Chantal Thomas
La Reine scélérate : Marie-Antoinette dans les pamphlets

Nous avons lu ce livre en mars 2006.

Brigitte
J'ai lu avec intérêt le livre de Chantal Thomas. Elle soulève un problème très intéressant. Je crois le livre bien documenté ; mais je reste sur ma faim du point de vue de l'analyse du phénomène qu'elle traite. J'aurais aimé des dégagements beaucoup plus importants sur les raisons qui conduisent à l'irruption d'un fantasme collectif, à partir d'un personnage qui a certainement ses défauts et ses limites, qui est très représentatif de son milieu, mais qui reste bien en-deçà des crimes qu'on lui prête. L'auteur évoque la personnalité de Talleyrand, comme un contrepoint à Marie-Antoinette ; il aurait été passionnant de mener beaucoup plus loin la comparaison. Quand on entend ce qui se passe actuellement dans les pays musulmans à propose des caricatures de Mahomet, on ne peut s'empêcher de penser qu'il s'agit du même phénomène d'exaltation d'un fantasme collectif. Quelle est la place de la manipulation dans ces crises d'exaltation collective ?
Christine
J'ai été intéressée et cela m'a fait plonger dans la biographie Marie-Antoinette par Stefan Zweig et peut-être que du coup, je mélange un peu les deux. Ce qui m'a plu dans cet essai, c'est la vivacité du ton, le dynamisme et l'ironie. On ne s'ennuie pas, même si c'est très universitaire comme composition. C'est très documenté, sur Sade par exemple. On n'écrit plus de pamphlets depuis la guerre (et Céline). Je n'ai pas pensé aux caricatures de Mahomet. Mais ces pamphlets ne sont pas écris par le peuple. Qui manipule ? Les frères du roi, notamment le Comte de Provence qui va attendre 30 ans pour accéder au trône. Les pamphlets d'ailleurs redoublent à la naissance de l'héritier... J'aime bien les thèmes choisis : femme et étrangère, deux caractéristiques qui ont pu être utilisées pour l'exaltation collective et susciter la haine. Dans la biographie de Zweig, Louis XVI ne fait rien. Pendant la Révolution, il reste digne et fier, c'est un personnage émouvant. Marie-Antoinette arrive à 15-16 ans, elle quitte tout. C'est étonnant par exemple cette maison construite exprès pour son "passage" où elle se dépouille de tout, même de sa suivante et meilleure amie. Puis, lors de son voyage pour arriver à Paris, elle est acclamée. Ce qui a provoqué le rejet, c'est la construction de Trianon : elle déserte volontairement la cour et se ligue contre elle. En plus, elle n'est pas entourée de gens intéressants (Polignac, le Comte d'Artois). Ce qui est terrifiant, c'est que ces personnes ne sont jamais sorties de leur milieu, elles n'ont jamais rien vu, n'ont pas voyagé. C'est émouvant sa mère qui la conseille, l'impuissance de Louis XVI.
Cependant, cela reste un essai et je n'ai pas le même plaisir qu'à lire une biographie, je ne retrouve pas le plaisir du roman. Mais ça m'a donné envie de lire d'autres livres de Chantal Thomas.

Florence
Je n'ai pas trouvé le livre, alors j'ai lu à la place Les Adieux à la reine, qui est un roman dont la narratrice est la lectrice de Marie-Antoinette. Elle raconte les événements des 14, 15 et 16 juillet, depuis Vienne, en 1830, où elle s'est exilée et est devenue une vieille dame. Cette jeune lectrice va s'enfuir à vienne avec la famille de Polignac. C'est un bon roman historique, bien écrit. La narratrice est innocente, ébahie par la cour, la vie de château et sous le charme de Marie-Antoinette. C'est un joli roman.
Jacqueline
Je ne l'ai pas fini. J'avais déjà lu La Vie réelle des petites filles, qui sont des petits récits étonnants, des histoires d'enfants, des fantasmes de petites filles.

Liliane 
C'est un point de vue féministe ?

Jacqueline 
Pas ouvertement exprimé. Il apparaît en filigrane. Cela montre une connaissance de la sexualité des petites filles. C'est très bien écrit.
Donc, pour La Reine scélérate, au début, j'ai été séduite par l'introduction, ce qu'elle promet, rompre avec les images toutes faites, parler de l'imaginaire. Elle a des phrases merveilleuses... Mais Marie-Antoinette ne m'intéresse pas ! Les pamphlets m'ennuient, Sade aussi et j'en suis restée tout au début. Les pamphlets ne sont pas écrits par des révolutionnaires mais par les frères du roi.
Quand a-t-on légiféré sur ce qui se publiait ? On pouvait publier n'importe quoi à cette époque... Aujourd'hui, ce ne serait plus possible...
Le problème de la censure est évoqué p. 47 dans l'édition de poche.
Liliane
J'ai préféré l'introduction à cause de la nouveauté du propos. Je n'avais pas pris la dimension, l'ampleur de la cabale, ça m'a stupéfaite. J'ai été surprise par les pamphlets que j'ai pu lire : c'est d'un tel niveau ! C'est bête et méchant. Comment ont-ils pu avoir cette efficacité tellement c'est nul ! On aurait besoin d'une réflexion supplémentaire sur ce thème.
Je n'ai pas toujours été emballée par l'écriture. Elle fait des raccourcis saisissants. On tourne aussi autour du sujet, elle donne de petits éclairages sans vraiment de progression. Certaines phrases m'endorment, je n'étais pas toujours disposée à la lecture mais le sujet était intéressant.
Katell
J'aime bien Chantal Thomas, elle est éclectique : d'un essai sur Marie-Antoinette à un roman en passant par une réflexion subjective et personnelle (Comment supporter sa liberté). J'avais proposé ce livre plutôt que Les Adieux à la reine, parce qu'il est plus original. On a peu l'habitude de lire ces pamphlets et on est estomaqué par leur violence ! Impossible aujourd'hui d'écrire ne serait-ce que le 10e de ces horreurs. Souvenez-vous de Bernadette Chirac et de son sac, chez les Guignols... Ils ont été censurés !
Les livres d'histoire sont intéressants parce qu'ils mettent à chaque fois en perspective ce que l'on vit à notre époque par rapport à la violence des rapports sociaux, humains, économiques des siècles passés... Marie-Antoinette a été décapitée !
Je suis consciente des limites de l'ouvrage. La construction n'est pas très bien faite. Chantal Thomas a hésité entre une vraie démonstration universitaire, rigoureuse, par exemple en exploitant les thèmes par rapport à la chronologie (est-ce qu'il a eu des montées en puissance de certaines images ?) ou écrire un ouvrage plus vulgarisateur. Personnellement, j'aurais été plus emballée par le premier choix, qui aurait apporté de la rigueur. Cependant, je pense que c'est un livre qui marque et que l'on n'oublie pas.
Françoise
Très peu d'intérêt pour moi. Les pamphlets me font le même effet que la littérature érotique : ennui, ennui et ennui ; on en a lu un, on les a tous lus, bien que j'admette que ceux-ci soient particulièrement bien écrits.
A part quelques petits détails historiques noyés dans le reste, ce livre pourtant court aurait pu être encore réduit de moitié pour mon goût. On a l'impression que l'auteure tourne en rond, il n'y a pas de progression dans le récit. C'est un livre pour les historiens. Cependant, il nous amène à nous poser des questions sur la liberté d'expression, ce qu'elle était au XVIIIe et ce qu'elle est maintenant ; on croit avoir fait des progrès, mais ces pamphlets n'auraient aucune chance d'être publiés de nos jours. Les Guignols c'est du pipi de chat à côté ! Quand on pense en effet qu'ils se sont fait taper sur les doigts à cause du sac à main de Bernadette … ça laisse rêveur. Pour cette raison, je l'ouvre au quart.
Claire
Le début est brillantissime, ces images de l'enfance... Son projet paraît très intéressant. Au passage on a l'adoration de Louis II de Bavière, qui à chaque fois qu'il passait devant le buste de Marie-Antoinette, lui caressait la joue... incroyable. Ce qui m'a plu, c'est l'extravagance de cette époque. Les coiffures qui obligeaient les femmes à voyager à genoux ! J'ai eu envie de lire les libelles…

Claire nous lit d'une voix suave des morceaux choisis et pas piqués des vers...

La Thomas, elle a un style et les pamphlets en ont aussi... je me suis régalée. Mais lorsque je suis revenue au livre lui-même, j'ai ressenti la même chose : on tourne en rond. Je pense que c'était une erreur de choisir ce livre. Quel est l'enjeu littéraire à partir de toutes ces connaissances historiques ? J'ai trouvé cela bien documenté : il y a de quoi mettre cela au service de la littérature. Mais le projet proprement littéraire reste à faire, souvenons-nous du Procès des étoiles...

Jean-Pierre (des Alpes)
La règle du jeu à Voix au chapitre, c'est de raconter son voyage avec le livre : je dirai déjà qu'il n'est pas achevé. C'est un voyage d'exigenc  : d'où l'intérêt et le mérite de ce choix-là plutôt que des Adieux à la Reine. Et puis il en appelle aussitôt d'autres, plus généraux, plus historiques aussi comme Penser la révolution française, par exemple, de François Furet que cite, justement, Chantal Thomas.
La règle dit encore : exprimer, analyser ses réactions entièrement subjectives... Goûtant peu les pavés et bien moins les romans que les essais, La Reine scélérate m'enchante. D'autant plus qu'il y est question, au fond, d'identité. Le malheur de Marie, c'est de s'être imaginée - que la chose ait été consciente ou non est un autre débat, bien improbable - qu'il pouvait lui suffire d'être elle, tout simplement. À n'avoir pas reconnu assez la nécessité de confection d'un Moi social à l'abri duquel, sans doute aurait pu subsister et s'étayer l'autre, la rumeur façonne peu à peu le double d'Antoinette ; et il n'est pas anodin que la thématique majoritaire des pamphlets, c'est tout de même celle du sexe. Ni plaidoyer, ni réquisitoire, ni livre blanc non plus, La Reine scélérate réussit plutôt bien à mon sens à être autre chose - ou plutôt à être autrement : un peu un livre-hologramme. Historien, psychanalyste ou autre, j'ai l'impression que personne n'y perd son latin en lisant avec son propre filtre. Et l'écriture est forte. Sur le thème, comme lorsqu'elle choisit de s'en évader (un dénouement inconnu, p. 108-109). On pourrait citer quantité d'autres exemples, de ces pages élégantes et souvent profondes. Vu par Chantal Thomas, le destin de Marie-Antoinette illustre en somme - cruellement - ce que dit Proust de Swann au tout début de la Recherche : "Nous ne sommes pas un tout matériellement constitué, identique pour tout le monde et dont chacun n'a qu'à aller prendre connaissance comme d'un cahier des charges ou d'un testament ; notre personnalité sociale est une création de la pensée des autres."
Yolaine(du groupe breton dont les avis suivent)
Ce que j'ai aimé :
- L'originalité du sujet qui nous fait découvrir des documents d'archives ahurissants, "hallucinatoires" ainsi que les qualifie Chantal Thomas.
- L'intérêt historique : même si l'étude de la période révolutionnaire est vue ici par le petit bout de la lorgnette, on est plongé de façon efficace dans l'horreur glauque de l'époque révolutionnaire. Sans prendre parti, l'auteur retrace le contexte historique et nous donne de multiples éléments pour distinguer "le mythe de la reine diabolique" de la personnalité réelle de Marie-Antoinette,  "ni catin ni sainte", mais dont le charme et la "légèreté" ne peuvent nous laisser indifférents.
- La finesse de l'analyse, qui dévoile les mécanismes de destruction mis en œuvre dans la "vocation meurtrière" des pamphlets, et met en parallèle "la conduite d'aveuglement" de la reine.
- La participation féministe de l'auteur à l'histoire des femmes : "Marie-Antoinette est un extraordinaire révélateur des haines et des peurs engendrées par le continent noir du féminin"…
- Le style et le sens de la formule "Talleyrand travaille avec le temps. Marie-Antoinette, au contraire, correspond à son arrêt sur une image fixe".
Ce que j'ai moins aimé : le texte des pamphlets, que je n'ai pas réussi à lire jusqu'au bout.

Lil
Mythe, pamphlets, leur fonctionnement, leur implication dans l'aggravation de l'image de Marie-Antoinette jusqu'à la conduire à l'échafaud... certes, tout ceci est très intéressant, mais je ne suis pas lectrice : misogynie et xénophobie ressassées à la sauce pamphlétaire me gavent très vite... Beurk...
Je n'ai lu qu'un pamphlet...
Je me garderai donc de donner une appréciation sur cet ouvrage qui m'a tout de même donné envie d'aller relire les vies de Madame Roland et d'Olympe de Gouges.
Nicole
Je l'ai lu en entier, me suis profondément ennuyée... à part l'introduction qui me semblait suffisante. Sans doute n'ai-je rien compris... et l'éclairage donné par Martine et Yolaine m'inciterait, peut-être, à revoir mon avis.
Quant aux pamphlets, j'en ai lu quelques-uns, mais me suis vite lassée.
Et pourtant j'étais contente de lire un nouvel ouvrage de Chantal Thomas dont j'avais beaucoup apprécié la biographie Thomas Bernhard, le briseur de silence.
Marie-Laure
Ce livre n'était pas pour moi.
Jean-Pierre
On peut toujours se pencher sur les destins toujours tragiques des condamnés et exécutés, et en tirer des volumes qui racontent leur calvaire par le menu, en les exonérant des crimes qu'ils paient. On peut toujours mettre l'accent sur les outrances, les calomnies, mes mensonges, les diffamations dont la populace est friande et que les fouille-merde inventent ou arrangent pour leurs exécrables et misérables besoins scatologies ou pornographiques, et c'est ce que fait Chantal Thomas pour Marie-Antoinette, avec une complaisance bien trop réitérée.
La première partie du livre se veut une étude, une analyse, très bien. Mais c'est beaucoup trop long. Tant de redondances, à la fin, ça devient lassant. Et puis, il faut déjà connaître beaucoup de personnages historiques de second plan pour suivre l'argumentation. Quant aux pamphlets, beurk ! De foutre en vits, on patauge dans le sperme, on glisse dans la merde et on fornique à tout va.
Trop de preuve nuit à la preuve, on finit par ne plus y croire, tellement c'est incroyable. On se prend à regretter que leurs auteurs aient été sortis de l'oubli où ils croupissaient, car c'était bien là tout ce qu'ils méritaient, d'autant qu'ils finiraient par nous la rendre presque sympathique, la pauvre petite reine, si naïve et éthérée, avec ses moutons, ses toilettes et son théâtre. Pauvre petite fille riche, quoi ! Comme on dit de nos jours dans nos pays prospères et notre milieu de nantis, il ne faut souhaiter la mort de personne. C'est très bien, ça ménage notre bonne conscience intellectuelle, mais ça laisse de côté la détresse des morts de faim, qui, eux, pour leurs crimes ou leurs silences approbateurs sur les crimes des révolutions de la misère, ont toutes les circonstances atténuantes. La reine n'était peut-être pas elle-même scélérate, mais la classe aristocratique dont elle était un des produits, un des fleurons, ce qu'elle revendiquait d'ailleurs, comme tout bon noble qui se respecte, sûrement que si.
Marie-Thé
Je ne peux m’empêcher de faire le parallèle avec Les Adieux à la reine, que j’avais préféré...
J’ai été effarée par ce déchaînement de haine, Marie-Antoinette tuée par les mots, avant d’être plus tard, exécutée. Ce déferlement de calomnies à travers les pamphlets fait frémir... J’ai pensé au pouvoir parfois redoutable des médias aujourd’hui.
Mais tout de même : une reine belle, attention : "féminité dangereuse", et puis le mythe biblique de la chute originelle n’est pas loin... Une reine moderne (même si elle a péri comme représentante de l’Ancien Régime), étrangère ; puisqu’elle est différente, elle doit être méchante...
Je retiens encore la voix de Mirabeau : "Mirabeau criait si fort que Versailles eut peur", le style de Talleyrand : "Talleyrand est l’unique qui ait su tout trahir sauf le style", les affirmations de Robespierre : ".je me suis convaincu de la nécessité... de créer un nouveau peuple." A propos des coiffures : chez la femme, elles représentent la séduction, la beauté ; mais la femme sera tondue si on veut la déshonorer, parfois ses cheveux devront être voilés... De Marie-Antoinette à aujourd’hui, la chevelure, c’est tout un symbole.
Je voudrais terminer par ces deux mots : "belle et bonne". Là, franchement, je pense à la réflexion de Francis Ford Coppola : "Marie-Antoinette, c’est Lady Di !" il est vrai que Sofia Coppola (sa fille, dont les films me plaisent beaucoup) tourne un film sur Marie-Antoinette, mais il doit y être aussi question des fastes et des excès de la cour.
Et pour vraiment terminer cette fois, ces mots de Mona Ozouf (qui vient de publier Varennes, La mort de la royauté) : "Ce qui se prépare aujourd’hui, l’image d’une Marie-Antoinette Lady Di, est totalement extravagant.".
Et encore : la très belle revue Connaissance des arts de novembre 2005 titre : "Marie-Antoinette superstar". Mais les illustrations sont magnifiques.


Les recettes
du repas breton

 

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Quatrième
de couverture :

Marie-Antoinette : Reine. Autrichienne. Epouse de Louis XVI. Joua à la bergère. Fut guillotinée ". Ces mots résument le savoir le plus commun porté par le nom de Marie-Antoinette : l'évidence de sa culpabilité ne fait qu'un avec celle de sa beauté. Chantal Thomas ne nous présente pas ici une biographie de Marie Antoinette, mais à partir des innombrables pamphlets, l'étude d'un mythe, celui de la reine scélérate, de l'"architigresse d'Autriche", créé par les courants misogynes et xénophobes, qui transformèrent une jeune princesse en une prostituée, une nymphomane, un monstre...