Marie-Hélène LAFON, Flaubert, Buchet-Chastel, 200 p.

Flaubert nous permet de lire une quarantaine de pages d’une écrivaine dont nous n’avons encore rien lu dans le groupe (et que plusieurs d’entre nous apprécient) et un choix d’extraits mitonnés par Marie-Hélène Lafon :
- correspondance de Flaubert (23 p.)
- Madame Bovary (54 p.)
- L’Education sentimentale (31 p.)
- Un cœur simple (13 p.)
- Bouvard et Pécuchet (23 p.)
- et une page du Dictionnaire des idées reçues.
On plonge ainsi dans Flaubert, parcourant plusieurs livres, et avec des pages choisies (mais de bonne longueur pour que le maître se déploie) par une auteure d’aujourd'hui...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



Gustave Flaubert (1821-1880)
Nous lisons pour le 26 juin 2021 Flaubert de Marie-Hélène Lafon (2020).
Le groupe de Tenerife, qui nous a donné l'idée de marquer le coup du bicentenaire de la naissance de Flaubert, le lit également, mais a lu d'abord Bouvard et Pécuchet (voir ci-dessous les avis de Nieves, Brigitte, José Luis sur Bouvard et Pécuchet).
Nous passerons toute la journée du 26 juin à Rouen sur les traces de Flaubert : circuit guidé Flaubert, visite expositions Flaubert, Hôtel littéraire Flaubert, concert Flaubert... Voici quelques détails :
Circuit de 2h guidé dans le centre de la ville, consacré à Flaubert, avec une guide rien que pour nous

Visite du musée des Beaux arts, avec deux expositions sur Flaubert :

"Salammbô : Fureur ! Passion ! Eléphants !” : Flaubert voyage en Afrique du Nord pour se documenter sur place, alors qu'il a commencé Salammbô ; Le visiteur est invité à plonger dans l’univers extravagant, fantastique, excessif du roman "monstre" de Flaubert, voyageant dans le livre, l’histoire et le drame. Salammbô porte une méditation très actuelle sur la violence politique, la force des déterminismes, les dominations de classe et les assignations de genre.

Salammbô aux colombes, de Georges-Antoine Rochegrosse

"Albert Fourié et Madame Bovary" : l’exposition montre comment un artiste tel que Albert Fourié s’est saisi du roman pour en donner sa propre vision.

La Mort de Madame Bovary


Esplanade Marcel Duchamp en face du Musée des Beaux-arts

Échanges au bar sur le livre à l'Hôtel littéraire Flaubert où l'on trouve :
la brochure décrivant l'hôtel littéraire : on peut voir dans l'hôtel des éditions originales ; une bibliothèque multilingue de 500 livres de ou sur Flaubert est à la disposition des visiteurs  ; et les chambres sont personnalisées autour d’une œuvre, d’un personnage, d’un lieu ou d’un ami intime de Flaubert...

le plan de la ville de Rouen créé pour l'hôtel littéraire.
Concert "Flaubertiade" :
conférence introductive sur "Flaubert et la musique", principalement des œuvres que le romancier a pu apprécier, puis concert avec Alain Bézu (récitant), Philippe Davenet (piano) et Nathalie Beauval (soprano) qui interpréteront des œuvres de Darius Milhaud (d’après Madame Bovary), d’Emmanuel Bondeville (directeur de l'Opéra de Paris de 1950 à 1969, auteur d'un drame lyrique d’après Madame Bovary), d’Isabelle Aboulker (d’après le Dictionnaire des idées reçues), d’Ernest Reyer (auteur d'un opéra d’après Salammbô).

Flaubert
par Marie-Hélène Lafon

Nieves
Qu'est-ce que la lecture de ce court texte m'a apporté sur Flaubert ?
Puisqu'il s'agit d'un livre très émotionnel et pas du tout académique, l'intérêt c'est l'approche de Flaubert en tant qu'être humain pour le lecteur. Il est vrai que, souvent, on lit les ouvrages en se rappelant tout juste le nom de l'auteur, même en ayant aimé énormément leur lecture. C'est ce qui m'est arrivé. J'avais lu trois grands romans de Flaubert sans avoir appris grand-chose sur Flaubert l'homme. C'est donc grâce à ce petit bouquin que je viens de connaître quelques aspects de sa vie, ses préoccupations, sa souffrance ou ses conflits.
Tout d'abord, j'ai beaucoup aimé les premières pages où elle décrit la difficile relation avec son père qui meurt sans avoir accepté le métier choisi par son fils. Puis m'a paru aussi très émouvante la correspondance avec sa mère, les soucis qu'il se faits pour que leur rencontre en Italie se passe bien, mais il y a aussi l'affliction que lui cause l'échec du mariage de sa nièce et les problèmes économiques qui en découlent. Voilà, donc, l'utilité de cette lecture.
Pourtant, je dois dire que j'ai été un peu déçue car je m'attendais à plus. Un titre si puissant ("Flaubert for ever") méritait d'apporter un peu plus d'information sur l'écrivain comme, par exemple, parler de sa correspondance avec Louise Colet, sa vie d'anachorète à Croisset…
D'autre part, par rapport au choix des extraits des romans, ceux de Madame Bovary m'ont fait découvrir Charles, sa fragilité, son côté innocent, aspects qui étaient restés pour moi dans un arrière-plan lors de ma lecture du roman.
J'ai trouvé également très touchants les passages sur Félicité, d'une grandeur inouïe dans sa simplicité. C'est, en effet, un personnage saisissant dans son énorme ignorance du monde. On comprend pourquoi MH Lafon, qui consacre ses livres à décrire cette région paysanne, solitaire, si lointaine de la capitale qui est son Cantal d'origine, ressent cette affinité, cette espèce de symbiose avec cette femme. C'est bien pour ça "qu'elle dépense un bon tiers de son temps et parole à citer et à commenter de longs passages d'Un cœur simple, ce 'roman de la servante' qui constitue selon elle le 'bréviaire absolu' des simples et des humiliés".
Cependant, les pages qu'elle a triées de Bouvard et Pécuchet ne m'ont pas émue autant. J'ai l'impression qu'elle a choisi les passages, si on peut dire, plus intimes : la rencontre des deux personnages, un moment de plaisir à la campagne, ensuite, par opposition à ce premier moment, leurs illusions perdues, leur désarroi dû aux mauvais résultats de leurs expériences. Et pour finir, encore un échec très personnel : celui de leur vie amoureuse. Moi, j'aurais trié des chapitres plus liés au contexte où les sujets sont infinis : l'agriculture, la chimie, l'anatomie, la médecine, la géologie, mais ce choix aurait probablement ôté l'émotion à la présentation de l'auteur voulue par MH Lafon…
Bref, une lecture qui veut être émouvante, mais que je trouve un peu légère par rapport à la magnitude de cet écrivain.

José Luis
Plus qu'opportun, c'est surtout un livre opportuniste, celui que Marie-Hélène Lafon a pondu il y a un peu plus de deux ans, quand l'année du bicentenaire de la naissance de Gustave Flaubert se profilait à l'horizon proche. Je suppose qu'il s'agit là d'une commande de l'éditeur, mais, quand même, fallait-il l'accepter quand on aime l'auteur, surtout un auteur comme Flaubert ?
Et puis, à quel public s'adresse et le livre et cette collection - pages choisies, bonnes feuilles ou Reader's digest ? - dont il fait partie ? À des gens affairés désireux de se donner une patine de culture littéraire à utiliser, pour faire sérieux et cultivé, dans les réunions sociales ou dans les rencontres amoureuses ? À des lycéens, voire des enseignants, paresseux ou pressés ? Il y a, c'est vrai, cette quarantaine de pages que madame Lafon écrit comme première partie du livre. Pages qui ne sont pas une introduction aux textes de la deuxième partie, ni une justification des choix faits, et moins encore une explication des textes. On regrette de ne pas y trouver l'une ou l'autre de ces orientations, et de préférence les trois. À la place, l'écrivaine nous propose un échantillon de son écriture - hachée, en sursauts, bien peu flaubertienne -, un chant d'amour à la personne et l'œuvre de l'ermite de Croisset et une sorte de dialogue avec les romans de celui-ci, entre ces romans eux-mêmes et, enfin, entre les personnages qui les peuplent. Le résultat est paradoxal, parce que le discours que Marie-Hélène Lafon met en place ne peut être vraiment compris, ou apprécié, que par des lecteurs ayant beaucoup fréquenté déjà Flaubert et, en conséquence, toute la deuxième partie du livre est de trop, sauf à viser - c'est encore une autre possibilité - un public de nostalgiques fatigués.
Mais parlons-en, de cette deuxième partie. Et tout d'abord, pourquoi avoir choisi, dans la Correspondance, les lettres adressées à sa mère, quand, par exemple, celles échangées avec Louise Colet, au début de sa carrière littéraire, et à Georges Sand, presque à la fin de celle-ci, sont, sous tous les points de vue - personnel et aussi, et surtout, ceux concernant la pratique et la théorie littéraires - beaucoup plus riches et importants ?
Quant aux choix faits au sujet de Madame Bovary, je suis étonné qu'ayant décidé de proposer au lecteur le récit de la première visite de Charles chez le père Rouault, qui se termine par la célèbre et torride scène de la recherche à deux, Emma et Charles, de la cravache - un chef-d'œuvre à elle seule, cette scène -, madame Lafon n'ait pas voulu enchaîner avec cette autre scène qui vient pratiquement juste après et que, d'une certaine manière, fait pendant, puisque l'érotisme cru de la précédente cède la place à l'arrivée de l'amour :

"Lorsqu'on n'avait pas encore amené son cheval, elle restait là. On s'était dit adieu, on ne parlait plus ; le grand air l'entourait, levant pêle-mêle les petits cheveux follets de sa nuque, ou secouant sur sa hanche les cordons de son tablier, qui se tortillaient comme des banderoles. Une fois, par un temps de dégel, l'écorce des arbres suintait dans la cour, la neige sur les couvertures des bâtiments se fondait. Elle était sur le seuil ; elle alla chercher son ombrelle, elle l'ouvrit. L'ombrelle, de soie gorge de pigeon, que traversait le soleil, éclairait de reflets mobiles la peau blanche de sa figure. Elle souriait là-dessous à la chaleur tiède ; et on entendait les gouttes d'eau, une à une, tomber sur la moire tendue."

Ce qui est extraordinaire dans les deux cas c'est que Flaubert ne parle d'érotisme ou sexualité dans le premier cas, ni d'élan d'amour dans le second et pourtant, sans le dire explicitement, les deux émotions y sont parfaitement transparentes. C'est que c'était là l'essentiel du talent inimitable de l'auteur : montrer, faire voir, sans le dire et en restant parfaitement absent.
Pour faire court - je sais que je suis déjà trop long - je ne m'arrêterai plus que sur L'Éducation sentimentale, où les choix me semblent très pertinents, surtout, d'un côté, les deux passages où madame Arnoux et Frédéric se rencontrent pour les deux dernières fois - avec, dans la deuxième, ce coup de tonnerre, ou son de glas, final qui est ce "Et ce fut tout" - et, de l'autre, celui de la fin, sauf que, dans ce dernier cas, la portée significative de ce texte conclusif aurait beaucoup gagné à commencer quelques lignes plutôt :

"Et ils résumèrent leur vie.
Ils l'avaient manquée tous les deux, celui qui avait rêvé l'amour, celui qui avait rêvé le pouvoir. Quelle en était la raison ?
- 'C'est peut-être le défaut de ligne droite', dit Frédéric.
- 'Pour toi, cela se peut. Moi, au contraire, j'ai péché par excès de rectitude, sans tenir compte de mille choses secondaires, plus fortes que tout. J'avais trop de logique, et toi de sentiment.'
Puis, ils accusèrent le hasard, les circonstances, l'époque où ils étaient nés.
Frédéric reprit :
- 'Ce n'est pas là ce que nous croyions devenir autrefois, à Sens, quand tu voulais faire une histoire critique de la Philosophie, et moi, un grand roman moyen âge sur Nogent, dont j'avais trouvé le sujet dans Froissart : Comment messire Brokars de Fénestranges et l'évêque de Troyes assaillirent messire Eustache d'Ambrecicourt. Te rappelles-tu ?'
Et, exhumant leur jeunesse, à chaque phrase, ils se disaient :
- 'Te rappelles-tu ?'"

Mais la décision qui me semble la plus incompréhensible est celle de ne citer qu'une seule entrée, "Homère", du Dictionnaire des idées reçues. Pour moi, ça tient du mystère. Ne creusons pas, puisque Marie-Hélène Lafon a voulu garder le secret de ses choix.
Un mot pourtant, avant de conclure : de son propre aveu les ruminations que l'écrivaine partage avec nous "ont été nourries par la biographie de Gustave Flaubert publiée par Michel Winock en 2013". Un peu court, non ? C'est vrai qu'elle ajoute aussi la Correspondance, mais quand même !


Bouvard et Pécuchet
(publié en 1881 à titre posthume)


Le texte est en ligne ICI.

"Ce livre, complètement fait, et arrangé de telle manière
que le lecteur ne sache pas si on se fout de lui, oui ou non,
ce serait peut-être une œuvre étrange et capable de réussir,
car elle serait toute d'actualité
."
(Lettre de Flaubert à Louis Bouilhet,
Damas, 4 septembre 1850)

Nous avons lu ce livre en 1996. Nous avons failli lire ce livre 20 ans plus tard, en 2016, puis l'avons déprogrammé...

Et pourtant, nous avions eu des alliés pour le relire :
- "Éric Chevillard, pourquoi aimez-vous Bouvard et Pécuchet ?"
Réponses de ce groupie ICI.
- Comment "réactiver" Bouvard et Pécuchet ?
Réponse d'Éric
Chevillard...

Le groupe de Tenerife l'a lu pour le 4 mai 2021.

Brigitte (du groupe de Tenerife)
Voici mes réflexions sur ce bouquin (Bouvard et Pécuchet) dont j'avais après tant et tant d'années gardé, sans plus, une vague teinture de quelque chose d'extrêmement bien écrit et un bon souvenir amusé (je ne suis pas "une littéraire"). Grâce au dernier choix de notre "Après-midi amical" au nom charmant, je l'ai repris, en lisant cette fois-ci d'abord quelques pages à son sujet (fait inimaginable pour moi auparavant, internet n'existait pas encore), notamment certains passages de lettres privées de son auteur. Il concevait donc une encyclopédie de la bêtise humaine... oui, et j'en avais bien ri.
Quel curieux phénomène. Ces jours-ci, durant cette deuxième lecture, au lieu de me faire rire, ou sourire, les entreprises de ces "deux bonshommes" éveillent en moi une compassion et une compréhension croissantes, dues probablement à mes propres expériences et à certaine connaissance du genre humain acquise - je l'espère -, unies à une tolérance induite également par le grand âge, s'il est bienveillant et bien vieillissant (c'est mon ambition).
Je me demande aussi si Flaubert, qui entretemps avait peut être mûri et s'était apaisé de sa rogne contre la société - je l'ignore - a entraperçu tout ceci et a terminé par une bêtise bien pire encore que celle de ces deux "idiots" : mourir de travail.

Nieves
Je dois dire que ça a été pour moi un ouvrage complexe, fort compliqué, à mon avis, un texte pour des connaisseurs dans tous les domaines du savoir. Or, pour une lectrice ordinaire comme moi, la tâche pour arriver à la fin a été bien ardue. La majorité des chapitres, je les ai passés en survol, incapable d'approfondir convenablement. Cependant, il y en a eu deux qui m'ont accrochée davantage, le chapitre 6 où il est question de la Révolution de 48 ainsi que des réflexions sur la politique et la société, et le chapitre 10 qui parle d'éducation.
Quant au premier, j'ai trouvé excellente la description de la cérémonie de proclamation de la République :

"Dans la matinée du 25 février 1848, on apprit à Chavignolles, par un individu venant de Falaise, que Paris était couvert de barricades, et, le lendemain, la proclamation de la République fut affichée sur la mairie.
Ce grand événement stupéfia les bourgeois.
Mais quand on sut que la Cour de cassation, la Cour d'appel, la Cour des comptes, le Tribunal de commerce, la Chambre des notaires, l'Ordre des avocats, le Conseil d'État, l'Université, les généraux et M. de la Rochejacquelein lui-même donnaient leur adhésion au gouvernement provisoire, les poitrines se desserrèrent ; et, comme à Paris on plantait des arbres de la liberté, le conseil municipal décida qu'il en fallait à Chavignolles.(…)
L'allocution du curé fut comme celle des autres prêtres dans la même circonstance.
Après avoir tonné contre les rois, il glorifia la République.
"

Flaubert décrit en spectateur comment on vit cet événement à Chavignolles, devenu un scénario où on joue la pièce concernant le nouveau système politique. Dans les réactions de tous les personnages: le maire, le médecin, les notables, l'instituteur habillé "d'une pauvre redingote verte, celle des dimanches" et les paysans, les ouvriers, les gamins, on a l'impression d'une inconscience collective, de ne pas savoir où ça va les mener. En effet, on voit tout de suite le manque de conviction quand tous les personnages les plus significatifs (le maire, le notaire, l'instituteur et le curé) commencent à rêver de devenir députés.

"Ce vertige de la députation en avait gagné d’autres. Le capitaine y rêvait sous son bonnet de police, tout en fumant sa bouffarde, et l’instituteur aussi, dans son école, et le curé aussi, entre deux prières, tellement que parfois il se surprenait les yeux au ciel, en train de dire :
— Faites, ô mon Dieu ! que je sois député !
"

Pour moi, ce chapitre est une leçon d'histoire si bien présentée, avec un sens de l'humour si affiné, qu'elle m'a renforcé le goût pour l'histoire beaucoup mieux que de barbants cours d'histoire et des dizaines de romans historiques sortis dernièrement.
En ce qui concerne l'éducation de Victor et Victorine, mon passage préféré a été celui de la phrénologie, l'"étude du caractère d'un individu, d'après la forme de son crâne." Il y a des descriptions vraiment désopilantes :

"Mais avant d'instruire un enfant, il faudrait connaître ses aptitudes. On les devine par la phrénologie. (…)
Les têtes de leurs élèves n'avaient rien de curieux ; ils s'y prenaient mal sans doute. Un moyen très simple développa leur expérience.
Les jours de marché, (…) quand ils trouvaient un jeune garçon avec son père, ils demandaient à lui palper le crâne dans un but scientifique.
Le plus grand nombre ne répondait même pas ; d'autres, croyant qu'il s'agissait d'une pommade pour la teigne, refusaient, vexés ; quelques-uns, par indifférence, se laissaient emmener sous le porche de l'église, où l'on serait tranquille.
Un matin que Bouvard et Pécuchet commençaient leur manœuvre, le curé tout à coup parut et, voyant ce qu'ils faisaient, accusa la phrénologie de pousser au matérialisme et au fatalisme.
Le voleur, l'assassin, l'adultère, n'ont plus qu'à rejeter leurs crimes sur la faute de leurs bosses.
"

Finalement, si je dois dire quelque chose sur les protagonistes, personnages grotesques et ridicules, je leur trouve quand même un côté naïf et une franchise qui les rend sympathiques. Cette volonté qu'ils ont de s'immerger dans tous les savoirs, sans arriver à assimiler les contenus les obligeant à changer de domaine en permanence jusqu'au moment où survient l'échec, est compensée des fois par quelques moments spontanés où ils jouissent d'une manière toute simple de la joie de vivre (le premier repas dans la maison normande, la beauté du paysage des falaises, la trouvaille de leur penchant commun pour l'amitié…). C'est comme ça que Flaubert passe en revue tous les coins de la société où il lui a été donné de vivre, en y jetant un regard sarcastique et impitoyable. Est-ce qu'il prétend se moquer de l'engouement pour la science propre à son époque montrant son manque de confiance sur les découvertes et les procédés scientifiques? Or, il touche toutes les branches du savoir : la religion, la pédagogie, l'art… C'est comme si l'écriture était un écran par où passe toute la société de son temps.
J'ai lu que Flaubert voulait inventer une nouvelle forme pour conter, montrer qu'une nouvelle forme était possible en dépassant ainsi la méthode réaliste de ses romans précédents. Aux spécialistes de répondre…

José Luis
"Oh ! Si je ne me fourre pas le doigt dans l'œil, quel bouquin ! Qu'il soit peu compris peu m'importe. Pourvu qu'il me plaise, à moi, & à vous ! & à un petit nombre, ensuite" (À Madame Roger de Genettes, 10 novembre, 1877). Quel bouquin, en effet, que ce roman inachevé de Flaubert, Bouvard et Pécuchet ! Roman impossible, ne cessera-t-il de dire à tous ses correspondants. Mais, ajouterai-je, avec les propres mots de l'ermite de Croisset, "le comble de l'art". Ce texte m'a toujours passionné, plus encore que les autres romans de l'auteur, ce qui est beaucoup dire, et à l'occasion de cette relecture - la troisième ou quatrième au long de ma vie - j'en ai tiré un plaisir redoublé et j'en ai été submergé par la même éblouissante admiration. Je fais partie du petit nombre dont Flaubert parle à son amie ? Peut-être, mais par chance. J'admire, évidemment, son écriture, arrivée ici, malgré le sujet qui ne se prête pas à l'art, au sommet de la perfection, de sa perfection à lui, à commencer par le début du premier chapitre, le merveilleux incipit y compris ("Comme il faisait une chaleur de 33 degrés, le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert"), lequel ouvre un véritable - et merveilleux ! - plan-séquence digne d'un grand film... d'avant l'invention du cinématographe, mais qui n'est pas moins stupéfiant que le célèbre plan-séquence de Soif du mal, d'Orson Welles. Et ce ne sont pas les seules pages qui font penser à un scénario de cinéma. J'admire aussi, naturellement, le travail "hénorme" de préparation qu'il a produit : non moins de 1700 livres lus, semble-t-il, plus les recherches qui, sans répit, il demandait de faire pour lui à ses amis. Le résultat, est bien connu, est cette anthologie des savoirs de l'époque, une véritable encyclopédie... critique, puisqu'il ne se contente pas de les exposer, ces savoirs, mais aussi de montrer leurs failles, leurs contradictions, leurs fragilités. De tout cela, savoirs et vision critique, nous en profitons encore aujourd'hui, moi en tout cas. Et puis, j'admire - et aime à la folie - les deux bonhommes, pas sots du tout, mais, tout simplement entraînés, ravagés même, par une drôle de passion, une véritable pulsion épistémophilique, que je comprends très bien. Comme je comprends aussi la série des déceptions qui émaillent leur besogneux trajet et qui les poussent à aller toujours vers l'avant jusque le renoncement final, le retour au point de départ, à leur profession de copistes, qu'on ne connaît vraiment que par les notes de travail que Flaubert a laissées avant de mourir : "Ils copièrent… tout ce qui leur tomba sous la main […] Finir par la vue des deux bonhommes penchés sur leur pupitre, copiant". Pourquoi ce renoncement ? Parce que, me semble-t-il, Bouvard et Pécuchet, ont, en fin, compris qu'il n'y a pas d'objet adéquat au désir humain, même si l'être humain ne fonctionne, ne peut fonctionner, que sur le désir, mais un désir qui ne fait que se déplacer d'un objet à l'autre, mieux, qui ne peut que se déplacer, s'il veut rester actif, mobilisateur de l'action. Et puis, qu'ils l'aient ou ne l'aient pas compris - compréhension difficile pour eux, mais pas pour Flaubert ! -, aujourd'hui nous savons que cette passion des savoirs est possible seulement grâce à ce mécanisme que Freud nomma sublimation, c'est-à-dire déplacement d'une pulsion, la pulsion sexuelle, à une autre, déplacement sur lequel est fondée la civilisation. Ce n'est pas par hasard si les savoirs sur la sexualité arrivent très tard dans le "bouquin", mais pour déboucher sur la même déception que tous les autres. Alors, pour ne pas désespérer, ils renoncent à tout espoir, sublimant, cette-fois-ci, dans le nihilisme le plus total : "Copions !" On entend, derrière le grattement de leurs plumes sur le pupitre, le grand rire de Gustave Flaubert, nihiliste, lui, s'il en est. Et moi, moi aussi, chers amis.

 

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Quatrième de couverture : Deux copistes retraités entreprennent une série d'expériences visant à embrasser l'ensemble des connaissances humaines. Ultime roman de Flaubert, spirale encyclopédique et farcesque restée inachevée, Bouvard et Pécuchet est avant tout une histoire universelle de la bêtise. "Ça, ce sera le livre des vengeances !" aurait un jour affirmé l'auteur, selon son ami Maxime Du Camp. Définition qui pourrait tout aussi bien s'appliquer au singulier Dictionnaire des idées reçues, fragment du second volume projeté pour Bouvard et Pécuchet, et où s'exprime, de manière plus drôle et fulgurante que jamais, la rage de Flaubert contre les préjugés et les lieux communs de son temps.


LA RENCONTRE
DE BOUVARD ET PÈCUCHET
ICI

UN AUTRE EXTRAIT :
(Bouvard entre en portant de gros sacs)

Bouvard : Nous y voilà... Tu viens ?

(Il dépose les sacs. Pécuchet traîne une malle)

Pécuchet : J'arrive... Waaaaah !

Bouvard : On y est enfin ! Comment trouves-tu... ?

Pécuchet : Magnifique, magique, divin... Enfin je peux respirer et les oublier !

Bouvard : Oublier quoi ? (Pécuchet lui parle à l'oreille en montrant la malle) Comment ? Tu portes encore ces horreurs ?

Pécuchet : Non non, je te jure, je les ai abandonnées il y a longtemps, un peu après notre rencontre. Sur tes conseils d'ailleurs.

Bouvard : Il faisait plus de 30° le long du canal Saint-Martin, tu étais habillé comme en hiver.

(Ils commencent à déballer. Pécuchet sort deux ou trois crucifix ; il en place un bien en vue puis cherche les endroits où mettre les autres. Finalement, il les enferme et continue. Bouvard sort un cadre avec un personnage qui lui ressemble vaguement.)

Pécuchet : Je ne sais plus. Mais le principal fut de se rencontrer... non ?

Bouvard : Bien sûr !


Le romancier Frédéric Berthet avait écrit Le retour de Bouvard et Pécuchet (éd. du Rocher, 1996) : Éric Chevillard salue sa réédition (Belfond) en 2014 dans Le Monde.


Bouvard et Pécuchet, un film de 1989 de Jean-Daniel Verhaeghe, scénario de Jean-Claude Carrière, musique de Michel Portal, avec Jean-Pierre Marielle et Jean Carmet dans le rôle de Bouvard et Pécuchet, avec aussi Catherine Ferran, Yvan Dautin, Laure Duthilleul, etc. : FILM EN LIGNE