Médée n'était qu'une tentative maladroite d'Esch pour avouer son amour envers son frère, dont on apprend à la toute fin que, bien évidemment, il s'appelle en réalité Jason.
Je me suis ennuyé jusqu'au moment où la chienne tue un de ses chiots et où le père perd trois de ses doigts. Là je me suis dit : enfin, l'histoire s'accélère, quelque chose va s'écrire, mais le texte est resté relativement plat, et je l'ai lu en ayant hâte d'en finir. L'ouragan Katrina, annoncé dès le début, arrive si tard que j'ai presque cru qu'Esch accoucherait de son bébé en même temps.
Je n'ai donc pas vraiment aimé ce livre, mais je ne l'ai pas tout à fait détesté non plus. Il y a quelques fulgurances. Plusieurs choses y couvent : Katrina, le bébé qui grossit dans le ventre de cette adolescente esseulée, la menace presque fantomatique du père (et sa violence présumée qui se traduit surtout par un chagrin résigné, noyé en permanence dans l'alcool). Une fois le père blessé, encore plus incapable qu'auparavant de s'occuper de ses enfants, la fratrie laissée à elle-même montre enfin un peu les crocs. Cette famille se révèle d'ailleurs assez belle dans son refus de la résignation, tout comme China, cette chienne de "porcelaine", ce pauvre animal qu'on oblige à combattre et à sacrifier ses mamelles nourricières dans un conflit parfaitement inutile puisque les chiots sont morts noyés et leur mère probablement aussi. L'épisode du combat des chiens est atroce. La littérature peut tout se permettre, d'accord, mais laissons les animaux tranquilles.
Jérémy entre et

Avant la lecture : Le moins que l'on puisse dire, c'est que je ne me suis pas attelé à la lecture de ce livre avec grand enthousiasme. Et ce pour plusieurs raisons. D'une part parce qu'il nous avait été recommandé par Lahcen, auquel nous devions déjà Mon vrai nom est Elizabeth, qui m'avait laissé un souvenir pour le moins mitigé. Et d'autre part parce que l'autrice a le mauvais goût de ne pas être encore morte et de relater qui plus est des événements relativement récents.
Après la lecture : Cet a priori négatif a malheureusement persisté à la lecture. Je dois avouer que j'ai lu le livre facilement et rapidement. Mais j'ai trouvé le récit relativement poussif. Jusqu'à la page 162 et le fameux épisode des doigts sectionnés du père et de la chienne China qui tue l'un de ses chiots, il ne se passe, si ce n'est rien, tout du moins pas grand-chose. Mise à part la révélation qu'Esch est enceinte et l'épisode du chapardage chez les voisins. Qui plus est, l'épisode des doigts sectionnés du père, je trouve que l'autrice n'en fait pas grand-chose d'un point de vue narratif. Il pourrait se passer quelque chose à l'hôpital. Par exemple, elle pourrait nous montrer quel sort réserve le système de santé américain réserve aux noirs pauvres, certainement sans couverture maladie comme eux. Mais elle n'en fait rien.
Du point de vue de l'écriture, c'est trop descriptif à mon sens. L'autrice se sent obligée de tout nous décrire par le menu, c'est pénible. Ce d'autant plus qu'au bout d'un moment, j'ai fini par me rendre compte que les descriptions faisaient toujours l'objet de comparaisons et que ces comparaisons étaient toujours amenées de la même manière, avec un "comme". Cela m'a fait le même effet que lorsqu'on se rend compte que son interlocuteur a un tic de langage. À partir de ce moment-là, c'est comme si l'on n'entendait plus que ça. Comme si le tic en question faisait écran, comme s'il nous empêchait d'entendre tout le reste. Tout le reste est brouillé. Le tic fait filtre. À la lecture, cela me fait le même effet. Finalement, je ne voyais plus que cela, j'étais en quelque sorte obnubilé, à tel point que je finissais par les compter.
Dans un autre registre, je n'ai pas réussi à ressentir d'empathie pour les personnages. Ce qui leur arrive m'a laissé relativement indifférent. Seul Skeet a provoqué quelque chose en moi, et ce quelque chose, c'est de l'antipathie. Je l'ai trouvé égoïste et buté, tête à claques. Par exemple, lorsque son frère Randall a un match de basketball qui pourrait lui permettre d'accéder à un stage qui lui-même pourrait changer sa vie, Skeet ne fait pas l'effort de prendre sur lui pour ne pas se battre avec Marquiz, qui le provoque. La bagarre ruine évidemment toutes les chances de Randall.
Par ailleurs, bien que le récit soit très descriptif et se veuille réaliste, j'ai eu du mal à visualiser certaines scènes. Notamment la fameuse scène de l'épisode Katrina, dans lequel la famille saute de branche de chêne en branche de chêne pour fuir sa maison et rejoindre l'ancienne maison des grands-parents située sur un promontoire. De même, j'ai trouvé peu crédible l'épisode de la montée des eaux. C'est peut-être effectivement ce qui se passe dans la vraie vie, mais là, en moins d'une page, les personnages passent de "j'ai les fesses mouillées" à "j'ai de l'eau jusqu'au cou et il faut que j'aille me réfugier au grenier". Cela ne m'a pas semblé très crédible.
Pour finir, tout le malheur qui accable cette famille, à la fin, c'est trop. Esch qui est enceinte, qui voudrait ne pas garder l'enfant, qui est amoureuse de Marquiz dont il n'y a rien à espérer et qui ne reconnaîtra jamais cet enfant, Randall et sa carrière de basketteur avortée, China qui tue l'un de ses chiots, chiots qui sont de toute façon menacés par le parvo, et qui est ensuite emportée par Katrina, le père dont les doigts sont sectionnés. Il n'y a que Junior qui ne soit pas accablé de malheur, mais il est certainement encore un peu trop jeune pour ça. Il n'est "que" orphelin. Bref, il n'y a aucun espoir. Aucun espoir non plus que j'ouvre ce livre plus qu'entre fermé et ¼ !
Claire
Même si je ne les ai pas énormément appréciés, j'ai bien aimé découvrir les deux livres que nous avons lus grâce à Lahcen, en plus d'auteurs vivants ! De surcroît d'autrices !
Ici, j'ai apprécié les courtes phrases, le non-dit (ou la pudeur), l'absence de commentaires. L'auteure s'est formée dans les creative writing et enseigne à son tour : un des slogans, c'est "show don't tell" et on voit bien l'efficacité, là.
Ça marche également bien pour faire apparaître sans les qualifier la dureté des relations, par exemple celle avec Manny ; les scènes sexuelles m'ont paru atrocement réussies.
Il y a du suspense avec la grossesse et la chienne. La visite chez le blanc fait flop, à rebours des clichés.
Et j'ai moi aussi trouvé remarquable la scène de l'ouragan.
Voilà pour le positif. Mais...
Une fois le premier chapitre fini, je ne savais plus qui était qui et de quoi ça parlait (toujours ce qi de géranium...) : j'ai donc repris avec des notes auxquelles je me suis reportée régulièrement. J'ai assez vite ressenti un ennui, au point de tourner très vite les pages pour savoir ce qui allait se passer : à Katrina, j'ai arrêté de tourner les pages et n'en ai pas perdu une.
J'ai donc fini le livre vraiment rapidement...
L'ambiance m'a fait penser au Flannery O'Connor que nous avions lu, Les braves gens ne courent pas les rues. Mais comme Brigitte, je me suis sentie extérieure ; la réaction du père à la grossesse de sa fille m'a quand même attendrie. Médée, revenant discrètement mais régulièrement dans le récit m'a paru un assaisonnement artificiel.
J'ai eu une interrogation que je confesse naïve à propos de ce je de la jeune Esch : à qui elle raconte ? À qui et pourquoi elle écrit ? J'espérais une révélation à la fin du récit, mais non. Et cela a aussi contribué à me laisser extérieure face à cet artifice d'écriture qui ne marche pas vraiment pour moi. Donc, tout ça donne ouvert au
¼.
Vous parlez de Faulkner. C'est plutôt dans la lignée de Toni Morrison qu'on place Jesmyn Ward (cf. François Busnel, enthousiaste sur France Inter).

Françoise
Toni Morrison ? Une fois de plus, overrated [surestimée] !

(Jean se révolte par gestes.)

Claire
Pour ce qui est de la traduction et de la langue, je n'ai pas repéré des manques de négation gênants, pourtant présents dès la première ligne du livre : des négations complètes... au contraire eussent été déplacées dans le langage oral. Ma rapidité de lecture m'a empêchée d'être plus attentive à la traduction, car juste une fois, j'ai trouvé qu'était too much un rendu de langage oral mal foutu :

- On passe pas, faut pas y aller.
- Oui, m’dame, dit Big Henry.
- Z’avez rien à manger ? elle demande.
Il lui manque la moitié des dents du haut, elle a ce genre de peau claire que je sais pas si elle est vraiment blanche ou un tout petit peu noire, mais en tout cas elle est plus très jeune. Elle a des rides autour du nez, des yeux, de la bouche, comme les ronds dans l’eau quand on a jeté des cailloux.

“Can’t pass down there. Can’t pass nowhere near down there.”
“Yes, ma’am,” Big Henry says.
“Y’all got any food?” she asks.
She is missing her teeth on the side, and she is that in-between color where I can’t tell if she is white or light-skinned black, but I can tell that she is old, the lines of her face rippling outward like her nose, her eyes, and lips were stones dropped in still water

Mais j'ai trouvé les remarques de Jérémy sur la multiplicité des comme vraiment accablantes pour le traducteur ; voici un exemple de déferlement de comme, sans équivalent dans la version originale :

Les lignes à haute tension zigzaguent dans la boue comme des gros serpents feignants. On saute par-dessus. Comme y a plus d'arbres, on aperçoit la voie ferrée où passaient les trains qu'on entendait quand on était petits, avec leurs méchants coups de sifflet, quand on allait se baigner dans la baie aux huîtres qui a débordé pour avaler Bois Sauvage et la moitié de St. Catherine, et ensuite elle a tout revomi en morceaux. Une maison jaune est retombée au milieu des rails. Les vitres ont explosé, mais il reste les rideaux qui volent comme des papillons. On fait le tour et on regarde de chaque côté : plein d'autres baraques comme elle le long des voies, un collier en acier avec des perles en bois.
Power lines stretch across the mud-clogged road like great lazy snakes; we hop over them. With all the trees gone, it is easy to see that we are approaching the train tracks, the same train tracks that carried the trains we heard blowing raucously when we were younger, swimming in the same oyster-lined bay that came in and swallowed Bois, swallowed the back of St. Catherine, and vomited it out in pieces. A house sits in the middle of the track. It is yellow, and its Windows have been blasted open by the storm, but its curtains remain. They flutter weakly. We climb around it, look east and west along the track, and see many houses lining it: it is a steel necklace with wooden beads.

La seule mention dans la presse que j'ai trouvée négative concerne justement la traduction, dans une critique québécoise par ailleurs élogieuse pour le livre : "La traduction française est plutôt pénible, mais l'histoire est si captivante qu'on finit par oublier les anglicismes et les phrases boiteuses." (La Presse, 23 février 2013).


AUTOUR DU LIVRE

Repères biographiques
Livres traduits

Articles sur Bois sauvage
Le livre que lit Esch sur Médée

Le traducteur
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Radio et entretiens
Faulkner et Jesmyn Ward

REPÈRES BIOGRAPHIQUES

Les parents de Jesmyn Ward étaient originaires de la côte du golfe du Mississippi. La famille de son père a fui vers la baie de San Francisco, en Californie, après le passage dévastateur de l'ouragan Camille dans le sud-est des États-Unis en 1969. Plus tard, sa mère a quitté le Sud pour Los Angeles afin d'y poursuivre ses études, mais elle est partie après un semestre pour s'installer à Oakland et se rapprocher du père de Jesmyn.

- 1977 : Naissance de Jesmyn Ward à Oakland, Californie.
- 1980 : Retour de la famille dans le Mississippi (Pass Christian puis DeLisle) : une enfance marquée par la pauvreté, l'absence du père et le travail domestique de la mère.
- Années 1980-1990 : Jesmyn devient une grande lectrice. Grâce à l'employeur de sa mère, un avocat fortuné qui propose de financer ses études, elle intègre une école privée épiscopalienne où elle est la seule élève noire.

Ma famille n'avait pas les moyens d'acheter des livres. J'étais donc une enfant de la bibliothèque. Mais ma ville est si petite qu'il n'y a pas de bibliothèque municipale, alors je dépendais de la bibliothèque de mon école – celle de l'école primaire, celle du collège – pour mes livres. Je les empruntais tous. Je me souviens qu'en CE1, tous les autres enfants de ma classe détestaient lire. On devait faire des exercices de compréhension de texte – ils les détestaient. Un jour, j'ai réalisé que tout le monde détestait lire. Mais vous savez quoi ? J'adore ça ! Je me le suis dit très jeune, mais j'étais toujours attirée par les livres dont le personnage principal était une fille, une jeune fille débrouillarde. J'adorais des livres comme Fifi Brindacier [...]. Si le personnage principal était une fille, je lisais le livre. Et s'il y avait des sorcières, j'étais au rendez-vous. Et les bibliothécaires, quand j'étais plus jeune, ne me donnaient pas vraiment de conseils. Alors je parcourais les rayons, j'empruntais des livres et je les dévorais. À l'époque, les livres étaient magiques, et il semblait y avoir quelque chose de magique dans le travail des écrivains. (Entretien avec Jennifer Acker, The Common, 21 mai 2020).

- Années 1990-1999 : Elle poursuit toute sa scolarité secondaire dans cet établissement, puis prépare son entrée à l'université.
- 1999-2000 études à Stanford : Licence d'anglais, puis master en médias et communication.
- 2000 : Mort de son frère Joshua, tué par un conducteur ivre ; l'injustice du verdict (au lieu d'être inculpé d'homicide involontaire, le conducteur a été accusé de délit de fuite et a écopé d'une peine légère) l'aura poussée vers l'écriture, dira-t-elle.
- 2003-2005 : Inscription au MFA (Master of Fine Arts, en l'occurrence en creative writing) de l'Université du Michigan après un passage à New York.
- 2005-2008 : Retour à DeLisle ; l'ouragan Katrina dévaste sa région. Elle enseigne tout en écrivant. Publication en 2008 de son premier roman, Where the Line Bleeds (Ligne de fracture), qui émane, révisé, de ce qui est nommé "thesis" écrit à l'Université du Michigan dans le cadre de son MFA : ce n'est pas une "thèse", mais un manuscrit créatif (roman, recueil de poésie...)
.

"Mon premier roman est resté au point mort pendant trois ans, trois années de soumissions et de refus, et je n'ai publié qu'une seule nouvelle durant cette période. Je travaillais à l'Université de La Nouvelle-Orléans dans les années qui ont suivi l'ouragan Katrina. Traverser l'est de La Nouvelle-Orléans pour le travail, ce paysage dévasté, les maisons pourrissantes et taguées, les rues désertes, les déchets de l'inondation encore là où les eaux les avaient déposés, m'a tellement abattue que je n'ai pas écrit une seule phrase pendant trois ans", a-t-elle confié sur son blog. "Très bien, me dis-je, je me tais. J’ai dit au désespoir : “Tu as gagné.” J’ai commencé à me renseigner sur les cours préalables nécessaires pour intégrer une formation d’infirmière, à planifier mon retour aux études, mon congé de l’écriture. Et puis, Doug Siebold, des éditions Agate, a accepté de publier Where the Line Bleeds." (The Guardian, 17 novembre 2011)

- 2010-2011 : Écrivaine en résidence à l'Université du Mississipi. Publication en 2011 de Salvage the Bones (Bois sauvage), primé par le National Book Award.
- 2013 : Récit autobiographique, Men We Reaped (Les Moissons funèbres) finaliste du National Book Critics Circle Award.
- 2014 : Elle rejoint l'Université Tulane à La Nouvelle-Orléans comme professeure d'écriture créative.
- 2016 : Direction du recueil The Fire This Time: A New Generation Speaks About Race, réunissant des voix majeures de la littérature noire contemporaine, en écho direct à James Baldwin et à son recueil de 1963, The Fire Next Time (La prochaine fois, le feu)
.
- 2017 : Publication de Sing, Unburied, Sing (Le Chant des revenants), roman polyphonique mêlant histoire du Sud et surnaturel. Deuxième National Book Award. B
ourse MacArthur.
- 2018 : Discours de remise de diplômes à Tulane (adapté en livre illustré sous le titre Navigate Your Stars, publié en 2020). Décès de son mari en janvier 2020, évoqué dans Vanity Fair ("Sur le témoignage et la réparation : une tragédie personnelle suivie d’une pandémie")
- 2022 : Prix de la Bibliothèque du Congrès pour la fiction américaine, dont elle est la plus jeune lauréate. The Library of Congress Prize for American Fiction, prix littéraire prestigieux récompense un·e écrivain·e pour l’ensemble de son œuvre pour sa contribution exceptionnelle à la littérature américaine ; il est généralement attribué à des auteurs confirmés (Toni Morrison, Don DeLillo).
- 2023 : Publication de Let Us Descend (Nous serons tempête), roman situé avant la guerre de Sécession, à propos d'une jeune esclave nommée Annis.

LIVRES de Jesmyn Ward TRADUITS en français

Dans l'ordre chronologique de publication aux Etats Unis :

- 2008, roman tiré de sa thèse : Ligne de fracture (Where the Line Bleeds), trad. Jean-Luc Piningre, Belfond, 2014 ; rééd. 10/18, 2019
- 2011, roman : Bois sauvage (Salvage the Bones), Belfond, 2012, trad. Jean-Luc Piningre ; rééd. 10/18, 2013. Prix : National Book Award.
- 2013, récit autobiographique : Les Moissons funèbres (Men We Reaped), trad. Frédérique Pressmann, Globe, 2016 ; rééd. 10/18, 2019
- 2017, roman : Le Chant des revenants (Sing, Unburied, Sing), trad. Charles Recoursé, Belfond, 2019 ; rééd. 10/18, 2020. Prix : National Book Award. Grand Prix des lectrices de Elle.

- 2023, roman : Nous serons tempête (Let Us Descend), trad. Charles Recoursé, 2025 ; rééd. 10/18, 2026.

ARTICLES SUR BOIS SAUVAGE

Franchement pas nombreux pour ce roman dans la presse francophone, ils seront bien plus nombreux par la suite :
- "Médée du Mississippi", Nils C. Ahl, Le Monde des livres, 31 août 2012
.
- "Jesmyn Ward, un ouragan littéraire", Jennifer Lesieur, site TF1, 6 septembre 2012.

- "L'ouragan Katrina enfante un nouveau roman", Bois Sauvage, Hubert Artus, L'Express (site web), 17 octobre 2012.
- "Vient de paraître...", Claire Devarrieux, Libération, 18 octobre 2012.
-
"Bois Sauvage, la misère américaine dans l'œil du cyclone Katrina, Laurence Houot-Remy, France Info, 10 décembre 2012.
-
"Un roman bouleversant", Andrée LeBel, La Presse, Québec, 23 février 2013.

•Le titre
Pourquoi ce titre (Salvage the Bones en anglais) ? Voici ce que Jesmyn répond, raconte la doctorante Shelby Judge :

The word salvage is phonetically close to savage. At home, among the young, there is honor in that term. It says that come hell or high water, Katrina or oil spill, hunger or heat, you are strong, you are fierce, and you possess hope. When you stand on a beach after a hurricane […] and all you have are your hands, your feet, your head, and your resolve to fight, you do the only thing you can: you survive. You are a savage.

Le mot salvage (sauvetage) est phonétiquement proche de savage (sauvage). Entre eux, chez les jeunes, ce terme est empreint de fierté. Il signifie que quoi qu’il arrive, qu’il s’agisse de Katrina ou d’une marée noire, de la faim ou de la chaleur, on est fort, on est courageux et on garde espoir. Quand on se retrouve sur une plage après un ouragan […] et qu’il ne nous reste que nos mains, nos pieds, notre tête et notre détermination à lutter, on fait la seule chose possible : survivre. On est un sauvage.

Autres articles et entretiens en anglais à propos de Bois sauvage

- "Salvage the Bones, by Jesmyn Ward: review", Joan Frank, San Francisco Chronicle, 27 novembre 2011. Extrait :

Bois sauvage, le deuxième roman de Jesmyn Ward — jusqu’ici largement passée inaperçue — et lauréat du National Book Award, est souvent presque insoutenable de douleur.
Il est aussi d’une beauté saisissante, tendu, implacable et, une fois refermé, inoubliable. Il a été écrit avec la fameuse plume trempée dans le sang — celui de l’autrice elle-même. L’histoire personnelle de Ward est difficile à séparer de sa fiction. Lorsque l’ouragan Katrina a déchaîné son horreur en 2005, la famille de Ward "est sortie dans la tempête, s’est réfugiée pendant des heures dans ses voitures, s’est vu refuser l’abri d’une famille blanche qui leur a dit qu’ils pouvaient s’asseoir dehors dans leur champ mais pas entrer dans la maison, avant de trouver un carrefour où une autre famille, encore blanche, les a accueillis".
D’où Bois sauvage, qui se déroule durant les douze jours précédant l’arrivée de Katrina.

"Je voulais écrire sur les gens du Sud", Emma Brockes, The Guardian, 1er décembre 2011. Extrait :

Les événements du roman sont en partie inspirés de ce qui est arrivé à sa famille en 2005, lorsque l'ouragan Katrina a ravagé leur ville. Dans le roman, raconté du point de vue d'Esch, son héroïne de 14 ans, la famille échappe à la montée des eaux par un trou dans le toit. Dans la réalité, la famille de Ward a réussi à rejoindre son camion et à se réfugier chez une famille blanche voisine, où le véritable drame a commencé.
"
Et voilà", dit Ward, tremblante à ce souvenir. "Moi, ma mère, le mari de ma mère, ma grand-mère âgée, mon grand-père et ma sœur enceinte, qui à huit mois était déjà bien en chair. Nous étions trempés jusqu'aux os parce que nous avions dû nous précipiter hors de la maison et nager une partie du chemin. Et ils ouvrent la porte. Le vent secouait la voiture et ils nous criaient dessus, nous leur criions dessus parce que c'était le seul moyen de nous faire entendre, et des arbres volaient dans tous les sens. Ils criaient : 'Vous allez bien ?' Et nous, on était là : 'Vous êtes sérieux ? On est assis dehors en plein ouragan de catégorie 5. On a l'air d'aller bien ?' Elle bégaye. Et ils ont dit : 'Eh bien, vous pouvez vous asseoir dehors dans ce champ, jusqu'à ce que l'eau se retire, mais nous n'avons pas de place pour vous dans la maison. On ne peut pas vous laisser entrer.' Et j'ai pensé : 'c'est n'importe quoi'."

- Jesmyn Ward on writing honest novels with good titles, inhabiting ghosts, and learning to love Faulkner, entretien avec Jennifer Acker, The Common, 21 mai, 2020. Extraits :

J'ai le sentiment que Bois Sauvage est une version idéalisée de DeLisle, ma ville natale, telle que je l'ai connue dans les années 1980, quand j'étais enfant, et qu'elle était encore plus rurale qu'aujourd'hui. DeLisle et Bois Sauvage sont toutes deux de petits villages ruraux où la communauté est primordiale, où les familles vivent depuis des générations, car tout le monde se connaît et connaît l'histoire de chacun. Je crois que dans Bois Sauvage, j'essaie notamment de communiquer ou d'explorer l'idée de communauté, ce à quoi elle ressemble dans un tel lieu, et comment elle peut aider ses membres à survivre de manière très spécifique. Je cherche aussi à transmettre la beauté de cette région. (...)

Dans le passage d'ouverture [dans Le Chant des revenants], Pop est en train d'abattre une chèvre, et j'ai été frappé de constater qu'au début de Bois sauvage, une chienne met bas. Qu'est-ce qui, dans la relation des personnages aux animaux, vous a poussée à écrire ces scènes d'ouverture où animaux et humains sont si étroitement liés ?

Vous savez, pour Bois sauvage, il m’a fallu beaucoup de temps pour trouver le bon début, le bon moment pour entrer dans cette histoire. D’habitude, j’écris de façon très linéaire. Je dois écrire du début à la fin. J’ai des amis qui ne fonctionnent pas comme ça ; ils écrivent par à-coups, ils écrivent la fin, ils écrivent un tiers du livre, puis ils reviennent vers la fin, mais mon cerveau ne fonctionne pas comme ça. Il m’a fallu du temps pour trouver le bon endroit pour commencer cette histoire. Je ne sais même pas comment je l’ai trouvé… soudain, j’étais dans cette grange, j’étais là avec la chienne qui mettait bas. Et ça m’a semblé être le bon moment, peut-être parce que je pense que l’acte de donner naissance est souvent porteur d’espoir et empreint d’un certain sentiment de promesse et de potentiel. Ce moment avec les animaux fonctionnait si bien dans Bois sauvage, que je me suis dit : "Tiens, et si j’écrivais sur les animaux au début du Chant des revenants ?" Mais là encore, il m'a fallu beaucoup de temps pour déterminer précisément quand et où ce moment se situerait. Puisque Le Chant des revenants parle de mort, de perte et d'au-delà, il serait peut-être judicieux de commencer par ce moment de massacre.

(...) J'ai l'impression que chaque livre que j'écris m'apprend quelque chose. Avec Ligne de fracture, j'ai compris que je devais laisser le récit prendre vie, et je crois que j'ai aussi réalisé que je n'étais pas à l'aise avec l'écriture à la troisième personne. Avec Bois sauvage, j'ai appris que j'étais à l'aise avec l'écriture à la première personne, et j'ai également découvert que je pouvais raconter une histoire à la structure très resserrée – Bois sauvage se déroule sur douze jours, chaque jour constituant un chapitre. Dans mes mémoires [Les moissons funèbres], je crois avoir compris que mes histoires n'avaient pas besoin d'une structure linéaire et classique, et que je pouvais raconter une histoire avec une structure plutôt étrange, inattendue. Je pouvais raconter une histoire en faisant des allers-retours dans le temps. Et puis, avec Le Chant des revenants, je crois que j'ai appris que je pouvais faire des recherches et les intégrer de manière organique à l'histoire — je ne savais pas que je pouvais le faire avant d'écrire ce livre — et aussi que je pouvais raconter une histoire à partir de multiples points de vue, car je ne l'avais jamais fait auparavant.

LE LIVRE QUE LIT ESCH SUR MÉDÉE

Mythology: Timeless Tales of Gods and Monsters, publié en 1942 par Edith Hamilton, constamment réédité, et traduit en français :
éd. Marabout

LE TRADUCTEUR
Jean-Luc Piningre est un traducteur littéraire expérimenté, traduisant depuis 30 ans la littérature américaine.
Son site
présente son cv et la liste des livres traduits : comme Jesmyn Ward, il a un suivi un Master of Arts, Communications Management, Annenberg School of Communications, University of Southern California (Los Angeles). Parmi les auteurs que nous avons lus : Jim Harrison, Colum McCann.
Il a traduit les deux premiers romans de Jesmyn Ward : Bois sauvage est le deuxième.

VIDÉOS

- Jesmyn Ward présente son livre Bois sauvage, Place des éditeurs, 14 octobre 2014, 1 min 30.
- François Busnel rencontre aux États-Unis Jesmyn Ward : La Grande Librairie, 27 février 2019, 21 min.
- Le discours de Jesmyn Ward en 2011 à l'occasion de la remise de son premier prix : "National Award in Fiction acceptance speech".
- Long entretien dans une librairie : à l'occasion de la publication du livre Nous serons tempête, chaîne youtube Politics and Prose, 30 septembre 2024.

RADIO et ENTRETIENS

Sur d'autres livres de Jesmyn Ward :
- "Le Chant des revenants, un texte entre poésie et sordide", Arnaud Laporte, La Dispute, France Culture, 7 mars 2019.
- "Le Chant des revenants Jesmyn WARD éditions Belfond", Marie-Ange Pinelli, Le livre qui vaut le détour, Ici, 8 mars 2019.

- "Nous serons tempête" : la romancière afro-américaine Jesmyn Ward plonge aux racines de l'histoire de sa communauté dans un chant homérique, Laurence Houot, France Info, 17 août 2025, 4 min.
- "Les Moissons Funèbres, Jesmyn Ward : les nouveaux visages de la ségrégation aux Etats-Unis", François Busnel, Écris-moi l'Amérique, France Inter, 20 février 2020, 5 min. Extrait :

Elle incarne, cette jeune Jesmyn Ward, le renouveau de la littérature noire américaine après la disparition de Toni Morrison l’été dernier.
Toni Morrison, c’était en effet la conscience de l’Amérique noire, la romancière qui parlait à tous, quelle que soit la couleur de peau, et qui avait su raconter la mémoire de l’esclavage… Jesmyn Ward en prend le chemin ! Toni Morrison elle-même avait d’ailleurs adoubé Jesmyn Ward peu de temps avant de mourir.

- "Le chant des revenants de Jesmyn Ward", Lucie Lemarchand, Livre de poche, France Inter, 22 août 2020, 3 min.
- "Esprit, chaînes et échappée onirique, entretien avec Jesmyn Ward", Tirthankar Chanda, Chemins d'écriture, RFI, 19 octobre 2025, 3 min 56. Extrait :

Comment êtes-vous venue à l’écriture, Jesmyn Ward ?

J’ai été lectrice avant d’être écrivaine. La lecture a été pour moi une expérience si immersive, si magique, que je pouvais me plonger dans une histoire et vivre avec ses personnages, oubliant complètement ma propre vie. Les écrivains que je lisais me fascinaient, car ils savaient faire émerger des mondes par la seule magie de leurs paroles ou de leurs plumes. Je voulais faire comme eux, même si je n’ai pas la moitié de leurs talents. Depuis l’enfance, je nourrissais cette ambition secrète de devenir écrivaine, mais ce n’est qu’à la mort de mon frère que j’ai véritablement embrassé une carrière de conteuse, avec le souci de donner à voir le monde d’où je viens, de raconter cette communauté au sein de laquelle j'ai grandi. Comme les histoires ne manquent pas, j’ai pris mon courage à deux mains et je me suis lancée...

- "Jesmyn Ward écrit pour vous aider à traverser l’expérience humaine", entretien avec Kaitlyn Greenidge, The Harper Bazaar, 23 mars 2026. Extraits :

Qu'est-ce que vous pouvez dire dans vos essais que vous ne pouvez pas dire dans vos œuvres de fiction ?

La fiction offre une liberté qui me permet de suivre le fil de mon inspiration et de ma créativité, tandis que la non-fiction m'oblige à explorer les profondeurs de mon être. J'ai entendu parler de "travail sur soi". C'est un travail spécifique. Le travail sur soi et l'écriture de non-fiction créative sont indissociables. J'explore les profondeurs de mon expérience pour mieux la vivre et, je l'espère, aider d'autres personnes en difficulté à ressentir une forme de solidarité et à se sentir moins seules.
J'ai grandi dans le Mississippi. Je viens d'une famille nombreuse, très stable, d'une communauté établie depuis des générations. Malgré cela, il y a eu des moments dans ma vie où je me suis sentie très seule.
Je crois que je n'ai commencé à lire de la non-fiction créative qu'à 14 ou 15 ans, probablement après avoir découvert Je sais pourquoi chante l'oiseau en cage de Maya Angelou. J'ai alors commencé à comprendre que la non-fiction créative pouvait répondre à d'autres besoins, non pas forcément celui de m'évader, mais celui d'explorer des aspects plus profonds de ma vie.

Vous avez évoqué l'expression "shadow work". Nous vivons actuellement une période particulière, notamment dans le domaine de l'art noir. Certains lecteurs disent : "Je n’ai pas envie de lire quoi que ce soit de douloureux pour un personnage noir. C'est trop dur." Les gens disent : “Je n’ai pas envie de faire ce travail sur les parts d’ombre.” Mais c’est une part de ce que vous faites, de ce que fait un artiste. Comment abordez-vous cela dans votre travail ?

J’ai deux choses à dire là-dessus. La première, c’est que c’est normal. J’arrive moi-même à ce moment-là dans ma vie de lectrice. Peut-être que je n’ai pas envie de regarder le dernier documentaire déchirant ou de lire le dernier livre qui m’apprend quelque chose sur l’histoire de l’esclavage
Quand je suis dans cet état, je me laisse aller à la légèreté et à la fiction, sans forcément avoir à réfléchir ni à ressentir la gravité des choses. Mais je sais aussi qu'une fois cette soif apaisée, une autre envie se fait jour. J'aurai envie de revenir à une littérature qui aborde des sujets plus profonds et plus complexes. C'est une autre soif qu'il me faut satisfaire.
Et puis, refuser d'affronter les difficultés ne signifie pas que vous ne les vivez pas. Cela ne signifie pas que vous ne les ressentez pas. C'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles j'écris sur la perte, sur le deuil, sur les personnes qui tentent de se reconstruire après une catastrophe ou un bouleversement. J'ai vécu tout cela, j'ai tout expérimenté.
Il n'est pas nécessaire d'y être constamment confronté. Mais pour apprendre à vivre avec la perte, le deuil, la mort, le bouleversement, il faut se confronter à la réalité.
Ce genre de travail créatif est une clé qui ouvre la porte à une expérience différente et à une compréhension différente, m'aidant à traverser les épreuves que je traverse. La vie est si difficile. On a besoin de l'art pour nous guider dans cette expérience humaine. (
"Jesmyn Ward écrit pour vous aider à traverser l’expérience humaine", entretien avec Kaitlyn Greenidge, The Harper Bazaar, 23 mars 2026).

FAULKNER ET JESMYN WARD
Déculpabilisez-vous !

Faulkner, qui a lui aussi écrit sur une petite partie du Sud des États-Unis, est-il une référence importante pour vous ?

Oui. Mais ça n'a pas toujours été le cas. J'ai découvert Faulkner au lycée. Je crois que j'ai lu une de ses nouvelles et je me suis dit : "Pourquoi les gens aiment ça ? Je déteste ça. C'est d'une complexité insupportable, je n'y comprends rien." Je n'y comprenais rien. Je me souviens précisément d'avoir pensé ça parce qu'un garçon de ma classe disait : "Faulkner est mon auteur préféré." Puis on a lu une nouvelle et je me suis dit : "Mon Dieu, quel prétentieux !" Donc, au lycée, je n'y comprenais rien. Ensuite, à la fac, je l'ai relu, et je n'y comprenais toujours rien. Je comprenais mieux ce qui se passait, mais il n'y avait aucune réaction viscérale, aucune émotion face à son œuvre. Puis, après mes études, au début de la vingtaine, à New York, j'ai lu Le Bruit et la Fureur, et je n'y comprenais toujours rien.

Mais vous avez continué d'essayer !

J'ai essayé, j'ai persévéré. Je me disais : "C'est vraiment impressionnant !" mais ça ne provoquait rien en moi. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être que je n'étais pas au bon stade de mon développement émotionnel. Je ne sais pas ! Ce n'est qu'à mon arrivée dans le Michigan, à 26 ou 27 ans, que j'ai lu Tandis que j'agonise. Je me souviens l'avoir ouvert et avoir lu les premières pages. Puis je l'ai refermé, et je me suis dit : "Bon sang ! C'est incroyable. Peut-être que je devrais abandonner, parce que je ne pourrai jamais faire ça." J'ai tout reconnu dans ce Sud qu'il décrivait. Et j'ai eu une réaction immédiate et très émotionnelle à son œuvre, un mélange d'amour profond et de haine, comme pour ma région natale.

Quand j'étais encore étudiante et que je participais à divers programmes de bourses, il m'arrivait de recevoir des critiques de mes pairs qui me disaient : "Je ne comprends pas, ces gens sont à peine instruits, comment font-ils pour s'exprimer ? Pourquoi utilisent-ils ce langage ? Pourquoi s'expriment-ils de cette façon ?" Je leur répondais en citant Faulkner : "Il l'a fait ! S'il l'a fait, pourquoi pas moi ?" J'adore son œuvre, mais j'ai l'impression qu'il néglige ses personnages de couleur. Parce qu'ils manquent de complexité, leur vie intérieure est superficielle. Il y a un grand décalage entre leur existence et la façon dont ils sont décrits, tandis que ses personnages blancs sont pleinement incarnés, complexes et nuancés, et suscitent des émotions très fortes chez ses lecteurs. Ses personnages de couleur sont souvent plats et ne provoquent pas ce genre de réaction. C'est une autre chose qu'il m'a apprise. (Entretien avec Jennifer Acker, The Common, 21 mai 2020).


Nos cotes d'amour, de l'enthousiasme au rejet :
                                        
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