Extrait de wikipedia

Traduit du coréen par Eun-Jin JEONG et Jacques BATILLIOT

La quatrième
de couverture

"Han Kang ou Han Gang est une écrivaine sud-coréenne.
Elle est la fille de l'écrivain Han Seung-won. Elle débute sa carrière avec sa nouvelle L'Ancre rouge qui remporta le concours printanier du quotidien Seoul Shinmun. Depuis lors, elle a remporté le prix Yi Sang en 2005, le Prix de l'artiste d'aujourd'hui, et le Prix de littérature coréenne."

La quatrième
de couverture

"Une nuit, elle se réveille et va au réfrigérateur, qu’elle vide de tous ce qu’il contenait de viande. Guidée par son rêve, Yonghye a désormais un but, devenir végétale, se perdre dans l’existence lente et inaccessible des arbres et des plantes. Ce dépouillement qui devient le sens de sa vie, le pouvoir érotique, floral, de sa nudité, vont faire voler en éclat les règles de la société, dans une lente descente vers la folie et l’absolu."

Le début du livre

"Avant qu'elle ne commençât son régime végétarien, je n'avais jamais considéré ma femme comme quelqu'un de particulier. Pour être franc, je n’avais pas été attiré par elle quand je l’avais vue pour la première fois. Ni grande ni petite, des cheveux ni longs ni courts, une peau jaunâtre qui desquamait, des paupières lourdes, des pommettes un peu saillantes et une tenue aux couleurs ternes qui semblait dénoter un souci de fuir toute marque d'originalité. Chaussée de souliers noirs du modèle le plus simple, elle s’était approchée de la table où je l’attendais, d'un pas qui n'était ni rapide ni lent, ni énergique ni indolent.
Si je l'avais épousée, bien qu'elle fût dépourvue de tout charme remarquable, c’était parce quelle n’avait pas non plus de défaut notable. La banalité qui caractérisait cette créature sans éclat, ni esprit ni sophistication aucune, m'avait mis à l'aise. Je n'avais pas eu à faire semblant d'être cultivé pour l’impressionner, à me précipiter pour ne pas être en retard à nos rendez-vous, à nourrir des complexes en me comparant aux mannequins des catalogues de mode. Devant elle, je n'avais pas honte de mon ventre, qui avait commencé à se bomber dès l'âge de vingt-cinq ans à peu près, ni de mes bras et de mes jambes, que je n’arrivais pas à muscler malgré mes efforts, ni même de mon sexe, dont les modestes proportions m’avaient toujours inspiré un sentiment d'infériorité que je prenais soin de dissimuler.
Je m’étais toujours gardé de ce qui me paraissait trop bien pour moi."

L'affiche du film
adapté du livre
par Lim Woo-seong

Han Kang
La végétarienne

Nous avons lu ce livre en mai 2017.

Voir en bas de page des infos sur le livre, l'auteur et son œuvre

Muriel (internaute)
J'ai été emportée par cette fable contemplative. Yonghye, le personnage principal devenue végétarienne, est superbement décrite tour à tour par un mari très superficiel et vulgaire, soumise à un père cruel ancien vétéran de la guerre du Vietnam, filmée par un beau-frère subjugué par sa nudité et une sœur bienveillante et dépassée par sa folie.
J'ai aimé ce roman, très visuel avec des scènes d'une cruauté inouïe, notamment quand son père veut la forcer à manger, très poétique quand elle devient végétale, un visage de bonze, le corps recouvert de fleurs diurnes et nocturnes et qu'elle traverse l'écran avec un érotisme certain.
J'ai admiré l'écriture ciselée, précise lors du dépouillement progressif de l'héroïne qui va doucement s'enfoncer dans la folie.
Ce roman m'a envoûtée, j'avais hâte de connaître la fin de cette fable onirique et remercie Voix au chapitre sans qui je n'aurais vraisemblablement pas lu cet étonnant livre sud-coréen. J'ai beaucoup aimé.
Marie-Thé
Je ferme ce livre. Une lecture vraiment pénible, voire insupportable pour moi, du début à la fin.
Je lis en quatrième de couverture "Une très troublante fable" : toujours attentive aux paroles d'Olivier Barrot, je me suis lancée... Mais je suis restée en dehors de cette histoire, n'ai ressenti aucune émotion. Le personnage principal, Yonghye, ne m'est absolument pas sympathique ; je ne ressens pas de compassion à son égard (j'apprendrai plus loin la présence en elle d'une force invincible), même si je comprends son basculement progressif dans la folie. En effet, j'ai été effarée par cette cruauté étalée dans la première partie (le chien attaché à la moto, et toutes ces images très réalistes sortant des rêves ou de l'enfance de Yonghye, où apparaissent couteau, chair découpée, yeux parmi tout ça, beaucoup de sang). Au commencement, la brutalité d'un père monstrueux.
Je n'ai pas supporté ce froid qui est partout au début (on part tout de même d'un réfrigérateur, hum...). Atmosphère, glaciale, tout me paraît morbide, macabre. Et ce trouble du mari face à sa femme métamorphosée, silence, obscurité, frissons.
Avec la tache mongolique, je trouve qu'on atteint des sommets dans le ridicule, le grotesque, si la situation n'était pas tragique, je dirais dans le risible. A un moment j'ai cru que l'art (les fleurs peintes sur les corps) apporterait apaisement et sérénité ; chez Yonghye, une renaissance semble poindre : "Maintenant je n'ai plus peur... Ça ne me fera plus peur." Mais dans le cheminement du beau-frère faisant une fixation sur cette tache mongolienne (stigmate ? sacré ?) je n'ai vu finalement que perversion. Je dirai aussi que dans ce livre les hommes sont méprisables, depuis le mari qui porte sur sa femme un regard méprisant, qui fait preuve d'égoïsme, jusqu'au père destructeur, etc.
Dans la deuxième partie, le froid fait place au chaud : le mug entre deux mains "d'où s'échappait de la vapeur", "le sol était plutôt tiède". Mais froid et pluie reviennent dans la dernière partie ; et là, avec Yonghye toujours résistante qui pense se métamorphoser en arbre (racines aux mains, partie "aérienne" à arroser) : "Ses jambes vont-elles se tendre vers le ciel et ses mains vers le noyau de la terre ?", je reste perplexe !
A noter les interrogations de Yonghye, "assassin ou victime ?" ou "j'ai l'impression que je suis devenue quelqu'un d'autre qui jaillit du fond de moi pour me dévorer..." ou encore, Yonghye "spectatrice de tout ce qui lui arrivait."... "Devenir végétale" ou aller vers un état végétatif ?
Je retiendrai malgré tout l'importance des rêves, du double, des "forces antagonistes", entre yin et yang, masculin et féminin, froid et chaud, lumière et obscurité, souterrain et aérien...
Ma "pensée occidentale" m'a peut-être laissée au seuil de cette histoire désespérée dont l'écriture ne m'a pas éblouie non plus. Pourtant j'avais été enthousiasmée par Mo Yan, Bi Feiyu, ou encore François Cheng...
Marie-Odile
Au départ, je suis restée perplexe devant ce texte déroutant qui m'échappait. Puis je me suis sentie rassurée lorsque j'ai pu le relier à un thème familier : la métamorphose, celles d'Ovide, celle plus précisément de Daphné transformée en laurier pour échapper à Apollon et dont les membres deviennent branches ou racines, se couvrent de feuillage ou d'écorce...
Et je me suis demandé à qui ou à quoi Yonghye tentait d'échapper : à ce mari qui a épousé la femme "ordinaire" qui lui permet de l'être aussi ? À cette mère infantilisante qui veut la gaver ? À ce père violent qui frappe et qui force ? À ces cauchemars récurrents pleins de viande et de sang ? À cette sœur protectrice qui la fait enfermer ? L'artiste-beau-frère, fasciné par la tache mongolique originelle, aurait-il pu la rejoindre à jamais dans sa métamorphose végétale, solaire et sylvestre ? (Lui seul voit en elle "un être sacré, ni humain ni animal, une réalité autre située entre la plante et la bête".)
Mais qu'importe ! Il me plaît que ce texte résiste, interroge, cache, échappe, sème au fil des pages des taches de sang, comme des petits cailloux rouges, sur fond blanc (drap, chemise, assiette). Flaque, gouttelettes, jet, il est partout présent, jaillissant du poignet, de l'œil, remontant les tuyaux, sang du chien, sang de l'oiseau...
Curieusement me venait au cours de ma lecture, arrivant de très loin, un "Ceci est mon corps, ceci est mon sang" ! Étrange eucharistie littéraire qui nous livre ce corps peint, transformé, inversé, perforé, asséché, allégé, ramené à l'enfance dépourvue de parole et de pensée...
J'ai aimé que tout se mêle parfois dans une certaine fusion/confusion : le rêve et la réalité, la folie et la normalité, l'art et la sensualité, la femme et l'arbre, la femme et l'enfant affleurant, Yonghye et Inhye, la protégée protégeant et le sang de celles qui "sont du même sang".
Ce texte, que j'aurais plutôt intitulé La Végétalienne, donne à voir bien au-delà de la première lecture. Je l'ouvre en grand, pour son originalité, sa densité, sa sensibilité et toutes ses ramifications encore inexplorées.
Jacqueline
J'ai lu ce livre très rapidement – c'est une histoire très prenante – mais finalement trop rapidement. La construction est remarquable avec ce portrait en creux au travers de trois points de vue très différents.
Dans la première partie, le récit terre-à-terre et minutieux de cet homme médiocre et conformiste qui a choisi cette femme pour sa banalité est entrecoupé des rêves sanglants de sa femme. On la sent perdue, en proie à quelque chose qui la dépasse face à une violence terrifiante qu'elle ne sait à qui l'imputer (pourrait-elle même en être coupable ?). Il y a une certaine ironie à la description des efforts de cet époux, lui aussi dépassé, qui vont aller à l'encontre de ce qu'il cherche et en tout cas susciter une violence bien réelle. Dans cette première partie apparaît une société à la fois "moderne", occidentalisée, qui nous est familière (les rapports d'entreprise, la consommation) et la prégnance des conventions et des traditions ancestrales dont il est plus difficile de mesurer le sens et le poids...
Au début de la deuxième partie, j'ai cru d'abord à une autre histoire (ce serait un recueil de nouvelles...) qui me laissait sur ma faim... Mais non, c'était bien la suite vue par le beau-frère ! Et à travers l'art (là aussi très contemporain !) arrive un souffle de désir et de liberté. Yonghye parlant des dessins exubérants sur son corps : "je ne voulais pas qu'ils s'effacent, a-t-elle répondu sur un ton neutre, grâce à ça je n'ai pas rêvé", puis, après l'étreinte assumée : "à présent... j'ai compris. Ces visages vivent dans mon ventre, ils viennent de là...Maintenant je n'ai plus peur...". Autre chose pourrait-il ou aurait-il pu être possible ?
La troisième partie est le récit de la fin de Yonghye, vue par sa sœur, celle qui s'est voulue la plus proche et qui l'a fait interner... Tentative de comprendre ce qui échappe, forces de la nature, violence des soins hospitaliers...
J'ai beaucoup aimé ce livre très riche. Il mérite une relecture attentive pour laquelle j'ai manqué de temps... Je l'ouvre aux ¾.
Nathalie(avis développé après la soirée)
Quand j'ai lu La végétarienne, la première note de lecture que j'ai prise concernait la sœur de Yonghye. Elle y évoquait "un temps uniquement dominé par le souci de l'autre et celui de tenir bon qu'elle avait assumé de son plein gré" (p. 189). Ma deuxième note était sur le rire comme espace de liberté ou de suspension dans la souffrance : "les seuls moments où le mal cesse sont ceux qui suivent un éclat de rire" (p. 196).
Ces deux notes ont profondément orienté ma lecture qui s'est tracée en pointillés, avec des rythmes et des envies très différents, tour à tour ennuyée ou attirée par ce qui était raconté. Pour moi, cette œuvre est une œuvre universelle, philosophique et poétique. Elle n'a pas vocation à être lue à l'aune d'une "coréanité", elle se lit comme n'importe quelle œuvre qui parle de la volonté pour une femme d'échapper à une condition qu'elle ne veut plus supporter. C'est une œuvre qui s'enroule de façon triptyque autour du thème de la folie, de la passivité face à des codes qui enferment. Elle nous raconte un univers sans liberté où toute zone franchie semble conduire n'importe lequel des protagonistes à l'enfermement ou à l'exclusion. Que cela soit Yonghye, sa sœur, ou les deux beaux-frères. Chacun reste englué dans un encart très étroit. Et seul le rêve permet l'échappatoire.
J'ai donc très rapidement lié ma lecture à celles que j'avais faites il y a de très longues années de celles des œuvres de Gaston Bachelard car l'univers onirique de Yonghye relève d'une imagination débridée qui l'affole et qui affole son entourage. C'est même intéressant d'utiliser ce terme d'affolement (sic) pour parler de ses visions délirantes. Pour Bachelard, dans L'Air et les songes, l'imagination est la faculté de déformer des images et il y a imagination lorsqu'une image occasionnelle détermine une prodigalité d'images aberrantes. Elle est l'expérience d'une nouveauté et si une image devient fixe, elle cesse d'être imaginaire. Les rêves délirants sont incompréhensibles aux autres et à elle-même. Yonghye est pour moi, dès le début une anti-héroïne. Les premières pages m'avaient fortement interpellée quand nous avions évoqué notre choix de lire ce roman. Je m'interrogeais : était-ce un livre sur la soumission ? (Car en quoi et à quel moment, le personnage prend-il une seule décision en dehors de sa volonté de ne plus manger de viande ?). Pour prendre un autre chemin et fuir ses rêves, Yonghye se place en extase par l'absence de nourriture. L'extase étant par définition l'élévation extraordinaire de l'esprit dans la contemplation des choses divines (ici la nature, l'arbre, les fleurs) qui détache une personne des objets sensibles jusqu'à rompre la communication avec tout ce qui l'environne  : c'est ce qui me semble le plus proche de ce que fait la jeune femme.
J'ai donc été également très touchée par l'idée que tout dans ce texte est proche de notre culture et les diktats de la culture coréenne me semblent interchangeables avec les nôtres. J'en étais tellement étonnée que j'ai dû aller "voir" à quoi pouvait bien ressembler "un Coréen" ou "une Coréenne". Je n'arrivais pas à imaginer.
Pourtant, il me semble également qu'il manque la genèse à ce roman. Je ne comprenais pas ce qui avait pu pousser Yonghye à épouser un type aussi méprisant à son égard. J'ai également réfléchi à qui prenait en charge des affirmations telles que "Il faut avouer que la vie avec elle, ce n'était pas vraiment festif" (p. 11) ou "pas de passion donc pas d'ennui" (p. 12). Le narrateur étant tantôt un homme, tantôt une femme, l'écrivaine joue avec nous et il serait intéressant de savoir si cela a un aspect féministe de créer ainsi une dénonciation satirique de la vision masculine. Il y a une violence permanente de la domination dans ce roman (la famille, la sœur, le mari, le beau-frère, l'univers médical). Une idée très répandue parmi notre propre civilisation que l'homme sait ce qui est "bon pour nous" les femmes. J'ai enchaîné la lecture de cette œuvre avec celle de King Kong Théorie de Virginie Despentes, et cela a sûrement influencé tout ce que j'en pense aujourd'hui.
Une société carcérale où "il faut faire honte à une fille qui se démarque" (p. 125) et dans laquelle "plus un mec manque de qualités viriles plus il est vigilant sur ce que font les femmes" (p. 135).
Bref, j'ouvre ce livre aux trois-quarts même si je ne suis pas sûre d'avoir réussi à bien exprimer ce que je ressens et que je reste persuadée qu'il mérite une deuxième lecture qui en révélera de nouveaux aspects.
Danièle
Dans ce roman, on est dans le délire, mais pas tout de suite. J'ai été étonnée par le début, très distant, d'autant plus que le "je" correspondait à un homme, alors que je m'attendais à un plaidoyer personnel de la narratrice sur la problématique du végétarisme. Puis c'était le délire au vrai sens du terme : dans la première partie tout partait des rêves de Yonghye, dans la deuxième partie, on était dans le délire artistique, avec toute la puissance créatrice du beau-frère. Et moi j'étais prête à m'envoler dans leur délire. Or le roman n'est pas délirant en fait, il est très bien construit, avec les différents points de vue qui se croisent, donnant par là une preuve de réalité. Ce qui m'a plu est que les deux aient des visions et des rêves semblables au même moment. En revanche, l'intolérance de la famille envers ceux qui veulent vivre autrement m'a mise mal à l'aise et me semble à la source du comportement de Yonghye. La troisième partie a un caractère plus clinique, qui m'a déçue. Mais c'est un beau roman, j'ouvre aux ¾.
Séverine
Je suis perplexe. Je ne sais pas quoi dire. Ce livre est dérangeant. Je n'arrive pas à savoir quoi en penser. Comme Marie-Odile, j'ai pensé à la métamorphose. J'ai un doute concernant une interprétation psychanalytique possible, à propos de l'abus du père sur sa fille, il me semble qu'une phrase peut le laisser penser. C'est une culture différente, avec un rejet de l'individualisme. Et dans l'histoire, l'introspection du personnage va à l'encontre de la famille. J'ouvre au ¼.
Claire
Je l'ai lu il y a trois mois et n'avais gardé qu'une impression extraordinaire. Je l'ai relu cette semaine et la relecture n'est pas une démarche familière. Je suis emballée par ce livre. Quelle étrangeté ! Quel plaisir de découvrir un livre, quelque chose qu'on n'imaginerait pas que ça puisse exister… Le départ est tonitruant, j'avais retenu aussi cette phrase que tu as mentionnée Nathalie "il n'y avait jamais eu de véritable passion entre nous, l'ennui n'était pas installée dans notre couple" – une phrase qui résonne. J'ai aimé les changements, du fait de la construction avec les trois points de vue, des voix bien différentes ("je" du mari, "je" du beau-frère, "je" de la sœur) et avec d'autres points de vue qui apparaissent au fur et à mesure. J'ai aimé la deuxième partie avec l'aventure de l'art contemporain – au cœur, loin des modes, du marché de l'art : l'image du corps peint, c'est magnifique (et magnifiquement rendu dans le film). Après c'est de plus en plus poignant. J'ouvre ce livre en grand.
Catherine

J'ai été très troublée. C'est très surprenant le côté très glacé du début, la première page est scotchante. J'ai lu comme une plongée dans la folie, pas loin de Sainte-Anne…, et avec le côté très fort des rêves, une plongée aussi. La deuxième partie, c'est le côté artistique, très poétique, les images sont belles, on tombe dans la beauté. La troisième partie c'est un versant très différent avec qui est la seule qui ne s'exprime pas.
C'est un livre qui ne laisse pas indifférent. Il y a un aspect culturel que je n'ai pas compris, concernant la société coréenne, avec ce côté végétal. Je suis contente de l'avoir lu, j'ouvre aux ¾.
Henri

J'ai lu facilement et avec plaisir. J'ai bien aimé ce livre car il laisse perplexe. J'ai justement hébergé un copain bouddhiste et suis arrivé à la conclusion que c'est un livre bouddhiste, pas sociologique, pas féministe, un livre traversé par une volonté d'écriture dépersonnalisée. Les personnages sont assez plats, servent de prétexte à une description du réel. Au début j'ai pensé que ça allait être un plaidoyer pro-végétarien, mais il y a une cassure à la deuxième partie, avec l'apparition du beau-frère. Ce n'est pas érotique. C'est une tentative d'écriture hors de toutes nos logiques : on a l'impression de forces à l'œuvre pour rejoindre un état presque minéral. Je l'ouvre aux ¾.

Richard
Je suis perplexe : je m'attendais à lire un roman... Le démarrage se fait sur les chapeaux de roue... Et je veux voir comment la végétarienne évolue (est-ce possible d'aller vers la schizophrénie ?). Mais le récit change dans la deuxième partie, très différente. La dimension sexuelle ne m'a pas vraiment ému. J'ai lu ensuite les commentaires en ligne : il s'agit en fait de trois nouvelles ! Une remarque : je pensais au début de ma lecture qu'il s'agissait d'un auteur masculin, et je ne comprenais pas pourquoi le mari était peint comme un égoïste ; vu par une auteure, cela se comprend... J'ai beaucoup aimé ce livre, j'ouvre à la moitié.

Plusieurs
Seulement !
Richard
C'est rare que j'exprime un enthousiasme, mais bon... ¾.

Françoise D
Oui, faisons monter les enchères...

Manuel
Ce livre est très ennuyeux ! Il m'a été très difficile de le finir. Une "fable", dit la quatrième de couverture : j'ai essayé de le classer, de le mettre dans une catégorie, mais sans y parvenir, j'ai pensé aux mangas. J'ai détesté la scène du chien.

Françoise D
Aaaah l'horrrreur...
Manuel
L'écriture est assez plate. Il y a des banalités, des scènes inutiles. Et la fugue dans la forêt, on ne comprend pas. J'ai beaucoup pensé à l'exposition sur les Jardins qui a lieu en ce moment et que je vous recommande, et à cet arbre à l'envers dans l'exposition, racines en l'air (de Rodney Graham). Je n'ai pas trop compris la fin. Livre fermé !

Henri
Je sens que Françoise va le descendre...

Françoise D
J'ai, j'ai, j'ai... adoré ce livre. Au début, j'ai eu une réaction comme Jacqueline. Mais il y a un fil conducteur. J'ai adhéré, j'ai tout pris. Je suis troublée par le mari qui dit qu'elle est moche et le beau-frère qui dit qu'elle est super belle…

Claire
Bah ça arrive souvent… regarde-nous, super beaux…

Françoise D
Je comprends l'évolution de cette fille, elle est d'ailleurs végane, non pas végétarienne ; elle est cohérente, elle va au bout de son truc. Les rêves ont aussi une réalité. Personnellement, je ne veux pas être incinérée mais enterrée pour rejoindre la nature, les cendres ça ne me parle pas.

Claire
On met ça en ligne Françoise, car au cas où on ne trouve plus de tes dernières volontés au moins, elles seront là…
Françoise D
Très bien ! J'ai ressenti de l'empathie pour tous les personnages, le beau-frère aussi avec cette aventure. Il n'y a guère que le père… à cause du chien. Les Chinois aussi considèrent que plus l'animal a souffert, meilleure est la viande, il y a un grand festival du chien, bref, l'horreur. J'ai adoré le livre, 'ai beaucoup aimé sa construction et l'écriture, rien d'extraordinaire, mais adaptée au récit. J'ouvre en grand.
Monique L(qui nous a proposé ce livre après avoir consulté sa nièce Hyun Ah...)
Un roman onirique, étrange, écrit avec précision et finesse et qui m'a déconcertée. C'est à la fois pudique, sensuel, poétique et dramatique.
Yonghye, fascinée par les arbres et les plantes, gomme progressivement tout ce qui la rattache au monde. Elle semble dévorée de l'intérieur par les visions qui l'assaillent chaque nuit.
Il n'est pas particulièrement aisé d'appréhender la culture coréenne. Le rôle du corps, de l'hygiène et de la nourriture m'a toujours interrogée pour le peu que j'en connais. J'ai lu dernièrement un texte sur la cuisine des temples en Corée qui réconcilierait corps et esprit : elle est bien entendu végétarienne stricte, mais de plus exclut des denrées excitantes qui gêneraient la méditation comme le piment, l'ail, le poireau, la ciboulette et l'oignon (en fait, tous les légumes qui dégagent des saveurs fortes).
Ce livre génère des réflexions sur ce qui est dans la norme ou ne l'est pas, sur l'anorexie, sur l'autodestruction.
Le couple de Yonghye est étonnant. Le mari, personnage froid et attaché au paraître, vit le changement de sa femme comme une trahison ; il n'a aucune empathie pour elle. Même si ses objectifs restent totalement égoïstes, le beau-frère parvient à toucher Yonghye et recrée un contact avec elle (la capacité de l'art à atteindre l'âme ?) ; en tout cas, la peinture semble bien avoir réussi à percer sa carapace d'isolement.
J'avoue avoir découvert l'existence de "la tâche mongolique" grâce à ce récit. Le passage de body painting érotique et coloré est très troublant et reste un moment fort et fascinant de ce roman.
La sœur, Inhye, qui a toujours eu un certain rôle de mère pour Yonghye, accepte difficilement la situation. C'est pour moi la seule dans toute cette histoire à essayer réellement de comprendre sa sœur. C'est le personnage dans lequel j'ai pu me projeter et j'ai ressenti sa souffrance à ne pouvoir la sortir de là et à la voir s'éteindre petit à petit sans pouvoir rien faire. J'ai vécu avec elle, ce sentiment d'impuissance face à un drame qui se déroule sous vos yeux. C'est horrible de se sentir impuissant et surtout de ne rien comprendre.
Ce roman décrit une situation, et c'est bien fait, mais il me manque des clés pour comprendre Yonghye, pour entendre ce qu'elle a à dire. On comprend que l'enfance a dû jouer son rôle dans ce drame, surtout lorsque la sœur analyse ce qu'elle aurait pu faire elle-même.
La construction du roman est intéressante même si elle n'est pas nouvelle. Le style simple, épuré, convient parfaitement au sujet. J'ouvre aux ¾.
Fanny
Dès les premières pages j'ai été séduite par le ton, le style du roman. La manière dont le narrateur parle de sa rencontre avec sa femme, de ce qui a motivé son choix d'une épouse en apparence si ordinaire se transcrit à travers une sorte d'humour décalé et distancié qui pourrait laisser présager d'un roman construit dans un style assez léger. Personnellement en lisant ces premières pages le sourire m'est venu aux lèvres spontanément.
Rapidement avec la narration des cauchemars, je me suis trouvée immergée dans un tout autre registre. Les ruptures dans la construction de la narration avec le récit très direct de ces cauchemars ont un effet saisissant. Sans que cela soit nommé d'emblé on comprend vite que l'on est en face d'un point de bascule dont l'enjeu dépasse un choix d'un mode d'alimentation.
La première partie pourrait se suffit à elle-même, en l'achevant j'ai d'ailleurs cru qu'Il s'agissait d'une nouvelle. Les deux autres parties sont complémentaires, offre une lecture d'un autre point de vue. J'ai trouvé cette construction dynamique, cela donne du rythme et de la force au récit. Pas de temps mort, pas de creux, l'intensité perdure tour le long de la lecture.
La maladie mentale est ici abordée de l'intérieur, avec au premier plan le vécu du personnage concerné. La focale change, s'élargit avec les deux autres parties comme s'il s'agissait de porter un regard à chaque fois un peu plus distancié. Et pourtant dans les deux cas la question de la folie traverse également les narrateurs, le point de rupture n'est jamais loin : marqué sur le corps ou parlé comme une crainte de ce qui aurait pu advenir. Cette manière d'aborder ce thème, notamment à travers des descriptions physiques, corporelles m'a rappelé Kenzaburô Ôé.
Je trouve ce roman d'une grande justesse, à la fois percutant et dérangeant. Je le conseillerai mais à des lecteurs avertis.
J'ouvre en grand, merci à Monique pour cette découverte.
Manon(avis transmis)
Ce livre m'a beaucoup perturbée, rétrospectivement je le considère comme un thriller : suspense, jusqu'où va-t-on, peur, mystère...
Au début, je ne savais pas bien pourquoi je tournais les pages. Mais je ne pouvais m'empêcher de le faire et lorsque j'ai fini la première partie je me suis sentie frustrée pensant que tout s'arrêtait là ! J'ai alors commence Petit pays mais je n'arrivais pas à me concentrer – enfin nous en reparlerons au moment venu... J'ai donc décidé de lire la deuxième nouvelle en me disant que je retrouverai peut-être un personnage et que j'en apprendrai un peu plus , et là – BIM ! – ils étaient tous là, sous un angle différent, mais bien présents !
J'ai tout dévoré en une soirée, je voulais savoir, connaître, ce qui arrivait à l'héroïne, le pourquoi du comment, jusqu'où elle irait ! J'ai trouvé incroyable, truffé d'indices, un peu comme une enquête policière.
Chaque nouvelle a son atmosphère, mais l'ensemble se lie à la perfection ! Je suis tellement enthousiaste, choquée et enthousiaste.
Et puis à la fin tout s'éclaire, elle n'est pas végétarienne, elle est un ARBRE. Mais oui ça n'a rien à voir et c'est beau, c'est poétique, c'est encore plus juste lorsqu'on connaît la Corée du Sud qui a des paysages naturels incroyables, mais dont Séoul est tellement étouffant !
Et puis ça m'a rappelé une anecdote personnelle : lorsque je vivais au Canada, je connaissais un Coréen qui s'étant cassé le bras avait tout naturellement demandé où l'on pouvait manger du chien afin qu'il puisse rependre des forces plus vite... Et c'est aussi la puissance du livre de nous montrer la Corée et ce côté de sa société !
Bref en grand j'ouvre, une grande claque, un choc absolu et absolument délicieux !

Claire-Lise (qui a participé à quelques séances l'an dernier et dont l'avis a été sollicité pour les raisons que l'on va comprendre)
Je ne sais pas si je suis familière de cette culture coréenne. Je la connais beaucoup moins bien que la culture japonaise (j'ai vécu 10 ans au Japon), mon seul mérite étant de vivre avec mon mari né en Corée du Sud il y a 50 ans, mais ayant vécu la majeure partie de sa vie entre France et Japon.
Pour ce qui est de la littérature coréenne, je ne m'y intéresse que depuis deux ou trois ans à vrai dire. J'ai commencé par les "classiques" comme Yi Munyol (Le poète, Notre héros défiguré), Hwang Sok-Yong (La route de Sampo, Le vieux jardin), ou encore Lee Seung-U (La vie rêvée des plantes).
J'ai lu La végétarienne après le Salon du Livre de l'année dernière qui avait mis La Corée du Sud à l'honneur. J'ai eu La chance de rencontre Han Kang dont j'ai acheté le livre à cette occasion. Je ne l'ai pas particulièrement aimé. Je n'ai pas accroché à l'histoire de cette folie. J'ai trouvé la fin décevante et convenue. La guerre civile de 1950, comme la révolte contre le régime autoritaire dans les années 90 sont des thèmes qui reviennent souvent dans la littérature coréenne. Un bel exemple est celui de Slim Chul-Woo, avec Terre des Ancêtres.
Plus récemment, j'ai adoré L'empire des Lumières de KIM Young-Ha. 24 heures dans la vie d'un agent du Nord dormant au Sud depuis plus de 20 ans et qui est rappelé au Nord. Que faire ? Partir ? Vers quoi, vers qui ? Avec quels risques ? Pour quelle idéologie ? Rester dans un pays qu'il détestait au départ mais qu'il a fait sien au bout de toutes ces années ? Une lecture très intéressante sur les liens entres les deux Corées et la fin des illusions.

Claire
J'ai parcouru un autre livre de Han Kang, emprunté à la bibliothèque, Celui qui revient ("roman lié" aussi comme dit la traductrice, avec des chapitres qui changent de narrateur) et qui commence également très fortement, avec une écriture l'air de rien, autour de dizaines de cercueils. Le livre a trait à des événements très violents des années 80. Et j'ai compris à lire des entretiens avec l'auteure que ce qui est à l'origine de La végétarienne, c'est également la violence.

Henri
Je vous rappelle que 140 milliards d'animaux sont abattus chaque année dans le monde...

Richard
C'est étonnant ce qui s'est passé pour le Booker Prize – ce prix qui a été fondé par l'entreprise Booker-McConnell cherchant à dorer son blason – à savoir que la traductrice et l'auteure ont dû se partager le prix, c'est du jamais vu. Par ailleurs, c'est un prix qui, côté britannique, pourrait donner des idées au groupe...

Henri
Quand je lis p. 15 "j'ai allumé dans la salle de bains et j'y suis entré. Un froid de moins dix degrés perdurait depuis plusieurs jours. Les nu-pieds étaient encore mouillés suite à la douche que j'avais prise quelques heures auparavant." je me dis bon d'accord... Mais avec la phrase qui suit "De l'orifice d'aération, trou noir au-dessus de la baignoire, et du carrelage blanc du sol et des murs suintait toute la tristesse de la mauvaise saison", je me dis qu'on est bien dans la littérature.

Catherine
Je trouve qu'il y a un vrai plaisir dans la scène de la peinture.

Fanny
Contrairement à toi Henri, je trouve la scène de la peinture érotique.

Henri
Il y a une attirance ambiguë de la part du beau-frère concernant cette tache mongolique, qui est une survivance de l'enfance, et il n'y a qu'un pas vers la pédophilie…

Jacqueline
Son mari la viole. Avec son beau-frère, je ne trouve pas qu'elle se laisse faire, elle a un véritable élan sexuel.

Danièle
Les ambiguïtés entre les sœurs ce n'est pas rare, du genre l'homme épouse sa belle-sœur.

Françoise D
Un rapport au corps particulier, ainsi qu'à la bouffe, c'est très asiatique.

Manuel
La végétarienne m'a rappelé Truismes de Marie Darrieussecq.

Murmures d'assentiment...

Fanny
Oui mais Truismes m'a dégoûtée.

Claire
Oui, mais dans Truismes, la narratrice a un plaisir constant et on ne voit pas du tout le regard rejetant des autres.
Les photos du film tiré de La végétarienne sont magnifiques : ICI

Suivront, en lointain rapport avec le livre, des images végétales et animales, par exemple sur fond d'arbre : "Les enfants on rentre à la maison"

SYNTHÈSE DES AVIS DANS LE GROUPE BRETON et avis individuels
La végétarienne n'a laissé personne indifférent. Si cette histoire sombre et désespérée a parfois été ressentie comme ridicule, pénible voire répulsive, elle a parfois aussi fasciné. Plusieurs ont été sensibles à la poésie des fleurs peintes, au mélange des corps enlacés. Il a été noté que les problèmes abordés dans ce roman coréen sont aussi ceux de notre monde : pression de la famille, père dominant, pression de la nourriture, solitude des personnages... On comprend que Honghye se réfugie dans l'absolu, la folie : iI a été question de femme fissurée, de vie déchiquetée...
Un roman riche, aux multiples résonances.

Marie-Thé (voir son avis lu dans le groupe parisien ci-dessus)
Claude
Marie-Claire, Suzanne, Chantal (avis transmis après)
Annie, Édith (son avis ci-dessous), Marie-Odile (son avis ci-dessus)

Chantal
J'ai aimé la construction du roman en trois parties, avec trois narrateurs différents, le mari, l'auteur narrateur, puis la sœur ; ces trois histoires qui suivent la chronologie de la longue descente de Yonghye dans la folie, longue descente qui entraîne tout son entourage familial !
L'auteure nous fait accompagner Yonghye, d'abord dans une vie "normale", simplement dans une démarche vers le végétarisme banal à la suite d'un rêve, puis de plus en plus étrange, de plus en plus envahie par ce monde végétal, confondue avec ce monde où elle se sent heureuse !
J'ai été un moment troublée, par la scène sexuelle des deux corps peints de fleurs, puis fascinée avec la folie végétale de Yonghye et la folie artistique, créatrice, du beau-frère, les deux allant à leur perte.
Cette folie dont une explication possible nous est instillée par bribes, l'enfance vécue dans la peur du père violent et leur refuge dans la forêt ; la violence du père qui veut la forcer à manger, la même violence des médecins.
Et la sœur, Inhye, qui peu à peu glisse elle aussi, ressentant sa propre vie comme une "scène de théâtre, une illusion" m'a touchée.
Une belle découverte !
Édith
Grand ouvert, pour le fond et pour la forme.
Belle couverture pour le livre de poche : on ne devine le visage qu'en oubliant la forme première des fleurs !
La construction en trois parties distinctes m'a d'abord fait penser à des nouve
lles (je n'avais pas lu la quatrième de couverture…)
Roman – fable – qui dans sa grande simplicité d'écriture en dit plus qu'il n'y paraît dans une première lecture… trop rapide.
En effet après avoir littéralement "dévoré" le texte pour en apprécier l'histoire, j'ai l'ai relu quelques semaines après (pour notre rencontre) et y lire PLUS que le récit.
L'intrigue, la lente évolution vers l'anorexie puis la folie (être un arbre : mort ou nouvelle vie  ?) de Yonghyie se déroule en trois épisodes non consécutifs, ceux des trois chapitres.
Le temps qui séparent les divers événements traumatiques et l'installation de Yonhyie dans sa folie nous est indiqué par de rares indices : "elle a pris du poids" remarque le beau-frère qui se rend au domicile de Yonghye. L'enfant grandit…
Le livre se termine par la mort de Yonghye "obligée de vivre" aux yeux du monde médical. La scène de gavage puis de l'accident hémorragique résonne pour moi autrement que dans le registre médical : portée philosophique du droit à mourir ? Yonghye ne veut pas de cette vie ; son anorexie provoquée semble-t-il par son internement et sa dérive vers (semble-t-il) la schizophrénie mentale (enfermement médical) la font basculer à tout jamais, détruisant son fragile équilibre existentiel. Elle s'effondre, ne lutte plus que dans le silence et le refus total de se nourrir. Ce sera la mort.
J'ai apprécié plus particulièrement ce second chapitre. C'est autour de lui que je "ressens" le texte, avec le récit de l'installation dans l'esprit du beau-frère de son désir pour sa belle-sœur qui se traduit instantanément en désir d'une vidéo. Désir qui élimine d'ailleurs tout autre projet de création. Peut-être ce désir existait-il déjà avant qu'il n'en prenne conscience ?… Sa tache mongolique remarquée au moment du bain de Chiu provoque question et réponse : "La tache mongolique de sa belle-sœur et l'image d'un couple aux corps nus et ornés de fleurs, en train de s'accoupler, s'étaient alors gravées dans son esprit, associées par un lien de cause à effet incroyablement net et précis" puis plus loin : "il s'est demandé comment il pourrait fuir cette vision. Mais elle s'est avérée indélébile. (...) Aucun autre projet ne réussissait à l'intéresser (…) Tout lui paraissait insipide. Pour la seule raison que ce n'était pas ça. (…) Il sentait son être se fissurer sous l'effet de multiples attaques. Etait-il normal ? Etait-il moral ? Etait-il un être capable de se contrôler ?"
POUR MOI, il y a prolongement du récit et interrogation autour du désir et de la mort. Force du fantasme. Les deux protagonistes Yonghye et son beau-frère sont chacun habités par le leur, au moment de l'histoire, cela donne SENS à leur choix de vie. Ils se rencontrent symboliquement, presque à leur insu, par l'insignifiance d'un détail – la tache mongolique qui demeure sur le corps de Yonghye devenue femme, tache révélée au beau-frère par sa femme. Désir refoulé pour ce dernier jusqu'alors et qui émerge et se réalisera grâce à son art de vidéaste. Ils se rejoignent dans un acte créateur de vie et de liberté… Deux "corps végétaux" et désirants. La mort ou la folie… MAIS cette démarche acceptée et accomplie des deux protagonistes est inadmissible aux yeux du monde familial… Peut-être que dès la page 82, quelques heures après la tentative de suicide de Yonghye, le beau-frère qui l'a transportée sur son dos vers l'hôpital et qui en a reçu les taches de sang sur sa chemise se sent irrésistiblement lié : "il avait soudain réalisé qu'il espérait en fait qu'elle ne se réveillerait pas ; que la situation qu'elle retrouverait quand elle reviendrait à elle était si désespérée, si épouvantable, qu'il aurait probablement envie de la jeter lui-même par la fenêtre dès qu'elle aurait ouvert les yeux". Il ne reste plus que s'accomplisse le fantasme de chacun "être végétal" par l'acte créatif du beau-frère, transgression dont ils mourront chacun à leur façon.
Yonghye aurait pu vivre : son divorce, sa vie seule, et son végétarisme, sans soumission aux dictats familiaux lui ont apporté l'antidote à ses rêves angoissants et à ses idées morbides : ses seins ne sont pas dangereux… féminité acceptée et rendue libre sans le soutien-gorge, bénéfice du soleil et de sa chaleur sur sa poitrine, elle agit hors convenances sociales (lors du repas d'affaire de son mari et sous le regard des femmes sur les aréoles que l'on devine sous son vêtement). Indifférence aux regards réprobateurs.
Ce livre est multiple dans ses interprétations, touchant par la précision des descriptions (le lyrisme dans la scène de la peinture) et violences sous-jacentes tout au long du récit : le rouge, le sang, le sacrifice du chien événement traumatique, la brutalité du père…
Dans le récit à la troisième personne des deux derniers chapitres, ILS sont décrits de l'extérieur… le regard de l'instrument la vidéo… l'image ne doit pas contenir le coït… le désir doit se maintenir. Le beau-frère coupe l'enregistrement…
P. 105, à propos de cette femme qui acceptait tout cela, "un être sacré, ni humain, ni animal, une réalité autre située entre la plante et la bête" : j'aime cette phrase.
J'ai ensuite vu le film pour découvrir comment le réalisateur voyait l'interprétation. Je l'ai trouvé "trop collant" au récit. Un peu déçue tout de même. Force une fois du texte sur l'image.

DES INFOS SUR LE LIVRE, L'AUTEUR ET SON ŒUVRE
- Repères biographiques

- Les œuvres d'Han Kang
- Des infos sur le livre, l'auteure et son œuvre
- La littérature coréenne
- Livres de Han Kang au cinéma

Repères biographiques
Han Kang est née en Corée du Sud en 1970. Ap
rès avoir étudié la littérature coréenne à l'université, elle a travaillé pendant trois ans dans la presse, a voyagé lors de ses missions. Elle a publié poèmes et nouvelles à partir de 1993, son premier livre en 1995. En 1998, elle a bénéficié du programme international d'écriture de l'université d'Iowa (USA).
Elle a remporté de nombreux prix en Corée (notamment le prix Yi Sang que son père avait reçu aussi…) et le prix international Man Booker en 2016 pour La Végétarienne, à la suite d'auteurs que nous avons lus : Ismail Kadaré, Alice Munro, Philip Roth, l'emportant sur Elena Ferrante et Orhan Pamuk (voir un écho dans la presse).
Depuis 2013, Han Kang enseigne l'écriture créative à l'Institut des arts de Séoul tout en poursuivant sa carrière d'auteure.
Durant la présidence de Park Geun-hye (de 2013 à 2017 où elle est destituée puis emprisonnée), Han Kang figure sur une liste noire comportant près de 10 000 noms, permettant aux autorités de surveiller les artistes défavorables au gouvernement et les priver de subventions.
Han Kang est la fille de l'écrivain Han Seung-won (dont aucun livre n'est traduit en français). Chez eux, tout, sauf la fenêtre et la porte, était couvert de livres, raconte-t-elle... Son frère aîné Han Dong Rim est aussi écrivain. Son mari est critique littéraire.

Les œuvres d'Han Kang
• en coréen : Un amour à Yeosu (1995), Le Cerf noir (1998), Bébé bouddha (1999), Le Fruit de ma femme (2000), Ta main froide (2002), Mon nom est Fleur de soleil (2002), L'histoire d'une fleur rouge (2003), Chanson douce (2007), Des gamins tonnerres, des fées éclairs, des gamines fées (2007), La végétarienne (2007) qui est donc son dixième livre, Boîte à larmes (2008), Pars, le vent se lève (2010), Leçons grecques (2011), Éternel motif jaune (2012), Le garçon arrive (2014)
• traduites en français 
:
- nouvelles publiées dans un recueil collectif : "Les Chiens au soleil couchant", Cocktail Sugar et autres nouvelles de Corée, éd. Zulma, 2011 ; puis "Neuf épisodes", Nocturne d'un chauffeur de taxi, éd. Philippe Rey, 2014
- Pars, le vent se lève, éd. Decrescenzo, 2015
- La végétarienne, éd. Serpent à plumes, 2015 ; Le livre de poche, 2016
- Celui qui revient, éd. Serpent à plumes, 2016.

Des infos sur le livre, l'auteure et son œuvre
Littérature et plantes...
- L'on dit que Han fut obsédée durant ses années universitaires par la poésie de Yi Sang, poète et romancier coréen (1910-1937), appelé "le Rimbaud coréen" parce qu'il fut à la fois très novateur quant au langage et aux thèmes littéraires, et qu'il mourut très jeune (il est publié en France par Zulma). Ce vers notamment l'aurait marquée : "Je pense que les humains devraient être des plantes".
- Han Kang est-elle végétarienne ? Elle l'a été à la vingtaine : "tout le monde autour de moi se faisait une mission de me nourrir de viande. Vous savez comment cela se passe dans la société coréenne. C'est une société très collective. Il était difficile pour moi d'être la seule à manger différemment ; quoi qu'il en soit, j'ai continué jusqu'à ce que le médecin s'inquiète de ma santé et me disent de réintroduire un peu de viande dans mon alimentation. Mon expérience personnelle a certainement influencé La végétarienne."
- Un autre texte déjà : "La Végétarienne a des racines encore plus directes dans une petite histoire intitulée Fruits de ma femme (2000), publiée à l'âge de vingt-six ans. Les personnages principaux sont un homme et une femme, et un jour où l'homme rentre du travail, il voit que sa femme est devenue une plante. Alors il la transforme en pot, l'arrose et prend soin d'elle. À mesure que les saisons changent, la femme crache ses dernières graines dures. En sortant les graines sur le balcon, il se demande si sa femme sera capable de fleurir à nouveau au printemps. Dans l'ensemble, l'histoire n'est pas si sombre et est également magique, mais après l'avoir écrit, je voulais l'écrire à nouveau dans une perspective différente. J'ai réfléchi pendant des années à comment l'écrire. Dès la première page, La végétarienne est sortie très sombre et différente." (World Literature Today, janvier 2016)

Littérature et autres arts : Han Kang est musicienne, ce que son œuvre reflète ; elle a écrit des chansons. A propos des arts visuels, quand elle était jeune, sa tante qui étudiait l'art a vécu dans sa famille pendant un temps ; sa chambre était toujours pleine de son travail en cours et Han Kang servit souvent de modèle.

Littérature et bouddhisme : Dans sa jeunesse, Han Kang a trouvé des réponses dans le bouddhisme, en s'en éloignant quand elle a eu, à la trentaine, des problèmes articulaires mystérieux qui ont rendu ses mains si douloureuses qu'elle pourrait à peine les utiliser ; pendant trois ans, elle ne pouvait qu'écrire en tapotant un stylo sur son clavier. "La plupart des gens se tournent vers la religion quand ils sont malades", dit-elle, "mais c'était le contraire pour moi". Elle confirme : "J'étais une bouddhiste très ardente quand j'avais vingt ans". La continuité ? "Le bouddhisme regarde très clairement les choses, sans idées préconçues. Je n'ai plus de religion, mais c'est ce que j'essaie de faire dans mon écriture."

Une forme littéraire coréenne : La traductrice en anglais de La végétarienne, Deborah Smith (à qui a été attribué, ô exception, le prix Man Booker en même temps qu'à l'auteur), a commencé à apprendre le coréen quand elle a découvert l'œuvre de Han Kang : "Ce qui m'a intéressée était quelque chose que vous pouvez vraiment dire des livres de Kang : les romans qu'ils écrivent en Corée ne sont pas vraiment pas semblables à ceux des États-Unis ou du Royaume-Uni, car en Corée, tout le monde fait officiellement ses débuts en écrivant des histoires courtes. Vous faites quelques recueils puis vous passez au roman. Le roman lié est considéré comme une forme littéraire à part entière. La végétarienne était un de ces romans liés, initialement écrit comme trois romans distincts. (The Guardian, 5 février 2016)
D'ailleurs, dit Han Kang, "pour mon prochain roman, j'écris un autre livre en trois parties. Comme La végétarienne, ce sont trois nouvelles indépendantes recueillies en un roman" (The White Revue, mars 2016).

Dans la presse (surtout en anglais), à propos de Han Kang :
- Sous-titrée en anglais, une interview filmée par K-Literature-Writers (2014) : "Comment êtes-vous devenue écrivain ? Comment La végétarienne a été conçue ? Quel message avez-vous transmis à travers ce roman ? Qui est votre personnage préféré dans ce livre ? Si vous pouviez choisir une phrase qui représente le mieux Young-Hye ?" (la retranscription écrite des réponses est en ligne sous le film).
- "Violence et humanité : une conversation avec Han Kang", Krys Lee, World Literature Today, janvier 2016.
- "Écrire à propos d'un massacre était une lutte. Je suis une personne qui ressent de la douleur lorsque vous lancez de la viande sur un feu", Claire Armitstead, The Guardian, 5 février 2016.
- Une interview très approfondie avec Sarah Shin, The White Revue, mars 2016.
- Une interview de Han Kang en français dans la revue en ligne consacrée à la littérature coréenne, Keulmadang, par Jean-Claude de Crescenzo, LE spécialiste de la littérature coréenne (universitaire, traducteur, éditeur), 18 mars 2016.

La littérature coréenne
Le point avec un article de fond, "La littérature coréenne en France : une reconnaissance tardive ?" de Jean-Claude de Crescenzo à l'occasion du Salon du livre 2016 où la Corée était l'invitée, extrait de La Lettre du BIEF :
- La faible présence de la littérature coréenne en France (nous avons lu un seul livre coréen dans le groupe : Notre héros défiguré de Munyol Yi)
- La génération hangeuil (la langue coréenne écrite)
- Un vent de liberté
- La littérature foisonne
- La revue Keulmagdang, passerelle vers la lointaine Corée
- L’Asiathèque : un nouveau lieu pour la fiction coréenne.

À la radio : on peut écouter sur France Culture Patrick Maurus, professeur à l’INALCO, directeur chez Actes Sud de la collection "Lettres coréennes" : "La Nuit spéciale - Corée", 20 mars 2016.

Livres de Han Kang et cinéma
Deux des livres de Han Kang ont été adaptés au cinéma : Bébé Bouddha et La Végétarienne.
On peut justement voir en ligne Vegetarian, un film de Lim Woo-Seong, avec des sous-titres en anglais : ICI (1h 40)



photo
extraite du site Kobiz

Pour consulter cette documentation en un document pdf : ICI

 

 

Nos cotes d'amour, de l'enthousiasme au rejet :

à la folie, beaucoup, moyennement, un peu, pas du tout


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