Philippe Jaccottet en 1990
Extrait de Libération


Cahier de verdure
Gallimard, coll. Banche 1990, 88 p.

Quatrième de couverture : "Je pense quelquefois que si j'écris encore, c'est, ou ce devrait être avant tout pour rassembler les fragments, plus ou moins lumineux et probants, d'une joie dont on serait tenté de croire qu'elle a explosé un jour, il y a longtemps, comme une étoile intérieure, et répandu sa poussière en nous. Qu'un peu de cette poussière s'allume dans un regard, c'est sans doute ce qui nous trouble, nous enchante ou nous égare le plus ; mais c'est, tout bien réfléchi, moins étrange que de surprendre son éclat, ou le reflet de cet éclat fragmenté, dans la nature. Du moins ces reflets auront-ils été pour moi l'origine de bien des rêveries, pas toujours absolument infertiles."


Après beaucoup d'années
, 1994, 112 p.

Quatrième de couverture : "Les événements du monde, depuis des années, autour de nous, proches ou lointains – mais plus rien n'est vraiment lointain, du moins en un sens, si plus rien n'est proche non plus –, l'Histoire : c'est comme si des montagnes au pied desquelles nous vivrions se fissuraient, étaient ébranlées ; qu'ici ou là, même, nous en ayons vu des pans s'écrouler ; comme si la terre allait sombrer.
Or, quand à cela, quant à l'Histoire, nul doute : il s'agit bien – ce qu'on aura vécu – de près d'un siècle de l'Histoire humaine ; une masse considérable, une espèce de montagne, en effet, dont la pensée a du mal à faire le tour, le cœur à soutenir le poids ; et tant de ruines, de cimetières, de camps d'anéantissement qui seraient, de ce siècle, les monuments les plus visibles, d'autres espèces de montagnes, sinistres. Et la pullulation des guerres, la plus ou moins rapide érosion de tout règle, et les conflits acharnés entre règles ennemies. Tout cela multiple, énorme, obsédant, à vous boucher la vue, à rendre l'avenir presque entièrement obscur
."
Philippe Jaccottet

Cahier de verdure suivi de Après beaucoup d'années, Poésie Gallimard, 2003, 204 p.

Quatrième de couverture : Les deux recueils rassemblés ici se tiennent sur un versant apaisé de l'œuvre de Philippe Jaccottet, et témoignent d'une prise de distance avec les peurs, les douleurs, les alarmes passées. Non que la destinée humaine ait changé de trajectoire et se soit magiquement affranchie de sa finitude, mais des passages, des éclaircies sont ici entrevus qui tentent de déjouer les pièges du temps.
Depuis le dessin général des paysages jusqu'à la floraison ascensionnelle de la rose trémière (que le poète nomme la "passe-rose"), la nature se donne pour la médiatrice privilégiée, celle qui, fragmentée, diversifiée, voire chaotique, suggère pourtant l'unité de la création. Et cette unité perceptible en chaque détail s'incarne dans l'écriture de Philippe Jaccottet qui joue ainsi de différentes formes d'expression (poèmes, proses poétiques, notes de carnet) pour, usant de la diversité comme un peintre des couleurs, composer un tableau qui estomperait son cadre et concilierait visible et invisible.
Avec une économie de moyens qui lui est propre, Philippe Jaccottet dit l'essentiel : "que la poésie peut infléchir, fléchir un instant, le fer du sort. Le reste, à laisser aux loquaces".


Cahier de verdure
, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2014, 764 p. Ce volume contient : L'Effraie et autres poésies - Observations, 1951-1956 - La Promenade sous les arbres - L'Ignorant - L'Obscurité - Éléments d'un songe - La Semaison, carnets 1954-1967 - Airs - Leçons - Paysages avec figures absentes - Chants d'en bas - À travers un verger - À la lumière d'hiver - La Semaison, carnets 1968-1979 - Les Cormorans - Beauregard - Pensées sous les nuages - Cahier de verdure - Libretto - Après beaucoup d'années - La Semaison, carnets 1980-1994 - La Semaison, carnets 1995-1998 - Et, néanmoins - Nuages - Le Bol du pèlerin (Morandi) - À partir du mot Russie - Truinas - Ce peu de bruits - Couleur de terre. Appendices : Requiem - En marge des livres - Proses éparses - Deux discours.

Philippe Jaccottet (né en 1925)
Cahier de verdure (1990) suivi de Après beaucoup d'années (1994)

Nous avons lu ce livre pour le 11 juin 2021 et le groupe breton le lit pour le 17 juin.

Autour du livre
  Quelques repères chronologiques
Traductions
Jaccottet et la peinture
Jaccottet et la tradition orientale

Vidéo
Radio  

Articles

Quelques repères chronologiques

- Naissance en 1925 à Moudon, en Suisse. Le père est sous-directeur des abattoirs de la ville, avant d’y être nommé vétérinaire cantonal.
- Dès l'adolescence, Jaccottet écrit de la poésie et offre des recueils dactylographiés à ses parents pour Noël.

- Il considère le poète Gustave Roud comme un maître, qui lui fera connaître Hölderlin.

- Études de lettres à Lausanne ; son premier recueil, Trois Poèmes aux démons, paraît en 1945, alors qu'il est étudiant.
- Séjour de 7 ans à Paris où il est le collaborateur des éditions Mermod :

Mermod était "un éditeur un peu mécène. C'était un industriel qui aimait passionnément les livres et qui non seulement avait publié les meilleurs écrivains suisses, Ramuz, Cingria, Roud, mais les avait aidés, encouragés. C'est grâce à lui qu'après la guerre j'ai vécu, les premières années, à Paris, puisque j'étais un peu le collaborateur de ses éditions. Comme je suis d'un naturel plutôt sauvage, c'est à travers cette collaboration que j'ai rencontré Ponge, dont Mermod avait édité le Carnet du bois de pins, et Pierre Leyris, qui sont restés des amis, et puis par ricochet bien d'autres gens dans le milieu de la N.R.F. Paulhan et Arland m'ont confíé la chronique de poésie. J'ai beaucoup aimé ces années de Paris tout en restant un peu à l'écart. Mais comme j'ai plus de doutes que de certitudes, j'ai senti plus ou moins consciemment que, pour abriter mon travail, il fallait que je prenne une certaine distance par rapport à l'agitation, au mouvement des idées et des esthétiques." (Le Monde, 16 décembre 1983)

- En 1953, il s’installe après son mariage avec Anne-Marie Haesler, peintre, qui illustrera Le cahier de verdure, à Grignan dans la Drôme (village immortalisé par Madame de Sévigné dans ses lettres à sa fille) et y restera jusqu'à sa mort, à l'âge de 95 ans. Il aura deux enfants : Marie et Antoine qui créera les éditions Le Bruit du temps avec sa femme Shoshana Rappaport-Jaccottet.

"Tout est parti d'une jubilation étrange qui était absolument inattendue quand on est venu s'installer ici. Il y a eu un choc, aussi bien pour ma femme que pour moi puisqu'elle en a, elle aussi, nourri son œuvre. Et il y avait aussi une interrogation : comment est-il possible qu'une émotion aussi forte naisse à propos de presque rien ? De sorte que ces proses sont un mélange de célébration du monde, de réflexion sur le sens de la beauté et aussi sur les moyens de la poésie qui l'exprime." (Le Monde)

Il entre dans La Pléiade en 2014 : de son vivant ! Un poète ! Le troisième poète après Saint-John Perse et René Char.
Son œuvre est considérable : poèmes, proses réflexives, pages de carnets, études critiques sur la poésie, publiées aux éditions :
- Gallimard
(36 titres)
- Fata Morgana
(une trentaine de titres
)
- Le Bruit du temps
(éditions de son fils)
- La Dogana (éditions du cousin).

Et des traductions...

Traductions

"J'ai eu envie d'essayer de gagner ma vie autrement que par l'enseignement ; et j'ai proposé à un éditeur suisse, qui avait été justement l'éditeur de Ramuz, une traduction pour essayer de vivre comme traducteur. Et il a accepté mon essai. C'était une nouvelle traduction de la Mort à Venise de Thomas Mann, qui a été mon premier travail. Et c'est comme ça que j'ai commencé à devenir traducteur et je le suis resté jusqu'à aujourd'hui, traduisant des dizaines de milliers de pages pour gagner ma vie." (Voir "Poésie et traduction chez Philippe Jaccottet", par Christine Lombez, auteure d'une thèse sur Jaccottet poète et traducteur, La Revue des deux mondes, juin 2001)

Il a traduit principalement de l'allemand, de l'italien, du grec et de l'espagnol.
C'est grâce à Philippe Jaccottet que l'on peut lire Musil. En 1944, il a découvert des passages de l'Homme sans qualités dans une revue genevoise, Lettres, dont s'occupaient Jouve et Starobinski. Il s'est mis en rapport avec la veuve de Musil et il a publié des extraits dans différentes revues.

"Dès le premier contact j'ai été fasciné. De toute évidence, c'était une œuvre extraordinaire. Disons qu'à la longue, même si j'ai passé tant d'années à la traduire, j'ai aussi pris mes distances. Parce que, finalement, je n'aime pas les livres pour les livres, je les aime, au contraire, dans la mesure où ils m'aident à rétablir mes relations avec le monde extérieur. Cela explique mes réserves à l'égard d'un certain aspect de Musil. En le lisant, j'ai quelquefois l'impression d'étouffer, de me promener dans le cerveau de quelqu'un."

Il a traduit donc et fait connaître en France toute l’œuvre de Robert Musil (1880-1942), une part considérable de celle de Rainer Maria Rilke et a établi l’édition de Friedrich Hölderlin (1770-1843) pour La Pléiade.
Il a traduit du grec l’Odyssée, en vers de quatorze syllabes.
Il a appris l’italien en lisant son ami Giuseppe Ungaretti (1888-1970), qui a tenu à faire de lui son principal traducteur, s’est lancé dans l’étude du russe à cause de la découverte passionnée d’Ossip Mandelstam (1891-1938).
Il a traduit l'Espagnol Gôngora y Argote, le Tchèque Jan Skacel ou les maîtres japonais du haïku : pour ces deux derniers cas, Jaccottet a traduit à partir de versions anglaises ou allemandes des textes concernés.

Dans le groupe, trois titres traduits par Jaccottet ont été programmés jadis :
-
Malina d'Ingeborg Bachmann
- Les Désarrois de l’élève Törless de Robert Musil
- Mort à Venise de Thomas Mann, mais sans doute pas dans la traduction de Jaccottet, introuvable.

Jaccottet et la peinture

"Ses travaux avec l'éditeur Henry Louis Mermod affinèrent grandement sa perception de la peinture ancienne et contemporaine. "Industriel épris de poésie", Mermod était un vrai mécène, un collectionneur de premier plan qui affectionnait et comprenait Matisse aussi bien que Dubuffet : en compagnie de son éditeur, Jaccottet eut l'occasion de rencontrer Raoul Dufy et Georges Braque. De plus, il participa aux nombreuses séances de travail qui aboutirent, avec la participation d'historiens d'art comme René Huyghe, Jean Cassou et Jean Adhémar, aux grandes réalisations de Mermod du côté des Dessins français des XVIe, XVIIe, XVIIIe et du XIXe siècles, des ouvrages de grand format pour lesquels il s'était beaucoup investi, puisqu'il lui fut demandé de rédiger d'impeccables notes biographiques." (voir "Philippe Jaccottet, la compagnie des peintres", par Alain Paire, site Poezibao 21 juin 2012)

Il épouse en 1953 Anne-Marie Haessler qui fréquentait l'Atelier Jullian à Paris ; elle devint illustratrice et peintre. Elle réalise avec son mari :
- Le Cerisier, Philippe Jaccottet, Marchant Ducel, 1986
-
Haïku, présentés et transcrits par Philippe Jaccottet, Fata Morgana, 1996.

De Jaccottet, sur ou avec des artistes :
- Bonjour Monsieur Courbet, éd. La Dagona/Le Bruit du temps, 2021
- Vies silencieuses, Fata Morgana, 1986
- Le bol du pélerin (Morandi), La Dagona, 2008.
Exposition en ce moment au musée des Beaux-arts de Grenoble (visite avec les commissaires en ligne ici).

Jaccottet et la tradition orientale

La découverte de la poésie japonaise, à travers l'anthologie de haïku de Blyth, a été pour Philippe Jaccottet une véritable révélation.

"Je venais d'écrire l'Obscurité, qui est, d'une certaine manière, le récit d'une crise de confiance à l'égard de la poésie. Cette anthologie était remarquable parce que l'Anglais qui l'avait établie l'avait accompagnée d'un commentaire qui aidait à voir la force qui réside dans ces espèces de gouttes de poésie extrêmement concentrées. Je me suis mis à lire lentement ces haïku, un par jour. J'avais l'impression de boire un verre d'eau fraîche, en sortant d'une période difficile.
En même temps, j'ai très bien compris que, pour moi, cela ne pouvait être qu'une indication lointaine à l'horizon, et que je ne pouvais imiter ce genre poétique, étant un homme d'Occident avec ce que cela signifie d'attachement à la culture qui est la nôtre. Et aussi parce que la souffrance et l'angoisse sont singulièrement absentes dans le monde du haïku, et que cela, l'aurais-je voulu, je ne pouvais quant à moi l'oublier.
" (Le Monde, 16 décembre 1983)

Il a aussi une grande connaissance de la poésie chinoise, à travers François Cheng, Jean-François Billeter et Segalen, comme le montre l'article hyper savant "Philippe Jaccottet et la pensée chinoise", revue Europe consacrée à Jaccottet, novembre-décembre 2008, par Jiang Dandan, qui a fait une thèse à Pékin "Transparence et paradoxe : éthique et esthétique chez Philippe Jaccottet" et a traduit des poèmes en chinois. Elle montre les échos chinois dans ses poèmes : effacement du moi, dépouillement, non-savoir, contemplation du paysage...

Vidéo

- "Poésie et Nature Philippe Jaccottet" : pour son émission Hôtel, Pierre-Pascal Rossi lui rend visite à Grignan où il vit depuis les années 50 (Jaccottet a 65 ans lors de cette interview), RTS (Radio Télévision Suisse), 20 décembre 1990, 21 min.

- Philippe Jaccottet, un film de Jacques Laurans, réalisé par François Barat, Ina, Centre Georges Pompidou, 1991, 56 min, en ligne sur le site des bibliothèques parisiennes (gratuit si on est inscrit).

- Un entretien filmé en deux parties en 2011 par les libraires de L'arbre à lettres : 1. Traduire pour vivre : 23 min — 2. Trajectoire : 4 min 36.

Radio

- Dans Carré d'art, Philippe Jaccottet commente et lit Après beaucoup d'années, 24 mai 1994, 31 min.
-
Du jour au lendemain retransmet un entretien avec Alain Veinstein, France Culture, 12 février 2001, 34 min.
- Philippe Jaccottet entre en Pléiade, La Grande Table, par Caroline Boué, 12 mars 2014, 29 min.

Articles

Une interview approfondie

-
Entretien avec Philippe Jaccottet avec Mathilde Vischer, poétesse, traductrice, universitaire, site suisse Culturactif, 27 septembre 2000

Un article sur Le cahier de verdure

- "Noces éphémères", Richard Blin, Le Matricule des Anges, n°45, juillet 2003.

Une étude universitaire, parmi d'innombrables analyses

- Un exemple d'étude universitaire : "L'expérience poétique du fragment dans Cahier de Verdure de Philippe Jaccottet", Evelio Miñano, Université de València, Queste, n° 8, 1998.

Mieux encore, tout un cours !

- "Éléments d'un cours sur l'œuvre poétique de
Philippe Jaccottet", par Jean-Michel Maulpoix, Université Paris X-Nanterre, 2003-2004.

Quelques articles tout récents suite à sa mort en février 2021

- "Philippe Jaccottet, poète et écrivain, est mort à l'âge de 95 ans", Thierry Clermont, Le Figaro, 25 février 2021.
- Libération : "Philippe Jaccottet est mort, c’est la dernière nuit", Guillaume Lecaplain, 25 février 2021 — "Juste de vie, juste de voix": la parole poétique de Philippe Jaccottet, Benoît Heilbrunn, 26 février 2021.
- "Tout simplement poète", Télérama, Pierre Lepape, 3 mars 2021.
- Le Monde, Monique Petillon : "Le poète et écrivain Philippe Jaccottet est mort", 25 février 2021 — "Philippe Jaccottet, le chant des signes", 7 mai 2021.
- Cahier d'hommages à Philippe Jaccottet (1925-2021), Poezibao, mars 2021. De courts textes d'auteurs différents :

› les traducteurs de Philippe Jaccottet en anglais (John Taylor), espagnol (Rafael-José Díaz), catalan (Antoni Clapés), italien (Fabio Pusterla)
› les spécialistes de l'édition de la Pléiade : Hervé Ferrage, Jean-Marc Sourdillon, José-Flore Tappy ; ou d'un ouvrage sur Jaccottet : Fabien Vasseur auteur de Philippe Jaccottet : le combat invisible, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2021 ; ou d'une thèse : Ecrire le verger au 21e siècle de Bronwyn Louw
› ou encore des poètes, écrivains, crtiques : Sylvie Fabre, Stéphane Lambion, Jean Gabriel Cosculluela, Christophe Gallaz, Christian Travaux, Jean-François Perrin.

- Et le dernier numéro de la Quinzaine littéraire, n° 1236, mai 2021

 

Nos cotes d'amour, de l'enthousiasme au rejet :
                                        
à la folie
grand ouvert
beaucoup
¾ ouvert
moyennement
à moitié
un peu
ouvert ¼
pas du tout
fermé !

 

 

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