Extrait du site du Monde


Quatrième de couverture

« C'est un jeune Marocain de Tanger, un garçon sans histoire, un musulman passable, juste trop avide de liberté et d'épanouissement, dans une société peu libertaire. Au lycée, il a appris quelques bribes d'espagnol, assez de français pour se gaver de Série Noire. Il attend l'âge adulte en lorgnant les seins de sa cousine Meryem. C'est avec elle qu'il va "fauter", une fois et une seule. On les surprend : les coups pleuvent, le voici à la rue, sans foi ni loi. Commence alors une dérive qui l'amènera à servir les textes - et les morts - de manières inattendues, à confronter ses cauchemars au réel, à tutoyer l'amour et les projets d'exil. Dans Rue des Voleurs, roman à vif et sur le vif, l'auteur de Zone retrouve son territoire hypersensible à l'heure du Printemps arabe et des révoltes indignées. Tandis que la Méditerranée s'embrase, l'Europe vacille. Il faut toute la jeunesse, toute la naïveté, toute l'énergie du jeune Tangérois pour traverser sans rebrousser chemin le champ de bataille. Parcours d'un combattant sans cause, Rue des Voleurs est porté par le rêve d'improbables apaisements, dans un avenir d'avance confisqué, qu'éclairent pourtant la compagnie des livres, l'amour de l'écrit et l'affirmation d'un humanisme arabe. »

 

Mathias Énard
Rue des Voleurs

Le nouveau groupe parisien a lu le livre pour le 27 janvier 2017 et l'ancien groupe parisien le 3 février.
Voir en bas de page des infos sur le livre et l'auteur. 

Valérie (du nouveau groupe parisien dont les avis suivent)
Je ne connaissais pas cet auteur dont j'ai lu en même temps Boussole, son prix Goncourt. Ayant lu les deux livres, je me suis demandé s'il s'agissait bien du même écrivain, tellement les deux ouvrages sont différents. J'ai adoré Boussole et, par comparaison, j'ai trouvé Rue des Voleurs assez fade. Je n'ai pas trouvé l'histoire très crédible (par exemple l'épisode des pompes funèbres chez Cruz et d'autres passages également). Je n'ai pas le sentiment d'avoir tout compris, notamment si Lakhdar a tué Bassam, oui ou non pour l'empêcher de commettre des actes terroristes, pour protéger ses victimes potentielles. J'ai beaucoup aimé l'histoire d'amour avec Judit bien qu'elle ne me paraisse pas très crédible non plus. Il y a beaucoup de passages obscurs. J'ai beaucoup aimé aussi les premières pages sur Tanger, j'ai trouvé ces pages très bien écrites, très poétiques, on imagine bien les bateaux, la vie quotidienne… Mais cela reste très fade par rapport à Boussole. En fait, j'aurais sans doute trouvé l'histoire intéressante si je n'avais pas lu Boussole. Là, il y a des longueurs : quand Lakhdar est sur le bateau, l'amitié avec le vieux Marocain… Je trouve que le trait est un peu forcé. J'ai bien aimé les passages où il travaille à la librairie de la mosquée et j'ai été marquée par le passage à tabac du vieux libraire, par la mort de Meryem aussi. Mais je me demande si ce sont bien là les rapports familiaux réels dans le monde arabe. On a l'impression qu'il n'y a pas d'entraide. J'ai trouvé intéressante l'ouverture sur l'Espagne suivie d'une grande déception… C'est dommage, Rue des Voleurs ne donne pas envie de découvrir d'autres romans de cet auteur alors que Boussole est un livre très érudit, passionnant.
Émilie
J'ai bien aimé. Je pense que l'histoire de Lakhdar est conditionnée par son passé. Cette errance entre deux âges, son amour pour cette fille, Judit, me semblent décrits de façon juste. Beaucoup d'épisodes relèvent d'une grande créativité. Certes, le roman n'est pas réaliste, mais j'ai beaucoup apprécié l'idée "du livre dans le livre", cette évolution de son amour pour Judit au fur et à mesure de ses lectures. J'ai trouvé très intéressantes les précisions linguistiques, c'est un domaine très présent dans le livre, les différences entre l'arabe littéral et l'arabe dialectal, le marocain… J'ai vraiment bien aimé et cela me donne envie de me plonger dans Boussole.
Nathalie B
Boussole est effectivement un livre extraordinaire, qui se goûte, qui est au cœur d'une érudition considérable, qui a fait ressurgir en moi des souvenirs d'Iran, tout un environnement musical… Celui qui parle, dans Boussole, est érudit et si le livre se déroule en une nuit, cette nuit est toute une vie : il y a une intemporalité tout à fait extraordinaire. J'ai beaucoup aimé Rue des Voleurs, ce jeune homme marocain de 20 ans, c'est un lecteur : avant tout, c'est un lecteur ! Donc il me parle ! C'est comme un copain, j'ai un rapport affectif à ce personnage qui se construit grâce à ses lectures (cf. p. 105, à partir de "J'étais prêt au départ", p. 111 : "J'étais à deux pas de la librairie française"), il y a aussi la question de la censure qui plane : p. 147 : "aujourd'hui, les livres ont si peu de poids, sont si peu vendus, sont si peu lus, que ce n'est même plus la peine de les interdire." Cette histoire me fait penser à Dante, à la descente aux enfers. Lakhdar est perdu dans les cercles de l'Enfer qui vont l'amener à tuer son meilleur ami. Mais il n'est pas que cela (cf. à la fin "Je ne suis pas qu'un assassin.") : il est comme un prince dans son monde. Quand il est adolescent au Maroc, il parcourt 5 km pour aller voir la mer…
J'ai trouvé son vécu, ses ressentis très réalistes. Par ailleurs, il écrit ce livre en prison, il continue de se construire en prison. En fait Lakhdar a sauvé quelque chose, il est l'instrument de quelque chose de plus grand que lui, il sauve son amie Judit en tuant son meilleur ami. En même temps, le doute subsiste car si le Parquet a requis 20 ans de réclusion, on ne sait pas quelle est sa condamnation. Ce n'est pas si simple. Les cercles de l'enfer sont complexes, sa désespérance qui est celle de toute une jeunesse est très bien décrite. Il y a le thème du passage, des passages (le titre des parties, l'allusion au Styx, Charron…)

Valérie
Oui, c'est un livre émouvant, du fait de l'abandon complet de sa famille, il est très seul.
Françoise H
Je n'ai retiré aucun bonheur à la lecture de ce livre. Pour moi, cette lecture a été de bout en bout difficile à supporter, j'ai trouvé le livre très mal écrit, du Céline sans le génie de Céline, l'histoire d'une descente aux enfers difficile à supporter, mais surtout très mal racontée. Il y a d'abord cette vie marocaine désespérante, pétrie de contraintes, régie par la famille et par la religion, encadrée par les traditions, puis la période où Lakhdar est un mort-vivant à Algésiras et puis enfin Barcelone où il se trouve coincé dans le quartier de la rue des Voleurs. Le trouble que j'ai ressenti au début du livre ne s'est jamais dissipé.
Je me demande aussi quelle est la légitimité de Mathias Énard à rentrer dans l'intimité d'un jeune Marocain de 20 ans. C'est un peu comme si un auteur arabe faisait vivre un chômeur normand. Quelle signification cela a-t-il ? Quelle pertinence ?
J'ai quand même été prise par le livre tout en en retirant beaucoup de souffrance. Mais je reste avec le regret de n'avoir rien appris. J'ai été confrontée au destin d'un migrant ? Oui, peut-être, j'en sais gré, sans doute, à l'auteur, mais à part cela, du point de vue factuel, je n'ai rien appris, j'ai trouvé ça très pauvre. Et c'est trop mal écrit ! C'est une vraie torture que de lire un livre si mal écrit. Je souscris à ce qu'à dit Nathalie B : c'est une descente aux enfers, un empilement de faits terribles.

S'ensuit une discussion sur le titre des parties, en particulier "Barzakh" qui correspond au purgatoire, un temps d'attente. Nathalie B conclut sur le fait que livre est un refuge pour Lakhdar : il se sauve, lui, grâce au livre alors que le monde s'écroule tout autour.
Ana-Cristina
Je me suis profondément ennuyée à la lecture de ce livre. Je n'ai pas réussi à le terminer. Je l'ai trouvé très mal écrit, désespérant, vide, fade, sans intérêt. L'histoire a peut-être un intérêt mais la manière dont elle est racontée m'a définitivement empêchée de le découvrir.

Nathalie B
Mais la forme, le style du récit correspondent justement au jeune homme, Marocain de 20 ans, désemparé, rien ne l'intéresse…

Ana-Cristina
Peut-être, mais pour moi, il en résulte quelque chose de terriblement ennuyeux. Quelles que soient les péripéties, les expériences qu'il traverse, les phrases construites par l'auteur pour les raconter aboutissent à un ensemble que j'ai trouvé profondément ennuyeux. J'avais pourtant un a priori positif que je me suis attachée à conserver durant les cent premières pages, et puis j'ai décroché. Heureusement, cela se lit très vite…

S'ensuit une discussion passionnante sur ce qui fait la qualité d'un livre : sa lisibilité ? l'émotion que l'on ressent à sa lecture ? Les connaissances que l'on en retire ? La véracité du récit ? La capacité de l'auteur à nous faire entrer dans un univers (profondeur de l'action, épaisseur des personnages…) ? Les avis sont très contrastés.

Nathalie B
Je trouve qu'il y a une très grande profondeur, c'est une description très réaliste de notre monde d'aujourd'hui, une très bonne analyse, un vécu raconté par un jeune homme de 20 ans, amateur de polar. C'est lui qui raconte et il le fait en puisant son style dans les livres qu'il lit. (Nathalie lit plusieurs passages en terminant par un extrait de la p. 303).

Ana-Cristina
Je comprends ce que tu veux dire, mais moi, je n'ai pas aimé, je n'aime pas cette façon de raconter, je trouve cela profondément ennuyeux, cela ne me touche pas.

Françoise H
Les bras m'en tombent en entendant lire Nathalie car le choix des passages et la manière de lire défendent très très bien le livre ! Malgré tout, je n'y trouve pas mon compte. Je n'ai rien appris, je n'ai pas trouvé cela intéressant du tout. J'attends autre chose d'un livre : des fulgurances, des finesses, des émotions qui m'emportent, qui m'élèvent… Là, j'ai juste l'impression que Mathias Énard ne sait pas ce que c'est que l'histoire d'un jeune Marocain.

Nathalie B
Ce type, enfoncé dans la religion comme dans une secte, qu'on a transformé en instrument dans un jeu de rivalités pour le pouvoir, c'est quand même intéressant. Ce jeune type qui ne cherche rien d'autre que la liberté, pouvoir lire ce qu'il veut, faire ce qu'il veut et qui se retrouve en prison…
Nathalie F
Je suis d'accord avec Nathalie B. J'ai beaucoup aimé, malgré un a priori plutôt négatif pour ce qui m'apparaissait comme une histoire de mœurs se passant au Maghreb… Mais j'ai été très vite embarquée par l'histoire, sans me poser de questions sur la légitimité de l'auteur. Je trouve le récit bien construit : l'histoire d'un jeune homme qui veut juste être normal, libre, et qui se trouve constamment dans un milieu où la limite entre le normal et l'anormal est ténue. J'ai été frappée par le fait qu'il est entouré de morts : les Poilus de la Première guerre mondiale, les cadavres de la morgue, les morts des attentats, la mort qui entoure Judit… Je pense qu'il y a un parallèle entre la classe d'âge perdue à la suite de la guerre 14-18 et la jeunesse perdue des pays d'Afrique du Nord avec tous les événements tragiques qu'ils ont connus. J'ai été marquée par l'histoire d'Hassan le Fou, dont Lakhdar est un peu le sosie. J'ai envisagé les choses d'un point de vue psychologique : Bassam qui est complètement dépressif, tombé dans le milieu et qui appelle silencieusement à l'aide. Je pensais d'ailleurs aussi que Judit était en dépression, mais du coup sa maladie me paraît peu crédible. Même chose pour la mort de Cruz, ce type fasciné par la mort et qui donne sa propre mort en spectacle à ce jeune homme : je ne sais pas trop quoi en penser. Même chose aussi pour la fin, Lakhdar qui semble faire son devoir pour sauver des gens du massacre qu'aurait commis Bassam. Je n'ai pas trouvé cela mal écrit, même si ça n'a peut-être pas été écrit sur le terrain, j'ai trouvé l'ensemble assez crédible, la description de la vie de ce jeune homme m'a apporté quelque chose durant tout le livre.
Inès
Que dire de ce livre ? Il ne m'a rien inspiré, il ne m'inspire vraiment aucun commentaire.
J'ai trouvé l'enchaînement un peu surfait, pas très probable. Commençons par l'histoire avec sa cousine, il aurait été plus probable qu'on les marie plutôt qu'il ne se passe ce qui se passe dans le livre. Idem pour les jobs qu'il trouve, l'argent qu'il trouve à chaque fois, à la mosquée, puis chez Cruz. Des sommes qui tombent à point nommé pour l'empêcher de sombrer dans la misère. Voilà ces enchaînements sont un peu surfaits je trouve.
Autrement sur le personnage, pas de commentaire. Je n'ai vraiment rien à en dire.
Le seul point qui m'a "intéressée" - et c'est un bien grand mot - c'est la description de l'endoctrinement religieux qui a cours dans beaucoup de pays, musulmans ou non. Le double visage de Bassam qui, un coup fait ses prières de manière très assidue et qui crie au blasphème contre Lakhdar, un autre va boire des bières et "mater des nanas" avec lui..., c'est très révélateur de la doctrine très dogmatique et superficielle qui s'est fait sa place depuis 30 ans.
Comment "j'ouvre" ce livre ? Je n'en ai aucune idée. J'aimerais bien une nouvelle possibilité : "NE SAIT PAS". Je dirai quand même ouvert ½.
Julius
J'ai été assez déçu. Bien sûr, après la lecture d'Anima de Mouawad, il était difficile de relever le défi, mais je suis parfaitement d'accord avec toutes les critiques qui ont été émises sur le style. J'ai trouvé cela horriblement mal écrit, sans relief, un style plat, événementiel, qui m'a réellement empêché d'apprécier l'histoire.
Pourtant, j'ai été conquis par le début, toute la première partie, cette plongée dans la vie quotidienne à Tanger…, j'ai trouvé que le contexte était bien décrit, avec cet Islam qui fait partie du bain quotidien, qui est à la fois très pesant mais dont il est quand même assez facile de s'affranchir… jusqu'à un certain point seulement. Quelqu'un a parlé de solitude, pour moi, c'est vrai, je trouve que c'est un roman de la solitude. La solitude de Lakhdar : il est toujours seul. Dès l'instant où il lui arrive son premier vrai pépin, il devient seul et il le reste durant toute l'histoire. Il part en cavale et, quand il revient, il demeure banni par sa famille, la complicité avec Bassam a disparu, il est seul, irrémédiablement seul, et, du coup sa cavale ne va plus jamais s'arrêter. Pour moi, c'est une solitude qui marque la séparation d'avec l'enfance, une brisure : Lakhdar est seul pour toujours, il est seul dans la mesure où ses rêves ne se réalisent pas. Je vois ce récit comme une histoire de destin brisé, mais pas vraiment une histoire de désespérance car on a l'impression qu'il n'espère jamais beaucoup… Ça, c'est pour la première partie : je trouve le personnage de Lakhdar attachant, son rapport à la religion est intéressant, sa vision de l'Occident aussi : j'ai eu l'impression qu'il était lui-même un personnage de roman noir, un personnage à la Simenon qui s'enfonce, qui dérive… mais qui dérive vers quoi ? En fait, le livre m'a fait penser à La Nausée de Sartre : Lakhdar me semble en proie à une nausée qui paralyse ses émotions, ses sentiments, ses pensées et il y a une contagion de cette nausée à tout son entourage : la ville, ses amis, Judit qui est malade, Bassam qui semble possédé, dépris de lui-même… A la fin, j'ai l'impression que Lakhdar agit pour agir, pour faire enfin quelque chose, pour exister, comme dans La Nausée, et finalement, il agit comme rédempteur parce qu'il va briser toute cette chape de plomb, délivrer Bassam de son enfermement. C'est un geste symbolique. Sauf que son acte, en réalité, n'a aucune autre conséquence que sur lui-même et sur Bassam. Alors même qu'il est au cœur de nombreux événements.
Alors je pourrais m'interroger, creuser le personnage de Lakhdar, creuser le personnage de Bassam, est-il un fou de Dieu, comment s'est opérée cette dépossession, cette dépravation de lui-même… qu'est-ce qui l'a conduit sur cette voie ? Je pourrais m'interroger sur le cheikh Nouredine, la seule image vivante du récit, sans qu'on sache jamais s'il est lumineux ou obscur. Et je pourrais me demander si ce n'est pas lui qui tire toutes les ficelles, jusqu'au geste final de Lakhdar, une sorte de démiurge, hanté par un destin et qui réapparaîtrait de façon récurrente dans l'histoire du monde, sorte de Cagliostro qui se jouerait des guerres de civilisation. Je pourrais… L'auteur ne me donne pas beaucoup de prises, mais je pourrais…
Seulement voilà, la platitude du style m'ôte toute envie de creuser. Passe encore pour la première partie, mais dès que l'action s'est trouvée transposée à Barcelone, j'ai été pris d'un ennui incommensurable : pour moi, le style s'est alors réduit à l'événementiel le plus plat, une succession de faits débités l'un après l'autre sans que cela n'apporte rien ni à propos du personnage, ni à propos de l'action.
Je trouve que l'auteur n'atteint pas son but. Je sens bien que je "devrais" comprendre l'attitude, l'état d'esprit de Lakhdar, mais je n'y crois pas, parce que, pour moi, l'osmose ne se fait pas, ne se fait plus, entre le personnage et l'action. Lakhdar n'est ni lucide, ni désabusé, il n'a jamais cru à rien… il est passif, il ne se mobilise pas lors des événements, même intellectuellement, il n'a pas de conscience politique. Pire : il ne nous dit même pas que cela ne l'intéresse pas, il est juste absent au monde. Je ne trouve pas cela crédible, du moins pas tel que raconté dans ce récit. J'ai trouvé qu'il y avait de longs passages censés être vus à travers les yeux d'un jeune homme de 20 ans qui étaient peu crédibles, artificiels. Même les cauchemars m'ont semblé plaqués sur tout le reste. Tout cela à cause d'un style qui m'a paru navrant de pauvreté. Pour moi, l'ensemble manque cruellement de cohésion. Il n'y a pas la magie d'un livre. J'ouvre à ¼.
François (avis transmis)
Un roman qui se lit facilement, très facilement... Je trouve que malgré toutes les horreurs il fait la part belle au charme des lieux (à Tanger par exemple qui a impressionné beaucoup d’écrivains, de Paul Bowles à William Burroughs en passant par Jean Genet et Samuel Beckett). Le narrateur qui est un passionné de littérature y fait lui même référence. J’ai beaucoup aimé l’innocence de ce personnage qui se laisse entrainer par la vie et les événements un peu comme un Candide marocain ou un personnage des "Mille et une nuits".
L’histoire contemporaine est aussi très présente dans ce le livre qui nous plonge dans les bouleversements du monde arabe qui s’étendent à l’Europe avec leurs lots d’espoir et de désillusions. Ils se reflètent dans la vie et la conscience du héros- narrateur qui est toujours un peu en porte à faux par rapport aux événements. L’émergence des "Printemps arabes", les ravages causés par la montée des extrémismes et de l’islam radical sont bien la toile de fond tragique de ce livre par ailleurs plutôt bien fait pour plaire. Sans doute parce que l’auteur est profondément imprégné par la langue et la culture du monde arabe qu’il connaît très bien... Sur ce plan Lakhdar est sans doute un peu son double.
En marge de cet intérêt historique, Mathias Énard ne lésine pas sur le sensationnel et la couleur locale, quand il s’agit d’évoquer un monde qui depuis toujours fascine le lecteur européen en mal d’exotisme. Mais son évocation de la rue et de l’atmosphère grouillante des bas-fonds ne manque pas d’intérêt force même s’il n’échappe pas toujours aux clichés les plus éculés. Elle rappelle (un peu) celle du magnifique romancier égyptien Albert Cossery. Les passages sur Barcelone m’ont aussi (de loin) fait penser au Journal du voleur de Jean Genet.
Ne serait-ce que pour ces souvenirs, j’ouvre un peu plus qu’à moitié.
Flavia
J'ai été souvent en déplacement ces derniers jours et n'ai pas pu vous transmettre mon avis sur le livre. Après avoir lu vos commentaires, je me suis dit qu'il fallait que je vienne au secours d'Énard ! Mon avis sur ce livre est très positif, je rejoins complètement Nathalie B et j'ouvre en grand !
Je dois l'avouer. Depuis que je vis en France, je suis complètement fascinée par ces habiles opérations commerciales qui sont les prix littéraires. Je me revois il y a un peu plus d'an an me précipiter en librairie pour acheter Boussole, prix Goncourt 2015. Or, malgré l'obtention du prestigieux prix, je n'ai pas du tout aimé ce livre. L'érudition maniérée des premières pages m'a écœurée et - pour la première fois de ma vie - je me suis aussitôt précipitée chez le libraire pour le revendre ! Vous devinerez donc mon état d'esprit en démarrant la lecture de Rue des voleurs. Toutefois, les a priori négatifs ont vite disparu. Je suis restée réveillée des heures pour terminer la lecture de ce livre. Je suis convaincue que ce romain est un petit bijou littéraire : une écriture fluide, limpide ; une histoire originale, animée par des personnages réels, dotés d'une grande épaisseur psychologique. Je me suis totalement identifiée au personnage de Lakhdar ; j'ai voyagé avec lui, j'ai été son amie, il a ri avec moi et pleuré sur mon épaule ; j'ai été déçue par ses mêmes déceptions, je me suis accrochée à ses mêmes espoirs et j'ai été profondément attristée par son destin. J'ai trouvé ce livre poétique, enrichi par une touche d'érudition qui (contrairement à Boussole) n'est jamais lourde, apporte une vraie valeur ajoutée aux faits narrés et ne détourne jamais l'attention du lecteur de l'histoire principale. Je suis très reconnaissante à Énard pour m'avoir montré une "autre" histoire des révolutions qui ont enflammé le monde arabe et secoué la Méditerranée. Merci Énard pour cette fresque magistralement décrite de la jeune génération marocaine (arabe, plus en général), aussi souvent ignorée ou incomprise. Maintenant je n'ai qu'une envie : retracer les pas de Lakhdar (entre la vie et la lecture), partir à la découverte de ce cette Méditerranée chérie, aussi riche et aussi complexe. C'est ça le pouvoir de la lecture !

 

AVIS DE L'ANCIEN GROUPE PARISIEN
Denis (avis transmis)

Je n'ai pas beaucoup aimé ce livre, mais cela peut être dû à ce que je l'ai lu en version Kindle. Lire sur Kindle enlève une part du plaisir. Mais je me suis appuyé sur Darrieussecq, qui a toute sa bibliothèque sur sa liseuse. Si elle aime, et c'est une pro, pourquoi pas moi ? Mais surtout, je n'avais pas le temps de l'acheter en librairie.
Dès le début j'ai été gêné par l'incertitude sur le statut du narrateur : comment un écrivain français "de France" peut-il décrire de façon authentique la vie d'un jeune Marocain. Et ce n'est pas de posséder une thèse en persan ou autre qui peut résoudre la question. Est-ce qu'il n'y a pas tromperie sur la marchandise ?
Dans un deuxième temps, ce livre m'a fait penser à des romans noirs de David Goodis, que je lisais il y a longtemps (dans la merveilleuse "Série Blême", inspirée de la Série Noire). Il y en a un, j'ai oublié le nom, qui décrit une sorte de descente aux enfers digne d'Énard. Et on n'a jamais demandé à Goodis s'il avait personnellement vécu tout ce qu'il raconte dans ses livres. Non : il fait de la littérature, il imagine et écrit.
J'ai donc abandonné mon grief. Ma lecture en a été facilitée. Mais là, je me suis assez vite ennuyé. Ce n'est pas très bien écrit, ça traîne et l'histoire ne m'a pas intéressé. Le chapitre sur Barcelone, je l'ai lu au ventilateur (facile, sur Kindle !)
Qu'est-ce qui rend passionnant le livre d'Orwell, Dans la dèche à Paris et Londres ? J'en ai juste le souvenir ému – et peut-être qu'il m'ennuierait, finalement.
Pour me rafraîchir après la dèche hispano-marocaine, je suis allé voir la dèche britannique, en quelques chapitres de Dickens, cet immense conteur (toujours sur ma Kindle).
J'ouvre au quart (je ne le recommanderais pas)
Monique L (avis transmis)
J'aurais d'autant plus aimé être parmi vous que je n'ai pas compris ce que n'avaient pas aimé certaines personnes de l'autre groupe parisien.
J'ai dévoré ce livre d'une traite. Un récit tendu, critique, et tellement humain.
Pas de condamnation, pas de jugement hâtif, pas de critique facile, mais un simple regard sur fond d'actualité brûlante (immolation à Sidi Bouzid en Tunisie, bombe au café Argan à Marrakech, émeutes place Tahrir au Caire, folie meurtrière de Mohammed Merah en France, crise en Espagne et manifestations des Indignés) mais sans jamais s'y arrêter si ce n'est pour planter le décor d'une vie de plus en plus difficile. C'est pour moi ce qui donne une telle force à ce livre.
Le parallèle avec le grand voyageur Ibn Batuta nous fait encore plus ressentir l'enfermement dans lequel se débat Lakhdar.
Tout est dit sans jamais appuyer. Le récit est très bien rythmé, avec un style limpide et prenant à la manière des conteurs arabes. C'est écrit de manière sobre et percutante à la fois.
C'est une réflexion sur la quête de soi dans un monde agité, l'exil, l'errance et l'amour de la littérature.
J'apprécie, bien évidemment, le rôle essentiel joué par les livres et la lecture dans l'évolution de Lakhdar.
C'est également un livre où transparaissent l'ironie et l'insolence, ce que j'aime bien.
Énard est un fabuleux conteur qui agrémente son récit de références à la littérature et à la poésie.
J'ai également lu Boussole que j'ai beaucoup apprécié mais à mon avis plus difficile à lire.
J'ouvre ce livre en grand.
Fanny(avis transmis)
J'ai rapidement été happée par la dimension narrative du récit, l'envie de me plonger à nouveau dans le roman de manière très prosaïque pour savoir "ce qui allait se passer".
Néanmoins, assez rapidement, j'ai senti que quelque chose me gênait, n'opérait pas. Si j'avais envie de connaître la suite du roman, ce qui allait arriver au personnage principal (dont j'ai d'ailleurs oublié le nom une semaine après avoir terminé le livre...) m'était indifférent. Je n'ai pas éprouvé d'émotion face au personnage central, ni sympathie, ni antipathie.
Pour moi, ce roman ne va pas au delà du narratif, le sujet est intéressant et il y aurait eu je pense matière à l'exploiter différemment. En tant que lectrice, il m'a semblé que les personnages servaient de prétexte à aborder des sujets d'actualité (l'extrémisme religieux, la migration, l'identité culturelle...) Je n'ai pas eu accès à une dimension plus profonde, émotionnelle, des personnages du roman. J'ai trouvé la lecture prenante mais trop linéaire, manquant d'accès à la subjectivité des personnages, à ce qui aurait pu selon moi leur donner corps.
Le personnage de Judit m'a davantage intéressée : il me semblait plus complexe, moins prévisible, plus susceptible de générer des effets de surprise, de l'inattendu. Lorsqu'est décrit son repli sur soi, sa distanciation avec le personnage principal, alors qu'elle ne semble pas vivre d'autre aventure amoureuse, j'ai pensé qu'elle était en train d'être enrôlée dans une filière terroriste. Arrivée presque à la fin du roman, cela m'est apparu comme une évidence. Je me suis trompée, tant mieux, le récit n'était pas aussi prédéterminé que je l'avais supposé. Néanmoins la manière dont est évoqué, succinctement, sa maladie, ne donne pas non plus accès à la subjectivité, à la complexité du personnage.
Sur un autre plan, les deux pages parlant de Paris m'ont interpellée (p. 265 à 267). Sur une première lecture, cela a suscité chez moi à la fois un certain malaise et également une forme de colère. Je me suis demandé si ce sentiment était dû au côté dérangeant d'une certaine véracité exprimée en quelques phrases sur la ville dans laquelle j'ai grandi et que je considère comme mienne. J'ai pris le temps de relire ces deux pages et même si ce qui y est dit n'est pas erroné, je trouve que c'est un raccourci très réducteur. Ce qui me pousse à me demander dans quelle mesure le portait dressé du Maroc ou de l'Espagne n'est pas également très orienté (bien que plus long et davantage développé), trop partiel. Je crains que les villes, les pays, tout comme les personnages du roman ne soient construits, certes de façon crédible, mais avant tout pour servir de propos au sujet de l'auteur, prenant une valeur de démonstration, au détriment d'une complexité qui s'en trouve édulcorée.
Tout ceci me pousse à être sévère dans mon avis. J'ai pu conseiller ce livre, rarement..., à des lecteurs amateurs de romans "où il se passe quelque chose", j'aurais probablement la curiosité de lire d'autres romans du même auteur (Rue des Voleurs était mon premier), la lecture n'est ni ennuyeuse ni déplaisante... Globalement mon ressenti me pousse à être sévère, j'ouvre ¼.
Après avoir rédigé mon avis, je me suis régalée à la lecture des avis du nouveau groupe. J'ai beaucoup apprécié les contrastes et la pluralité des angles de lecture. Surprise que certaines "l'ouvrent en grand" alors que les avis me semblaient plutôt négatifs. Très riche à lire pour également revisiter sa propre lecture.
Manuel (avis transmis)
Il ne me reste plus que quelques pages à lire. C'est un livre avec d'innombrables rebondissements (trop ?) qui auraient mérité un peu plus de développement et moins d'ellipses.
Épisode drôle et salutaire pour Lakhdar : la retranscription de Casanova et des fiches des poilus. Génial !
Les descriptions de Tanger, Barcelone, la critique de l'Europe, de la France, de l'Espagne et de la place de l'argent sont fortes et malheureusement réalistes. J'aurais aimé participé à des échanges qui iraient au-delà du livre (aspects politiques) même si Claire me dirait... oui... mais qu'as-tu pensé du livre ?
Comme je vais le prêter, je l'ouvre en grand. C'est une lecture accessible et salutaire. J'y reviendrai avec un grand plaisir car c'est un livre qui donne envie à lire d'autres livres. Pourquoi ne pas lire un des auteurs arabes ? Ceux cités paraissent remarquables.
Annick A
Je n'ai pas du tout aimé. C'est facile à lire, je l'ai lu jusqu'au bout. Mais quel est le sujet ? Quel est le projet ? Au début il est question de l'enrôlement des jeunes, mais ce n'est pas vraiment abordé. L'aspect psychologique ? Pas vraiment abordé. Je ne vois pas de véritable projet quant au personnage principal qui n'est pas attachant. Je n'ai pas vu d'intérêt non plus pour ce qui est dit sur le printemps arabe. Et de plus ça m'a paru invraisemblable. Pourquoi par exemple est-il embauché par Nouredine ? Ce n'est pas traité en profondeur. Je ferme !

Henri
C'est un peu comme Annick. J'avais une édition avec des pages un peu longues, avec de petits chapitres, ce qui était agréable. Les décors sont plausibles, j'ai vécu un peu au Maroc. J'ai aimé certains passages : la morgue avec les corps, la perdition dans l'horreur. C'est le style parlé d'un gars en train de se cultiver. La comparaison avec Petterson me vient, où tout était ouvert : ici c'est l'inverse, avec beaucoup d'explications causales. J'ai pensé au bouquin de Genet que nous avions lu Le Journal d'un voleur (Barcelone, les putes, etc.) Il y a un essoufflement dans le livre. L'auteur essaie d'entre à chaud sur l'actualité, mais cela n'a pas beaucoup d'intérêt. Le héros est dans la posture de l'Arabe, inférieur, complexé par rapport à l'Europe, c'est un poncif.

Quelques protestations...
Henri
Il est ouvert à la littérature, mais il y a un enfermement dans cette image et cette position négative. C'est un personnage atypique, le rôle de l'auteur aurait pu être de le sortir de là.

Annick L
J'ai beaucoup aimé, c'est pour ça que je l'ai proposé, et je n'étais pas la seule.

Annick A
Quand je pense que Manon qui tenait à lire un Mathias Énard n'est même pas là…

Annick L
Pour le programmer dans le groupe, Boussole m'avait semblé un peu long et compliqué…

Plusieurs
On n'avait pas le niveau…
Annick L
J'ai été vraiment touchée par ce roman que j'ai lu une première fois lors de sa sortie puis repris avec intérêt pour notre rencontre. C'est une sorte de roman d'apprentissage ("j'ai fait usage du monde"), très sombre parce que marqué sous le sceau du déterminisme social : quand on est un jeune marocain misérable qui rêve de se faire une place au soleil de l'autre côté de la Méditerranée, on a peu de chance de réussir. Pas d'avenir dans son propre pays, migrant sans papiers, et donc sans identité, à Algésiras, puis à Barcelone. La première fois j'ai été prise par la mécanique narrative qui fait penser à celle des polars (le narrateur adore les polars) : dès le début il est pris dans un engrenage de frustration et de violence, et son chemin va être balisé par la mort. Au fil de ce retour en arrière qu'il fait sur lui-même pour tenter de comprendre ce qui l'a conduit jusqu'à cet acte insensé, on est plongé dans ses pensées, dans un tourbillon foisonnant d'impressions, de réflexions, avec un recul et une autodérision bien appréciables. La langue est très proche de l'oral, souvent crue, pleine de colère, pour décrire ce qu'il vit, ce qu'il voit, ce qu'il ressent et je me suis attachée à ce personnage. Je trouve surtout que ce roman met en scène de façon sensible et efficace la situation dramatique de ces milliers de jeunes gens venus d'Afrique ou d'ailleurs pour tenter leur chance en Europe, même si je trouve que l'auteur aurait pu faire l'économie de certains développements, à Barcelone notamment. Je l'ouvre aux ¾.
Catherine
Ce livre ne m'a pas ennuyée. J'ai aimé le début à Tanger. J'ai aussi aimé le personnage qui n'adhère à rien : ni à la religion, ni aux lieux dans lesquels il se retrouve, fasciné. Il y a aussi ces références à de nombreux auteurs qu'on ne connaît pas forcément. Et peut-être un peu trop de choses, pas assez développées. J'ai aimé le passage dans le bateau. Mais des éléments ne sont pas toujours crédibles, par exemple l'histoire d'amour. J'ai ressenti une saturation à la fin. Le style est très oral. Mais j'ouvre aux ¾.
Rozenn
Je l'ouvre en grand ! J'ai lu ce livre aux urgences, celles de Levallois puis celles de Neuilly (que j'ai pu comparer…). Je le trouve complètement crédible, y compris l'histoire d'amour : tu apprends l'arabe, tu le rencontres, vous parlez de livres, tu le trouves pas séduisant ? Je trouve le personnage réel, ambivalent, entre deux cultures, il traîne le fait qu'il ne se pense pas cultivé alors qu'il l'est. J'aime tout ce qu'on ne sait pas.

Claire
Les ellipses dont parle Manu ?

Rozenn
J'ai lu Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants que j'ai aimé et je suis emballée par cet auteur qui peut écrire des livres aussi différents. J'ai envie de les lire tous...

Jacqueline
Je suis très déçue par Mathias Énard… Je n'ai pas aimé le style. Il y a beaucoup de répétitions, ça traîne… Je crois que je ne l'aurais pas fini si ce n'avait pas été un livre pour le groupe. Il y a de l'action certes, on a envie de savoir. Factuellement, c'est intéressant. Mais le style me rebute. J'ai essayé d'en lire un autre, Zone...

Claire
... une seule phrase...

Jacqueline
Ah ?

Rozenn
Comme Marie Ndiaye.
Jacqueline
C'est un peu le même mélange d'immense érudition. Or l'érudition c'est celle de l'auteur et non du personnage. C'est mal ficelé, je n'arrive pas y croire. Il y a beaucoup de questions sur le monde actuel. Je l'ouvre ¼ car le livre ouvre à beaucoup de réflexions. Le personnage m'a fait penser à Meursault.

Geneviève
Tout à fait j'y ai pensé aussi !

Rozenn
Oui !

Jacqueline
Le meurtre final est incompréhensible.

Séverine
Mon avis est un condensé de ceux qui n'ont pas aimé. Je n'y ai pas cru. J'ai eu le sentiment que c'est l'auteur et non le narrateur qui parle. L'histoire d'amour n'est pas crédible pour moi. Il y a beaucoup de choses, mais tout est survolé, alors que des thèmes sont intéressants, comme la religion. Mon personnage c'est Bassam. Bref je n'ai pas adhéré à ce livre. J'ai été interpellée par les deux arabes, le classique et le moderne en me demandant s'il y aurait un équivalent en français.

Plusieurs
Non, non, non…
Séverine
Il y a bien le côté polar, mais je n'y ai pas cru. Le personnage de Cruz qui se suicide, c'est grandguignolesque. Je l'ouvre ¼.

Geneviève
J'ai l'impression inverse. J'ai été prise totalement. C'est facile à lire, c'est un livre que j'ai très vite lu. J'ai été captivée, surtout au début. J'ai été très intéressée par Tanger, par la place du livre et de la religion. Personne n'a parlé de l'importance du sexe...

Annick L
... ah oui !

Geneviève
J'ai beaucoup aimé le récit jusqu'au séjour dans le bateau et l'amitié avec le vieux marin, qui raconte à la manière de Sinbad le marin. J'ai bien suivi jusqu'à l'installation à Barcelone dans une sorte de Cour des miracles, mais ensuite on s'enfonce dans la noirceur et la tumeur que se découvre soudain Judit m'a paru peu crédible. Je trouvais plus intéressant de penser qu'elle se détachait peu à peu du héros.
J'ai retrouvé dans ce livre le positionnement de Mathias Énard, entre Orient et Occident, mais, alors que dans Boussole, l'Occident regarde l'Orient, c'est l'inverse dans ce livre. Rapport différent aussi au savoir de l'auteur sur l'histoire et l'Orient, aspect ensuite beaucoup plus développé dans Boussole. J'ai aimé le style, proche de celui du polar, c'est peut-être la raison pour laquelle certains n'ont pas aimé.

Annick A
Je lis des polars !
Geneviève
Ah bon... Je suis contente de l'avoir lu, c'est un auteur intéressant. J'ouvre aux ¾.
Claire
Pour moi, ce qui a dominé dans la lecture c'est le suspense.

Rozenn
Tu es comme moi, une midinette.

Claire
Oui. Avec le mouvement dont plusieurs ont parlé, pour savoir ce qui va se passer, je l'ai avalé en moins de trois jours ; je ne suis pas attirée par les polars, mais c'est quelque chose de "genre" qui m'a propulsée ; et je trouve cohérent que le narrateur soit un lecteur de polars ; cela m'a fait plaisir de retrouver des auteurs qu'on a lus dans le groupe, Manchette et Izzo, même si j'étais très mi-figue… Et je dois convenir que ce plaisir était en plus légitimé par l'aura intellectuelle de l'auteur et le sujet d'actualité ; j'ai ouvert puis refermé Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants et je crois que Boussole m'exaspérerait ; mais je confesse mes a priori.
Dans cette cavale que je trouve bien menée, avec par exemple des flashforwards bien distillés ("alors que moi, plus tard, à Barcelone"), j'avais l'impression de passer à côté du style : je trouvais qu'il y avait de quoi goûter l'écriture elle-même et je la sautais pour avaler l'intrigue, avec un ralentissement quand il arrive en Espagne. Je ne comprends pas bien cette critique "c'est mal écrit" : est-ce parce qu'il y a de l'argot, un langage familier (typique des polars) ? Je trouve au contraire que c'est rythmé, efficace et quand il y a une pose même très courte, on peut se régaler (par exemple ce moment de tentation sensuelle de la part de Bassam p. 57-58).
Je n'ai pas senti d'invraisemblances que d'autres ont pointées, jusqu'à la fin où je n'ai pas du tout cru au meurtre de son ami, suivi de la prison : pour moi ça n'a pas collé psychologiquement.
J'ai trouvé passionnant ce destin, ce parcours, dans des situations très différentes (chez le croque-mort avec les poèmes glissés dans le cercueil, les soldats de la guerre de 14 saisis au km, le navire en rade…) qui m'a éclairée sur ce que mes pareils peuvent vivre ailleurs aujourd'hui (avec tout particulièrement le contexte de l'islamisme, et aussi les manifestations des Indignés en Espagne, les jeunes qui apprennent l'arabe).
J'ai été très étonnée par une remarque dans le nouveau groupe "sur la légitimité de Mathias Énard à rentrer dans l'intimité d'un jeune Marocain de 20 ans. C'est un peu comme si un auteur arabe faisait vivre un chômeur normand." La conséquence est de retirer toute légitimité aux écrivains qui parlent de ce qu'ils n'ont pas vécu, de lieux où ils ne sont pas allés, et donnent un "je" à d'autres qu'eux-mêmes – ce qui me semble le propre de la littérature.

Annick L
Oui, ça annihilerait une grande partie de la littérature.
Françoise D
Ce n'est carrément pas acceptable de dire ça. Pour ma part, je rejoins le camp des plutôt négatifs. Il y a des passages intéressants, des décors. Mais je suis très déçue par rapport à Boussole, le seul que j'ai lu. Ce que j'ai reproché à Boussole c'est l'histoire d'amour rajoutée à ce livre d'érudit ; là, c'est l'inverse, il n'y a pas assez d'érudition à mon goût. Je n'ai pas vraiment été intéressée, sauf par la description de son travail avec les Poilus. Et j'ai été amusée par les références à des polars que j'aime bien. Il ne parle pas vraiment de son sujet, ça ne tient pas la route. J'ouvre ¼.

Henri
Il a deux postures : ceux qui sont dans la logique narrative...

Annick L
... mais il y a une forte logique narrative !

Henri
...et qui n'y croient pas... et ceux qui cherchent : qu'est-ce qu'il peut bien essayer de me dire, par exemple quand il parle des Poilus, quelle est son intention, son projet...

Claire
... justement pour une fois, l'auteur a formulé son projet...

Henri
Qu'est-ce que l'auteur a voulu me dire ? En tout cas, je déplore que la fin ne se termine pas par un arrachement, une fin de conte... alors qu'il reste embourbé dans ce fatum.

Geneviève
C'est rocambolesque cette fin.

Henri
C'est hélas possible, et ça fait peine. J'ajoute aussi qu'il y a de l'humour, mais qui tombe au fur et à mesure.

Claire
J'ai été agacée par le passage où on dirait qu'il répond à Manuel Valls sur expliquer et comprendre par rapport à l'islamisme, ça m'a rappelé la polémique après les attentats du 13 novembre 2015 autour des propos de Valls : "Il ne peut y avoir aucune explication qui vaille. Car expliquer, c'est déjà vouloir un peu excuser."

Geneviève
C'est écrit avant...

Claire
Ah tu as raison.

Geneviève
Il a anticipé la réponse à Valls...

Henri
On se dit, là qu'est-ce qu'il fait, il me parle politique...

Claire
Tout à fait. Au fait, vous connaissiez l'existence de ce classique du XIVe siècle (jamais entendu parler !), Ibn Batouta, qui aurait parcouru près de 120 000 km : Marco Polo peut aller se rhabiller et en plus j'ai vérifié que Pierre Bayard ne mentionne pas cet auteur voyageur dans Comment parler des lieux où l'on n'a pas été ? alors qu'il taxe Marco Polo de voyageur imaginaire...

Annick L
J'ai lu qu'il a un restaurant à Barcelone et il compare littérature et cuisine en se livrant à un éloge que je trouve très réussi du lard en littérature : « L'écriture est faite de gras pour la "réception des sucs", de sel pour exhausser les goûts. Le roman est le fruit de marinades longues et de réductions. L'écrivain émince, découpe, pare, ébouillante, pèle, déglace. Sa poubelle est pleine de légumes qui ont servi pour le bouillon, qui ne figureront pas dans l'assiette, mais dont le goût fantôme hante la pièce de viande. » (préface à La cuisine des écrivains)

Claire
Pour une fois on a le projet de l'écrivain et ceux qui n'ont pas aimé peuvent dire qu'il ne l'a pas réalisé. Il est développé dans une interview sur le livre, en voici un extrait :
"Ce qui m'a poussé à me mettre dans la peau de Lakhdar, c'est cette complexité du monde d'aujourd'hui, la diversité de ces cultures qui se mélangent. Montrer qu'il existe des points communs entre les aspirations des jeunesses catalane et marocaine, par exemple. Que le destin de l'Europe est aujourd'hui inséparable du destin du monde arabe ; qu'ils se mélangent. La guerre, le terrorisme, la violence politique sont des thèmes qui me touchent particulièrement. Rue des voleurs reprend beaucoup de ces thèmes, mais dans un autre contexte géographique et surtout une autre temporalité : c'est la première fois que je "suis" pour ainsi dire l'actualité."
- Il est d'un style différent de vos précédents livres, plus classique.
-
Rue des voleurs est un roman d'aventures, un récit de voyage, un polar. C'est un hommage au roman populaire, à la littérature "de gare" que lit Lakhdar. Chacun de mes livres essaie d'inventer une forme qui fabrique le roman autant que les personnages."
J'ai remarqué, peut-être du fait de son succès..., qu'Énard peut déclencher de la haine, par exemple sur le blog Stalker (haine assez délirante sur ce livre, mais aussi sur les autres).

Nous décidons de programmer un des livres plusieurs fois cités dans le roman de Mathias Énard, lu par Judit et Lakhdar Le pain nu de Mohamed Choukri.

Muriel (avis transmis par une internaute inconnue)
Mathias Énard nous fait vivre avec lucidité au travers de la fiction du roman l'actualité du monde, les attentats qui ont bouleversé le monde arabe, confisqué la démocratie et décrit avec un réalisme poignant la crise qui secoue l'Europe, notamment Barcelone.
Le personnage principal, Lakhdar, jeune marocain humaniste nous entraîne dans son errance individuelle, Tanger, Tunis, Algesiras pour finir sa quête d'identité au n° 13 Carrer Robadores, 4ème gauche.
Nourri de romans policiers qui coûtent deux sous, épris de liberté le héros est attachant (sa mère lui manque), naïf et lucide (avec Judit), désenchanté, plein d'humour : "les gens qu'on veut insulter partent toujours trop vite ou c'est moi qui ne suis pas prompt à l'insulte ou à la violence, c'est possible" (p. 74)
La fin du roman est magnifique lorsque Lakhdar poignarde Bassam, "oiseau d'apocalypse qui tourne" (p. 343), désespéré, détruit par ses interrogations.
L'écriture est magnifique, réaliste, notamment les descriptions des pauvres et des exclus de la rue des Voleurs, un très beau roman pour faire passer un message politique d'une actualité brûlante.

 

DOCUMENTATION SUR LE LIVRE ET L'AUTEUR

Repères bio et bibliographiques
- Né en 1972 à Niort, fils d’un éducateur spécialisé niçois et d’une orthophoniste basque ; jeunesse paisible, poitevine et entourée de livres.
- Formation à l'École du Louvre, puis études d’arabe et de persan à l'INALCO. Thèse sur "la poésie arabe et persane de l’après-guerre, et son rapport avec les littératures d’Europe".
- Après de longs séjours au Moyen-Orient à partir de 1991 (il a fait son service militaire deux ans à Soueïda en Syrie), il s’est installé en 2000 à Barcelone où il a animé plusieurs revues culturelles, fait des traductions (du persan, de l'arabe), enseigné l'arabe à l'université autonome de Barcelone. Il a aussi vécu à Rome et à Berlin.
- Pensionnaire de la Villa Médicis en 2005-2006.

Ses livres (dont 8 romans)
- La Perfection du tir (Actes Sud, 2003),
roman d'un tireur embusqué durant une guerre civile d'un pays qui pourrait être le Liban. Première phrase : "Le plus important, c’est le souffle."
- Remonter l’Orénoque (Actes Sud, 2005)
- Bréviaire des artificiers,
ill. Pierre Marquès (éd. Verticales, 2007)
- Zone (Actes Sud, 2008). Prix du Livre Inter.
- Mangée, mangée, ill. Pierre Marquès, Actes sud Junior, 2009
- Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants (Actes Sud, 2010). Prix Goncourt des lycéens 2010.
- L’Alcool et la Nostalgie (éd. Inculte, 2011, puis Actes sud en 2012)
- Rue des voleurs (Actes Sud, 2012)

- Tout sera oublié, ill. Pierre Marquès (Actes Sud, 2013)
- Boussole (Actes Sud, 2015). Prix Goncourt.
- Dernière communication à la société proustienne de Barcelone, (éd. Inculte, 2016)

Ses traductions disponibles
-
Le roman de Yussef Bazzi,
Yasser Arafat m'a regardé et m'a souri (Gallimard, coll. "Verticales", 2007) : c'est "le journal d'un combattant précoce durant cinq années de guerre civile libanaise"
- Mirzâ Habib Esfahâni, Épître de la queue (Gallimard, coll. "Minimales/Verticales", 2004)  : "il s’agit bien de pornographie, genre mineur et grossier, mais de la pornographie comprise comme un des beaux-arts"...

Par ailleurs, Mathias Énard fait partie du collectif qui a créé la revue Inculte en 2004. Son manifeste, "très belle utopie" dit Mathias Énard, est intitulé La Constituante piratesque (éd. Burozoïque, 2009).
Féru d'art contemporain, Mathias Énard a également créé en 2011 les éditions d'estampes Scrawitch et sa galerie homonyme (6 Cité de l'Ameublement, Paris 11e), avec Thomas Marin, lithographe, et Julien Bézille, philosophe de formation.

Interviews de Mathias Énard sur ce roman et sur son œuvre
- D-Fiction, 1er juillet 2010 : un passionnant passage en revue approfondi de toute son œuvre par l'auteur lui-même
- Le Monde, 4 septembre 2012 : un entretien à partir de Rue des voleurs, "L'identité est elle aussi en mouvement"
- Bibliobs, 11 novembre 2012 : également à partir du roman Rue des voleurs, "
Il n'y a pas assez de liens entre les littératures européenne et arabe".

Vidéo et audio
L'écrivain présente lui-même son livre et en lit un extrait sur le site d'Actes sud et sur le site de la librairie Mollat.
Plusieurs émissions à France Culture : ICI.

Un livre où les livres sont omniprésents...
("la tour d'ivoire des livres, qui est le seul endroit où il fait bon vivre")
Outre les publications mises en vente par la Diffusion de la Pensée coranique que vend le héros au début de ses aventures, le livre comporte de nombreuses allusions à des livres et des écrivains et poètes, qui peuvent nous donner l'envie d'en lire certains...

• Ibn Batouta (né à Tanger en 1304-1377), une référence importante et répétée dans le livre ; cet explorateur et voyageur aurait parcouru près de 120 000 km et a relaté ses aventures :
- Voyages, La Découverte Poche, en trois tomes : I. Inde, Extrême-Orient, Espagne et Soudan - II. De la Mecque aux steppes russes et à l'Inde - III. De l'Afrique du Nord à La Mecque
-
Voyages d'Ibn-Batoutah dans la Perse et dans l'Asie centrale, extraits de l'original arabe, Hachette-BNF

• un autre grand voyageur : Casanova (né à Venise en 1725-1798), Histoire de ma vie (chez Bouquins, en Livre de poche, en Folio, etc.)

• une figure de Tanger, cité plusieurs fois, Mohamed Choukri (1935-2003), Le pain nu et Le Temps des erreurs (deux volets de son autobiographie)

• des poètes arabes anciens ou du XXe siècle
- Abû Nuwâs (né en Iran entre 747 et 762 mort vers 815 à Bagdad), par exemple Le vin, le vent, la vie (Actes sud Babel)
- Ibn Hazm (né à Cordoue en 994-1064), par exemple Le Collier de la colombe (Actes sud Babel)
-
Ibn Zeydoun (né à Cordoue 1003-1071), par exemple Une sérénité désenchantée (éd. de la Différence)
-
Al-Jahiz (né en Irak vers 776-867), par exemple Ephèbes et courtisanes (Rivages poche)

 des poètes et écrivains arabes du XXe siècle
-
Badr Shakir al-Sayyab, poète irakien (1926-1964)
- Nizar Qabbani, poète syrien (1923-1998)
- Najib Mahfouz (1911-2006), écrivain égyptien, Bavardages sur le Nil qui en fait s'intitule Dérives sur le Nil ; nous avions lu en 2014 Le voyageur à la mallette, nos avis : ICI
- Tayeb Salih (1929-2009), écrivain soudanais ; il est l'auteur de Saison de la migration vers le nord (Actes sud Babel)

• des écrivains américains ayant vécu à Tanger
- Paul Bowles (1910-1999, installé à Tanger à partir de 1947) ; nous avions lu Un Thé au Sahara en 1994
- William Burroughs (1914-1997, installé à Tanger à partir de 1954)
- Tennessee Williams (1911-1983, à Tanger en 1973)

 un écrivain catalan, Angel Vazquez (1939-2003), La chienne de vie de Juanita Narboni (éd. Rouge Inside)

• des polars ("Je lisais de vieux romans policiers français par dizaines")
- Joseph Bialot, Le salon du prêt-à-saigner
- Ernest Tidyman, Le carnaval des paumés
- Pierre Siniac, Des perles aux cochonnes
- Hervé Prudon, Mardi-Gris
- Brian Cleeve, Sommeil de plombs
- Jean-Claude Izzo, Total Khéops ("un de mes polars préférés", dit le narrateur qui s'y réfère plus d'une fois - polar que nous avions lus en 2014 avec des appréciations diverses : ICI
- Jean-Patrick Manchette (auteur cité plusieurs fois), Morgue pleine et La position du tireur couché que nous avions lu en 1996 avec des réactions là aussi contrastées : ICI
- Bill Pronzini est mentionné aussi.

et Manuel Vázquez Montalbán, romancier, essayiste, poète et journaliste espagnol catalan, surtout connu pour ses romans policiers ayant pour héros Pepe Carvalho (évoqué ainsi p. 287 : "son détective, Pepe Carvalho était le type le plus désabusé, prétentieux et antipathique de la terre ; ses intrigues étaient d'un ennui aboslu, mais sa passion pour la bouffe, le sexe et la ville finissaient par rendre ses livres plaisants".

Pour consulter cette documentation en un seul document pdf : ICI


Nos cotes d'amour, de l'enthousiasme au rejet :

à la folie, beaucoup, moyennement, un peu, pas du tout


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