Lirelles


Nous avons lu pour le 15 février 2026

de
Nathalie SARRAUTE
:
une pièce,
Pour un oui ou pour un non, et un deuxième livre, Tropismes

Tropismes
Minuit poche, 96 p.

Nous avons pu voir la pièce dans plusieurs mises en scène :
- au Théâtre de Poche : mise en scène Tristan Le Doze, avec Bernard Bollet, Gabriel Le Doze et Anne Plumet
- au Théâtre du Nord-Ouest où la pièce écrite pour être jouée par des hommes est jouée par trois femmes, avec un texte grammaticalement remanié dans ce sens, présenté par La Compagnie de L'Élan, mise en scène Jacques Bondoux, avec Mireille Carozzi, Catherine Chauvière et Édith Garraud
-
en vidéo par la Comédie française, sous la forme "Théâtre à la table" : direction artistique Jennifer Decker, réalisation Clément Gaubert, avec Alain Lenglet, Christian Gonon et Fanny Barthod, Melchior Burin des Roziers.

Et voici le texte de la pièce ›ici et la chronologie de la vie mouvementée de Nathalie Sarraute ›là.


Voici NOS RÉACTIONS


LES LECTRICES

Ce 15 février 2026, nous étions 11 à réagir sur le livre

- En direct : Claire, Felina, Joëlle, Laetitia, Laure, Nelly, Patricia, Sophie de Paris, Véronique.
- En visio : Agnès.
- Par écrit : Marie-Yasmine.
Étaient prises ailleurs : Anne, Aurore, Flora, Mar, Sophie de Nice, Stéphanie.

Hormis pour les plus âgées du groupe..., Nathalie Sarraute n'était pas familière aux lectrices. Ce fut donc dans l'ensemble une découverte. Nous n'avons pas regretté d'avoir choisi deux textes très différents, correspondant bien à deux aspects de son œuvre : le théâtre et la prose.
Dans l'ensemble, la pièce nous a paru accessible et fut appréciée, alors que le second livre a pu rebuter.

LES AVIS de chacune

Marie-Yasmine (avis transmis)
J'ai été très prise et je n'ai lu que Pour un oui ou pour un non.
J'ai apprécié cette lecture dans sa subtilité. En quelques mots, beaucoup d'idées sont transmises et des thèmes très profonds sont abordés avec beaucoup d'esprit : qu'est-ce que l'amitié ?, à quoi est-ce que cela tient de la rompre ?, l'importance du conformisme social avec le tribunal des voisins.
C'est en assistant à une représentation que l'œuvre a pris tout son sens, et que le sens caché derrière les ponctuation s'est révélé à moi.
Si cela restait à prouver, cette pièce confirme que ce n'est pas l'épaisseur du livre qui en fait la richesse ou la qualité.

[Marie-Yasmine découvrant à la sortie d'un des théâtres que l'interprétation sur la suite possible de la relation des deux personnages était différente parmi nous, propose une "question bonus sur le destin de cette amitié".]

Je trouve que les deux hommes peuvent se réconcilier et repartir du bon pied dans leur amitié de toujours. Ils ont avoué leurs propres insécurités, qui sont l'unique cause de leur conflit, et peuvent ainsi faire de leurs différences une richesse dans leur relation plutôt qu'un fossé. S'ils parviennent à prendre du recul sur eux-mêmes, une belle relation peut en résulter.

[Le point de vue Marie-Yasmine sera largement partagé ; dans le cas contraire, il figure spécifiquement.]

Laure
Pour un oui, pour un non
J'ai beaucoup aimé voir la pièce au Théâtre de Poche pour entendre ce texte, grâce à Lirelles, tout en ayant pu l'apprécier grâce à la lecture de l'œuvre au préalable (je savais à quoi m'attendre). La pièce fut initialement une œuvre radiophonique, et l'entendre m'en a permis sa réception.
Nathalie Sarraute s'inscrit dans le courant du Nouveau Roman à partir des années 1950 ; celui-ci désire marquer une révolution dans la forme, une recherche d'avant-garde. Cela se traduit notamment par la disparition des personnages au profit des mots. "Quand j'écris, j'écoute, j'écoute chaque mot, toujours" explique Nathalie Sarraute.
Dans la pièce, cela se retrouve dans le refus de créer des personnages singuliers (ils sont désignés par H1, H2, H3 et F). L'objet central se trouve non pas dans des caractères particuliers, mais dans l'étude de l'interpersonnel, de mouvements entre protagonistes ; l'autre est un catalyseur de mots.
La différence entre H1 et H2 m'apparaissait au départ, puis, plus leur dispute avançait, plus elle me semblait brouillée. Leurs échanges m'ont évoqué une autre pièce, Huis clos de Sartre, où le but semble bien d'entretenir un désaccord (peut-être existentiel ?) ; elle se termine par "eh bien, continuons", en similitude avec les derniers mots "pour un oui ou pour un non".
Le langage est donc le personnage principal du texte, avec tous les sens équivoques que comprennent les mots, et même parfois dans un sens méta puisque le silence devient également langage : on peut remarquer nombre de points de suspension dans la ponctuation, quasiment à chaque page. Le silence n'est pas seulement absence de mots mais du non-dit, du sens sous-jacent. Ainsi, l'intrigue tourne autour d'un suspens quant à une explication, une réconciliation qui ne vient jamais ; un dialogue reste incomplet, prisonnier, à cause de ce qui ne peut pas ou ne parvient pas à être exprimé. Il s'agit d'abord d'une dispute autour de mots qui ne furent pas dits.
Du côté des personnages, j'ai perçu à la fois un sentiment de condescendance, même un peu de mépris chez l'un, mais également une ressenti à fleur de peau chez l'autre, un écorché de la vie pour qui tout est prétexte à complainte ou reproche. Ma conclusion était que ces deux amis ne pouvaient pas rester en lien, en ces termes, mais sont-ils capables d'avoir un autre type de relation ?

Tropismes
Ce livre ne m'a pas beaucoup plu ; j'y ai perçu une étude trop théorique (ex nihilo) de comportements et perceptions, qui manquait d'ancrage, d'incarnation. J'y ai lu peut-être entre les chapitres la dénonciation d'un cadre social ou éducatif, mais un cadre est-il forcément un carcan, n'est-il pas aussi un repère ?
Cette lecture, très rapide par ailleurs, m'a donné un sentiment oppressant, mais peut-être aussi car j'étais dans un bus pris dans les embouteillages, pour traverser tout Paris.

Sophie de Paris
Sarraute
J'avais contourné Nathalie Sarraute jusque-là, de même que tout ce qu'on classe dans "Nouveau roman", Robbe-Grillet, Butor… Je pensais qu'il s'agissait d'une littérature compliquée, intello, emmerdante.
Sans Lirelles, l'évitement aurait continué.

Tropismes
J'ai lu et relu la définition du mot "tropisme" et il m'a été difficile de cerner ce que cela veut dire exactement.
Les mouvements intérieurs dont parle Sarraute m'évoquent le flux de conscience de Virginia Woolf mais c'est différent. Il s'agit de la capture d'un moment fugitif, qui précède un autre moment et non pas d'un enchainement de pensées.
La dépersonnalisation des tropismes m'a désorientée, au début. Qui sont-ils ? Qui sont-elles ? Ces individus ou ces foules qui trottinent dans les rues, le long des vitrines, montent et descendent les escaliers des immeubles, vivent dans des appartements parisiens.
J'ai lu et relu plusieurs fois les 24 tropismes et fait les mêmes constats à chaque fois : l'écriture est élégante, travaillée. Parfois je me laisse séduire et emporter ; d'autres fois je reste en dehors.
Il m'a sans doute manqué un peu plus d'universalité. J'ai peut-être été un peu asphyxiée par ces contextes de vie quotidienne de petits bourgeois des années 40 ou 50.
Comme sont bien décrits ces moments de vie, de vieilles personnes, de femmes d'hommes, d'enfants qui entrevoient la sortie de l'enfance, à l'ombre des adultes, objets ou éponges.
Ce sont des instants, des entre-deux. Pris un à un, lus et relus, certains m'apparaissent comme des joyaux de perfection.
Mais les lire dans leur intégralité a provoqué un trop plein, une indigestion.

Pour un oui, pour un non
J'ai commencé par regarder/écouter la version de la Comédie française, du théâtre à la table.
Les premiers dialogues ont vite résonné avec des expériences vécues et j'ai donc été intéressée immédiatement. La joute verbale entre deux amis, les accusations sous-entendues ou plus directes, le contraste entre les deux personnalités…
Ce rien, ce grain de sable qui peut mener à la rupture, sans être vraiment abordé.
Ce règlement de comptes rétrospectif qui amène à déballer des années de sentiments refoulés, de frustration, de colère…
J'ai trouvé ce texte brillant, remarquable. Il déroule une mécanique familière de la complexité des relations humaines, mélange de manipulation réciproque, d'admiration, de jalousie, d'emprise, de ressentiment. Une joute verbale qui tangente en permanence la rupture, sans y basculer.
J'ai été moins sensible à l'absurde qui s'invite dans la pièce avec le simulacre de procès mais j'admets que l'apparition des deux témoins est un ressort dramatique efficace et amusant.

Joëlle
Nathalie Sarraute
Mon premier contact avec Nathalie Sarraute a été un échec total. Je devais avoir 16 ou 17 ans et j'ai voulu lire Portrait d'un inconnu. Ce livre m'a littéralement rejetée. Impossible d'entrer dedans, c'était comme une falaise devant moi. De mémoire, c'est le seul livre qui m'ait fait un effet pareil. J'ai laissé tomber. Après des années, j'y suis revenue et là ça a marché.

Tropismes
Aujourd'hui, grâce à Lirelles, j'ai relu ce texte après bien des années. Expérience intéressante. Ce qui m'avait semblé facile et simple autrefois m'a beaucoup plus impressionnée en 2026. J'ai mis du temps à lire l'ensemble du livre. Je lisais 3 ou 4 chapitres et je devais faire une pause pour digérer ce que je venais de lire, tellement c'était dense.
Ce qui m'a frappée à cette relecture
(outre la densité, déjà mentionnée) :
L'absence d'empathie : Des personnages qui n'ont pas de nom, pas de passé, pas d'avenir, n'existent que dans le cadre de la séquence. Comme si l'autrice regardait des insectes dans un vivarium. Exception, le regard plus affectueux sur les enfants qui sont soumis, contraints physiquement (I - vitrines) et malmenés psychologiquement (VIII - grand-père), soumis (XVII - la promenade) ou à la limite de l'agression sexuelle (XV - le vieillard).
Des situations datées : Un milieu bourgeois cossu, souvent étriqué. Un rapport à la consommation, à la culture et aux loisirs qui m'évoque ce que j'ai pu connaître dans mon enfance, beaucoup plus nettement que les autres livres datant de la même période. Nathalie Sarraute saisit vraiment l'essence des choses ! Ce livre ravive des souvenirs, fait écho avec mon enfance. Et j'ai vaguement ressenti du mépris de classe à certains moments. Suis-je la seule ? (Cf. XVII)
Les relations hommes/femmes : Femmes futiles, peu instruites, craintives et dépendantes. Hommes arrogants et manipulateurs, pas forcément plus cultivés mais puissants. C'est l'époque où le divorce est inimaginable et s'il survient c'est une relégation pour la femme (on n'invite pas une divorcée) et une catastrophe financière (je n'ai pas relevé d'exemples, parce qu'il y en a partout. C'est à mon avis le thème dominant du livre).
J'ai regardé la vidéo INA de Lectures pour tous (émission télé littéraire de référence fin des années 50). J'ai halluciné devant un tel degré de mansplaining. Dumayet ne pose des questions que pour s'entendre parler, il n'écoute absolument pas les réponses, interrompt sans cesse Nathalie Sarraute, ne lui laisse pas le temps de développer a minima une pensée. Elle essaye bien de temps en temps d'en placer une, mais ne s'emporte jamais devant le comportement grossier de son interlocuteur.

Pour un oui ou pour un non
J'aime beaucoup cette pièce et je me suis fait plaisir en la voyant dans ses deux versions actuellement à l'affiche. Que dire ? C'est subtil, c'est brillant, bien construit et bien dans la veine de Tropismes. Allez-y. Surtout la version féminine, qui coûte moins cher qu'une place de cinéma et qui est vraiment surprenante.
Mon avis sur les suites de leur débat : ils sont tombés d'accord pour rompre, ils vont bien trouver d'autres points d'accord et le vieux couple se rabibochera.

Véronique
Avec Tropismes, j'ai eu beaucoup de mal à m'y mettre.
Je me demandais : quel est ce monde qu'elle nous présente ?
Ça ne me parlait pas. Je n'étais pas touchée du tout. Hormis pour le texte sur les petits vieux (XVI).
C'est daté, assez ancien. Quelque chose ne passait pas.

La pièce, c'est bien différent et j'ai bien aimé la lire après l'avoir vue. J'ai apprécié de visionner la pièce lue par la Comédie française ("Théâtre à la table") et j'ai adoré la mise en scène au Théâtre du Nord-Ouest.

Dans Tropismes, pas de prénom, pas d'individualité, ça ne vit pas, c'est froid, et avec cette pluie en ce moment, c'est démoralisant. Alors que la pièce, jouée par des femmes, ça m'a bottée. Il y a dans la relation amicale des frictions et puis ça se rabiboche.

Je ne pense pas lire davantage de roman de Nathalie Sarraute, à part Enfance que vous recommandez. Par contre, j'apprécierai de découvrir ces autres pièces de théâtre et surtout assister à leur représentation.

Laetitia
J'avais lu Enfance il y a longtemps mais je n'en ai pas beaucoup de souvenirs. J'ai ainsi redécouvert Nathalie Sarraute. L'intérêt majeur que j'ai trouvé dans ce choix de Lirelles des deux livres au programme est leur temporalité et leur correspondance.

Ainsi, dès la quatrième de couverture de Tropismes, paru en 1939, on peut lire une phrase clé : "mon premier livre contenait en germe tout ce que, dans mes ouvrages suivants, je n'ai cessé de développer. Les tropismes ont continué d'être la substance de tous mes livres". Alors que ce livre fondateur explore ce qui se passe avant les mots dans les mouvements intérieurs silencieux, Pour un oui ou pour un non, dans un genre très différent - une pièce de théâtre parue en 1982 - montre ce qui arrive après, une fois que les mots sont dits, mal entendus ou mal interprétés.
Même si elle semble être fondatrice pour comprendre l'univers de l'autrice, Tropismes a été pour moi une lecture déroutante, voire déstabilisante, car il n'y a ni intrigue ni personnages clairement définis (pronoms "Ils", "elles"...).

J'ai beaucoup plus adhéré à la pièce de théâtre - vue au Théâtre de Poche, avec une adaptation proche du texte. Une situation simple et une tension immédiate : j'ai trouvé intéressant - voire drôle - qu'une phrase apparemment insignifiante puisse être l'élément déclencheur, le point de rupture d'une relation. Le texte montre la force des mots et leur pouvoir qui peut être destructeur. À l'heure des mails et sms qui peuvent ouvrir la porte aux quiproquos, on voit toute la modernité de cette pièce.

En conclusion : le théâtre est, de mon point de vue, une forme bien plus accessible d'une part pour découvrir cette autrice et d'autre part pour mettre en lumière les fractures et des non-dits du quotidien.

Felina
Je n'avais jamais lu Nathalie Sarraute, mais j'avais souvent entendu son nom avec curiosité. J'ai été contente de savoir que son œuvre était programmée par Lirelles, car cela m'a enfin donné l'occasion de la découvrir.

Pour un oui ou pour un non
J'ai commencé par cette pièce et j'ai tout de suite été embarquée. Je l'ai lue d'une traite, happée comme par un bon roman policier.
Le thème me passionne : ce n'est pas une pièce sur ce que l'on dit, mais sur ce que l'on ressent derrière les mots. Ayant fait des études de linguistique, j'ai toujours été intéressée par le langage, la communication et la manière dont tout ce que l'on dit - ou ne dit pas - provoque des implications.
J'ai beaucoup apprécié l'écriture de l'auteure, d'une précision chirurgicale et subtile.
C'est un texte qui suscite immédiatement une réflexion. On se pose forcément la question : "Et moi, quel ami suis-je ? Celui qui blesse sans le vouloir (ou en faisant semblant), ou celui qui analyse tout ?"
J'ai beaucoup aimé.

Tropismes
Pour Tropismes, en revanche, je ne peux pas dire que cela ait été un coup de foudre.
Déjà, j'ai dû m'y reprendre à deux fois pour comprendre le texte en quatrième de couverture. Cela a donné le ton et, bizarrement, cela m'a tout de même donné envie de commencer la lecture.
Pourtant, je suis passée à côté. La plupart de ces petits textes m'ont agacée. Pour certains, j'ai dû m'y reprendre à plusieurs reprises pour comprendre qui parlait et de quoi il s'agissait.
À la moitié, j'ai laissé tomber ; aucun de ces brefs récits ne m'a laissé de trace. La dépersonnalisation des textes ne m'a pas intéressée. Cela m'a semblé daté et j'y ai même ressenti une misogynie qui m'a dérangée.

Nelly
Je dois dire tout d'abord que cette programmation m'a étonnée car Nathalie Sarraute n'est ni féministe, ni lesbienne. J'ai reçu la réponse pendant la séance : c'est une grande ! D'ailleurs les avis des lectrices qui se sont exprimées avant moi m'ont aidée à la comprendre car Tropismes que j'ai lu avant de voir la pièce Pour un oui pour un non, m'a plutôt rebutée.
J'apprécie de lire un livre sans rien connaître de l'auteur ou l'autrice, sans explication de texte, sans que cela nécessite un savoir, et ainsi me laisser aller à mon ressenti. Il me semble qu'avec Nathalie Sarraute si on n'a pas été prévenu avant de la façon dont il faut aborder ses écrits, on risque de passer à côté.
Pour ce qui est de Tropismes, j'y ai vu de petites phrases clichés, qui m'ont ennuyée. J'ai eu du mal. S'y révèle probablement une forme d'ironie dans certains passages, mais non d'humour. J'ai été déroutée par l'écriture.
La pièce Pour un oui ou pour un nom est intéressante, avec ces non-dits, la façon de les interpréter. Cela ne m'a pas déplu, mais ne m'a pas captivée.
Je retiens de Nathalie Sarraute son étude du langage. Mais aussi son affectation, et un brin de perfidie envers des groupes humains dont elle-même se détache.
J'ai pensé, en le préférant de loin, à Philippe Delerm qui, dans Les gens sont comme ça, utilise des banalités, des lieux communs, qui recouvrent des non-dits : c'est drôle et non prétentieux. Et lui ne s'exclut pas comme Nathalie Sarraute le fait dans Tropismes. J'ai relevé quelques-unes de ces petites phrases toutes faites qu'il a récoltées pour en faire les titres de ses chapitres, et dont il développe ensuite la fausse profondeur, piège dans lequel nous pouvons tous et toutes tomber de temps en temps.
En voici quelques exemples :
Je ne souhaite ça à personne.
Ah oui, non mais moi…
Moi, je crois beaucoup à ça.
Il faut savoir…
Tu me diras.
Nous ne sommes qu'un maillon.
C'est que du bonheur !

Et d'ailleurs la phrase "C'est bien… ça" apparaît ! Et voici son commentaire :

       "C'est bien... ça." Cette phrase énigmatique et creuse en apparence est la grande affaire de la pièce de Nathalie Sarraute Pour un oui ou pour un non. Deux amis très proches qui se sont brouillés. Ils se retrouvent, et osent aborder en face le sujet de leur éloignement. L'un des deux en ignore la cause, l'attribue au hasard, au passage des jours. L'autre au contraire en connaît parfaitement l'origine. Un jour il racontait à son ami un succès qui lui tenait à cœur. Et l'autre avait répondu, simplement : "C'est bien... ça."
       "C'est bien... ça", d'un ton distrait, comme s'il n'avait pas vraiment écouté, et la marque d'intérêt simulé était dans sa neutralité un aveu d'indifférence, et de condescendance.
       "Tu ne vas pas me dire que nous nous sommes éloignés toutes ces années parce que je t'ai dit 'C'est bien... ça' !" Mais l'autre insiste. Si, à cause de ça. Et aussi d'une suspension entre le c'est bien et le ça. Un temps d'arrêt poli dans son effort : je t'accorde du temps, et même un silence, comme si je donnais de l'importance à ce que tu me racontes, à ta petite victoire dont j'ai déjà oublié la nature. Mais pour l'autre, la nébulosité de la réponse est un affront.
      Ce qui est fort, comme souvent au théâtre, c'est que nous, spectateurs, nous identifions aux deux personnages en même temps. Sans doute inscrit dans une mémoire informulée, nous avons le sentiment d'avoir formulé à l'occasion des "C'est bien... ça". Nous sommes encore plus sûrs de nous l'être entendu dire - et, en cherchant bien, d'être capables de retrouver par qui et à quelle occasion. Nous sommes tous susceptibles, tous indifférents, tous égocentristes, tous méprisés.
       Pour un oui ou pour un non est un très grand sujet. On pourrait tout en dire. Tout, sauf peut-être "C'est bien... ça !"

Plutôt amusant, ce dernier parallèle !

Patricia
Je n'ai pas lu
Pour un oui ou pour un non, j'ai juste vu la pièce jouée au Théâtre de Poche, que j'ai beaucoup aimée, bien jouée et les dialogues sont très subtils et bien vus.
Ce texte montre que pour un rien une grande amitié peut se rompre, mais qu'en fin de compte ce n'est pas tant rien que ça. C'est souvent ce qui se passe aussi dans les ruptures amoureuses. Il y a un fond de choses, une incompréhension ou des sentiments négatifs qui se répètent, que chacun enfonce dans le fond de son cerveau, en évitant de les regarder en face. Et soudain tout éclate jusqu'à la rupture. Alors que pour l'un ou pour quelqu'un de l'extérieur, c'est effectivement rien, proche de l'absurdité, mais pour l'autre c'est énorme. Par exemple, ici, le poète/rêveur perçoit trop de décalages entre eux et se sent infériorisé, frustré.
J'ai beaucoup aimé cette analyse psychologique.
Question subsidiaire : je pense qu'il y a rupture définitive entre les deux car pour l'un oui et pour l'autre non.

Concernant Tropismes, qui est composé de petites histoires très courtes, dont certains textes sont très intéressants, mais d'autres ont été ennuyeux à lire. Malgré tout je peux dire que j'ai aimé. Le concept de ces instants de vie m'a plu.
Il s'agit d'observation de petites choses du quotidien, de petits riens, de petites pensées furtives mais acerbes, de petites névroses, de petites absurdités (notamment chez les bourgeois), de petites frivolités (notamment chez la femme) ; observation aussi de ce que les gens n'osent pas faire ou dire par timidité, peur de blesser, de déplaire ; la domination masculine au quotidien, les faux intellectuels, les parasites. Elle montre que ça commence dès l'enfance, la peur d'être soi, l'exigence d'obéir. Ça nous replace aussi dans une époque car beaucoup de choses ont changé maintenant. (Il faudrait presque écrire un livre avec des tropismes, mais liés à notre époque).
Il y a des textes où on voit un décalage entre les gens qui tentent de communiquer : par exemple dans la rencontre amoureuse, il y a le bavard et le silencieux. Avec la découverte de soi (tu ne t'aimes pas), le narcissisme aussi, c'est presque un cours de développement personnel. Il y a les signes, les mots, les silences, les mouvements des yeux, de la tête, expressions de la bouche.
Le décalage est surtout celui de la pensée avec ce que l'on doit/veux montrer ou dire.
Ce sont des choses qui ne sont rien mais qui sont tout. Je trouve que c'est une critique de la société, des petites choses percutantes mais humaines… Elle met en évidence nos petits défauts. Je n'ai pas vu de misogynie, plus de l'ironie. Ce n'est pas dénué d'humour froid.

En réponse aux remarques de Nelly lors de la séance, j'ai pensé a posteriori qu'on pouvait comparer Tropismes à la danse contemporaine de Pina Bausch, par la froideur et le côté absurde.

Agnès
Je n'avais jamais lu Nathalie Sarraute et je ne connaissais pas sa biographie, je ne la connaissais que de nom et savais seulement qu'elle était l'une des figures du Nouveau Roman. Cette proposition de lecture est donc tombée à pic pour combler un vide.

En ce qui concerne tout d'abord Pour un oui ou pour un non, je suis ravie que nous ayons choisi de lire une pièce de théâtre. Je crois que c'est la première fois à Lirelles, non ?
Comme je partais d'une page blanche et en guise d'introduction, j'ai commencé par écouter une émission de France Culture consacrée à cette œuvre, en direction des lycéennes et lycéens qui préparaient le bac l'année dernière (la pièce étant au programme du bac français en 2025).
Ensuite, j'ai regardé avec beaucoup de plaisir la lecture de la pièce par des comédien·nes de la Comédie Française, n'étant pas à Paris aux dates des représentations au Théâtre de Poche et au Théâtre du Nord-Ouest. J'aurais vraiment aimé assister à la mise en scène avec deux actrices (à la place des deux rôles masculins).
J'ai ensuite lu le texte, qui m'était devenu familier, et je l'ai apprécié. Avec des mots simples et des répliques courtes, je trouve que l'autrice expose avec subtilité des sentiments complexes sur l'amitié, sa fragilité, l'incompréhension, les malentendus, les différences de statuts sociaux et leurs conséquences sur les relations.
Je trouve que c'est une pièce qui provoque la réflexion et nous amène à nous interroger nous-mêmes : il est parfois plus facile de rompre, de s'éloigner, plutôt que de s'expliquer. C'est le constat de la pièce, qui va même plus loin, puisque les deux protagonistes rompent leur relation amicale malgré leur dialogue. Leurs paroles respectives ne leur ont pas permis de s'entendre, de se comprendre. C'est très pessimiste en fait.

Après avoir regardé l'interview de Nathalie Sarraute sur le site de l'INA datant de 1957, j'ai lu l'autre texte, Tropismes, qui m'a tout d'abord surprise par sa forme : une suite de scénettes qui n'ont pas de rapport entre elles. Mais j'ai vite été emportée par cette lecture, car j'ai trouvé le style très agréable, très fluide. J'ai été particulièrement touchée par le 8e texte (un grand-père qui promène son petit-enfant en le protégeant de manière assez étouffante et lui parle de sa mort), le 15e (une jeune fille est empoignée par un vieil homme qu'elle admire, mais qui lui parle de choses inintéressantes) et le 18e (dans un cottage anglais, une demoiselle aux cheveux blancs attend l'heure du thé).

Ces deux ouvrages sont donc une bonne découverte, j'ai particulièrement aimé la subtilité de l'autrice qui réussit avec beaucoup de simplicité à mettre en scène des sentiments complexes. Elle fait preuve de plus d'un grand talent d'observatrice des relations humaines.

Claire
J'avais vu cette pièce, Pour un oui ou pour un non, il y a longtemps, me souvenant juste que je l'avais aimée. J'ai énormément aimé revoir la pièce après l'avoir lue car je pouvais goûter chacune des intonations ou expressions des excellents acteurs au Théâtre de Poche.
Je trouve la pièce géniale et souscris à tous les points positifs exprimés. Je rejoins aussi Sophie pour une petite réserve concernant l'évocation excessive d'un "tribunal" dont je me serais passée ; et j'y ajoute, également réduite, une réserve pour le choix d'H2 pieds nus et dans l'une des scènes "en planche" ("gainage" comme dit la sportive Nelly). La seconde mise en scène que j'ai vue avec certaines du groupe au Théâtre du Nord-Ouest était mémorable : les actrices étaient 3 et les spectateurs 5 dans une salle noire qui ne ressemblait guère à un théâtre : "où est la scène ?" m'exclamé-je en y entrant : "ici", répondit une femme assise sur un canapé ; c'était l'une des actrices... Elles étaient au demeurant elles aussi excellentes et prouvaient que la pièce pouvait être indifféremment jouée par des hommes et des femmes.
Oui, c'est la première pièce dans la programmation de Lirelles !


Quant à Tropismes, j'ai trouvé le texte terriblement austère. Pour me motiver, je suis bêtement allée sur Wikipédia et ai imprimé le résumé : une ligne pour chacun des 24 textes. Formidable ! Je lisais le sens en une ligne et, munie de ce viatique, chaque texte me semblait le décliner parfaitement en une situation cruellement décrite. Mais seule, attaquant directement le texte, il me tombait des mains, car je n'étais pas à même d'en extraire ainsi le sens et restais au ras-du-pavé. Pour ma part, je n'ai pas trouvé ce texte misogyne.

J'avais lu des romans : Les Fruits d'or (dont j'ai vu aussi l'adaptation au théâtre), Entre la vie et la mort, assez voire très chiants. Enfance est d'un autre ordre, autobiographique.
J'ai vu plusieurs pièces de Nathalie Sarraute dans les années 80 : celle que nous avons choisie, la plus célèbre, avec Sami Frey, Isma, C’est beau, Elle est là, qui ont toutes un air de famille avec ce que nous avons lu (tropismes en jeu). C'était l'époque du théâtre des Renaud-Barrault
et des mises en scène de Simone Benmussa ; j'ai retrouvé dans ma bibliothèque un livre d'elle, Nathalie Sarraute : qui êtes-vous ? Conversations avec Simone Benmussa ; j'ai cherché son parcours et j'ai vu qu'elle avait longtemps vécu avec une actrice, Erika Kralik ; j'ai trouvé une dédicace de Nathalie Sarraute à la compagne de Simone Benmussa ("à Erika, ma chérie") pour son livre L'usage de la parole. Potins, potins...
Un premier petit commentaire des critiques de Nelly : pourquoi programmer Nathalie Sarraute ? Parce qu'elle a été une autrice importante, contemporaine de Duras et de Yourcenar. Et ce n'est pas parce qu'on ne l'a pas lue ou que certains de ses livres sont ch... qu'elle n'est pas une grande autrice, au sens où elle a compté et compte encore. Yourcenar aussi est parfois ch... et Lirelles l'a programmée. Cela me fait penser à une anecdote extraordinaire que j'ai lue à l'occasion de la mort de la Brigitte Bardot sur ses liens avec Marguerite Yourcenar
(et racontée par BB, ça ne manque pas de sel...)
J'en ajoute une autre à propos de Nathalie Sarraute, qui réfutait par ailleurs toute "écriture féminine" qui renvoie à une essentialisation des femmes :
"On ne fait que comparer les femmes entre elles, toujours toujours. C'est un véritable désastre. Encore récemment, j'étais à Stockholm et on me demande quelle ressemblance y a-t-il entre Marguerite Yourcenar et moi ? Et je dis il y a une immense ressemblance, c'est que nous sommes toutes les deux des femmes. Mais il y a une ressemblance encore plus grande entre elle et Marguerite Duras, parce qu'elles sont à la fois des femmes et qu'elles s'appellent Marguerite toutes les deux." (Nathalie Sarraute sur France Culture) J'adore Nathalie Sarraute et Brigitte Bardot...
Second petit commentaire concernant le souhait de Nelly qu'il n'y ait pas de pré-requis pour lire un livre. Le qualificatif d'expérimental a été utilisé par Laetitia pour Tropismes ; Nathalie Sarraute à cette époque (publication en 1939) faisait partie des novateurs ; et un peu comme pour l'art contemporain, qu'il soit visuel ou musical, dont le sens nous échappe parfois, ou le patrimoine ancien, dont le contexte historique peut nous manquer, il n'est pas inutile d'être guidé.e, d'avoir quelques clés ou un éclairage, qui nous permettent de mieux accéder à l'œuvre ; pourquoi la littérature échapperait-elle au plaisir - car cela peut être un plaisir - de la médiation ?...

Enfin, Nathalie Sarraute n'est pas lesbienne ? Heureusement que nous nous autorisons à programmer des autrices qui n'ont pas cette chance, voire de programmer des hommes (aaahh La garçonne de Victor Marguerite !). Signalons cependant qu'elle
était très amie avec Monique Wittig : voici un extrait de la biographie d'Ann Jefferson ("Nathalie avait peut-être été encouragée par le lesbianisme politiquement engagé de Wittig", etc.).
À propos de cette biographie remarquable, feu l’association "Les Ami-e-s de Violette and Co" avait organisé une rencontre avec Ann Jefferson à la librairie Violette and Co (la librairie historique). Très enthousiaste, j'avais d'ailleurs écrit un "papier" sur cette biographie dont j'ai eu la chance de rencontrer l'auteure et - frimeuse ! - je figure d'ailleurs dans les remerciements...


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