Albert Camus
Le Premier homme

Nous avons lu ce livre en mars 2010.

Françoise D
C’est à la fois un récit très attachant et un superbe document. J’ai été très émue par ce petit garçon. Je n’étais pas lui, mais j’étais avec lui. Camus raconte son enfance de manière très convaincante et très touchante. Cet amour incommensurable pour sa mère, quelle merveille, (et comme je l’envie, Catherine Cormery) ! Il y a des scènes très belles et très bien décrites, comme par exemple la partie de chasse avec son oncle, ou les jeux avec Pierre le jeudi dans cette maison pour blessés de guerre, ou encore le trajet pour aller au lycée, et le jour de la distribution des prix ! Et combien d’autres... La mère, éternelle soumise, et la grand-mère, dragon domestique. Il parle très peu de son frère.
On voit bien comment vivaient les pauvres petits blancs en Algérie à cette époque. Et on peut comprendre pourquoi Camus a « préféré sa mère à la justice », il est viscéralement attaché à ce pays et il n’a certainement jamais eu l’impression de vivre sur le dos des indigènes. Est-ce en partie pour expliquer cela qu’il a entrepris ce livre ? Il est troublant qu’il parle de la mort à la fin. Intuition inconsciente de sa propre fin ? Certes ce n’est pas encore un livre, c’est un manuscrit, avec des inexactitudes, des maladresses, mais une spontanéité qu’il n’aurait peut-être pas gardée une fois relu et édité. J’ai aussi trouvé très émouvantes les lettres de Camus et de M. Germain à la fin du volume. C’est tout de même un prodige que ce petit garçon soit devenu Prix Nobel de littérature. J’ai entendu son discours quand il a reçu le Prix Nobel, c’était grand. C’était un grand humaniste. Je pensais l’ouvrir 3/4, mais finalement, je l’ouvre en grand pour le plaisir de lecture qu’il m’a procuré.

Jacqueline
Je n’ai pas fini le livre ; au départ j’étais déçue... j’avais lu des histoires d’instits en Kabylie qui m’avaient beaucoup émue. J’ai été gênée car il s’agit d’un premier jet, l’écriture est un peu pesant. C’est un document intéressant mais c’est dommage qu’il n’ait pas eu le temps de le terminer, de le travailler, je ne le ressens pas comme un livre. La figure de la mère, de la grand-mère, sont intéressantes, mais inachevées. Le passage où il va en Kabylie à la recherche de son père et l’histoire des immigrés de 48 m’ont beaucoup intéressé. Devait-on publier ce livre inachevé ?

Brigitte
Je me retrouve assez dans ce que dit Jacqueline. Je l’avais lu, pris beaucoup de notes, et n’avais retenu que le début. J’ai été aussi déçue. Qui est ce premier homme ? On ne sait pas. J’ai beaucoup aimé La Peste. Beaucoup de passages sont marquants : la pauvreté coupée du monde. Mais ce n’est pas assez construit, il y avait matière. Je me suis demandée pourquoi on a choisi ce livre.

... Renée pousse des cris de protestation.

Françoise G
J’ai eu une émotion extraordinaire à lire ce livre. L’achèvement de ce livre est la mort de Camus. C’est un projet... on voit comment il a travaillé. C’est une autobiographie. C’est pour lui une nécessité : il doit rendre hommage à sa famille, établir un pont entre son enfance et l’homme célèbre qu’il est devenu. Il a envie de tout dire, de ne rien oublier. Il veut faire revivre ces gens-là. Tout est minutieusement décrit : on vit avec lui à Alger dans le quartier pauvre. C’est fort et tragique. On ressent sa force et son angoisse fondamentale. La quête du père reste toujours là ; c’est une souffrance qui court tout le temps. M. Bernard est un portrait d’instituteur magnifique. Malou qu’il rencontre à Saint-Brieuc, son rôle n’est pas totalement explicite.
Il veut garder quelque chose de ces pauvres qui s’enfouissent sans rien laisser. Je suis frappée par la violence de certaines scènes, le soleil qui s’écrase, les pluies torrentielles, la tombée brutale de la nuit, comme l’annonce d’une mort brutale. Quant à l’exécution de Pirette à laquelle le père avait assisté, on raconte à l’enfant l’angoisse de son père et lui en prend le relais, c’est le seul héritage que son père ait laissé. « Chacun était le premier homme ». Il est bizarre qu’il ne dise rien de son frère ainé. Je suis éblouie par ce livre. L’auteur a le souci d’aller au plus vrai du vrai.

Françoise O
Encore une fois, je suis abasourdie par ce que tu dis Françoise. Je suis d’accord avec les deux Françoise. L’auteur aurait-il voulu que ce livre soit publié ? c’est vraiment un questionnement fort pour moi. Je n’ai pas aimé le chapitre avec Malou. Le premier chapitre est absolument superbe. Enfant élevé sans père dans une famille ignorante, il doit trouver seul sa morale sur une terre sans aïeux et sans mémoire. Il réhabilite les émigrés de 48. J’admire sa générosité, son absence de haine. En tout cas, l’examen, la bourse, l’instituteur sont la gloire de l’enseignement public.
Renée rappelle la vie qu’elle a connue dans son enfance algérienne : le centre des grandes villes n’était occupé que par les Blancs.

Annick A
Le livre m’a intéressée mais ne m’a pas touchée. Que vais-je dire ? me suis-je d’ailleurs demandée. J’ai été intéressée par l’existence de ces pauvres blancs en Algérie, ce qu’ont vécu les premiers colons mourant de maladie, de pauvreté. C’est bien écrit, les descriptions sont belles. Je n’ai pas pu m’approprier ce qui est dit. Il y a de très belles pages sur l’enfance où avec rien on trouve la joie de vivre, c’est exactement comme mon mari dans son enfance... L’enfant ne se sent pas du tout humilié par son mode de vie. Et la dernière phrase où il dit qu’il espère vivre et mourir sans révolte... Je me refuse à ouvrir ou fermer...

Claire
Je n’aime pas beaucoup les récits d’enfance. Je l’ai lu il y a moins de deux semaines mais j’avais déjà oublié ce qu’était devenu le père... certains passages m’ont paru longuets. Mais dès le début l’écriture s’impose pour moi : la première page avec les nuages est sensationnelle, cela m’a rappelle la caméra du narrateur dans La Pierre de patience dans la première page aussi. Il y a comme une mélodie qui s’impose à moi. Quant aux phrases longues (plusieurs pages p. 301), cela m’a bien plu. J’ai été gênée par la troisième personne, ce Jacques, cela crée une distance artificielle, pas juste, avec lui-même. Il décrit un univers de formation, le rôle formidable des maîtres, le respect des connaissances. L’amitié avec Pierre est belle. Et la « folie de vivre » dont il parle p. 305 est impressionnante. Il n’y a pas de ressentiment et de révolte dans cet univers souvent dur, mais il y a de la nostalgie. Son projet est clairement formulé p. 338 : « Arracher cette famille pauvre au destin des pauvres qui est de disparaître de l’histoire sans laisser de traces. Les Muets. » Il ne nous dit pas ses sentiments...

... Les deux Françoise manifestent leur désaccord...

Claire
Quant à son destin, devenir Prix Nobel après cette enfance pauvre, cela me rappelle les écrivains américains self made men.

Renée
Je suis venue à cause de ce livre. J’ai découvert Camus à 18 ans. Je retiens une phrase du père de Jacques : « un homme ça s’empêche » ; mettre une phrase si importante dans la bouche d’un personnage presque analphabète, c’est un pilier du livre. J’ai eu le souffle coupé par la musicalité, le souffle, le rythme des phrases, la chaleur, le bruit qui se dégage de l’ensemble du livre, les martinets dans l’air du soir, des descriptions fantastiques : c’est un des plus beaux livres que Camus ait écrits.
Mon père a écrit sur la guerre de 14 avec des phrases bien appliquées en refoulant totalement sa personnalité juive. Chez camus on trouve la musique d’une langue. Camus a hérité du goût de la belle phrase, des adjectifs si peu à la mode aujourd’hui, qui vient peut-être de cet enseignement primaire. Le premier homme est celui qui est seul. Il disait « je suis solidaire et solitaire ». Il faut lire Noces qui parle de sa joie de se baigner à Ti Posa, c’est un texte très poétique
L’exécution court à travers son œuvre : L’Étranger, La Chute, on y retrouve une culpabilité qui évoque Dostoïevski.

Lona
Des phrases longues.
C'est bien écrit.
De belles descriptions.
Beaucoup de tendresse et d’affection.
(Je n’ai lu que la moitié. Mais je terminerai la lecture)



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Le Premier homme est le roman auquel travaillait Camus au moment de mourir. Les nombreuses notes en bas de page, hésitations ou rajouts de l'écrivain retrouvés dans son manuscrit sont un émouvant témoignage de l'oeuvre en cours.