L'obéissance
, Seuil, 1991, 256 p.


L'obéissance
, rééd., Montréal, Boréal, coll. "Boréal compact", 1993, 258 p.


Rééd. en poche, Points, 2001, 256 p.

Quatrième de couverture : Dans ces maisons, où l'ordre lient lieu d’oxygène, vivent des petits couples ordinaires, Florence et Hubert, par exemple. Pris séparément, ils ne créent pas l'enfer. Pas du tout. Isolément, chacun est plutôt terne. Disons inintéressant. Il n’y a rien qui brille, rien qui luise, rien qui attire l'attention, rien. Mais dès qu'ils sont ensemble, dès qu'ils sont unis, une loi monstrueuse naît de leur relation. C'est la loi du couple. Comment un petit couple humain en vient à saigner à mort ses enfants bien-aimés, comment ces enfants bien-aimés laissent leurs parents les saigner à mort, voilà ce que je vais m'obliger à essayer de dire, de redire et de montrer, dit Julie.

Suzanne Jacob (née en 1943)
L'obéissance (1991)

Nous avons lu ce livre pour le 20 février 2026.
Des infos autour du livre en bas de page.

Nos 12 cotes d'amour
Fanny
Jacqueline
Brigitte Catherine ClaireRichard
entreet Mégane
   
Jérémy MoniqueRenéeRozenn
       Françoise

Rozenn
Avant-hier, je me suis dit il faut que je lise le livre. Je le cherche partout, je ne le retrouve pas. Finalement je l'avais sur Kindle. Je découvre que j'avais déjà lu 50%. Je ne me souvenais de rien. Je reprends où je m'étais arrêtée. Je ne comprenais rien : qui est ce couple ? La vie est déjà dure, me voilà en échec. Mais qu'est-ce que ce livre ! J'ai abandonné. Mais qui donc avait choisi ce livre ?
Bon je reprends le début. J'ai beaucoup aimé ce début, assez extraordinaire. Leur façon de parler est sidérante. En attendant, je lis Les lumières sombres sur la pensée néoréactionnaire aux États-Unis, qui, paradoxalement, me remonte le moral. Et un roman sud-africain, La voisine.
Jacqueline

Heureusement que Fanny nous avait avertis qu'il fallait dépasser le début difficile. Ce n'est pas que c'est difficile, c'est pesant : notamment toute la rumination autour de la responsabilité ! Je n'avais pas fait attention au fait qu'on était dans la tête de Julie. D'ailleurs je ne pouvais pas encore la connaître et c'est seulement après la lecture de l'ensemble du livre que ce chapitre a pris sens, même si l'enfant aux brûlures de cigarettes me plongeait dans ce sujet complexe de l'enfance maltraitée. Par ailleurs, je ne pouvais pas comprendre ce qu'il en était des rapports familiaux à l'enterrement de Marie.
J'ai été contente d'arriver aux chapitres plus factuels et ensuite, j'ai lu d'une traite.
J'ai eu l'impression d'un livre très construit, dans son apparent désordre. J'ai apprécié l'alternance de récits extrêmement factuels et de moments où au contraire on est dans le flux de pensées des uns et des autres, et puis il y a le moment onirique qui précède une espèce de mise en ordre nécessaire pour Marie... Le tout m'a paru adéquat avec le sujet : au travers du choc entre l'histoire d'Alice et celle de Marie, on est plongé dans les répercussions de cette maltraitance au fil des générations… Derrière la mère maltraitante, il y a la mise en question du fonctionnement du couple. Il y a aussi la dépendance extrême d'abord du tout petit et le paradoxe entre le désir de le protéger et l'incapacité à le faire... Pour Florence, il y a le sentiment insupportable que sa fille la juge...
Dans le chapitre "Marie", celle-ci tente de réfléchir sur ce qui l'a amenée à provoquer et écouter les confidences de Florence et sur sa propre ambivalence, comme sur son souhait que le procureur joue son rôle : "Ah ! si au moins Louis allait en appel ! Il irait en appel qu'il gagnerait […]. Florence pourrait être condamnée. Elle doit être condamnée […] Le délai d'appel n'est pas écoulé" (p. 175)
J'ai apprécié le rôle de Julie, témoin, confidente (par ailleurs écrivain !) et la visite au palais de justice orchestrée par Marie.
À la fin de ma lecture, la pesanteur nécessaire du premier chapitre s'est allégée : forte du questionnement de Marie, Julie, la témoin, est intervenue pour sortir une enfant de la maltraitance directe, elle a brisé le consensus de silence ou d'ignorance. (Cela suffira-t-il à réparer ?)
J'ai aimé la composition et le contenu de ce livre. Bien que j'y aie trouvé des échos à d'autres situations de maltraitance, je ne vois pas à qui le faire lire : sa forme que j'ai trouvée remarquable n'en rend pas l'accès facile…
J'ouvre aux ¾.
Renée
(à l'écran)
Ce roman m'a beaucoup déconcertée.
Au début du roman, on comprend qu'elle va écrire sur l'enfance martyrisée. Mais que viennent faire Marcos, Duvalier et Ceausescu dans cette histoire ? Ce serait pour elle un exemple de : "comment les enfants humains peuvent se laisser saigner à mort par un petit couple d'humains". Ces tyrans ne sont pas les pères et mères de leur peuple. Elle part dans tous les sens.
Je me suis davantage intéressée au fur et à mesure. Cependant, pourquoi décrire uniquement des rapports sadiques mère-fille ? Il existe aussi de mauvais pères. J'avais oublié le père qui tape ses bébés pour qu'ils dorment.
L'ambiguïté dans les exemples d'obéissance donnés est l'amour que portent les enfants à leur mère. Dans cette relation toxique, chaque fillette, que ce soit Marie ou Alice, a un total oubli de soi et de ses besoins. Les deux mères sont sadiques, les filles sont punies car elles ne sont pas parfaites, elles intègrent ça et pardonnent donc à leur mère et veulent atteindre la perfection. J'ai, comme Marie, cherché à comprendre ces femmes, mais l'autrice ne nous donne aucun élément pour ça. Nous n'avons que les faits bruts, horribles.
C'est trop distancié pour moi.
J'ouvre au ¼.

Monique
Ce livre est déroutant par sa construction.
Le premier chapitre a été une véritable épreuve. J'ai failli arrêter ma lecture. En quoi la critique des automobilistes est-elle en lien avec le sujet ?
J'ai continué ma lecture et ai été happée par la séquence de l'enfant dans le bac à sable.
Par la suite, le chapitre sur Hubert et Florence m'a intéressée, même si leur vie de couple n'a rien de très nouveau. Mon attention a été attirée par la description de la relation malsaine de Florence avec Alice et la soumission de cette dernière aux injonctions et désirs de sa mère. Le personnage d'Alice est d'une grande richesse. Je n'ai pas vu une obéissance de sa part, mais plutôt une adaptation au comportement de sa mère. C'est ce que je retiendrai de ce livre.
Ce récit m'est apparu brouillon et décousu. C'est une juxtaposition de fragments de vie de personnages disparates. Le lien entre toutes ces histoires est certes la maltraitance d'une fille par sa mère, mais sans analyse et sans chercher à élucider le pourquoi.
J'ai ressenti un parti-pris que je reproche à l'auteure : révolte et souffrance sont exprimées, mais il ne reste que l'amertume.
Le rêve dans le train, le séjour à Rome, le retour de Jean me sont apparus sans beaucoup d'intérêt.
C'est un livre que j'ai trouvé pesant.
J'ouvre au ¼.
Françoise
J'avoue que si Fanny ne nous avait pas avertis quant au début, j'aurais laissé tomber.
Je n'ai pas relu pour ma part le début, pour trouver le lien avec ce qui suit.
J'ai été décontenancée par la construction. Le récit de Florence, le couple, puis l'avocate avec son mec, qu'est-ce que ça fait là ?
Elle aussi, l'avocate, découvre-t-on, a été maltraitée par sa mère. Ok. Mais moi j'attendais le récit du procès et de l'acquittement.
Je rejoins Renée, sauf à propos du fait que Alice, cette enfant, plus elle est parfaite, pire c'est pour elle. Plus elle obéit, plus elle court à sa perte.
Et la mère la force à se noyer : elle obéit. Voilà l'obéissance, mais par extension aller jusqu'à l'obéissance des peuples... ? ça me parait capillotracté.
C'est mal construit, alambiqué.
C'est un livre que je ne conseillerai à personne. Extrêmement pénible, avec le martyre de l'enfant. Ou alors je n'ai rien compris... Mais je ferme ce livre.
Brigitte
(à l'écran)
Je n'avais jamais entendu parler de ce livre ni de son auteure.
C'est une lecture perturbante. J'ai été très frappée par l'histoire de la petite Alice, tout à fait bouleversante.
Je n'ai pas tout compris en ce qui concerne les échanges de Marie avec Julie.
Finalement, je retiens qu'il s'agit d'enfances broyées par le mal-être de leurs parents, et surtout des obscurs dysfonctionnements qui sont le propre de la relation fille-mère.
Ce sujet grave et important m'a rappelé un livre que nous avions lu dans le groupe en 2001 Entre mère et fille : un ravage.
J'ouvre ½ à cause du sujet. En effet l'écriture ne présente pas de caractéristiques particulières.
Mégane entre et
Amis de la joie de vivre, lecteurs prompts à juger un livre sur ses premières pages, passez votre chemin.
Les 30 premières pages sont une espèce de coup de gueule abscons que j'ai fini par parcourir en diagonale (peut-être à relire une fois le livre terminé ? Je n'ai pas eu ce courage).
Bonne nouvelle, cela vaut le coup de s'accrocher, la première partie est la plus intéressante et la mieux écrite. L'intrigue se créé, ce fameux fait divers glaçant. Tout est oppressant : les personnages, l'implicite (je pense notamment à la relation entre Florence et sa mère), le rythme du récit (avec ces phrases courtes, sèches, sévères, qui ont fait désagréablement monter ma pression cardiaque) et bien évidemment le propos. Jusqu'où doit-on obéir par amour filial ? Comment briser le trauma intergénérationnel ?
Les dernières parties m'ont complètement fait sortir de l'histoire, on passe d'un personnage à l'autre, toujours sèchement et de façon brouillonne, entre psychologie de comptoir et histoires de fesses de Marie (lecture en diagonale me revoici). Quant à l'épilogue, il m'est complètement passé au-dessus.
On ne peut pas dire que ce soit mal écrit et le propos est tellement grave que je ne me sens pas de totalement dénigrer cet ouvrage. En revanche, la narration est si particulière et l'autrice en fait parfois trop : je ne peux pas non plus dire que j'ai aimé ou que je le relirai.
Claire
Bon d'accord, c'est pas marrant ce qui arrive à Alice, mais qu'est-ce que ce livre est marrant, j'ai bien rigolé !

Fanny
Je ne m'attendais à tout mais pas à cette réaction...

Claire
C'est complètement loufoque les relations. Bon, le début avec cette Alice surdouée qui fait des pieds et des mains pour plaire à sa mère, c'est déjà bien dingue, mais les relations dans les couples, c'est un cirque permanent : la scène sexuelle à Rome, la nana dans le train, c'est vraiment rigolo. Bon, quand Julie et Marie sont ensemble, Marie déconne complètement, traumatisée d'avoir gagné son procès (c'est pas dingue ça ?! tout est à l'avenant, dingue de chez dingue), elles me barbent toutes les deux. Mais Jean arrive, Marie et lui sont super amoureux que c'est mignon, mais pourquoi t'arrives je t'avais dit de ne pas venir, mais je suis tellement contente de te voir. Bon ! Ah, elle est enceinte chouette, mais elle a le cancer, bon pas grave dit la mère de Jean, qui est également folklo, bon le livre s'arrête, ah c'est fini déjà. Bon, comme je vois bien que c'est plus sérieux que ça et que je ne me suis pas intéressée à ce qui est sérieux, j'ouvre à moitié. Mais je conviens que c'est un livre qui ne ressemble à rien d'autre et qui méritait par conséquent d'apparaître à Voix au chapitre...
Catherine(à l'écran)
Je n'avais jamais entendu parler de Suzanne Jacob ; j'avais complètement oublié aussi le conseil de Fanny de sauter les 30 premières pages.
J'ai donc été assez désarçonnée par le début, l'intitulé d'abord "Dit Julie", la suite étant écrite à la première personne. On ne sait pas qui est Julie et le pourquoi de ses considérations sur les dictateurs et la soumission des peuples. On passe ensuite aux travaux pratiques, son chemin croise celui d'une petite fille couverte de brûlures de cigarettes ; Julie ne détourne pas la tête et dénonce cette situation. Le chapitre se termine par l'enterrement de Marie dont on ignore tout. La cohérence de tout ça m'a un peu échappée à ce moment-là ; on sent tout de suite que ça va être un livre feel-good. En effet on n'est pas déçu par la suite.
La partie consacrée au fait divers m'a à la fois intéressée et tétanisée. Florence et Hubert sont des gens banals (mais Florence a été danseuse nue, ce qui n'est pas si banal, dans une petite ville de province) ; le récit de la noce est à la fois pesant et un peu sordide. On sent très vite que leur couple va être un désastre, Hubert est à la fois absent et maltraitant avec sa femme qu'il fait danser nue pour lui, Florence n'a pas réussi à échapper à son passé et à la médiocrité. Arrivent dans la suite logique les enfants "Il ne leur restait plus qu'à se faire un enfant pour qu'il les sauve du temps qui ouvrait ses gouffres autour de leur table et de leurs chaises, et en plein milieu de leur salon". Alice n'est pas celle que sa mère attend, une complice avec qui elle veut être seule, c'est une enfant pleine de vie et d'énergie, surdouée, sa mère la ressent comme un danger et la maltraite. C'est une mère à la fois "ordinaire" et monstrueuse, et un père le plus souvent inexistant et indifférent malgré quelques tentatives de défendre ses enfants. Alice, par amour pour sa mère, se soumet à tout et essaie de survivre en entreprenant de devenir parfaite (selon sa mère) et de maîtriser ses rêves jusqu'à une dissociation de sa personnalité, une Alice dialoguant avec une deuxième Alice. La description de cette relation toxique est la partie la plus réussie du livre à mon avis, mais impossible pour moi de prendre du recul, je l'ai lue en apnée, jusqu'à la mort d'Alice. J'ai ensuite envisagé de laisser tomber la lecture, trop lourd comme thème pour moi. Je n'ai pas du tout réussi à lire au deuxième degré.
Je l'ai repris un peu plus tard et ça a été plus facile. On découvre le personnage de Marie, avocate qui a défendu et fait acquitter Florence, et celui de son mari, Jean. Je n'ai pas été passionnée par leurs problématiques de couple et je me suis un peu perdue dans l'histoire du train (dont j'ai compris tardivement qu'il s'agissait d'un rêve) et de l'adultère à Rome. Ça n'apporte pas grand-chose au livre mais ça allège un peu l'atmosphère et j'ai même souri à certains moments (la robe jaune à 500 dollars...). J'ai plutôt apprécié l'écriture. La construction est un peu compliquée mais j'ai assez aimé pour finir ces histoires imbriquées, avec en toile de fond le couple et ses méfaits, la violence envers les enfants, le silence de tous et la soumission des enfants car ils continuent à aimer leurs parents. Une fois la livre terminé, l'ensemble prend du sens.
Il y a quand même dans ce livre une accumulation de maltraitances. Entre la mère qui pousse sa fille au suicide, celle de Marie qui la noie chaque semaine pour l'obliger à ne pas se rebeller, le père qui bat ses bébés pour qu'ils dorment (pas sûr que ça soit très efficace comme méthode), et la mère qu'on sacrifie à la naissance pour sauver son 14e enfant, c'est quand même un festival. Et on ne peut pas dire qu'il y ait un happy end...
Ça n'a pas été un plaisir de lecture, loin s'en faut, mais je ne la regrette pas, je pense que je ne l'oublierai pas. Pas sûr que je l'offre mais le conseiller à quelques personnes (en les prévenant) sans doute. Je l'ouvre à moitié.
Ça m'a fait penser à une pièce que j'ai vue récemment à l'Odéon sur l'inceste et les violences sexuelles infligées aux enfants. On retrouve les thèmes de la soumission et du silence, de la reproduction d'une génération à l'autre.

Jérémy

Avant la lecture : Je n'avais jamais rien lu de cette auteure ni même entendu parler d'elle. Vu l'éloge que Fanny nous en avait fait je m'étais dit "Pourquoi pas ?".
Après la lecture : Au début de la lecture, je me suis dit : "Qu'est-ce que c'est mal traduit !"
- "C'est juillet" (p. 44)
- "Ça va très vite […] J'aimerais autant retourner." (p. 45)
- "Veux-tu rire de moi ? […] La radio joue." (p. 49)
- "Sacrement Florence !" (p. 79)
Je n'avais plus en tête qu'il s'agissait d'un roman québécois et pensais qu'il s'agissait d'un roman canadien (mal) traduit de l'anglais. Tout ça pour dire que le français du Québec n'est pas tout à fait du français de France et que sans "traduire", il faudrait peut-être songer à l'adapter ! C'est un peu comme un film qu'on ne regarderait pas en VO mais dans une VF mal doublée : pour ma part j'ai du mal à rentrer dans une autre réalité si je n'y crois pas...
La première partie du roman m'a, comme pas mal d'entre vous, décontenance et déstabilisé. Elle n'est pas banale, l'histoire de cette femme qui étouffe, qui a été maltraitée par sa mère, humiliée certainement, tant quand elle travaillait dans un bar à hôtesse que quand elle était au service d'une famille aisée, pour pouvoir mettre de l'argent de côté et acquérir (chèrement) son indépendance et la capacité de quitter sa famille. Elle voudrait pouvoir tout effacer, tout recommencer, elle voit le mariage comme une échappatoire, mais se retrouve en réalité assignée à résidence et elle étouffe. Son mari ne veut pas quitter son patelin et elle ne peut donc pas repartir d'une feuille blanche, elle reste coincée là où elle connaît tout le monde et où tout le monde la connaît et son mari la ramène, par ses pratiques sexuelles, à son passé d'hôtesse. Ses enfants ne lui permettent pas non plus de créer une bulle à eux, un cocon en dehors du monde. Son fils n'est pas très "réceptif" d'un point de vue intellectuel et sa fille surdouée et lumineuse ne demande qu'à dévorer, découvrir et même conquérir le monde, là où Florence voudrait s'en couper. Elle déverse donc sur ses enfants son malaise et son mal-être, jusqu'à devenir maltraitante envers eux, et même plus, coupable de la mort de son fils par sa négligence, et plus directement encore de celle de sa fille, Alice.
Je trouve que c'est un livre d'atmosphère dans toute cette première partie. L'auteure parvient très bien à nous faire ressentir cette ambiance oppressante, tant à l'intérieur de la maison et de la famille qu'à l'extérieur. J'ai trouvé intéressantes les "histoires" qu'Alice se raconte pour parvenir à surmonter les maltraitances et le comportement erratique de sa mère. Le fait que le père soit complètement absent et effacé, qu'il ne fasse rien alors qu'il voit bien ce qui se passe, à tel point qu'il dit à Florence que "ça va mal finir", ne m'a pas semblé crédible et réaliste, même si de fait je pense que c'est très souvent le cas. Enfin, le fait que Florence pousse Alice à se suicider parce qu'elle l'a vue en train de faire un strip-tease pour son mari et se soit sentie humiliée ne m'a pas semblé crédible. C'est quand même vraiment tiré par les cheveux.
La seconde partie du livre ne m'a pas du tout intéressé. La relation entre l'avocate de Florence et son compagnon : que de verbiage, qu'est-ce que c'est oiseux et fumeux ! Pour moi c'est un mix indigeste entre Marie-Claire, Psychologie Magazine et un roman-photo style Nous deux. Vraiment pénible. Je me fous complètement de leurs états d'âme et de leurs petites histoires de coucheries un peu minables : "Est-ce que Marie m'a vraiment trompé ? Mais comment est-ce possible ? Je n'ai rien vu. Pourtant, elle me raconte tout par le menu ! Mais avec qui a-t-elle pu faire ça ? Mais en même temps cela me rassurerait et me prouverait qu'elle est normale. Oui mais pour autant ça me rend dingue !" Pffff. Et l'histoire de la robe jaune de la maîtresse de Jean à Rome... Mais quel enfer franchement. Et les échanges avec Aglaé et l'inconnu dans le train : lunaires, pas du tout crédibles, jusqu'à ce qu'on se rende compte que c'est un rêve...
Fanny nous a expliqué sa théorie de l'attachement pour raccrocher cette partie du roman au reste : c'est intéressant et cela fait sens. Mais je pense que pour les 99,99 % des lecteurs non-sachants sur le sujet dont je fais partie, le lien avec le reste est bien ténu, et on a du mal à voir où l'auteure nous embarque, et pourquoi.
Tant et si bien qu'à partir de la p. 180 j'ai commencé à lire en diagonale. Et p. 205, j'ai carrément lâché l'affaire.
Je l'ouvre ¼. C'est dommage car si l'auteure avait poursuivi dans la veine de la première partie, je pense que je l'aurais ouvert en beaucoup plus grand. Je sais quand même gré au livre de m'avoir bousculé et d'avoir le mérite de ne pas être commun, c'est le moins qu'on puisse dire...
Fanny
(qui avait proposé ce livre)
J'ai entendu parler de ce livre au travail par deux Canadiennes qui l'ont cité lors d'une intervention sur la sécurité affective.
Je l'ai proposé car il est original et je le trouve très intéressant à plusieurs point de vue.
Au niveau du style, ou plutôt des styles, littéraires, j'ai bien aimé le fait qu'il y ait plusieurs modes d'écriture. Lorsque je l'ai lu il y a environ deux mois, j'ai eu du mal avec la première partie "Dit Julie" : je n'ai pas compris grand-chose et j'ai dû m'accrocher en espérant que tout le roman ne soit pas écrit de la même manière.
La deuxième partie, type "fait divers" est écrite, comme vous l'avez souligné, de manière factuelle. Il s'agit des faits bruts, sans explications. Cela peut être frustrant (effectivement, on ne sait rien du procès), mais je pense que c'est voulu.
La dernière partie est plus romancée : sur une première lecture, sans prise de distance, j'ai moins accroché, j'ai trouvé qu'il y avait quelques longueurs.
Mais ce n'est qu'à la fin du roman qu'on comprend véritablement le propos. Il s'agit d'un roman, mais qui, par certains aspects, a selon moi la densité d'un essai.
J'ai beaucoup aimé la construction du livre, même si cela le rend complexe d'accès. L'histoire est la même, c'est la compliance aux attendus de la société, ou l'obéissance à ces attendus, et c'est aussi l'obéissance extrême d'Alice à sa mère. Je ne prétends pas avoir tout compris au propos, il faudrait que je le relise en entier, mais je n'ai pas eu envie de me replonger dans l'horreur de ce fait divers. En revanche, j'ai relu la partie "Dit Julie" qui m'est cette fois apparue fluide, comme un cri de rage, et je rejoins Jacqueline comme une note d'optimisme puisque Julie, en intervenant pour protéger la petite fille, vient rompre ce cercle de non-dits sur la maltraitance infantile.
Hubert et Florence sont pour moi des gens très "ordinaires", je mets des guillemets car je pense qu'aucun être humain n'est ordinaire car nous sommes tous singuliers. Claire fait le parallèle avec Jean et Jeanne dans L'amour de Bégaudeau, ce sont dans les deux cas des personnes que l'on peut croiser, c'est la figure du "tout un chacun". Sauf que pour moi, Florence et Hubert sont un peu l'antithèse de Jean et Jeanne : alors que Jean et Jeanne se soutiennent, s'épaulent et se tirent vers le haut face aux événements adverses, aidés également par leur famille, c'est tout l'inverse qui se passe pour Hubert et Florence. Il s'agit pour moi d'une très mauvaise rencontre entre deux personnes, qui mène au drame.
Hubert et Florence se rencontrent et se mettent en couple, parce que c'est comme ça que cela doit se passer. Ils se marient et partent en voyage de noces : le récit est cocasse, il n'y a pas de désir, y compris au moment de faire l'amour. Ce n'est que du paraître, pour faire comme tout le monde. Je ne vois pas non plus de désir d'enfant, là encore il me semble que c'est surtout pour se conformer à un attendu social. Florence aime sa fille, mais de manière désastreuse, peut-être comme une sorte de double potentiel d'elle-même, plus accessible que son fils. Hubert est totalement absent face à ses enfants, sauf quand Alice se sauve et vient le retrouver après avoir cassé la télé. La scène est belle, Suzanne Jacob nous dit que le père et la fille se sont enfin trouvés. Mais c'est trop tard pour enrayer la relation destructrice entre Alice et Florence. Au niveau du couple, Hubert est un personnage que je trouve méprisant, Florence semble se résumer pour lui à un objet sexuel.
Dans la dernière partie, Marie et son compagnon parlent de la même insécurité affective autour de laquelle leur couple s'est construit. Marie, en défendant Florence et en y parvenant, se trouve en quelque sorte prise au piège. Elle revit aussi son histoire infantile et la maltraitance qu'elle a subie avec un père violent et une mère complice. Face à cette insécurité, elle se raccroche tantôt à Julie, tantôt à son compagnon. Le désir d'enfant revient, mais son corps parle en déclenchant une maladie mortelle qui est fatale cette fois-ci à la mère et à l'enfant. Le cri de colère de Julie, qui est au début du roman mais prend place dans la chronologie au moment de l'enterrement de Marie, prend alors tout son sens.

Une des clefs pour comprendre ce roman, c'est la théorie de l'attachement (voir ›ici). Les Canadiens sont à la pointe de cette approche. L'attachement, c'est ce qui se tisse dès les premiers jours de la vie entre le bébé et la personne qui s'occupe le plus souvent de lui. Parfois cette personne est chaleureuse, cohérente, prévisible et stable. Mais certains parents ne parviennent pas à être aussi rassurants, cela ne veut pas dire qu'ils n'aiment pas leur enfant. L'attachement va alors être insécure, de type évitant (je ne compte que sur moi, pas sur mon entourage) ou ambivalent/résistant (je vais me manifester très fort pour que mon entourage fasse attention à moi). Ceci n'est pas pathologique et concerne au moins 30% de la population. Parfois, la figure d'attachement n'est pas seulement insuffisamment disponible, elle est incohérente et attaquante pour le bébé. Le tout petit se construit donc avec la figure censée le rassurer qui l'insécurise et l'attaque. Il y a dans ce cas un risque de trouble pathologique. C'est ce mécanisme qu'on retrouve dans la relation entre Florence et Alice.

Je suis désolée pour ceux et celles qui ont souffert à la lecture, c'est vrai qu'il faut avoir le cœur bien accroché. Pour ma part, j'ouvre en grand.
Richard(avis transmis peu après la séance)
Ce roman est un livre exceptionnel, mais je ne l'ouvre qu'à moitié, trouvant que ses bons aspects sont équilibrés par des problèmes de lecture.
Du côté positif, l'histoire des trois femmes et leurs relations exceptionnelles donnent envie de lire. Je trouve intéressant l'idée de base que deux personnes "bien" individuellement forment un couple qui ne l'est pas ; pourtant l'origine de cette différence n'est jamais bien expliquée.
Mais ce livre est trop difficile à lire : dès le début on a droit à une affirmation presque philosophique par la narratrice qu'elle ne sait pas ce qu'elle allait devenir, alors que les autres le savent. Il y a de longues phrases qui occupent presque une page entière. Ensuite la structure est difficile (on attend la fin pour retrouver le cas du couple Marcos ; par ailleurs on apprend tardivement que Marie est avocat). Il faut rester alerte aux changements de situation : on ne découvre que l'épisode dans le train avec Aglaé n'est qu'un rêve.
J'admets qu'il est tout à fait possible qu'une bonne compréhension du livre m'ait échappé à cette première lecture et que je n'ai pas eu la patience de m'appliquer ; c'est pourquoi je l'ouvre à moitié avec l'intention de le relire cet été et de lui rendre justice par un avis plus favorable.

Sabine, découvrant nos avis après la séance
Que tous ces avis sont intéressants à lire ! Tellement intéressants que cela m'autorise à ne surtout pas ouvrir ce livre. Compte tenu du nombre de remarques perplexes, dubitatives, déconcertées (il revient souvent), je préfère m'en tenir là.


En option, pour les curieux :
- L'obéissance de François Sureau (publié en 2007, Folio, 160 p.)
- et pourquoi pas : La désobéissance d'Alberto Moravia (publié en 1948, Folio, 192 p.)
- et au théâtre pendant que nous lisons L'obéissance : L’obéissance est tellement douce, au Théâtre de la Cité universitaire.

•Quelques repères biographiques
Les œuvres de Suzanne Jacob
• A propos de L'obéissance



QUELQUES REPÈRES BIOGRAPHIQUES

Suzanne Jacob est née en 1943 en Abitibi au Québec. Elle fait ses études classiques à Nicolet et obtient son baccalauréat ès arts (=notre licence) de l’Université Laval.

Vous avez commencé par faire de la chanson, avant même d'écrire de la fiction ?
Suzanne Jacob : J'ai fait un peu de théâtre, d'abord au collège, puis au Théâtre de la Boulangerie en 1964, avec les Apprentis-Sorciers. La chanson est venue ensuite. Mais le premier roman, Flore Cocon, paraîtra en 1978, avant le premier disque. L'écriture a commencé au collège vers l'âge de quatorze ou quinze ans, à travers le journal étudiant, mais surtout par une correspondance presque quotidienne pendant toute cette période du collège, qui a duré quatre ans. Mais je n'ai jamais appelé ça de l'écriture.

Quelle a été votre formation ? A-t-elle alimenté votre écriture ?

J'ai fait ce qu'on appelait à l'époque le baccalauréat ès arts. J'ai été pensionnaire à Nicolet pendant six ans, dans un petit collège entouré d'une école de théâtre, d'une école de musique et d'une école de peinture. C'était la maison mère des Sœurs de l'Assomption, une communauté religieuse québécoise. Le collège était dirigé par une femme intelligente qui désirait nous former non pas à l'obéissance mais au discernement. Les auteurs à l'Index ou les films frappés par la censure, elle croyait que nous devions en prendre connaissance, que ça faisait partie de notre formation que d'examiner ce que notre société interdisait et de trouver pourquoi. Cette passion du discernement a certainement joué un grand rôle dans tout ce qui s'est passé pour moi ensuite.

C'était donc un milieu exceptionnel ?
C'était un milieu animé par quelques femmes réveillées et passionnées. (...)

Lisiez-vous beaucoup alors ?
C'était un lieu où on lisait tout le temps, la musique, le théâtre, le cinéma, les livres, tout. Vers 1962, 1963, je me suis rendu compte qu'on allait sortir du collège sans avoir étudié le nouveau roman. J'ai demandé qu'on le mette au programme. Eh bien, une prof est allée suivre un cours d'été sur le nouveau roman à Laval, et elle nous l'a donné en septembre. Assez formidable, non ? (Extraits de "Sauver la pensée. Entretien avec Suzanne Jacob", Lori Saint-Martin et Christl Verduyn, Voix et Images, hiver 1996)


Grâce à un certificat universitaire à la faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Montréal, elle enseigne le français langue seconde de 1969 à 1974.

Elle se fait d'abord connaître comme auteure-compositeure-interprète (en 1970 elle reçoit le prix du Patriote, représente le Canada au Festival de Spa) avant de publier en 1978 son premier roman, Flore Cocon.

Voyez-vous des parentés entre l'écriture de chansons et l'écriture de fiction ?
Ce sont deux écritures complètement différentes pour moi. J'écris une chanson pour ma voix et avec ma voix, et pour la scène. Ce n'est pas du tout le même matériau que pour le roman. Par contre, je peux dire que c'est grâce à la chanson si j'ai pu organiser un budget qui m'a donné le temps d'écrire.

En 1978, elle fonde, avec Poul Paré, une maison d'édition, le Biocreux, micro-maison d’édition artisanale où elle publie son premier recueil de nouvelles et son premier recueil de poésie.
À compter de cette date ses activités littéraires et artistiques se diversifient : disques, dramatiques pour la radio, télé-théâtres, tournées de spectacles au Québec et à l’étranger, chroniques, scénarios de films, nouvelles, recueils de poèmes, romans et essais, se succèdent.

Voir Suzanne Jacob ? Elle dit ›ici des poésies
en 2016 (faut aimer la poésie...)


LES ŒUVRES de Suzanne Jacob

Publiées au Québec, notamment aux éditions du Boréal, et pour certaines, également aux éditions du Seuil.

Romans
1978 : Flore Cocon
1983 : Laura Laur - Prix Québec-Paris et Prix du Gouverneur général, film adapté au cinéma
1986 : La Passion selon Galatée
1988 : Maude
1988 : Les Aventures de Pomme Douly
1989 : Plages du Maine
1991 : L'obéissance
2001 : Rouge, mère et fils
2005 : Fugueuses
2003 : Wells


•Nouvelles

1979 : La Survie
1998 : Parlez-moi d'amour
2010 : Un dé en bois de chêne
2019 : Feu le soleil
1996 : Ah !

•Poésie
1980 : Poèmes I : Gémellaires, Le Chemin de Damas
1990 : Filandere Cantabile
1996 : Les Écrits de l'eau
1997 : La Part de feu précédé de Le Deuil de la rancune - Prix Radio-Canada et Prix du Gouverneur général
2011 : Amour, que veux-tu faire ?

•Essais
1997 : La Bulle d'encre
2002 : Comment, pourquoi
2008 : Histoires de s'entendre
2024 : Prélèvements


À PROPOS DE L'OBÉISSANCE

•Articles à la sortie du livre au Canada
- "Suzanne Jacob : la désobéissance ou la mort", Jean Basile, Le Devoir, 14 septembre 1991
- "Histoire d'un fait divers", Réginald Martel, La Presse, 22 septembre 1991
- "Louis Hamelin et Suzanne Jacob dans la mêlée parisienne", Michel Dolbec, La Presse, 9 octobre 1991.

Toujours au Québec : Suzanne Jacob & Wajdi Mouawad
En 1995, Alexandrine Agostini, alors étudiante à l’École nationale de théâtre du Canada, où Wajdi Mouawad enseignait et encadrait des projets, le convainc d’intégrer un monologue tiré du roman L’obéissance de Suzanne Jacob (dont elle était fan) dans un spectacle de fin d’études. Wajdi Mouawad accepte et met en scène ce travail étudiant. Alexandrine Agostini, actrice, restera une groupie de Suzanne Jacob.

Une interview très approfondie
- "Sauver la pensée. Entretien avec Suzanne Jacob", Lori Saint-Martin et Christl Verduyn, Voix et Images, hiver 1996, p. 224–233. Extrait (l'interview a 30 ans) :

Y a-t-il des écrivains qui vous ont marquée [pendant votre formation] ?
Un écrivain m'a profondément marquée pendant cette période. Je pense depuis longtemps que c'est lui et lui seul qui m'a amenée à ce qu'on convient d'appeler aujourd'hui l'écriture. Il s'agit de Pierre Jean Jouve, celui qui intègre dans le roman la vitesse de la poésie, comme au cœur de la mort, la vie. Dès l'ouverture d'Hécate, on comprend que la prose vient de s'affranchir du devoir de la preuve ou de l'illustration "probante". Autrement dit, la prose se délivre de sa volonté lourde et dérisoire d'y pouvoir quelque chose et nourrit sa liberté au cœur même des paradoxes.

Et quels sont les auteurs que vous lisez aujourd'hui ?
Ces dernières années, il y a eu Thomas Bernhard, Peter Handke. Récemment, j'ai découvert Marlen Haushofer, une autre auteure autrichienne. Il y a quelque chose qui se passe du côté de l'Autriche. La première femme à faire une thèse sur mes livres, c'est une Autrichienne. Marlen Haushofer, c'est une écriture complètement organique, cohérente, tout le temps juste dans le souffle, dans le chant. C'est ce qui m'intéresse : des écritures qui ne sont pas monstrueuses, qui sont dans une harmonie...

Que voulez-vous dire par une écriture "monstrueuse" ?
C'est une voix qui ne s'appartient pas, où il y a des morceaux qui sont collés, ajoutés, des bras à quelqu'un, des mains à quelqu'un d'autre, des yeux empruntés à on ne sait plus qui.

Des articles et études universitaires
Souvent casse-pieds, mais avec des éclairages...

- "Des histoires gigognes pour essayer que quelque chose soit dit", Anne Carrier, Québec français, n° 85, printemps 1992. Extrait :

Pour traverser les moments dramatiques de leur existence, les personnages de Suzanne Jacob s'inventent souvent un Interlocuteur ; l'auteure a notamment utilisé le procédé dans Flore Cocon et la Passion selon Galatée. Dans l’obéissance, cet être imaginaire, qui prend différentes formes, occupe sûrement la place la plus importante. En confortant tous les autres, en leur procurant une échappatoire infaillible, il leur apprend à survivre.

- "Suzanne Jacob : de parole et de liberté", Maryse Barbance, Nuit blanche, n° 72, automne 1998, p. 4–8. Extraits :

Suzanne Jacob : On meurt beaucoup dans les révolutions ! C’est pareil pour l’individu. Soit il se replie sur le délabrement où le mène une fiction devenue stérile, soit il prend le risque d’un nouvel ordre, d’un nouveau récit, plus fécond. Dans L’obéissance, la mère, Florence, voudrait que ce soit possible de tout garder : la répétition du repliement sur soi, et le risque, qui vient d’Alice, de la révolution, du changement. Elle veut que sa fille soit à la fois armée, et désarmée. Quand elle ordonne à sa fille Alice d’entrer dans l’eau de la rivière pour lui apprendre à obéir, elle désire tout autant qu’Alice refuse et qu’elle brise l’étau de la répétition sous ses yeux. Qu’elle naisse hors de la mère. Mais l’impasse entre sa propre incapacité de mettre au monde, c’est-à-dire d’en finir avec sa grossesse, et son désir que sa fille "achève" sa grossesse, est fatale à Alice. (...)

Pour ma part, lorsque j'ai appris qu'il y avait une interdiction autour de L'obéissan
ce*, le personnage de Florence incarnant censément une mauvaise mère - ce que je n'avais pas le droit de montrer d'après une certaine censure -, j'ai trouvé ça très dur. Pour moi, Florence est une mère ordinaire, très ordinaire, et non pas une mauvaise mère. C'est une mère parmi les mères. Mais ce dont il s'agit surtout, c'est du livre lui- même. Et je sais aujourd'hui, après tous les témoignages que j'ai reçus, que ce livre lui-même est une très bonne mère. Peut- être exigeante, mais bonne, très attentive, toujours attentive. On croit toujours que le livre dit, mais il écoute aussi. Il y a quelqu'un à l'écoute dans le livre, et ce n'est pas l'écrivain, c'est l'écrit. L'écrit se tait, et il écoute.

Nuit blanche
: Et L'obéissance me paraît important non parce qu'il offrirait un modèle idéal de relation mère-enfant que promeut un certain féminisme, mais parce qu'il parle de la violence de cette relation que tout individu a pu éprouver.

L'obéissance utilise les moyens du roman pour raconter une histoire ordinaire. Ce n'est pas une thèse, ni une biographie. Si l'on ne reconnaît pas que Marie, l'avocate, a vraiment écouté Florence avec tous les moyens qu'elle avait, dans une sorte de démesure où elle a pris tous les risques, c'est qu'on confond thèse et roman. Ça n'a rien à voir. Ni avec le pari qui conduit l'écriture de faire parler la langue là où elle voudrait continuer à se taire.

*Il semblerait que dans les années 1990 plusieurs institutions auraient refusé d'’inclure L'obéissance dans leurs listes de lecture ou de l'acquérir ou l'auraient retiré des rayons. (Note de VAC)

- De l'essai à la fiction : penser l'écriture chez Suzanne Jacob, Rosemarie Grenier, maîtrise, Université de Montréal, 2006. Extrait :

Dans Comment pourquoi, Jacob mentionne qu’au moment d’écrire plusieurs de ses livres, elle étudie l’œuvre de divers auteurs : « Le livre que j’ai le plus étudié à l’époque de L’obéissance, c’est La nature et la pensée de Gregory Bateson, comme "en train d’écrire Laura Laur" j’avais étudié L’échange symbolique et la mort de Jean Baudrillard, et "en train d’écrire La Survie" je ne faisais qu’étudier L’expérience intérieure de Georges Bataille, et "en train d’écrite Flore Cocon", que Le degré zéro de l’écriture de Roland Barthes. »

- "Messe solennelle pour la famille Lebel, suivi de L’évolution du procédé polyphonique chez Suzanne Jacob", Justine Paré, mémoire de maîtrise, département des littératures de langue française, Université de Montréal, 2014.
Sont étudiés trois romans de Suzanne Jacob, L’obéissance, Rouge, mère et fils et Fugueuses, en tant qu'œuvres chorales dans lesquelles la prose se décline en plusieurs voix.

- "Violence et déraison dans L'obéissance de Suzanne Jacob", Hanène Logbi, Revue des sciences humaines, n° 46, décembre 2016, p. 223-231. Extraits :

[Suzanne Jacob] se situe parmi celles de ces romancières qui se tournent vers les formes avant-gardistes héritées du nouveau roman et des bouleversements de l’écriture introduits à la suite du mouvement féministe. (...)

L’histoire est narrée selon deux récits parallèles, mais qui finiront par se croiser. La structure complexe met en avant ces deux récits de vie qui vont comporter inscrits dans des mises en abymes, contés par des narrateurs différents des récits réflexifs reprenant de façon miniaturisée et parfois bifurquée le sujet développé.

- "Investissement du sens et choix onomastique dans L’Obéissance de Suzanne Jacob", Hanène Logbi, Synergies Algérie, n° 24, 2017, p. 53-60.
L'autrice prend chaque nom de personnage du roman et en fait une analyse convaincante : original ! Hanène Logbi, maîtresse de conférences en Algérie, avait soutenu en 2016 une thèse sur l'écriture féminine québécoise.

- "Le fait divers comme lieu d’engagement de l’écrivaine : les cas de Marguerite Duras et de Suzanne Jacob", Mylène Bédard et Katheryn Tremblay, Recherches & Travaux, n° 92, 2018. Extraits :

Plusieurs écrivaines contemporaines en France comme au Québec, dont Leïla Slimani, Nicole Malinconi, Anne Hébert et Aline Chamberland, ont proposé des récits inspirés de faits divers exploitant la criminalité féminine. Parties prenantes de cette tendance, Marguerite Duras et Suzanne Jacob s’en distinguent néanmoins en ce que leur appropriation du fait divers s’accompagne d’une réflexion critique sur les pratiques médiatiques et la responsabilité de la littérature dans le débat qu’elles génèrent. (...)

Le roman de Jacob, par la fragmentation de la narration, donne une voix aux protagonistes des faits divers – la fiction permettant même des "intrusions" dans leur subjectivité. Il montre également que la violence transcende les frontières entre les classes sociales en instaurant une série d’échos entre le parcours de Florence Chaillé, ancienne danseuse nue, et celui de Marie Chollet, avocate de renom. De même, la forme exclusivement dialoguée de L’Amante anglaise doit également retenir notre attention. Il s’agit là d’une forme fort peu courante dans le genre romanesque, dont le choix par Duras est significatif. (...)

Les textes de Suzanne Jacob et de Marguerite Duras cherchent par la littérature à rompre l’immanence du fait divers. Non seulement l’événement n’est plus clos sur lui-même, mais il est extrait de son cadre extraordinaire et lointain qui rend le lecteur de la presse étranger aux acteurs et aux actes qui caractérisent l’événement. En ce qu’ils réintègrent les faits divers dans un contexte historique que tous sont susceptibles de reconnaître (notamment par les renvois aux régimes totalitaires de Duvalier et Ceausescu), les textes de Jacob et de Duras rompent avec l’effet d’irresponsabilité propre au fait divers médiatique. Chaque lecteur est concerné, étant considéré comme un témoin, un complice, voire comme une victime ou un agresseur potentiels. La métaphore du regard dans Sublime, forcément sublime Christine V. participe de ce décloisonnement et de cette sortie de l’extraordinaire au profit d’une plongée dans une situation commune et connue.
La récupération du fait divers par Suzanne Jacob tend également à s’extraire du caractère singulier et exceptionnel du fait divers : la violence est diffuse et elle concerne tout le monde, à tel point qu’il devient difficile de départager les acteurs en les identifiant de manière stricte et exclusive au rôle de victime ou de bourreau. Dans L’Obéissance comme dans Sublime, forcément sublime Christine V., c’est le regard qui constitue le point de départ de l’action, de la responsabilité, jusque dans un retour spéculaire sur lui-même : "je suis la passante qui prend conscience qu’elle vient de remarquer qu’elle vient de remarquer des plaies suffisamment béantes, sur les petites mains nues, pour lui soulever légèrement le cœur, pour lui donner un début de nausée" (Obéissance). Avec ce roman, Suzanne Jacob s’en prend à ce qu’elle appelle "les fictions dominantes", qui renvoient aux conventions qu’on impose aux individus, et notamment aux femmes, et qui commandent de se soumettre et d’obéir, au risque de s’effacer soi-même (...)

La récupération du fait divers chez Marguerite Duras et Suzanne Jacob témoigne d’un engagement littéraire à la fois politique et poétique, lequel se manifeste par la volonté de dire et de raconter autrement l’histoire d’individus rapportée dans les faits divers, en présentant une interrogation des faits qui élargit la question de la responsabilité par le décentrement du crime et l’interpellation des témoins directs ou indirects.

- "Métaphore obsédante du sable et principe d’individuation sociale dans L’Obéissance de Suzanne Jacob", Christel Bouchez, Sociopoétiques, n° 7, 2022. Extrait :

La métaphore obsédante du sable fait ainsi voler en éclats tous les stéréotypes liés à la société des loisirs et le roman devient ce grain de sable qui vient lever les masques et mettre en lumière les tragédies endurées. L’auteur gratte le vernis de ces espaces idylliques en surface et il en faut peu pour que la pourriture se révèle. Un bac à sable qui sert de cercueil, un voyage de noces au bord de l’eau qui signe déjà la fin tragique du mariage, une rivière autrefois accueillante transformée en décharge publique sont autant de témoignages d’une société qui se déshumanise en se laissant happer par les sables mouvants.e certaines bibliothèques scolaires.


Nos cotes d'amour, de l'enthousiasme au rejet :
                                        
à la folie
grand ouvert
beaucoup
¾ ouvert
moyennement
à moitié
un peu
ouvert ¼
pas du tout
fermé !


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