Toni Morrison
Beloved

Nous avons lu ce livre en janvier 2009.

 

Jacqueline 
Je me suis trompée, j’ai d’abord lu Love et du coup, je n’ai pas eu le temps de finir Beloved. Love m’a beaucoup plu, ce sont des portraits de personnages extraordinaires. J’en suis à la moitié de Beloved : c’est un grand livre, comme je les aime. C’est très imagé, il y a des descriptions de choses terribles, qu’on ne comprend pas très bien au début, il y a des descriptions très poétiques. J’aime, mais je trouve que c’est difficile à lire ; ça me rappelle une citation de Stendhal qui disait qu’on pouvait tout raconter, mais tout est question de manière ; et le lecteur doit deviner ce qui est le plus terrible. J’ai aimé le merveilleux, l’étrangeté ; l’amour entre l’héroïne et cet homme qui arrive, la façon dont la mémoire lui revient, et dont l’indicible pourra être dit.

Françoise O 
Au début, j’ai trouvé ça horrible, mais page 45 il est question de la soie peu prisonnière, fine et libre... j’ai compris qu’il y avait des moments de grâce, au milieu de bouillonnements d’idées ; il y a tellement de personnages, de vies décrites, détruites, c’est le morcellement du livre, c’est la vie des esclaves ballottés d’un maître à l’autre, d’un monde à un autre, séparés de leurs familles, tout est décousu, recousu, déchiré, rapetassé...

Rozenn 
Je l’avais déjà lu, je l’ai relu, c’est un livre magnifique qui m’a fait sangloter. L’histoire se passe en 1856, je compare avec le discours d’Obama, 150 ans après... quel chemin parcouru ! Ce livre est tellement magnifique, magique, que je ne veux pas démonter, voir comment il est fait, quelle est sa construction. Si ça reste un peu opaque, mystérieux, ça a d’autant plus de force. C’est un livre que je ne donne pas, je le garde...

Françoise D 
J’en suis à peine à la moitié. Je le lis en VO et j’ai du mal. Il y a des moments où j’ai l’impression de ne rien comprendre, je comprends les mots, mais ils ne font pas sens. Il faut être costaud pour traduire un tel texte. Et puis, je ne savais jamais dans quel registre on était : merveilleux, symbolique, onirique, réel, fantasmatique ? Ça m’a déroutée et j’aime bien savoir où je suis. Qui est Beloved ? Mais comme je ne l’ai pas terminé, peut-être que tout s’éclaire par la suite. En tout cas je me sens perdue, mais je reconnais qu’il y a des moments de grâce et de poésie. L’écriture et la construction sont très compliquées, est-ce le fait d’un grand écrivain ? Est-ce de la maîtrise ? Apparemment les Nobel ont décidé que oui.

Brigitte 
Je pense avoir participé au choix de ce livre, je l’avais lu il y a très longtemps, du temps d’Henri-Jean, mais nous hésitions à le proposer au groupe. Je ne l’ai pas relu. J’avais beaucoup aimé, frappée par Paul D et ses supplices, ces esclaves qui sont traités comme des animaux, mais qui ne le deviennent pas, des animaux. Ce livre réussit à raconter cette expérience. J’ai pensé aussi que c’était décousu, fantastique, poétique. Ce récit est encore proche de l’Afrique d’où viennent les personnages. J’ai découvert ce livre sans rien connaître, je l’ai beaucoup aimé, mais je comprends qu’on puisse rester à l’extérieur.

Annick A 
J’ai été bouleversée par ce livre, j’ai beaucoup aimé l’écriture. C’est un livre fait par une Noire pour les Noirs dans un monde qui n’est pas le nôtre. C’est l’histoire de Beloved, d’un fantôme ; pour les Noirs c’est une réalité. Je me suis vécue comme une Blanche introduite dans un autre monde, une autre culture où les fantômes sont présents. J’ai été tentée d’en faire une lecture psychanalytique. Dans ce décousu, j’ai retrouvé ce qu’expriment des gens qui ont vécu des choses terrifiantes et qui ne peuvent pas en faire un récit linéaire. On va à la pêche de ce qu’on va raconter. J’ai beaucoup aimé la description des femmes, de leur force. On peut parler de l’aspect moral de l’acte de cette femme. On ne la laisse pas raconter, elle ne peut pas dire et finalement elle devient folle. C’est un grand livre ; je le conseillerai.

Claire 
J’avais lu Sula, qui m’avait barbichonnée. Je reprends le propos de Stendhal cité par Jacqueline : tout est dans la façon de raconter plus que dans ce qu’on raconte. J’ai lu avec attention en vacances, je crois qu’après le boulot je n’aurais pas pu, c’est très compliqué, ce n’est pas fluide, j’ai avancé doucement, prudemment. Je n’ai pas été gênée par les fantômes, j’y ai cru. Il y a un art de désincarner les faits qui peut exaspérer, on peut ne pas comprendre, le lecteur est englué. Parfois, cela devient trop difficile à comprendre. L’écriture est intéressante : « se cogner contre un souvenir de quelqu’un d’autre », Beloved « luisante »... Je n’ai pas été bouleversée par les choses horribles qui sont évoquées. J’ai eu l’impression que l’auteure est incernable, où est-elle ? On suit les personnages mais on ne sent pas la présence de l’auteure, ce qui ajoute du mystère. La construction est savante, mais réussie. Cependant l’auteure abuse un peu de son lecteur. Ce livre vaut la peine d’être lu, mais ça demande de l’effort. Je n’ai pas envie d’en lire d’autres. Mais je suis très contente de l’avoir lu.

Nicole (avis transmis de Bretagne)
J'avais lu ce livre il y a longtemps et j'ai été très heureuse de le relire, d'autant que sur fond de victoire de Barack Obama, l'histoire avait encore plus de force. Le texte est difficile. C'est un livre qui se métrite, mais quelle puissance. Les personnages sont magnifiques.

Lona (avis transmis de Bretagne)
Roman, récit historique, fait divers, témoignage ? C’est sombre, dur, étouffant, impressionnant. La lecture n’est pas facile : les va-et-vient permanents entre réalités, fictions, rêves, brutalités, horreurs, violences, sorcellerie, destin, exorcisme, hystérie, folie ne facilitent pas la chronologie des faits !
Bien sûr, il y a l’histoire de l’esclavage : la misère, la pauvreté, la bestialité, les humiliations, les angoisses, les crimes. L’absence des hommes – maris, fils, frères ; une vie qui se construit autour et avec des femmes : belle-mère, filles, voisines.
Derrière ces situations noires, graves, angoissantes, j’ai trouvé tendresse, couleur (se mettre au lit pour penser à la couleur des choses (p. 246), richesse des rapports humains, affection, fusion, amour, recherche permanente de liberté et de sécurité. La culpabilité de Seth par rapport à son infanticide la poursuit comme un fantôme. C’était pourtant un acte d’amour. Qui est Beloved ? Un enfant de substitution, une culpabilité, un remords, un fantôme ? Comment refouler le passé (p. 107) ? Elle sait bien que les gens qui ont une mauvaise mort ne restent pas en terre ! Comment se « racheter » de sa faute ? Comment se sortir de cette voie sans issue et reprendre possession de soi-même (p. 136) ? Elle va sombrer dans la folie ! C’est Denver, sa fille, qui apportera la réponse : elle quittera la maison et la folie de sa mère pour trouver un travail. Faut-il faire un lien entre cette rupture et le fait qu’elle rejoigne un Blanc ? Je le relirai certainement : il reste des « choses » à approfondir et à découvrir.

Lil (avis transmis de Bretagne)
Un livre difficile – un de ces livres qui se méritent – difficile au niveau de la construction du récit, difficile au niveau de l'écriture qui passe d'un registre à l'autre, difficile au niveau du thème, puisque l'on chemine du réel à l'irréel, avec les esclaves, les fantômes, les esprits...
J'ai été bouleversée par ce livre de mémoire dédié au peuple noir, du temps de l'esclavage, à travers l'histoire de Sethe. L'horreur de cette époque si justement décrite dans ses conséquences tragiques que sont, entre autres, le meurtre des enfants et la folie de Sethe, m'est entrée dans la chair et le cœur, même si la compréhension que je puis en avoir, en tant que blanche, demeure purement intellectuelle.
Pour moi, Beloved n'est que l'incarnation de la culpabilité de Sethe et la possibilité d'exorciser son passé. J'ai beaucoup aimé ce personnage de femme, son courage, son humanité, sa force, son amour pour ses enfants qui va jusqu'à tenter de leur ôter la vie pour leur éviter le pire !
Un très, très grand livre à garder dans sa bibliothèque.

Jean-Pierre(avis transmis de Bretagne)
Pour être compris le récit doit être reconstitué, et c'est tant mieux si on y parvient. J'avoue avoir eu le plus grand mal à le faire. C'est probablement un choix délibéré de l'auteur (*), et c'est un pari risqué car le livre est difficile à lire. De même, l'écriture est trop souvent absconse, des paragraphes et des chapitres entiers complètement incompréhensibles, le mélange entre réalité et cauchemar dérangeant. Sans doute la culture africaine noire est différente de la nôtre, et il peut être intéressant de la connaître. Mais la connaître n'est pas forcément la partager. A cause probablement d'un manque de recul, je ne suis pas entré dedans. J'aurais été plus entraîné par une vision extérieure, une sorte d'exposé à la lumière cartésienne d'un observateur. Ce n'est pas ce qu'a fait Toni Morrison. Elle est totalement partie prenante de cette horreur, et on peut le comprendre puisqu'il s'agit de son histoire.
Toute proportion gardée, c'est un peu comme si un martyre chrétien des premiers siècles tentait de me faire partager sa foi : le fait d'être torturé ne confère aucune vérité à sa croyance. Là n'est sans doute pas le projet de l'auteur (*) : elle raconte de l'intérieur et ne se soucie pas de savoir si son récit peut avoir une portée universelle, c'est-à-dire s'appuyer sur ce qui fédère tous les êtres humains, et donc peut atteindre tout un chacun.
Moi, les histoires de fantômes...
Mais on ne peut pas ignorer l'histoire horrible de l'esclavage. C'est ce qui fait la force de ce livre. Que de vies brisées, d'êtres souillés, en premier lieu bien sûr les esclaves mais aussi les esclavagistes qui tuent en eux tout sentiment humain ! Les événements contemporains nous font apprécier le chemin parcouru depuis cette époque maudite. Restons cependant d'un optimisme prudent, car « le ventre est encore fécond d'où peuvent surgir les bêtes immondes »
(*) Pour les militantes de l'égalité orthographique, auteur = auteure

Claire
En tant que militante de la symétrie, je propose d’écrire un vétérinair.

ÉCLAIRAGES SUR TONI MORRISON

Une interview dans L’Express (1993) ; elle y parle des Aventures de Huckleberry Finn, notre lecture précédente

Une rencontre dans Courrier international (2004)

Et pour les potins…
- Ce qu’elle pense du slam et de Ségolène (2006)
- Elle a voté Obama

Plus sérieusement : une critique de Beloved sur un blog du Monde (Pitou est un lycéen...)


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Sethe est une ancienne esclave qui, au nom de l'amour et de la liberté, a tué l'enfant qu'elle chérissait pour ne pas la voir vivre l'expérience avilissante de la servitude. Quelques années plus tard, le fantôme de Beloved, la petite fille disparue, revient douloureusement hanter sa mère coupable.