Trad. de l'hébreu
Valérie Zenatti,
éd. de l'Olivier, 2004, prix Médicis étrangerHistoire d'une vie, éd. Points, 2005, 216 p.

Quatrième de couverture : Comment un enfant ayant tout perdu peut-il survivre seul dans les sombres forêts ukrainiennes ? Aharon Appelfeld a 10 ans lorsqu’il s’échappe du camp. Son errance le conduira, quatre ans plus tard, en Palestine. Plongé dans le silence depuis le début de la guerre, il apprend une nouvelle langue. Il l’utilisera désormais pour tenter de relier les différentes expériences de sa vie à leurs racines perdues.

Aharon Appelfeld (1932-2018) a été déporté en 1940 dans un camp, en Ukraine, d’où il s’est évadé. Ses romans, dont Le garçon qui ne voulait pas dormir et Des jours d’une stupéfiante clarté, sont disponibles en Points.

"Un formidable roman de formation, sec et poignant : parfait."
(Les Inrockuptibles)

Aharon Appelfeld (1932-2018)
Histoire d'une vie (1999, traduit en 2004)
"Que le lecteur n’aille pas chercher dans ces pages
une histoire de vie précise et structurée.
"
"Tous mes livres sont bien, en effet,
des chapitres de mon vécu le plus intime ;
pour autant ils ne sont pas l’histoire de ma vie
".

Nous avons lu ce livre pour le 2 octobre 2020 et le groupe breton pour le 15 octobre ; le nouveau groupe parisien l'avait lu pour le 25 septembre.     


QUELQUES INFOS en bas de page : des articles,
des émissions de radio et télé, les références des œuvres traduites.


Les 12 cotes d'amour du nouveau groupe parisien
réuni le 25 septembre 2020

Ana-Cristina Anne Christine Françoise HKatherineMargotMonique M Valérie
DavidInès Nathalie B Olivier

Ana-Cristina
J'ai d'abord été éblouie et touchée par la poésie et le ton juste (l'épisode du pommier). Puis la lecture de ce livre a été éprouvante (la scène de l'enclos). Quand j'ai lu les chapitres où il raconte son arrivée en Israël et ceux où il développe davantage sa conception de la littérature, ma lecture est devenue plus apaisée, et une fois le livre terminé, je me suis tout simplement dit que je venais de lire un livre important pour moi. J'ai envie de revenir à la scène du pommier (p. 21, éd. Points) car elle est certainement pour moi une des plus belles scènes que j'ai lue depuis longtemps. Je peux y lire :
- l'état physique et la détresse morale de l'enfant
- l'importance que la nature aura dans toute sa vie. Comme le lui dit Agnon "Tout écrivain doit avoir sa ville, son fleuve, ses rues. Tu as été exilé de ta ville et des villages de tes ancêtres ; au lieu de puiser un enseignement en eux, tu as puisé dans les forêts." (p. 178)
- le début d'une renaissance ou plus précisément un passage entre l'indicible (toutes les épreuves endurées, enfant) et ce qu'Appelfeld, devenu écrivain, a enfin la possibilité d'écrire, c'est-à-dire ce qu'il a réussi à "éprouver" de nouveau afin de ne pas mentir. Un pont entre le passé et le présent. Il l'explique : "La guerre s'était terrée dans mon corps, pas dans ma mémoire. Je n'inventais pas, je faisais surgir des profondeurs de mon corps des sensations et des pensées absorbées en aveugle." (p. 200)
- ses conceptions de la littérature qu'il explicite parfaitement dans cette phrase : "La vraie littérature traite du contact avec les secrets du destin et de l'âme, en d'autres mots : la sphère métaphysique" (p. 160). Et certainement encore une multitude d'autres significations (ou ramifications). Ce qui me saute aux yeux en relisant cette scène, c'est l'évidence du choix de la littérature pour raconter l'intimité avec l'indicible. J'ouvre en grand.
David
C'est une grande ode à la littérature car il apporte quelque chose de cristallin, de limpide sur la manière dont on vit (la petite enfance est névralgique et critique dans l'existence de l'auteur). Il est très autocentré car la totalité de sa littérature est autobiographique. Elle est notamment liée à son passage dans la forêt enfant. Si on aime sa claire vision du monde si originale, l'ensemble de ses livres résonnent comme une continuité.
J'avais rencontré la traductrice de ses œuvres dont il était très proche. Tout le passage sur la langue, comment on perd la sienne, il y a une douleur que l'on ressent. On ne sent pas la peine pourtant il y a une sorte d'objectivité. Il n'y a jamais un jugement ou un étalage de la peur qu'il a vécue. Comment peut-on rester vivant sans être décomposé de ces expériences ? Cela me fascine. Il y a quelque chose de très doux chez cet auteur. Qui transporte le souvenir toute sa vie de cette période très lourde.
J'ai moins aimé la dernière partie avec les querelles sur le judaïsme qui me paraissent moins fortes d'un point de vue littéraire que la première partie.
Cela n'est pas donné à tout le monde d'écrire de manière aussi fluide et naturelle sur un passé si lourd. J'ouvre aux ¾.
Françoise H
L'enfance de cet homme est effectivement le sujet principal de l'œuvre entière de l'auteur. Mais quand on lit ce livre de près, cela nous paraît très angoissant, bien que pour lui son passage dans la forêt soit un bon souvenir. Alors que dans les contes pour enfants, cela est terrifiant. Ce que j'aime bien, c'est que j'ai été prise à contre-pied plusieurs fois. Il dit que dans son malheur ce passage est presque une parenthèse enchantée.
La querelle du club : en y réfléchissant, la force de ce livre est qu'il nous fait comprendre l'expérience concentrationnaire par le creux. Car au fond il ne nous la raconte pas du tout. Cet épisode reflète la volonté de ces hommes et femmes d'être plus justes et de faire bien après avoir subi les camps. Il décrit en filigrane le traumatisme qui a envahi ces personnes. Comme si chacun a une valeur en fonction de comment il agit après une expérience dissolvante. Qu'en ont-ils retenu? Comme si les personnalités s'arc-boutent sur cela. Il me prend une troisième fois à contre-pied dans sa description du kibboutz qu'il décrit comme des personnes s'acharnant au travail bêtement. Alors que j'en avais une vision extrêmement différente. De personnes dévouées corps et âme au kibboutz, qui construisent enfin un foyer national juif. J'ouvre en entier.
Christine
Pour moi c'est justement l'objectif de l'œuvre Appelfeld : la mise sous forme de mots de cette mémoire qui est inscrite dans le corps. Le niveau de langue est extraordinaire, car la traductrice a travaillé en osmose avec l'auteur.
Concernant le passage dans la forêt, je rejoins ce qui a été dit avant. Je retiens surtout la réflexion sur la langue. Il en parlait quatre au temps de ses parents. La langue de sa mère est la langue de l'assassin. Il a dû la désapprendre au fur et à mesure. Ce qui lui a permis de ressusciter en quelque sorte et de rentrer dans le yiddish, de se l'approprier ; c'est cela qui lui a permis de se reconstruire. Il fait transparaître ça d'une manière exceptionnelle. Il n'y a pas de sentiment, cela n'est pas important. Ce sont les actes qui comptent. Et il a fini par réussir à mettre en mots une expérience. J'ouvre en entier.
Margot
Je suis d'accord avec tout ce qui vient d'être dit. Très étonnée de cette écriture qui paraît simple mais qui est tout sauf simple. On est avec lui tout le temps. C'est une force de son écriture. Il maintient le lecteur totalement présent tout le long. Ce qui m'a plu, c'est qu'il est toujours question d'une terre natale dont il est déraciné ; et en fait, sa terre natale c'est la langue, c'est la terre de la langue. Cela va de l'allemand au yiddish qui est l'ascendant de la langue maternelle finalement.
L'idée de lire un témoignage m'a crispée. J'ai eu la sensation que c'était une écriture à fils et je me suis laissé faire, ce qui est un bonheur.
D'abord il y a le fil de l'enfant qui perd tout, mais la vision constante de sa mère lui permet de tenir lors de plusieurs visions. L'épisode du pommier est effectivement très central. C'est aussi un enfant qui écrit avec son corps. La mémoire est fragmentée dans le corps. J'ai trouvé ça incroyable, d'une vérité totalisante et très fragmentée à la fois.
Le deuxième fil est celui du silence. J'ai trouvé cela fort de perdre sa langue quand on se tait. Il devient quasiment un fils de l'oubli.
Ensuite le fil du kibboutz. Où il décrit un formatage total, un écrasement. On découvre qu'il n'a pas eu d'instruction à cause de la guerre. On s'en rend compte quand il rencontre ce jeune qui traverserait n'importe quelle guerre. J'ai trouvé cela fabuleux.
Un autre fil : qu'est-ce que l'écriture ? Ce n'est ni une belle langue ni de l'académisme ; mais il va rencontrer des maîtres qui vont l'aider à trouver sa propre pensée. Et ce qu'il écrit sur l'écriture est formidable et tellement simple. Et terriblement compliqué d'arriver à cela de but en blanc. Comme s'il était un petit poucet qui sortait de sa forêt pour ne faire que des pas de géant.
Le revenir à soi, la redécouverte de ses langues les chemins qui le mènent vers les langues lui ouvrent un chemin qui serait de l'ordre du divin, au sens création du terme. C'est de l'ordre de la prière, notamment quand il va à la synagogue avec son grand-père. C'est une forme d'initiation. J'ouvre en entier.
Anne
J'ai perdu le livre et n'ai pas pu le finir. Il a une écriture qui n'est pas égale dans la manière de procéder. Il y a au début une reconstruction très idéaliste, peu réelle, peu crédible, mais cela ne gênait pas. Puis il passe à un autre mode, il prend des fragments courts, mais d'une force considérable (l'enclos par exemple) qui sont aussi des reconstructions, mais pas du même ordre. Il est là avec des sensations, mais pas d'images. Façon de ré-aborder l'enfance de manière plus construite. Mais c'est sa manière sinon il est déconstruit. Il n'est pas dans le sentiment car il est complètement ailleurs. S'il l'était, il se serait effondré. Il a dû rencontrer des personnages forts dans la forêt qui lui ont permis de se construire. Même s'il ne l'évoque pas. Beaucoup de silence notamment d'anciens qui sentaient sûrement l'horreur arriver.
Contrairement à David, je trouve effectivement qu'il y a un côté moins fabuleux quand il s'intéresse au hassidisme. Mais je pense que ce qui est intéressant dans cette troisième partie, c'est qu'il accède à quelque chose d'important pour survivre dans la société : la résolution du conflit notamment intérieur. Il réalise que le yiddish peut rejoindre l'hébreu. Grâce à des rencontres. La place de l'agriculture et le bien que cela a pu lui procurer, c'est important. Il a alors mûri ses propres fruits de langage. Le livre est donc très intéressant de la manière même dont il structure le récit, selon de quel moment il parle. Beaucoup de retenue dans la scène du pommier. Quand il croque avidement une pomme, il croque enfin la vie. J'ouvre en entier.

Ana-Cristina
Il a commencé son œuvre par l'écriture de poèmes mais qu'il a trouvé trop sentimentaux, trop faux. Qui ne le construisaient pas.
Monique M
J'ai trouvé ce récit d'autant plus émouvant et prenant qu'il est vécu par un enfant. C'est écrit avec une grande sobriété, efficacement, sans aucun sentimentalisme, uniquement des faits reflétant la réalité de la guerre, les réactions des humains, généreuses ou abjectes. Il n'y a de sa part aucune plainte, aucune morale, aucun jugement. C'est uniquement la relation d'un parcours de survie initiatique, où il se bat et grandit dans tous les sens du terme, de rencontre en rencontre, d'expérience en expérience. J'aime sa façon de raconter, cette limpidité des phrases qui reflète celle de son monde intérieur. Il y a une grande pudeur, une grande honnêteté dans ce récit. De ce journal d'adolescent qu'il a tenu, dont il disait que c'est "une mosaïque de mots allemands, yiddishs, hébreux, et même ruthènes. (...) Cet amoncellement n'est pas une forme d'expression, mais un instantané de l'âme". Il a forgé ce livre où l'on sent qu'il a fait sienne la devise d'un de ses maîtres, Agnon qui lui disait "de ne jamais oublier d'où il venait et où il devait aller". Ainsi a-t-il cet art d'aller à l'essentiel, de le cultiver en allant toujours plus profond en lui, vers ce qui est le plus en accord avec ce qu'il ressent, avec cette noblesse, ce sens de la justesse qui le caractérise. La foule de personnages qui gravitent autour du narrateur anime et enrichit le fil du récit par l'originalité de leur personnalité ou les anecdotes qui s'y rattachent. Personnages du monde de l'enfance comme les parents, le grand-père très pieux, l'oncle Félix, Victoria la domestique qui s'enfuit avec les bijoux au moment critique… et ceux d'après, comme la paysanne Maria, le paysan aveugle qui le bat, les exploiteurs d'enfants, les fous du camp, Helga la petite fille à la jambe coupée qui se souvient de la pluie… On sent que tous ces personnages ne sont pas fictifs, qu'eux ou des personnages semblables ont existé et ont eu un rôle important dans la vie d'Aharon Appelfeld. J'aime l'imaginaire de l'auteur, un imaginaire poétique puissant, développé dès l'enfance dans la contemplation de la nature, des êtres et des choses et dans les sensations intenses que sa sensibilité a exacerbées : ainsi, perdu dans la forêt, pense-t-il revoir ses parents "si le vent était fort, si je voyais un cheval blanc, si le coucher du soleil n'était pas incandescent". Il y a aussi cette préscience des choses, des événements à venir ; prescience dès l'enfance de sa séparation avec sa mère ; prescience des dangers qui justifie ses heures d'écoute, allongé sur le sol, avant de s'aventurer vers telle ou telle maison susceptible de l'accueillir ; prescience que les animaux sont plus sûrs : "parfois il me semble que ce ne sont pas les hommes qui m'ont sauvé mais des animaux qui se sont trouvés sur mon chemin".
De nombreuses réflexions ont valeur universelle : comme cette certitude que c'est le corps qui enregistre et se souvient, pas la mémoire… Que la faiblesse est notre essence et notre humanité et qu'il a appris à la respecter… Qu'il est préférable de faire confiance aux humbles plutôt qu'aux érudits ; aux prestidigitateurs de la langue car les vrais amis "tendent le mot juste comme une tranche de pain en temps de guerre et s'ils ne l'ont pas restent assis près de vous et se taisent". C'est un livre d'une éthique et honnêteté rares. Un livre qui ne prétend donner aucune leçon, juste le constat d'une tranche de vie dans les affres de la guerre. Il a vécu cela, en est sorti vivant, a vu longtemps après, dans ce club décrit au dernier chapitre, les hommes recommencer leurs affrontements fratricides sans rien retenir de l'Histoire. Je l'ouvre en grand.

Katherine
Je voulais aborder deux aspects. La langue que j'ai trouvée géniale qui est un héritage de la guerre des ghettos (voir p. 114) qui montre la méfiance qu'il a envers toute la fioriture qu'il peut y avoir avec les mots. Je suis complètement d'accord avec tout ce qui a été dit autour de la langue.
Ensuite j'ai lu Primo Levi, Elie Wiesel, qui sont adultes. Lui écrit son souvenir d'enfant. Il y a une précision journalistique dans ce qu'il rapporte. On n'est pas au courant du mélange de fiction. Mais on sent l'envie de raconter la guerre comme il l'a vécu, mais surtout sans tomber dans le pathos. On lui reproche d'ailleurs quand il arrive en Israël qu'il ne fasse pas ressortir l'héroïsme des Juifs. Il décrit ce qu'il avait vu dans les camps, des gens d'une incroyable générosité et des gens qui deviennent de véritables sauvages. C'était intéressant car ça tranche avec ce qu'on entend globalement sur la Shoah.
La limpidité et la simplicité de la langue donnent envie de lire chaque page sans ressentir le besoin de sauter des pages. J'aime beaucoup ces témoignages-là. J'ai apprécié la lucidité et la limpidité du style tant dans le récit que dans la langue. J'ouvre en entier.
Inès
Je suis un peu perturbée car j'aurais ouvert en grand le livre avant de venir ce soir, mais après vous avoir tous entendus, je ne l'ouvrirai qu'aux ¾. Car finalement je crois que c'est le thème qu'aborde le livre, plus que le livre lui-même qui m'a plu. Je ne saurai plus dire maintenant pourquoi j'ai tant apprécié ce livre. Il fait écho à plusieurs de mes récentes lectures, sur le thème de la communauté juive assimilée qui a quand même subie le nazisme, ou sur l'Allemagne nazie, ou même à des séries que je regarde dont une porte sur l'Allemagne d'entre-deux-guerres.
Je suis entièrement d'accord avec tout ce qui a été dit avant, sur la simplicité de l'écriture, son aspect brut, objectif, simple, mais tremblant de vérité. Les scènes de son enfance ne m'ont pas particulièrement marquées, ou peut-être inconsciemment. Les scènes qu'il décrit en revanche de sa vie d'adulte m'ont plus parlé : lorsqu'il raconte comment les survivants de la Shoah sont traités par les élèves devant lesquels ils viennent raconter leur expérience, lorsqu'il raconte son expérience à l'armée et ses échanges avec les soldats qui lui disent combien leurs parents évitent de parler et de leur raconter cette période des ghettos.
Finalement, en fermant le livre et allant chercher à en savoir plus sur sa vie, j'ai été un peu "déçue" de voir que ce livre était finalement assez romancé. Moi qui pensais lire un récit tout à fait autobiographique, je me suis sentie un peu "trompée". Et il l'est, mais il transmet des sentiments aux lecteurs qui sont sans doute différents de ceux qu'il aurait transmis en les rencontrant.
Un dernier mot sur la mémoire du corps. J'ai trouvé ses mots extrêmement justes, et une sensibilité innée chez cet homme, incroyable.
Nathalie B
J'ai bien aimé ce roman par lequel l'auteur livre tout en pudeur le passé terrifiant qui fut le sien. C'est en même temps difficile de dire qu'on a "aimé" la première partie par exemple, dans laquelle se trouvent l'assassinat de sa mère, le ghetto, la longue marche mortelle vers le camp, les rencontres d'humains qui ne sont pour le moins pas toujours tendres avec lui, surtout lorsque tout le monde sait que cela parle d'une histoire réelle. Mais sa façon de le raconter permet de lire ces faits terribles avec une sorte de distance avec la douleur, l'effroi ou l'horreur. Appelfeld dit d'ailleurs qu'en littérature - et il fait ici œuvre de littérature - que ce qui est important, ce n'est pas le sujet, ce sont les mots. Et c'est vrai qu'il nous fait entendre sa musique et voir les images qu'il souhaite transmettre. Il y a une belle écriture, qui sonne juste. Ce qui est également intéressant, c'est son œuvre à contre-courant et dont il explique les difficultés rencontrées par lui, car il était justement à contre-courant. J'ai bien aimé également ce qu'il dit sur l'écriture, sur la littérature.
J'aime beaucoup pour ma part la dernière partie, et notamment celle relative au club de ceux de sa région de naissance qui avaient vécu la Shoah, dont il dit avoir été pour lui un substitut de maison. Il y décrit avec une telle finesse les différents courants de la société israélienne, mais aussi le fait que la mesquinerie, les disputes un peu stériles, les histoires d'argent et de pouvoir restent prégnantes chez les humains, même ceux qui ont connu la Shoah. On pourrait penser que traverser ce qu'ils ont traversé les grandirait, ou en tout cas leur permettrait à jamais de prendre de la hauteur. Mais en fait non. Avoir été victime ne vous rend pas héros pour autant, ne vous rend pas plus noble, meilleur… Ce fait interroge l'auteur, traverse son œuvre, même s'il en a pris son parti. Il le constate. Je ne suis pas d'accord pour dire qu'il ne juge pas. Il juge, au sens kantien du terme. Il distingue. Il préfère ceux qui rajoutent de la "lumière à la lumière". Mais il ne condamne pas.
J'ouvre aux ¾ et ai du mal à expliquer pourquoi je ne l'ouvre pas en grand. J'avais beaucoup entendu parler de cet auteur que je n'avais jamais lu, et en attendais peut-être encore plus. Ou en raison du sujet. Il m'est difficile de l'ouvrir en très grand parce que c'est justement ce sujet. Dire je l'ai aimé passionnément me paraît difficile. Peut-être aussi parce que finalement ce n'est pas l'histoire d'une vie qui m'est racontée comme le laisse entendre le titre, mais l'histoire de fragments de vie. Peut-être encore parce qu'ayant beaucoup lu sur le sujet, je n'ai pas reçu de révélations. Peut-être attendais-je d'être surprise. Et je ne l'ai pas été. Ceci étant, j'aime bien ce roman. Et l'ouvre aux ¾.
Valérie(avis transmis)
Aharon Appelfeld nous dit dans Histoire d'une vie des choses fondamentales, à mon sens, sur les langues et leurs pouvoirs identitaires émotionnels comme : "Ma langue maternelle était l'allemand. Ma grand-mère parlait yiddish et sa langue avait un autre son, un autre goût car elle m'évoquait la compote de pruneaux" ; ces deux langues sont les langues de l'amour avec lesquelles s'est construit Aharon Appelfeld. Elles lui permettent de faire vivre et revivre sa mère et le paradis perdu de son enfance. Le temps d'avant la Shoah, celui qui n'existe plus que dans son cœur.
Quelle force émane de ce livre ? Je ne saurais dire exactement, tant la douleur et l'indicible vécu par Aharon Appelfeld est immense. Quand il dit encore : "Ma langue maternelle était l'allemand, la langue des assassins de ma mère. Comment parler à nouveau une langue baignée de sang juif ? Ce dilemme, avec toute sa gravité, n'entama pas le sentiment que mon allemand n'était pas la langue des allemands mais celle de ma mère." Ce livre qui nous décrit avec toute la retenue et pudeur ses années de fuite dans la forêt et ce long périple des côtes italiennes jusqu'en Israël est poignant et nous incite à relire encore ce roman. Pour ma part, c'est la deuxième fois que je le lis. Toutes ces réflexions et interrogations, ce qu'il dit sur la contemplation m'incitent à penser qu'il est un ouvrage de référence. "La contemplation soulage quelque peu du malheur et de l'apitoiement sur soi, plus on contemple, plus la douleur diminue." Aharon Appelfeld est un homme remarquable, s'il n'avait été juif, il aurait pu être un Juste. Livre très grand ouvert.
Olivier(avis transmis)
Après Socrate, Shakespeare, De Vinci, Bach, Mozart, Beethoven, Tolstoï, Fleming, les bâtisseurs de cathédrales, et des milliers d'autres..., notre chère civilisation occidentale, après l'esclavage, la colonisation, la Première Guerre mondiale, puis la Seconde, découvre dans les années 50 son enfant monstrueux que l'on nomme aujourd'hui la Shoah. Et je suis là, baby-boomer (1951) qui n'a vécu ni guerre ni famine et découvre dans mes jeunes années ce qui s'est passé juste avant ma naissance. Dans mon enfance, j'ai entendu parler des Juifs au catéchisme, on m'avait simplement dit que les Juifs avaient tué le Christ. Plus tard en 5e je crois, on nous a projeté Nuit et Brouillard au lycée, mais cela n'a rien provoqué en moi.
Puis j'ai lu vers mes 16 ans Au nom de tous les miens de Martin Gray et Max Gallo. Et puis, devenu adulte, les livres essentiels de Primo Levi, Etty Hillesum, Claude Lanzmann et le film Shoah, et enfin en 2015 le film admirable de László Nemes Le fils de Saul. Pour eux et tous les autres qui ont pu ou su témoigner (ou montrer) : Respect et Admiration. Je cherchais un qualificatif pour ces œuvres, mais le mot chef-d'œuvre ne convient pas. Je trouve des mots comme "essentiel", le mot "indicible" le mot "grand". Mais c'est toujours imparfait, et il ne peut en être autrement. Ces œuvres, je ne peux pas les mettre sur le même plan que la littérature du monde. J'ai une reconnaissance intime pour ces personnes qui m'ont montré l'Homme et la Shoah et ce faisant, me poussent à une réflexion sans fin sur mon existence en tant qu'homme justement. Quand Aharon Appelfeld écrit : "Durant la guerre, j'ai vu la vie dans sa nudité, sans fard. Le bien et le mal, le beau et le laid se sont révélés à moi mêlés", il montre le même chemin que ses illustres prédécesseurs. Respect et Admiration. Si je garde comme critère la "grandeur" du témoignage et c'est bien celui qui pour moi vient en premier, ma référence est Primo Levi : Si c'est un homme. Dans le livre d'Appelfeld, du fait de sa jeunesse lors de la tragédie, et forcément de la mémoire de l'enfant, le témoignage est très réduit pour comprendre la Shoah. Appelfeld me parle de sa vie... après. Cet "après", il est sans doute édifiant, sensible, sincère, plein d'humilité, mais cela ne m'a pas franchement intéressé. Les considérations sur la mémoire, c'est encore l'après. Peut-être est-ce un très grand écrivain ? Mais je n'ai lu que ce livre ! Si je prends le livre tel qu'il se présente, une vie, je n'y trouve pas mon compte ! Je l'ouvre au quart.


Les 15 cotes d'amour de l'ancien groupe réuni le 2 octobre
(qui n'ont pas eu connaissance à temps des avis précédents)
Anne-Sophie Annick LGeneviève Jacqueline Nathalie B
Entre et Brigitte
Catherine ClaireMonique L
Annick AEtienne Laura Lisa Manuel
Séverine V

Avis transmis

Danièle
J'ai commencé Histoire d'une vie. Cela a l'air très beau, mais franchement, ce n'est pas du tout un livre que j'ai envie de lire maintenant. Donc pas de Danièle ce soir comme prévu, mais non plus pas d'avis sur le livre, sinon que j'ai senti dans la partie du livre que j'ai lue une grande sensibilité et une sorte de pudeur malgré les descriptions précises de situations horribles. Je croyais tout connaître des atrocités nazies, mais j'en apprends encore (les enfants donnés à dévorer aux chiens).

Fanny
Happée par un espace-temps (et je le confesse par une lecture de PD. James), je n'ai commencé Histoire d'une vie qu'hier et 24h c'est manifestement trop court pour une vie.
J'ai lu une cinquantaine de pages et j'ai aussi eu envie de lire ce livre sans précipitation.
J'aime le style d'écriture, soigné et qui je trouve retrace bien l'univers dans lequel vit cet enfant.
J'attends forcément le moment où cela va basculer et où tout ce cadre de vie va voler en éclat, je vais donc continuer à y aller pas à pas.
(Quelques jours après) J'avance toujours dans Histoire d'une vie, étape par étape, j'aime bien ce découpage en différents chapitres assez brefs qui retracent autant de pages de ce qu'il a vécu. C'est assez morcelé, à l'image je pense des traumatismes et des ruptures qu'il a dû vivre.
Brigitte, entre et
J'ai lu ce livre, il y a quelques années. Je me rappelais que c'est un très bon livre, mais j'en avais ou
blié le contenu. Je l'ai donc relu en grande partie. Je continue à penser que c'est un livre magnifique et j'essaie de comprendre ce qui fait sa grande qualité.
En y réfléchissant, j'arrive à la conclusion qu'il touche à cet immense problème : comment écrire sur l'indicible ? Quels mots choisir ? Quelle forme adopter ? C'est la Littérature au sens le plus noble du terme qui lui apporte la solution. Comme il l'explique :

"Les mots ne permettent pas d'affronter les grandes catastrophes ; ils sont pauvres, misérables et très vite faussés."
"
Comment donne-t-on une forme à ce contenu brûlant ? Par où commence-t-on ? Comment relier les chaînons ? Quels mots utilise-t-on ?"
"C'est uniquement avec le temps que j'ai compris que ces matières premières étaient la moelle de la littérature et que, partant de là, il était possible de donner forme à une légende intime". (éd. Points, p. 116-117, éd. de L'Olivier p. 126-128) 

Il fait appel à la littérature pour exprimer l'indicible. Je crois que c'était aussi, mais sur des thèmes moins tragiques, le projet de Nathalie Sarraute.
Au milieu de tous les autres, je retiens essentiellement deux chapitres : le 15, où il évoque la grande marche forcée de deux mois où il est encore avec son père ; et le 18, où il revient sur son incapacité à retrouver une langue pour communiquer avec les autres, au moment de son arrivée en Israël (1946).
J'hésite à l'ouvrir entre ¾ et en grand.
Monique L
Exercice difficile de donner son avis sur un tel livre.
Je me sens trop écrasée par le contenu.
C'est un livre qui évoque le cheminement, la lente reconstruction de l'auteur jusqu'à devenir l'écrivain et le penseur juif qu'il est devenu.
L'auteur nous décrit ses émotions comme Juif de l'Europe de l'Est face à l'antisémitisme croissant, la mort de sa mère, les camps, sa longue errance dans les bois, sa libération par l'Armée Rouge, sa longue marche, son séjour en Italie puis son arrivée en Israël où tout n'a pas été si facile.
On sent que ce livre a été écrit longtemps après les événements. Il a sans doute idéalisé sa mère et son grand-père, mais qui peut lui en vouloir.
La mémoire lui revient par bribes parfois sans chronologie.
Il fait bien ressentir comment le traumatisme de la Shoah fait partie intégrante de sa personnalité.
Il donne un éclairage sur l'intégration des arrivants et leurs divergences de pensée dans les premières années d'Israël.
Pour lui, ne pas oublier ne consiste pas à ressasser ses souvenirs, mais à en tenir compte dans son comportement, dans sa philosophie de la vie et dans ses réflexions en tant que penseur et écrivain.
Il a du affronter l'incompréhension voir l'hostilité de ses concitoyens qui considéraient qu'on ne devait pas écrire de roman sur la Shoah mais seulement témoigner.
J'aurais aimé le questionner sur son point de vue concernant la guerre des 6 jours qui n'a pas l'air de lui poser de problème. Peut-être en a-t-il parlé ailleurs ?….
J'ouvre aux ¾.
Geneviève
J'avais déjà lu un livre d'Appelfeld et j'avais beaucoup aimé. J'avais aussi écouté Valérie Zenatti en parler, et ça m'avait passionnée.
J'ai été captivée de bout en bout par cette suite de réminiscences, et non de souvenirs, comme il le dit lui-même. Je suis fascinée par la manière dont ce qui pourrait apparaître parfois comme un patchwork décousu constitue en fait une trame, une sorte de tissu chatoyant, pour restituer un drame de l'arrachement et de la destruction. Les souvenirs de la vie d'avant recréent tout un monde envolé, univers de coutumes, de croyances, d'habitudes qui venaient de si loin. Mais l'image la plus forte qui me restera est celle de cet enfant en lisière de bois qui observe le monde des humains, d'où vient tout le danger. Je n'insiste pas sur la langue qui est bien sûr magnifique, mais sur la place des langues, fil directeur d'une réflexion très profonde sur les mondes qu'elles portent et renferment. Le rapport à l'hébreu, langue outil, imposée un projet d'État, prend tout son sens dans ce contexte.
En revanche, je serais curieuse de savoir quel type de débat et d'échanges peut provoquer ce livre dont il me semble qu'on ne peut ni le discuter ni le juger à l'aune des critères habituels. C'est un kaléidoscope d'émotions avec lesquelles on entre plus ou moins en résonance, comment débattre de cela ? J'avoue que je n'en avais pas vraiment envie... l'histoire dira encore une fois si c'était "un livre pour le groupe de lecture".
Manuel
Quel drôle de livre. À plus des ¾ du livre, j'ai relu la préface de l'auteur qui est contradictoire avec la page de garde. Pourquoi est-ce un Roman ? Ne serait-pas plutôt un récit ?
Je cite la préface, "les pages qui suivent sont des fragments de mémoires et de contemplations". Est-ce que ça peut faire un livre ? J'en doute… Il y a beaucoup de redites sur la famille, la forêt, la fuite, le rapport aux autres…
Qu'est-ce que vient faire le chapitre 11 dans ce projet "de mémoire" ? Les faits n'ont pas été vécus par l'auteur. Je n'ai pas aimé le suspense qu'il instaure pour nous révéler ce qui se passait de terrible dans le camp.
Le thème récurrent (nous avions lu Amos Oz qui en parlait dans Une histoire d'amour et de ténèbres) de l'appropriation de la langue hébraïque par les survivants m'intéresse toujours autant. C'est peut-être pour cette raison que le livre m'a passionné à partir du chapitre 18 mais mon intérêt est retombé à partir du chapitre 20. Je ne connais pas du tout les auteurs et les personnalités dont il parle, ni les organisations. Quel intérêt pour un néophyte ? Les notes de fin sont trop courtes. Je suis resté en marge par manque de connaissances.
Mon avis est plutôt mitigé et j'ouvre ½.
Anne-Sophie
J’ouvre en très grand. Mais je n’ai pas de mots pour en parler, j’ai l’impression que je ne dirais "rien qui vaille".
On ne peut pas sortir d’un retour continuel sur cette période de l’Histoire où l’homme a perdu son humanité. Histoire d’une vie m’a touchée aussi fortement que Si c’est un homme, de Primo Levi.
Pas question de comparer les deux récits. Ils ont pour moi en commun de réussir à transmettre l’indicible. Merci au groupe de m’avoir fait découvrir ce livre indispensable.
Lisa
Je suis navrée d'avoir raté ce rendez-vous, j'aurais aimé entendre les avis de vive voix. Fichu virus !
Je me suis plongée dans ce livre avec impatience : je n'avais jamais lu cet auteur et la quatrième de couverture m'attirait.
J'ai directement aimé le livre, j'ai aimé découvrir la vie de cet enfant, ses souvenirs de la campagne. L'atmosphère était agréable, je visualise bien ce bout de campagne, ces grands-parents croyants. Le passage sur l'oncle et sa maison est très bien.
La guerre et la survie... j'aurais voulu en lire plus, j'ai trouvé ce passage poignant, mais pas assez développé.
Malheureusement j'ai un peu décroché lors de l'arrivée en Israël : trop décousu, moins de détails, je commençais à décrocher.
Le livre est émaillé de réflexions sur la mémoire, qui étaient assez intéressantes.
Le passage sur les langues et leur apprentissage m'a plu. J'ai souvent l'idée de travailler à l'étranger, mais c'est cet apprentissage des langues qui me terrifie et qui me retient. Même sans y avoir été confrontée, je me suis retrouvée dans des réflexions.
S'il n'y avait eu que les parties sur l'enfance et la guerre, j'aurais ouvert en grand. L'ennui ressenti sur la fin me fait ouvrir à moitié.

Avis des présents
Etienne 
Immédiatement, j'ai eu l'impression que ce livre m'avait trouvé au bon moment. J'aime cette idée. Je sortais de lecture plus "technique" (le Sciascia, Pessoa) et je me suis donc trouvé enchanté par la fluidité du style d'Applefeld. Tout semblait facile, bien articulé, très liquide. Un peu comme le regard d'un enfant tout compte fait. Oui, il y avait une forme de candeur rafraîchissante malgré l'extrême lourdeur et dureté du contexte. Et puis il faut ajouter que je suis très sensible à l'écriture des souvenirs et j'en trouvais là une des plus belles qui m'ait été donné de lire. Loin de me gêner, les allers-retours entre la forêt protectrice et les périodes d'avant-guerre me faisaient voguer dans les connexions neuronales d'Applefeld. J'y trouvais de lumineuses réflexions sur la mémoire et son rapport au corps, sur l'intemporalité des souvenirs. À ce moment, je me disais donc que le contrat était parfaitement rempli et que j'ouvrirais ce livre en grand.
Et puis la machine se grippe à mi-chemin. Applefeld arrive en Israël et la physionomie du texte change. Il donne l'impression de ne plus avoir grand-chose à dire et tourne en rond. Il n'y est question que de débats universitaires sur la place de la culture yiddish en Israël.
Mais pourquoi pas ? Le sujet est passionnant. Seulement c'est trop brouillon : trop de références, trop de noms inconnus, trop de sous-entendus, de métaphores, sur un sujet aussi pointu. On pressent des choses, mais tout reste diffus. Ce qui tranche radicalement avec la première partie du livre. Même la fin semble tomber comme un cheveu sur la soupe. On passe du sensoriel à l'intellectuel/l'analytique, je pense que c'est cela qui m'a un peu déçu.
Je l'ouvre à moitié.
 Annick L
J'avais déjà lu ce livre qui m'avait beaucoup touchée. Je l'ai relu avec le même intérêt. Mais cette fois je n'étais plus prisonnière du récit de cette vie, qui n'est d'ailleurs pas du tout linéaire. Et je me suis immergée dans l'écriture, remarquable par son épure. Sur le style, c'est vrai ce que tu disais, Etienne, concernant son changement après la première partie consacrée au paradis de l'enfance. Je l'avais ressenti sans me le formuler. Que dire d'autre, ce livre est tellement dense ! J'ai aimé l'alternance des parenthèses lumineuses avec les scènes dramatiques. Et je suis frappée par le fait qu'il n'y a pas d'amertume, de colère dans la voix du narrateur, il y a toujours une certaine distance, peut-être celle qu'autorise le passage du temps. Le livre illustre bien le véritable fonctionnement de la mémoire, émiettée, parcellaire. C'est un livre fort sur le long processus de la résilience. Quant à son arrivée en Israël elle est évoquée de façon atypique - sans la touche d'héroïsme qu'on retrouve dans d'autres romans - comme une épreuve terrible, avec le diktat concernant les langues d'origine, en particulier le yiddish, et l'impossibilité de mettre des mots sur l'expérience de la Shoah. On comprend ici la façon dont l'identité doit se reconstruire à travers la langue d'adoption, l'hébreu, a fortiori pour celui qui veut devenir écrivain ; il y a vraiment de belles pages là-dessus. J'ai été très émue aussi par la façon dont il évoque l'enfant traqué, avec des pages inoubliables sur son séjour dans la forêt et chez les deux "paysans" ukrainiens. C'est très sensible et très brut de commentaire. La quête de spiritualité d'Aharon Appelfeld est également un thème intéressant, même si les références m'échappent. Juste une réserve sur la fin qui m'a paru curieuse avec l'impression de rester en suspens. En tout cas c'est une œuvre plus originale que celle d'Amos Oz que nous avions lue ensemble. J'ouvre en grand pour la singularité de la démarche.
À propos de l'épisode dans la forêt, je voudrais évoquer Adam et Thomas, un livre d'Appelfeld pour la jeunesse merveilleusement illustré par Philippe Dumas : on y retrouve l'ami T. dont il parle dans le livre que nous avons lu, et avec qui il a vécu l'expérience terrible de traque dans la forêt. Une différence notable à la fin du livre, parce que c'est un roman pour la jeunesse : les deux enfants retrouvent leur maman.
Séverine
C'est le premier livre que je lis de cet auteur et d'ailleurs je n'ai jamais lu d'auteur hébreu [à Voix au chapitre nous avons lu trois auteurs israéliens, mais aucun n'écrivant en hébreu : Amos Oz, David Grossman, Michael Handelzalts]. Comme je n'ai pas de mémoire, c'est de la forêt dont je me souviendrai. Le mot pudeur a été employé ; il raconte comme si c'était naturel. Je suis d'accord concernant la deuxième partie - j'ai lâché l'affaire, avec tous les noms cités quand il écrit. Il y a plein de réflexions sur la vie ; étonnant cette confiance plutôt dans les animaux. Il y a des beaux passages sur la contemplation. Je réagis un peu comme Manuel et j'ouvre à moitié. Le sujet ne m'a pas emballée : je me suis dit ça va être plombant, eh bien non ; c'est le côté résiliant. Quant au club, si, c'est intéressant, mais quand même la deuxième partie est moins intéressante.
Annick A
Il y a quatre ou cinq ans on m'avait offert ce livre sans que j'aie eu envie de le lire et je me suis dit que c'était l'occasion de m'y plonger. J'ai eu beaucoup de mal à le lire. Je ne l'ai pas lu en une seule fois, je lisais autre chose à côté et, chaque fois que je le reprenais, je m'y perdais car les scènes n'ont pas de lien entre elles et ne sont pas situées dans l'espace-temps. Ça m'a dérangée, mais c'est le propre de l'écriture de ce livre. Ce qui m'a beaucoup intéressée, c'est la question de la langue et de la mémoire. Appelfeld dit qu'il n'a pas de mémoire, mais celle-ci est inscrite dans son corps et ressurgit dans des sensations physiques.

"Ce qui s'est gravé en moi cette année-là, ce sont principalement des sensations physiques très fortes. Le besoin de manger du pain. Aujourd'hui encore je me réveille la nuit, affamé. (...) Tout ce qui s'est passé s'est inscrit dans les cellules du corps et non dans la mémoire. Les cellules, semble-t-il, se souviennent mieux que la mémoire, pourtant prédestinée à cela. De longues années après la guerre, je ne marchais ni au milieu du trottoir ni au milieu de la route mais je rasais les murs, toujours dans l'ombre et toujours d'un pas rapide, comme si je fuyais. Je ne suis pas enclin à pleurer en général; mais des séparations insignifiantes me font sangloter violemment" (p. 109-110, éd. de L'Olivier)

Certains patients en analyse n'ont aucun souvenir de leur petite enfance et les traumatismes subis ne peuvent pas s'exprimer par la parole, mais par des réminiscences corporelles. Il y a trois parties dans ce livre avec chacune une écriture différente. La première partie concerne les souvenirs de son enfance avant la guerre. Ce sont réellement des souvenirs qui peuvent passer par la parole et l'écriture est fluide, très détaillée et imagée. Deuxième partie, l'errance où l'écriture empêche le lecteur de faire des liens entre les scènes narratives décousues et le plonge ainsi dans l'errance. La troisième partie sur sa vie en Israël est une écriture beaucoup plus technique. Cette partie m'a beaucoup ennuyée car ce dont il parle m'est totalement étranger. Cependant j'ai été très touchée par l'écartèlement dans lequel Appelfeld a été mis par l'apprentissage de l'hébreu et le conflit de langue : "Ma langue maternelle et ma mère ne faisait qu'un. À présent, avec l'extinction de la langue en moi, je sentais que ma mère mourait une seconde fois". Renoncer au yiddish c'est trahir son grand-père.
J'ouvre ce livre à moitié, tout en me disant qu'il n'est pas possible d'avoir une critique objective du livre étant donné la façon dont l'auteur y est impliqué de façon dramatique.
Jacqueline
J'en ai lu plusieurs, qui se situaient tous pendant la guerre ou à la fin. Je n'ai pas lu les livres d'Appelfeld qui parlaient de la période précédente, peut-être parce que d'autres écrivains ont évoqué cette Mitteleuropa. Je suis contente qu'il me reste des livres d'Appelfeld à lire ! Je l'ai découvert après sa mort, il y a un peu plus d'un an. Une bibliothécaire m'avait parlé de Dans le faisceau des vivants, le livre hommage qu'avait écrit Valérie Zenatti juste après sa mort. C'était un très beau livre de deuil qui racontait simplement, et avec beaucoup d'émotion contenue, l'amitié entre cet homme d'expérience et sa jeune et dernière traductrice en français. Elle m'a fait découvrir Appelfeld et c'était bien de le faire à travers son regard. J'ai lu Tsili (adapté au cinéma par Amos Gitaï), l'histoire d'une jeune fille simple qui fait à la fin de la guerre un parcours qui rappelle celui de l'auteur, et Le garçon qui voulait dormir, qui tous deux parlent de reconstruction après la guerre. J'étais très admirative de sa manière d'écrire, de la façon d'aborder des choses très difficiles en les faisant ressentir. Ses livres sont nourris de souvenir et en même temps parlent du souvenir, un peu comme le fait Modiano, mais d'une façon plus forte. Quand on a proposé Histoire d'une vie dans le groupe, j'étais à la fois contente qu'on lise un livre qui me paraît appartenir au meilleur de la littérature et inquiète d'entendre comment il serait reçu...
De ce livre, je croyais me rappeler l'histoire d'une mère extraordinaire, voyageant avec son fils en quête de culture et d'art, emmenant son fils admirer la nature et visiter les églises, détachée des contraintes matérielles auxquelles le père devait faire face, réfugiée dans un monastère avant une mort dans la tourmente. En le relisant, j'ai été étonnée de ne pas l'y retrouver, même si ce livre rend très sensible l'amour du narrateur pour sa mère. Je confondais sans doute avec Des jours d'une stupéfiante clarté. Dans plusieurs de ses romans, il y a un narrateur qui dis "je", avec des parents qui, malgré des variations biographiques, ont une même relation avec lui. En tout cas, je l'ai relu avec un même plaisir fou de lecture et la même admiration pour l'auteur.
Je ne voudrais pas répéter ce qui a déjà été dit, mais dans la première partie, j'aime les touches sensibles de ces tableaux souvenirs : la mère, la jeune ruthène et le panier de fraises..., la houle gigantesque des jambes des écoliers plus vieux qui le harcèlent, l'évocation rapide et précise des comportements dans le ghetto... J'ai aussi beaucoup aimé tout ce qu'il dit de la langue, de sa langue maternelle dans un bain riche et composite, puis de sa difficulté avec l'hébreu qui deviendra sa langue d'écriture. Plus tard, je n'ai pas du tout été rebutée par tout le passage sur sa formation littéraire. Je crois que c'est Amos Oz qui m'avait déjà fait mesurer comme nous ignorons les auteurs de littérature juive. Agnon, j'ai envie de le lire. L'histoire du club m'a profondément émue, peut-être parce que j'ai rencontré dans ma jeunesse des voisins qui auraient pu y participer et j'ai aimé que le livre se termine ainsi, comme une histoire de quelque chose en train de s'effacer et disparaître.
J'ouvre plus qu'en grand.
Catherine
J'étais d'abord assez désarçonnée par le style très épuré, avec des phrases courtes, et un récit un peu décousu, avec des scènes non reliées dans le temps ; il manque des explications. Puis en fait, en avançant dans le récit, j'ai réalisé que ça correspondait effectivement aux souvenirs fragmentés que peut garder un jeune enfant des premières années de sa vie. J'ai beaucoup aimé les scènes avec les grands-parents, le yiddish, la synagogue, le côté contemplatif de l'enfant, la partie qui se passe dans la forêt. À partir du chapitre 15, cela n'a rien à voir, il y a vraiment deux parties très distinctes pour moi dans ce livre, avec un style d'écriture différent. La deuxième partie m'a beaucoup intéressée. Pas le côté lié à la littérature juive, mais les réflexions sur la langue : à l'arrivée en Israël, il a à fois quasiment perdu l'usage de la parole, en vivant seul pendant deux ou trois ans et se retrouve dans un pays nouveau où on l'oblige à changer de langue. Ses réflexions sur les difficultés de transmission de ce que les Juifs ont vécu dans les camps aux générations suivantes me semblent également très justes. J'ai commencé à fatiguer vers la fin, la partie sur la littérature juive, le club. J'avoue ne pas avoir compris la fin, il n'y a d'ailleurs pas vraiment de fin - j'imagine que c'est fait exprès.
Une autre chose qui m'a frappée, c'est la place qu'occupe le personnage de la mère, c'est un personnage central mais on ne sait pas grand chose de précis, le narrateur en parle sans en parler, il ne la décrit pas par exemple. On ne la voit pas mourir - ce qui est d'ailleurs préférable car cela évite le pathos. Il évoque juste un cri.
Pour moi c'est un très beau livre, tout à fait pour le groupe lecture… J'ouvre aux ¾.

Claire
Je l'ai abordé comme un grand devoir et un grand livre, mais pas sûre du tout qu'il allait me plaire. Je tiens à le lire comme un roman et ce n'est qu'après que je veux bien me livrer à la sanctification... J'en ai lu d'abord les ¾ il y a un certain temps, j'ai lu ensuite autour, puis je l'ai relu.
Je trouve qu'il alimente parfaitement deux débats : d'une part la légitimité littéraire (je pense à notre polémique sur l'appropriation culturelle et j'ai une citation pour tout à l'heure d'Appelfeld qui va rajouter de l'explosif sur le feu) et d'autre part la définition de la littérature, en raison d'une question de fond que nous pose, à nous groupe Voix au chapitre une internaute - et Brigitte a déjà abordé la question.
Le texte m'a tout de suite captivée, avec sa préface qui décline la question du genre... littéraire (je l'ai lu dans l'édition de l'Olivier et je découvre que dans l'édition de poche Points, il est sous-titré "roman" ! Admettons que ce soit une affaire éditoriale...).
Je suis tout à fait Geneviève sur la composition que je trouve remarquable, avec ses passages en douceur d'une époque à l'autre, l'entrelacement est vraiment réussi : j'ai trouvé étonnant de si peu situer les faits, les lieux, les temps, et c'est ce qui contribue à le faire échapper au genre du témoignage. En le relisant, j'ai noté les dates, car il y en a, très régulièrement finalement : de 1937 à 1956.

Nathalie
Jusqu'à 1973.

Claire
Ah oui. Ce qui me frappe, c'est la voix de ce narrateur, mesurée, sans pathos, sans accusation pour décrire l'horreur, sans adjectif, sans sentiment presque, et qui suscite de l'émotion pourtant retenue. J'ai retrouvé l'extrême sympathie pour le narrateur en écoutant l'auteur.
J'aime l'écriture, avec parfois des "bonheurs d'écriture" (expression que je trouve vraiment convenir ici), par exemple à propos de l'amour de sa mère pour l'allemand : "Dans sa bouche les mots avaient une sonorité pure, comme si elle les prononçait dans une clochette de verre exotique" ou lors de disputes des ses parents, le silence de son grand-père était "tranquille et dénué de colère, il ressemblait à un gros oreiller sur lequel on pose la tête".
Il y a des scènes extraordinaires, par exemple les dernières lignes du chapitre 2 pendant la marche de déportation l'hiver, où l'oncle, ce personnage lui aussi extraordinaire, aide à enterrer les corps "afin qu'ils ne servent pas de nourriture aux rapaces. Lui-même succomba au typhus dans une grange, et Papa, qui souhaitait l'enterrer, ne trouva pas de bêche. Nous le déposâmes sur une botte de foin" : la façon dont c'est raconté relève de l'art dramaturgique, non ? Analogue à celui du thriller ?...
Le livre est riche de thèmes. J'ai beaucoup aimé la place de l'athéisme dans le livre, quand les parents renvoient à la magie tout ce qui est religieux, j'ai jubilé. Et l'enterrement de la tante Régina, quel moment non dépourvu d'humour ! Avec Rilke et le quatuor qui joue pendant 7 jours la liste d'œuvres qu'elle avait prévues ! On a du mal à le croire...
C'est justement de vraisemblance que je voudrais maintenant parler. D'abord l'utilisation du présent - comme si on y était avec l'enfant - m'a quand même donné au début le sentiment d'une reconstruction, par exemple à propos de sa mère toujours triste le soir du sabbat : "Il me semble qu'autrefois elle savait parler à Dieu dans sa langue, comme Grand-père et Grand-mère, mais que, suite à un malentendu entre Lui et elle, elle a oublié cette langue. Ce regret la rend mélancolique le soir du sabbat." Quand je lis ça de la part d'un enfant qui a moins de 7 ans, je doute, je doute... Encore plus avec : "Quatre hommes près de l'estrade élèvent la voix, comme s'ils souhaitaient l'annulation de leur être." Curieux, non ? Mais au fil du livre, cette interrogation a cessé.
Si je comprends que le projet est vraiment littéraire, s'éloignant délibérément du témoignage, n'hésitant pas à imaginer, quand j'ai lu la scène stupéfiante des enfants aveugles au chapitre 6, qui chantent à chaque station, telles celles de la Passion du Christ, avant d'aller vers la mort, j'ai eu un sentiment de too much. Qui s'est expliqué quand il confesse à Laure Adler qu'il l'a inventé. Je vais choquer en disant : Yoga d'Emmanuel Carrère (actuellement dénudé par sa femme dans Vanity Fair) et lui, même combat...  J'ouvre aux ¾. Très heureuse d'avoir lu ce grand livre mais je n'ai aucune envie d'en lire un autre, ayant compris qu'il s'agit d'une "saga", comme dit l'auteur...
Laura
J'ai beaucoup apprécié l'ouvrage, et cela pour plusieurs raisons. D'abord, parce que c'est une histoire vraie, emplie de véritables sentiments, et dont la vie réelle semble extraordinaire. Ensuite, pour le rapport du narrateur à la vie en général : le livre est plein de pureté qui se ressent jusque dans l'écriture qui est fluide. Par ailleurs, j'ai trouvé qu'Appelfeld avait écrit un livre religieux, ce qui m'a directement attirée. La religion, ici, transparaît à travers tout et notamment dans le rapport du narrateur à la nature : c'est elle qui permet de vivre, c'est en elle qu'on trouve le sublime, l'abnégation, l'oubli de soi. Pour parler des personnages, je n'ai pas vécu de grandes identifications, hormis avec le personnage de l'oncle Félix : un amoureux inconditionnel de la culture et des livres (je veux croire que dans sa bibliothèque se trouvait Kierkegaard !), un côté gauchiste plein de bienveillance, et son silence naturel.
J'ai trouvé par ailleurs que l'ouvrage était foisonnant de réflexions intéressantes (je n'en développe que deux) :
- L'auteur engage tout au long de son œuvre une réflexion sur l'écriture, la douleur de l'écriture. Lorsqu'il relit son journal de jeunesse, il n'y retrouve que des mots, pas de liens, pas de phrases. Ce sont des mots qui sortent du cœur, mais qui sont en partie retenus, c'est un appel à l'aide, un cri. Un cri de l'âme qui ne supporte plus une souffrance incompréhensible. Appelfeld n'en parle absolument pas dans l'ouvrage (je précise…), mais c'est un point qui se ressent (certaines ont parlé de pudeur). J'ai rapidement relié cette remarque à l'écriture et aux ouvrages de Kafka (qui fait partie intégrante de l'éducation littéraire d'Appelfeld), qui eux aussi, sont de véritables cris : ils se ressentent dans l'écriture, dans le fait que les livres ne soient pas achevés, dans la métamorphose, les lieux inconnus et absurdes, etc. Je trouve alors qu'Appelfeld a une véritable inspiration kafkaïenne. Derrière son écriture nostalgique du passé, derrière ce mouvement gracieux et incessant de l'écriture, il y a toujours ce cri.
- Appelfeld parle souvent de contemplation. La contemplation de paysages bucoliques, la contemplation pour l'oubli de soi. Ça m'a fait penser à toute la réflexion d'Aristote dans l'Éthique à Nicomaque sur la philosophie (livre X, chapitres 7-8). La contemplation selon Aristote ne se cantonne pas à observer bêtement un paysage, la contemplation est le travail du philosophe, l'activité de pensée théorique et abstraite. Le narrateur, en observant les paysages, ne s'abandonne pas complètement, il pense nécessairement (la question reste : à quoi exactement), à la prière peut-être, au fait de ne pas savoir parler le langage de dieu. Aristote donne plusieurs arguments pour justifier que la contemplation mène au bonheur : c'est l'activité la plus continue, elle n'est jamais véritablement interrompue (de même pour les réflexions du narrateur) ; elle se travaille en autarcie, le sage n'a pas besoin de rien ni de personne (c'est aussi le cas du narrateur lorsqu'il était enfant, dans la forêt, mais aussi une fois en Israël, à l'armée) ; et c'est une activité entièrement désintéressée (facile à relier avec le sujet). C'est ici que l'humain touche au divin. On peut alors croire que le narrateur parlait la langue de dieu de cette manière-là, lui qui avait si peur de ne jamais pouvoir communiquer, il se dépasse lui-même sans s'en rendre compte.
Il me reste deux points négatifs qui m'ont dérangée :
- lacune dans les sujets politiques (qu'en est-il du conflit israélo-palestinien ?)
- et j'ai totalement décroché vers la fin du livre, lors de ce "papotage" sur la vie des autres. J'ai trouvé ces passages étonnamment bâclés et vides en termes de réflexion.
Nathalie R
J'ai beaucoup aimé ce livre. Il m'a beaucoup touchée. J'ai très souvent eu envie de pleurer parce que j'étais bouleversée (épisodes de la forêt, des enfants dévorés, de la solitude, des enfants aveugles), j'ai vraiment eu du mal à le lire. Il est sous-titré "roman" dans mon édition Points, mais il reprend de façon traditionnelle les étapes du récit autobiographique bien qu'on puisse considérer qu'il ne raconte pas la vie d'Appelfed mais une partie de sa vie - on ne sait rien de sa vie affective, on ne sait pas s'il a eu des enfants, quel travail il a effectué, etc. On retrouve d'ailleurs un écho au titre du livre p. 195 et une possible piste sur la justification du titre "La vieille peur que l'histoire de nos vies (...) ne soient ensevelies sans qu'il en demeure aucun souvenir". Le récit commence par des souvenirs fondateurs formidables comme l'épisode des fraises (qui me semble très symbolique de la douceur qui existe dans la vie d'avant - douceur de l'offrande, mais aussi satisfaction "nourricière" offerte par la mère et le père, période de l'âge d'or) et celui très drôle de la serveuse qui lui dévore les orteils (épisode de dévoration propre à l'enfance) qui m'a fait penser à certains des épisodes de l'autobiographie de Rousseau. De la même façon, il y a quelque chose de l'ordre des "merveilles" p. 18 au sens propre du terme, dans cette partie de sa vie car le narrateur évoque – avec une capacité extraordinaire pour l'enfant qu'il était – la fin de l'âge d'or : à l'âge de 5 ans, il ressent une "tristesse" qui lui étreint le cœur et précède la catastrophe. De même encore dans sa capacité à se souvenir de certains détails comme l'épisode de la synagogue et la description des rouleaux de la Torah. Je me suis régalée avec les souvenirs d'enfance. C'est très réussi, il y a une émotion incroyable et en même temps une grande douceur, même si c'est idéalisé. J'ai adoré découvrir la notion Lacanienne de Lallation ("Lalangue") qui renvoie à la part sonore du lien perdu à la mère. Je ne reprendrai pas tout ce qui a été dit précédemment mais il se trouve que je vis cette perte de la langue de façon très réelle dans mon quotidien professionnel où des enfants de 10 ans ont parfois été arrachés sans leur accord à leur langue maternelle qu'ils oublient et se retrouvent dans l'incapacité d'exprimer leurs préoccupations dans la langue qu'on leur impose d'adopter. Il y a quelque chose de terrible à voir leur détresse que l'on ne peut combler. Je ne savais pas non plus que toute une partie de la population avait revendiqué un rejet de Dieu. Même si cela peut me sembler logique à moi, on a du mal à l'imaginer aujourd'hui où la revendication identitaire juive est très présente dans nos actualités. Le narrateur indique "nous n'avons pas vu Dieu dans les camps mais nous y avons vu des justes" p. 152 et il développe tout au long de son livre une réflexion sur la notion de "méchants" qui participe du vocabulaire enfantin, mais qui me semble à la fois archaïque et fondamental (notions de bien et de mal, de Dieu et du "malin" qui expliquerait l'inexplicable). Il développe aussi l'impossibilité à relier le judaïsme au monde moderne (p. 165), ce qui montre la singularité de cette communauté et qui provoque parfois chez moi un désir violent d'appartenir à une communauté. C'est très intéressant.
Je trouve que le livre est circulaire, il s'ouvre dès la préface sur l'importance de la contemplation, sur l'évocation d'un monde perdu (qui fait écho à celui de la grand-mère du narrateur qui est comme une sorte de reflet "elle sombre dans son grand corps et parle à ma mère des jours anciens" p. 18), sur l'indicible à dire ce qui s'est passé et que personne ne croira. Je me suis dit qu'on pouvait ne pas vouloir raconter ce qui était arrivé (quel que soit le conflit – guerres, génocides, etc.) parce qu'on pouvait vouloir épargner les générations qui nous succèdent, qui ont déjà à prendre conscience d'un passé historique terrible. Je trouve cela injuste et je me dis qu'on a aussi le devoir d'alléger leur esprit, bien que je défende le devoir de mémoire.
Pour finir sur une note gaie, j'ai beaucoup ri en ce qui concerne le monde de l'édition dont il dénonce avec humour les réactions toutes négatives quant à son écriture ou ses projets, alors que ses amis disent des choses bien plus utiles que les éditeurs ou parfois ne disent même rien, mais lui donnent la force d'avancer.
Pour ce qui est du projet du livre, il me semble qu'il existe une nécessité de mettre du sens à des événements qui arrivent et qu'on ne maîtrise pas. Appelfeld laisse entrevoir le rapport de son narrateur à son Dieu quand il cherche coûte que coûte à apprendre à prier et qu'on le lui refuse, mais également dans la clôture de son livre où le centre devient une Yeshiva - centre d'étude de la Torah et du Talmud dans le judaïsme (p. 209), bouclant ainsi la boucle sur l'idée qu'il n'y a pas de réponse.

Claire
Geneviève se demandait quel type de débat pouvait provoquer ce livre parce qu'il lui semblait "qu'on ne peut ni le discuter ni le juger à l'aune des critères habituels". Si quelques-uns se sont trouvés pétrifiés pour parler de ce livre, bien d'autres n'ont pas hésité à parler de celui-ci comme d'un autre, le portant aux nues ou disant leurs réserves. Et comme d'habitude, la diversité des réactions est au rendez-vous, encore plus forte d'ailleurs dans l'ancien groupe que dans le nouveau.
Sortons du livre pour en venir à la polémique que nous avons entamée, en en rappelant de façon caricaturale les termes : a-t-on vraiment le droit de (= est-on légitime pour) faire un livre au sujet d'une situation qu'on n'a pas vécue : vivre en Sicile, chez les Hopis, être noir, vivre la Shoah... Et voici ce que dit Appelfeld de Jonathan Littell et de ses Bienveillantes (mémoires d’un personnage fictif qui a participé aux massacres de masse nazis comme officier SS).

  • "C’est du sensationnel. C’est un livre d’invention"
  • "Faire du commercial, ce sont des motivations fortes"
  • "Dieu merci, on peut ouvrir le livre et le refermer immédiatement"
  • "M. Littell, l'écrivain, est un homme très intelligent, de grand talent. Et cela rend son livre d'autant plus dangereux".

Les bras nous en tombent lorsque nous découvrons qu'en plus, il n'a pas lu le livre. Nous lisons plus en détail ses propos et ce que nous comprenons est qu'il condamne le fait de donner la parole à des assassins : à ce compte-là, une partie de la littérature saute... Molière, Shakespeare par exemple...


Grande bouffe venant en partie de la rue des Rosiers
...

Question d'une internaute qui suit notre site, lue pendant la séance
Bonjour,
Vous qui êtes des littéraires, je voudrais avoir quelques lumières à propos de la littérature.
Qu'est-ce que la littérature ? Grande question à laquelle quelques amis et moi n'avons trouvé de réponse. Pourquoi on ne peut dire de certains écrivains très connus que ce sont des bons ou même de grands écrivains ?
Je sais bien que cela ne se décide pas au nombre d'exemplaire vendus, Marc Levy ou certains journalistes vendent beaucoup, et pourtant ils ne sont pas des écrivains de talent (pour moi par exemple Tolstoï, Hugo, Stendhal etc., et plus près de nous Albert Cohen, D'Ormesson, Soljenitsyne, etc.)
Dans la littérature très moyenne, même médiocre qui envahit tous les étalages de librairie, domine le mélo, l'émotion (même si c'est bien écrit), et cela plaît beaucoup au plus grand nombre, mais il y a autre chose que je ne sais pas analyser qui empêche que ce soit de la grande littérature.
J'espère que ma question n'est pas idiote et que vous saurez y répondre, un grand merci d'avance.

Il est bien difficile de répondre à notre exigeante et fidèle internaute car si Albert Cohen (que nous avons lu) peut se situer sans réserve du côté littéraire qui est notre pâture, D'Ormesson devra au paradis revoir sa copie...
Bien des livres et articles théoriques traitent de ce qui fait d'une œuvre donnée une œuvre littéraire, de la "littérarité", et pour autant ne font pas avancer le schmilblick.
Finalement... le critère le meilleur, ne serait-ce pas : "la littérature, c'est ce que Voix au chapitre choisit de mettre à son programme"... (sauf quand nous nous plantons, mais si rarement, et que nous choisissons un livre qui n'est "pas-pour-le-groupe-lecture").

Lors de la soirée, Annick L et Claire ont évoqué un livre qu'elles ont beaucoup aimé, tout à fait en rapport avec Appelfeld, Idiss de Robert Badinter, qui relate le parcours de sa grand-mère juive, analphabète, née dans le Yiddishland, et qui fait traverser l'Histoire et l'Europe à travers sa vie et celle de Badinter enfant. Ce très beau livre, nous ne le proposerons pas au groupe lecture, car probablement trop "consensuel", n'offrant sans doute pas la palette de réactions que suscite Histoire d'une vie, œuvre littéraire...

Claire (encore, et après la soirée)
J'ajoute qu'alors qu'on pouvait en avoir marre des livres évoquant les Noirs et le racisme après avoir lu récemment Powers, nous lirons bientôt un Noir, J. Gaines. Je serais tentée de dire que j'en ai marre aussi des livres sur la Shoah et les Juifs : pourtant je suis très contente de lire le livre de Deen et je réactive la proposition de Denis et Sandrine, Je m’appelle Asher Lev de Chaïm Potok.


Les 9 cotes d'amour du groupe breton
réuni le 15 octobre 2020

Cindy Édith
Chantal Suzanne Yolaine     
Christian Jean Marie-Odile Marie-Thé


Avis transmis

Christian

J
'ai lu avec beaucoup de plaisir - quoique le terme de plaisir semble ici inapproprié - Histoire d'une vie. Livre profondément émouvant, témoignage d'une vie fracassée par la barbarie nazie, mais aussi régénérée par l'étude, l'écriture et le courage de vivre, malgré le poids de cette mémoire meurtrie sans cesse jaillissante. J'ouvre en grand, très grand ce beau livre.
La lecture très récente de Mon père et ma mère a provoqué en moi la même admiration pour Aharon Appelfed,
relatant plus particulièrement son enfance et qui, là aussi, démontre son extrême sensibilité et la profondeur des sentiments qui l'animent.
Chantal (ne pouvant quitter l'Île de Houat, atteinte par le coronavirus)
Vraiment le type de livre qui ne me convenait pas actuellement ! À savoir une lecture qui exige une grande concentration, qui demande, pour moi, réflexion et recherche, bref tout ce qui m'est impossible en ce moment.
J'ai apprécié pourtant la construction du livre en courts chapitres. Avec des scènes très précises et détaillées, toujours écrites avec du recul, cette volonté revendiquée par l'auteur de ne pas faire un simple "témoignage" de la Shoah.
Les thèmes récurrents de la mémoire et de l'oubli, de l'imagination et de la (non) transmission m'ont beaucoup intéressée.
Page 10, il dit : "ce livre n'est pas un résumé, mais plutôt une tentative, un effort désespéré pour relier les différentes strates de ma vie à leur racine".
De ces strates, il me reste des images fortes :
- la famille, les lieux de son enfance
- le goût des fraises, les premiers mots de yiddish, la synagogue
- au ghetto, le départ des "fous" et celui des enfants aveugles, passages forts et émouvants
- tous les détails très cruels, "violentes taches de mémoire", cette "mémoire du corps", c'est incroyable, "ce pied est encore planté en moi" (sur le quai de la gare, la foule se rue vers un seau d'eau, il reçoit un violent coup de pied dans la poitrine).
J'ai aimé son long et difficile chemin vers l'écriture, puis la littérature : "C'est uniquement avec le temps que j ai compris que ces matières premières étaient la moelle de la littérature" (p. 117).
Magnifiques passages sur la contemplation ou l'on est "légèrement surélevé et éloigné".
MAIS j'ai complètement décroché sur tout son trip religieux, Dov Sadan, la Kabbale, le hassidisme, etc., pas envie ni courage de chercher. Tant pis.
Je voulais l'ouvrir à moitié, mais après ce que je viens d'écrire, ce sera, c'est, ¾.
Yolaine
J'ouvre ce livre aux ¾. Cette "note" ne mesure pas exactement mon plaisir de lecture, mais mon estime et mon admiration pour l'auteur.
Bien que n'ayant aucune fascination pour la Shoah (et même plutôt une certaine appréhension), j'ai trouvé l'histoire de la vie hors du commun d'Aharon Appelfeld émouvante, même si le récit ne se place pas dans le registre des sentiments. J'ai beaucoup aimé l'évocation de son enfance merveilleuse, dans le raffinement de l'empire austro-hongrois si irrémédiablement disparu, idéalisée sans doute, mais qui lui a donné dès le départ une très belle confiance dans la vie. Il me semble que l'amour qu'il a reçu de ses parents lui a permis de se construire d'emblée une personnalité solide, et lui a donné la force de survivre. Seul dans la forêt à dix ans, il est soutenu par cet optimisme : "j'espérais sans relâche que mes parents viendraient me chercher. Ce fol espoir m'accompagna durant toutes ces années de guerre, il s'élevait de nouveau en moi chaque fois que le désespoir posait ses lourds sabots sur moi.".
Cette narration se déroule dans une langue sobre et limpide ; on peut mesurer le travail accompli à la lecture des pages terribles sur ses difficultés à retrouver l'usage d'une langue au sortir des camps : "les mots étaient les cris d'un adolescent de quatorze ans, une sorte d'aphasique qui avait perdu toutes les langues qu'il savait parler". Il réussit ainsi à exprimer l'indicible, avec une grande pudeur. La symbiose avec la traductrice est également remarquable.
Ce qui m'a le plus intéressée dans la démarche de l'acteur réside moins dans son travail de mémoire que dans sa recherche spirituelle, qui s'accomplit en particulier dans la façon dont il s'engage en littérature. Cette quête prend une dimension religieuse et mystique. Fasciné très jeune par la prière et la contemplation, il retourne aux origines en étudiant le judaïsme auquel ses grands-parents l'avaient initié. Cet éclairage métaphysique est aussi la clé de la résilience admirable d'Aharon Appelfeld. C'est une belle leçon de vie.

Avis des présentes
Marie-Odile

Ce récit qui se fait au gré de la mémoire, comme des fouilles (ce qui a existé 50 ans plus tôt est toujours là) a suscité en moi respect et émotion.
J'ai aimé la façon simple, sincère et profonde d'aborder ces thèmes si souvent traités que sont l'enfance, la guerre, la Shoah. Mais " Seuls les mots justes construisent un texte littéraire et non pas le sujet ". J'ai noté qu'ici tout n'est pas dit, que certains moments sont juste évoqués ou même passés sous silence. Ils n'en sont pas moins présents. (mort de la mère, séparation d'avec le père)
Pour moi, il n'y rien d'inutile dans cette œuvre littéraire. J'y ai trouvé des portraits bouleversants (Chicko, les trois frères Rauchwerger...), juste ce qu'il faut de dialogue, des réflexions d'adulte sur un vécu d'enfant, sur le silence, la contemplation, la langue maternelle ou adoptive... Parmi les temps forts, je retiendrai particulièrement le "tableau" saisissant de l'enfant poursuivi, scène atroce transfigurée par le rythme, le mouvement de l'écriture, le vocabulaire inattendu de la mer (la houle, un radeau, les vents, la tempête, nager plusieurs fois répété), le point de vue qui se fait de plus en plus précis, l'abondance de notations sensorielles : ouïe, regard, couleurs ( le vert de la végétation, le minuscule corps noiraud), les réflexions finales très lucides qui se prolongent par l'apaisement coupable et le sommeil protecteur.
Le sommeil revient d'ailleurs comme un leitmotiv au fil des pages, souvent pour clôturer une scène, comme un refuge. Cela contribue peut-être à donner au récit une certaine "douceur", malgré la cruauté, malgré la barbarie, malgré l'insoutenable. Douceur que j'ai retrouvée aussi dans la voix d'Appelfeld, réfugiée au creux de l'hébreu, sa langue adoptive.
J'ai été fortement impressionnée par le fait qu'en sept années, l'enfant ait pu se constituer cette immense réserve d'amour dans laquelle il a pu puiser pour continuer à vivre.
J'ouvre en grand.
Édith
Ouvert à demi et pourtant... quel personnage, quelle personne et quel témoignage !!!
J'étais heureuse de découvrir c
et auteur dont seul le nom m'était un peu familier. J'avais découvert aussi le plaisir de lecture de Marie-Thé et Christian avant la date de notre rencontre par message internet sans qu'il n'en fasse faire analyse bien sûr ! Ne dire que le plaisir de leur lecture. Alors, dans le silence de la maison, j'ai découvert le récit.
Déception pour la lecture en soi donc sur le plan de l'émotion littéraire. Hormis pour la préface lue deux fois : avant et après avoir terminé le livre, je n'ai eu de bonheur de ressentir la musique des phrases comme le plus souvent lors des livres proposés.
Autant le parcours de Aaron est fort en détails de ce que furent ses années de l'enfance et de la jeunesse - et c'est ce qui a rendu la lecture agréable (sans plus) - autant je m'y suis peu sentie touchée autrement qu'intellectuellement. Et je m'en sentirais presque "coupable" tant le sujet est sensible et me concerne.
Je suis la génération née juste à la fin des camps et je me souviens de Nuit et Brouillard vu pour la première fois grâce à la TV que possédaient mes parents dès 1954 et aussi bien des reportages sur la création des kibboutz. Je me souviens aussi de l'intérêt majeur que cela a exercé pour certains pédagogues et psychanalystes quant aux modes d'éducation garçons et filles… (sans distinction de genre pour le partage des tâches !)
Je ne dis pas que les faits ne m'importent pas, mais j'ai surtout lu et découvert par ce témoignage, la lente accession à la littérature pour Appelfeld. Le processus, chapitre après chapitre, à travers ses souvenirs et rencontres qui animent l'auteur : à la fois pour devenir un écrivain, mais, aussi et surtout pour témoigner. Les mots pour dire, sa recherche pour LE dire. La démarche donc de Appelfeld au long des années après-guerre concernant les mots entendus, mais non écrits, et leur absence surtout, la langue maternelle (l'allemand pas vraiment oublié), celle des grands parents le yiddish "langue des suppliciés", le silence imposé par peur, mais aussi par choix (isolement extrême dans les plaines d'Ukraine) et aussi longue évocation du silence qui était de règle chez ses parents et grands-parents : "Chaque fois que je pose une question le silence se fait" (p. 20). Questions sans réponse à leur adresse sur les mots de la prière… Et puis longuement évoquée et décrite la mémoire celle du corps et donc des sens… bref une approche qui m'a fait souligner à plusieurs reprises des passages à tous les chapitres. En fait j'ai lu avec un crayon à la main :

P. 21 "Moi aussi j'ai appris à me taire et à écouter les sons légers qui m'entourent" à propos de la lecture de la Torah, du rituel et de son mystère à ses yeux d'enfant…
P. 22 "Quatre hommes entourent la Torah et s'adresse à elle comme si Dieu était dissimulé dans ces parchemins. Un instant je m'étonne que le Dieu si grand ait pu se contracter ainsi pour tenir sur cette estrade."
P. 25 dans le train de la fuite : "La tristesse me poignardait…je n'avais pas de mots pour l'exprimer".
P. 160 "La vraie littérature traite du contact avec le secret du destin et de l'âme, en d'autres termes :la sphère métaphysique".
P. 168 Humour (juif ?) à propos d'un jeune fils de professeur et "déjà très lettré" qu'il prend pour supérieur du fait aussi de sa grande taille ! "Il me dépassait d'une tête, rien d'étonnant donc qu'il me parla de haut".
P. 135-136 "Écrivain de la Shoah (…) Je n’ai pas l’impression d’écrire sur le passé. Le passé en lui-même est un très mauvais matériau pour la littérature. La littérature est un présent brûlant, non au sens journalistique, mais comme une aspiration à transcender le temps en une présence éternelle."

Cette lecture m'a fait relire de très nombreuses pages de L'écriture ou la vie de Jorge Semprun, lu il y a quelques années : démarches parallèles pour ces deux hommes pour la recherche du récit littéraire, la mémoire, le temps la légitimité. La mort aussi.
La force littéraire de ce dernier est pour moi plus sensible. Semprun fut fait prisonnier jeune, mais déjà instruit du fait de son milieu et ses études supérieures et Aharon Appelfeld lâché seul, sans scolarisation ni répondant adulte, une grande partie de sa jeunesse, privé de sa langue maternelle et devant pour écrire entrer dans la langue hébraïque… Et autre grande différence l'un est juif et l'autre militant très engagé communiste. Tous deux objets, pour le nazisme, d'extermination sinon de haine. J'ai hâte de participer à l'échange : ce qu'est la littérature et le réel à transmettre donc un texte littéraire et mémoires à transmettre ? Mais est-ce transmissible ? Pour ma part je vais peut-être lire Primo Levi…
Marie-Thé
J'ai aimé ce texte, bouleversant, beau et terrible à la fois, ces paroles portées par un homme dont la grandeur, la dignité, l'humanité, l'humilité, m'ont impressionnée.
Dès les premières pages, je retiens ces mots : "Ce n'est pas un résumé, mais plutôt une tentative, un effort désespéré pour relier les différentes strates de ma vie à leur racine." A partir de là, j'ai d'abord aimé découvrir l'enfance heureuse d'Aharon Appelfeld, près de ses parents : "les regards de ma mère. Ils contenaient tant de douceur et d'attention à mon égard que je les sens aujourd'hui encore." L'évocation des étés chez ses grands-parents où la nature est belle et généreuse, m'a émerveillée ;à noter aussi les offices à la synagogue, mystérieux pour l'enfant, et : "Grand-père dit qu'on se hâte vers la synagogue et qu'on s'en éloigne lentement." Et puis, la sensation que c'est le dernier été... Je retiens encore le portrait de l'oncle Félix, élégant et raffiné, dans son domaine immense et merveilleux, que l'enfant découvre, au rythme des saisons. Quand tout bascule, l'oncle Félix garde élégance et dignité, la tête haute jusqu'au bout.
"La mort planait partout, mais pas dans la chambre de Grand-père." Celui qui disait juste avant de mourir "La route n'est pas longue, il n'y a pas lieu de s'inquiéter", s'en est allé par une journée claire et sans nuages. Quel contraste avec ce qui va suivre : la route menant souvent à la mort sera longue et terrible sur les chemins d'Ukraine...
J'ai été profondément marquée par la traversée des si sombres années de la guerre, traversée revenant tout au long du livre, comme un refrain, lancinant... La description de certaines scènes terrifiantes (les enfants donnés en pâture aux chiens par exemple) m'a été insoutenable, cruauté et horreur, comment peut-on s'en remettre ? Terrible, émouvant et beau, le parcours des enfants aveugles chantant sur le chemin de la gare, de Schubert à Bach, aux chants yiddish et même Verdi. Les voix s'éteindront sous les coups de fouets : "et les enfants, qui se tenaient par la main, tremblèrent comme un seul corps." Je note encore ceci : "quelque chose d'effrayant dans le sourire joyeux des fous." Les fous, puis les enfants, puis tant et tant d'autres, les uns après les autres, seront conduits à la mort.
Faire une synthèse de ce que j'ai lu sera forcément réducteur, il y aurait tant et tant à dire. Et puis, la qualité du texte, le talent et la personnalité de l'auteur me laissent sans voix. D'autre part, il y a le ressenti. Je garde ce livre en moi et je me limite ici à quelques énumérations : texte sur la mémoire, la transmission, la filiation, la langue, l'écriture, le déracinement, etc.

- À propos de la mémoire : le corps se souvient, "plus que la mémoire". "Je ne me souviens pas." "Je mange comme seuls mangent ceux qui ont eu faim un jour." Les sens se souviennent. "La mémoire absolue, détaillée, se cache encore en moi." Associée à la mémoire, la peur de l'oubli... "Construire et être construits se traduisait par l'anéantissement de la mémoire... par la fusion avec ce lopin de terre." Attachement à la terre des origines dans les Carpates, déracinement en Israël. Plus tard, peur que "l'histoire des vies de nos parents, et des parents de nos parents, ne soient ensevelies sans qu'il en demeure aucun souvenir..."
- Transmission, filiation, des passages intenses s'y référant "jalonnent" le livre. Au bout du chemin, retrouver ses parents… Et pourtant, évoquant la mère, ces quelques mots : "Sa mort est profondément ancrée en moi, et plus que sa mort, sa résurrection. "
- Ce qui concerne la langue m'interpelle, le yiddish ramenant aux origines, l'hébreu à la nouvelle terre, le ruthène et surtout l'allemand à la fois langue maternelle et langue des assassins. Je pense ici à Imre Kertész, nous avions lu Être sans destin, les longues marches menant aux camps dans les plaines d'Europe centrale comme ici. Je me souviens d'une intervention de cet auteur, demandant à s'exprimer en allemand, langue d'écrivains aimés... Je pense aussi à Vladimir Jankélévitch dans une démarche complètement opposée, se coupant de la culture allemande après la Shoah.
Important pour moi le long et difficile cheminement dans l'écriture, difficulté, voire impossibilité pour l'auteur de transmettre en mots ce qui a été vécu… Je retiens aussi ceci : "Seuls des mots justes construisent un texte littéraire, et non pas le sujet." Apparaît d'autre part le questionnement de lecteurs : "Où étaient les héros ? Où étaient les révoltés des ghettos ?"
Dans ce livre qui est une longue quête, je souligne encore l'importance des chemins, des lisières (frontières ?), de la nature, de la prière, du "temps passé à l'armée" : "il m'a mené aux sources de ma vie…relié au monde qui m'avait engendré." etc. Et le souvenir des mots de la mère : "Tu seras instruit." Lorsque je lis ceci : "cette marée humaine déjà agitée, à sept ans, de passions destructrices..." je pense au film Le ruban blanc Michael Haneke. Pour prolonger les associations, ce livre m'a fait penser à Elie Wiesel, à Roman Polanski, Simone Veil, Marceline Loridan...
Je vais à présent consulter les notes et avis sur Aharon Appelfeld… J'ai quand même appris qu'il a retrouvé son père en Israël en 1957.
JeanEnquête sur une "forme de sens" possible par la construction d'un "récit de vie".
Ce qui est raconté dans ce livre est le récit de l'adaptation d'un jeune homme à une succession de ruptures dans sa vie qui le conduisent à se recréer une nouvelle vie, sans renier son héritage, celui d'un Juif d'Europe centrale.
L'histoire > Enfant roumain, fils d'un couple juif, dont la famille sera exterminée en camps de concentration en 1942 lorsque Aharon a dix ans. Son père et lui, envoyés dans un camp de travail d'où il s'évade, va errer de nombreux mois dans la forêt. À la fin de la guerre, Aharon décidera de partir pour la Palestine : il ne parle pas l'hébreu et ne connaît que peu de chose de la culture juive.
Une réflexion sur la mémoire : celle du corps
> Aharon Appelfeld cherche les mots les plus justes pour traduire ce qu'il nomme "sa légende intime". En effet, toute sa vie, Aharon Appelfeld dira avoir porté en lui la mémoire de "l'enfant de la guerre". "Ce qui s'est gravé en moi de ces années-là, ce sont principalement des sensations physiques très fortes". Tout ce qui s'est passé s'est inscrit dans les cellules du corps et non dans la mémoire ("mentale").
La méthode
> Son but n'est pas de décrire, ni d'expliquer. Il tente par un récit de vie, de nous faire saisir la puissance agissante, à notre insu, du "non-savoir de l'enfance", en tant que mémoire engrammée dans le corps et qui reste indicible.
Lecture
> C'est un livre sur l'enfance, et la question de "l'existentiel", quand elle n'a pas de réponse du fait d'un parcours de vie chaotique.
Ma lecture compréhensive : les repères issus de l'enfance, qu'usuellement l'individu garde en mémoire et qu'il utilise pour décider de sa vie (croyances, "évidences", "morale qui fait vérité", règles de convivialité…), ces repères ne font plus... repères quand le récit de sa propre vie "bloque" sur un événement insoluble par la pensée sensée. L'existence est alors comme suspendue dans le vide et tout désir ne trouve que la cendre des rêves quand il tente de se réaliser. Le surgissement du sentiment de "néant" resteront des instants fugitifs de tension à donner sens à tout prix, pour apprivoiser le "trou de mémoire".
Il est intéressant de noté qu'Aharon a eu une enfance heureuse, mémoire du bonheur qui s'évanouit dans les cendres des fours nazis pour renaître autrement (le fantasme d'Israël). La mémoire vivante, celle du corps, travaille le mental qui reste sidéré par l'impossibilité d'inclure de façon cohérente la mémoire du passé dans le temps du "là et maintenant" de la rencontre avec les autres.
Intérêt
> En continuité avec le dernier livre "VAC" de Richard Powers, on y trouve les éléments pour une analyse des mécanismes sociaux et culturels qui permettent la stigmatisation d'un groupe par un autre. Il nous est rappelé que le monde est compliqué et plein d'ambiguïtés et que l'indignation vertueuse est vide de sens et un danger pour la paix sociale.
Agréable à lire, ce livre contient une réflexion puissante sur ce qu'on nomme "humanité". Tout en décrivant la violence des hommes, Aharon Appelfeld réussit à en faire un hymne à l'amour et à la douceur.
Aharon Appelfeld est considéré aujourd'hui comme un des plus importants écrivains israéliens.


QUELQUES INFOS : des articles, des émissions de radio et télé, les références des œuvres traduites.

• ÉCOUTER
- Une très intéressante interview d'Appelfeld sur Histoire d'une vie par Nicolas Demorand, Les matins de France Culture, 49 min, 22 septembre 2004 (repris dans Les Nuits de France Culture le 13 octobre 2019)
- Une émission en deux temps avec la traductrice Valérie Zenatti qui situe l'écrivain, puis entre Laure Adler et Appelfeld, L'heure bleue, France Inter, 52 min, 19 janvier 2018.
- Histoire d'une vie, Guillaume Gallenne, France Inter, Ça peut pas faire de mal, 50 min, 9 novembre 2019.
- Aharon Appelfeld (1932-2018), des voix dans le silence, 1er août 2020, 58 min, Série 1945 : 75 ans après, France Culture. Judith Appelfeld, sa femme dit :

"Dans ses premiers livres, il s’agit de personnes désorientées, de couples dysfonctionnels, de gens qui ont été reliés par le destin ou un événement. Plusieurs années après notre mariage et la naissance de nos enfants, c’est la première fois que notre foyer l’a ramené au souvenir de sa maison, de sa famille. Il avait vécu détaché toutes ces années, il était seul. Cela lui a redonné la mémoire et tous ses souvenirs. Son écriture a changé, ses personnages ont trouvé leur place et lui aussi a changé, son attitude, sa façon de marcher. Quand je l’ai rencontré, sa voix était étranglée, puis elle s’est détendue, et elle s’est révélée…"

• REGARDER
- D'une langue à l'autre, film de Nurith Aviv, 2004, extrait de 8 min 50 : Appelfeld raconte...
- Entretien avec Aharon Appelfeld extrait de 23 min de Jusqu'au dernier : La destruction des Juifs d'Europe, un documentaire de William Karel et Blanche Finger diffusé en 8 épisodes en 2015 (thèmes évoqués : "Le choix des détails par l'écrivain", "Ne pas écrire sur les camps", "Ne pas pouvoir raconter"...)

• LIRE
-
Nous avons déjà rencontré Appelfeld quand nous avons lu Opération Shylock, où le double de l'auteur Philip Roth dîne avec le double d'Aharon (p. 77)... Un long entretien entre le vrai Appelfeld et le vrai Philip Roth, que certains d'entre nous adorent et d'autres abhorrent..., est commenté ainsi par Roth :

"À vrai dire, l'identité littéraire d'Appelfeld se lit en creux dans ce qu'il n'est pas : c'est un écrivain écartelé, déplacé, dépossédé, déraciné. Appelfeld est l'auteur dépaysé d'une littérature dépaysée, et il a fait de ce dépaysement, de cette désorientation, un sujet qui n'appartient qu'à lui. Sa sensibilité, marquée, dès la naissance ou presque, par les errances solitaires d'un petit garçon de la bourgeoisie au fin fond d'une nature hostile, semble avoir créé par génération spontanée un style que distinguent sa sobriété, une progression hors du temps et des pulsions narratives contrecarrées, une prose qui s'adapte comme par magie à la mentalité du dépaysement. Tout aussi unique que le sujet est la voix, qui surgit d'une conscience blessée, à mi-chemin entre l'amnésie et la mémoire, et situe le récit entre parabole et histoire." (voir ICI l'entretien complet, extrait de Parlons travail, Philip Roth, Gallimard, 2004)

- Florence Noiville, venue en 2019 dans notre groupe, raconte sa rencontre avec Appelfeld (Le Monde, 24 juin 2011).

- Un compte rendu détaillé d'un livre d'Appelfeld, Mon père et ma mère, qui sort la veille de notre séance (Télérama, 23 septembre 2020).

- Pour rendre hommage à Aharon Appelfeld lors de son 80e anniversaire et ses 50 ans d’écriture, un colloque international a été organisé à Paris en 2012 (par l’INALCO, avec le Mémorial de la Shoah, l’Université Ben Gourion et celle de Tel-Aviv), restitué en ligne dans 15 articles de la revue Yod (Revue des études hébraïques et juives), n° 19, 2014 (avec trois parties : 1.Autour de la narration de soi 2.L'art poétique d'Appelfeld 3.L’œuvre d’Appelfeld dans son contexte israélien). Voici des articles consacrés au livre que nous lisons :
> "Les secrets de la mémoire et l'art de la transmission : l'histoire et l'histoire de l'histoire", de Masha Itzhaki
> "Des grands malheurs, on peut parler en murmurant : l'esthétique de la réticence dans Histoire d'une vie d'Aharon Appelfeld", d'Anne Prouteau
> "Histoire d'une vie, Histoire de silences : une poétique de la mémoire", de Danièle Sabbah
> "De l'écriture comme vêtement" de Myriam Ruszniewski Dahan

Voici LES ŒUVRES d'Aharon Appelfeld TRADUITES.
La plupart se trouvent en éditions de poche (15 en Points).

•Traductions d'abord d'Arlette Pierrot, aux éditions Pierre Belfond
- 1985 : Le Temps des prodiges
- 1989 : Badenheim
- 1989 : Tsili (adapté au cinéma par Amos Gitaï)
- 1992 : Au pays des roseaux

• Puis des traductions de Sylvie Cohen, éditions Gallimard
- 1993 : L'Immortel Bartfuss

- 1996 : Katherina

• Enfin et surtout des traductions de Valérie Zenatti, aux éditions de l'Olivier (sauf pour les livres jeunesse)
- 2004 : Histoire d'une vie
- 2006 : L'Amour, soudain
- 2008 : Floraison sauvage
- 2008 : La Chambre de Mariana
- 2009 : Et la fureur ne s'est pas encore tue
- 2011 : Le garçon qui voulait dormir
- 2013 : Les Eaux tumultueuses
- 2014 : Adam et Thomas (L'école des loisirs)
- 2015 : Les partisans
- 2016 : De longues nuits d'été (L'école des loisirs)
- 2018 : Des jours d'une stupéfiante clarté
- 2020 : Mon père et ma mère

Valérie Zenatti a consacré après sa mort en 2019 un livre à Aharon Appelfeld : Dans le faisceau des vivants, éd. de l’Olivier, puis Points.

Aharon Appelfeld et Valérie Zenatti, sa traductrice, entretenaient une relation quasi filiale. À la mort du premier, la seconde a consigné par écrit son chemin de deuil (Le Point, 21 janvier 2019).

 

Nos cotes d'amour, de l'enthousiasme au rejet :
                                        
à la folie
grand ouvert
beaucoup
¾ ouvert
moyennement
à moitié
un peu
ouvert ¼
pas du tout
fermé !

 

 

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