Salon du livre 2010



Quatrième de couverture :

Un jeune bidasse russe revient de son service militaire en Tchétchénie le visage monstrueusement brûlé après l'attaque de son tank par les boeiviki. Pour oublier, Kostia, dont le visage terrorise les enfants, se met à boire comme seuls les Russes savent le faire... à mort. Il suit en cela l'enseignement d'un peintre raté qui lui a appris deux choses : boire de la vodka sans simagrées et ouvrir ses yeux au monde pour mieux le peindre.
Avec deux de ses camarades, il part à la recherche du quatrième rescapé de l'équipage de tankistes qu'ils formaient en Tchétchénie. Dans leur périple à travers les villes russes, leurs gares, leurs rues, leurs faunes, Kostia mettra en pratique la seconde leçon essentielle de son maître : apprendre à voir, donc à dessiner, donc à vivre.

Traduit du russe
par Joëlle Dublanchet

Andreï Guelassimov (Babelio)

Fox Mulder
a une tête de cochon

(recueil de 5 nouvelles)
Actes Sud 2005
(son premier livre)
trad. Joëlle Dublanchet
Quatrième de couverture
 :

"— Touche ton genou, qu'elle a dit alors. Je l'ai touché.
— Qu'est-ce que tu sens ?
— Mon genou.
— C'est un os que tu as là. A l'intérieur de toi, il y a un squelette. Un vrai squelette, tu comprends ? Comme dans vos films imbéciles. Comme dans les cimetières. C'est le tien. C'est ton squelette à toi. Un jour, il n'aura plus de chair autour. Personne ne peut rien y changer. Et pendant qu'il est à l'intérieur il faut avoir pitié les uns des autres. Est-ce que tu comprends ?
— Qu'est-ce qu'il y a de difficile à comprendre ? Le squelette est à l'intérieur, donc tout va bien. Elle a souri et a dit :
— Bravo ! D'ailleurs, ce n'est pas si terrible que ça de mourir..."
C'est ainsi, dans la nouvelle intitulée "L'Age tendre", que la vieille Octobrine Mikhaïlovna, qui vit recluse dans son appartement, tente d'apprivoiser un jeune adolescent révolté et malheureux.
On ne trouvera pas chez Andreï Guelassimov de ces grandes et généreuses phrases russes qui expliquent à l'envi ce que vous devez comprendre. Bien au contraire, il reste concis, allusif. Ce qui n'empêche pas le lecteur d'être plongé dans une histoire, une vraie. Dans la Russie soviétique et la Russie d'aujourd'hui. Où la vie est dure et âpre. Avec de belles âmes et de beaux salauds, sans qu'on sache toujours s'y retrouver.
On ne s'étonnera pas que ce recueil de cinq nouvelles ("Fox Mulder a une tête de cochon", "Accomplis ce miracle, Seigneur", "Jeanne", "Grand-mère par adoption", "L'Age tendre") ait été salué à sa parution comme un événement.

Rachel, Actes Sud 2010 ; Babel 2016
trad. Joëlle Dublanchet
Quatrième de couverture
 :

Andréï Guelassimov a choisi de raconter la vie d’un “homme ordinaire”. Celle d’un professeur d’université vieillissant, Sviatoslav Semionovitch Kaufman, père juif et mère russe – ce qui n’est pas rien quand on est né en Union soviétique.
Trois fois marié. D’abord avec Liouba (“sa” Rachel) quand, doctorant spécialiste de Scott Fitzgerald, il devait travailler comme infirmier dans un hôpital psychiatrique et vivait pleinement les mythiques années 1960. C’est à cette époque, où les jeunes Soviétiques découvraient le jazz, le rock et Hemingway, qu’il rencontre Véra, sa seconde épouse, dont il aura un fils.
Bien plus tard, Natalia, une jeune étudiante, lui fait perdre la tête avant de lui préférer un agent du KGB. Ce qui n’est pas très bon pour le moral, on en conviendra. Le moral, notre professeur, ne l’a pas vraiment. Il est cardiaque – sa belle-fille, quelque peu délurée et voleuse à l’étalage, veille sur lui –, supporte très mal la trahison de sa jeune épouse, oublie d’être russe dans une veillée funèbre et juif à un enterrement… Bref, toujours un peu à côté de la plaque.
Andreï Guelassimov s’est essayé avec bonheur dans ce roman à une narration en miroir qui tresse références bibliques, drame familial, réflexions sur la vieillesse...

L'Année du Mensonge, Actes Sud 2006
Babel 2010
trad. Joëlle Dublanchet
Quatrième de couverture
 :

Grand amateur de boissons fortes et d’aventures féminines, Mikhaïl, le héros de L’Année du mensonge, ne s’attarde pas longtemps dans un vrai travail mais reste disponible pour le premier “business” venu. C’est ainsi qu’il se retrouve un beau jour avec la singulière mission d’apprendre à boire, à fumer et à courir les filles au jeune fils renfermé et agoraphobe d’un nouveau Russe, PDG de son état, son ancien patron.
Flanqué du gamin, il ne pensait cependant pas découvrir des raisons d’aimer avant de rencontrer une apprentie actrice, copie d’Audrey Hepburn, que l’auteur semble tout spécialement apprécier comme le savent déjà les lecteurs de Fox Mulder a une tête de cochon. Mais, très vite, le frêle équilibre de ce trio est malmené. Au coeur de situations inextricables, chacun trouvera une issue idéale dans le mensonge.
Au-delà des péripéties auxquelles sont mêlés ses personnages, Andreï Guelassimov ancre sa narration dans un moment emblématique de l’histoire récente de la Russie, où toutes les valeurs se sont effondrées, où, de nouveau, le temps du mensonge triomphe.
Avec ce portrait d’une génération déjà bien loin du communisme, l’auteur de La Soif propose une vraie salade russe de sentiments et de situations.
Par son ton, sa maestria, L’Année du mensonge, une éducation sentimentale au temps des oligarques, compte parmi les cinq ou six réussites qui ont refondé le roman russe contemporain.

Les Dieux de la steppe, Actes Sud 2016
trad. Michèle Kahn
Quatrième de couverture
 :

Dans un village de Sibérie, Petka, un petit garçon toujours pieds nus, va chaque jour à la gare voir passer les convois militaires qui parfois s’arrêtent. Nous sommes en 1945, et la guerre ici n’est pas tout à fait finie, une offensive contre les Japonais est imminente, mais dans ce village du bout du monde la vie suit son cours…
Petka, traité de “fils de pute” parce qu’il n’a pas de père, vit chez ses grands-parents avec sa mère. Persécuté par une bande de gamins d’une rare méchanceté, tels ceux de Sa Majesté des mouches, il n’a que deux amis – un garçon maladif et un louveteau qui terrorise les chèvres de sa grand-mère.
Près du village, une “zone interdite” s’est développée au travers d’un camp de prisonniers de guerre japonais qui travaillent dans une mine. Parmi eux, un médecin originaire de Nagasaki qui raconte chaque soir, dans un carnet, l’histoire de sa famille, à la manière du Dit du Genji, espérant qu’un jour son fils le recevra, comme un “salut du royaume des morts au monde des vivants”. Il ignore évidemment que quelques jours plus tard sa femme et son fils succomberont avec soixante-quinze mille autres personnes dans l’explosion de la seconde bombe atomique américaine.
L’Union soviétique a vaincu l’Allemagne nazie, les soldats démobilisés commencent à rentrer et, comme après chaque guerre, les comptes vont se régler…

Andreï GUELASSIMOV
La Soif (publié en Russie en 2002)

Nous avons lu ce livre pendant notre cinquième Semaine lecture du 7 au 14 juillet 2018 dans les Hautes-Alpes. Les 7 livres lus pendant la semaine : ICI

Voir en bas de page la documentation sur l'auteur et ses œuvres.

Voici d'abord nos 20 cotes d'amour (15 participants à la Semaine lecture + 5 à distance) :
Chantal, Fanfan, Catherine, Édith, Françoise, Manuel, Rozenn, Jacqueline, Nathalie, Monique S, Renée, Lisa
Claire, Fanny, Séverine, Denis, Monique L, Marie-Odile
Muriel, Suzanne

Lisa (à Paris)
J'ai lu La Soif il y a quelques mois et je dois dire que je n'ai pas voulu le relire pour la semaine. J'en ai gardé de bons souvenirs. Enfin "bons" n'est pas le terme adéquat : j'avais trouvé la lecture pas forcément agréable mais très intéressante. Je trouvais bien décrite cette vie après la guerre. Et surtout, la Russie est un pays qui m'intéresse beaucoup en ce moment. Je ne me souviens pas en détail du roman mais je l'ouvre en grand.
Renée (à Narbonne)

Deuxième lecture aussi enthousiaste que la première, pour cette histoire d'une renaissance grâce à l'amitié et à l'art.
Ces quatre amis sont liés par le sang versé au combat, ils se doivent solidarité. En parallèle, Kostia retrouve le plaisir de dessiner grâce à ses jeunes frères, il arrive à oublier aussi bien son visage ravagé par le feu que l'absence de son père pendant son enfance. Il s'accepte.
Monique S (dans la Sarthe)
J'ai tout aimé dans ce livre : le fond, et la forme.
Tous les thèmes de la Russie d'aujourd'hui : la guerre et ses atrocités, le traumatisme des soldats blessés, l'alcoolisme, l'amour, la famille, l'enfance.
La forme est particulière par ses juxtapositions. On glisse sans s'en rendre compte, sans espace ou changement de chapitre dans un autre lieu, une autre époque, avec d'autres personnages. La première fois, en haut de la p. 125, j'ai été interloquée, suis revenue en arrière... puis j'ai accepté le "pacte de lecture".
C'est l'effet du rêve, de l'alcool, mais surtout des réminiscences du traumatisme. Comme lors de l'explosion du char, le destin nous tombe dessus, on est soudain plongés dans quelque chose d'imprévisible, d'inouï, d'inconcevable. Il faudra des mois, des années, pour réaliser, digérer ce qui s'est passé. Souvent, aussi, on ne sait pas ce que les autres voient de lui, ce qu'il a dessiné. On ne l'apprend qu'après coup par les paroles des autres.
Et l'événement traumatique remet à jour des souvenirs d'enfance, des blessures de l'ego, de l'amour et repose avec acuité les questions essentielles de la vie exprimées p. 60 : "Je pensais en les regardant : pourquoi ça se passe comme ça pour moi ? Pourquoi il y a ceux qui brûlent, et d'autres qui sont sauvés ? Pourquoi le père que j'avais est-il devenu père d'autres enfants ? Pourquoi l'homme que je voulais avoir comme père m'a-t-il abandonné pour partir sur la mer Noire ?"...
J'aime la place du dessin et de l'art dans cette histoire, le personnage loufoque, mais au passé si riche et à l'immense générosité du directeur d'école, j'aime l'amitié indéfectible qui lie les copains d'armée, et j'aime les portraits d'enfant si tendres. C'est d'ailleurs par les enfants d'abord que le narrateur peut envisager comme possible son nouveau "visage", quand le petit garçon de la voisine lui dit p. 126 : "Moi je sais..."
Un livre actuel de la Russie, qui parle de l'expérience de la violence effroyable de la guerre, des souffrances des "survivants", mais avec une infinité de nuances de tendresse et d'humanité. J'ouvre en grand.
Monique L (à Paris)
Ce livre est profondément émouvant. C'est un livre sur la souffrance : celle psychologique de l'enfance, de la relation aux parents, de la souffrance physique, celle de la guerre. Et sur la capacité de l'art à transcender les douleurs et celle de la vodka à permettre d'oublier pour continuer à vivre.
Kostia est attachant. C'est par le dessin qu'il renouera avec son passé (son enfance) et retrouvera une raison de vivre. Une évolution toute en douceur. Il retrouvera cette envie de dessiner auprès des enfants de son père. Les enfants ont une place importante dans ce récit.
J'ai été frappée par la force de l'amitié qui lie ces hommes rudes pas très sentimentaux et très différents, même si cela s'explique par le drame qu'ils ont partagé.
C'est bien écrit. Le passé et le présent se mélangent. Les réminiscences sont bien rendues comme par exemple celle de l'hôpital. Pas de misérabilisme.
J'ouvre aux ¾.
Marie-Odile (dans les Pyrénées)
J'ai commencé à lire ce texte sur la pointe des pieds, guettant le moment où, vu le contexte évoqué, ça deviendrait trop dur et où j'abandonnerais peut-être, et puis non, j'ai suivi sans frayeur le déroulement du récit qui passe imperceptiblement d'un moment à un autre de la vie de Constantin. J'ai été rassurée, je crois, par une sorte de tendresse du personnage, une sensibilité mêlée de résignation, une façon d'accepter les choses comme elles sont (l'absence du père, le départ du maître, le différend entre les copains et... sa gueule brûlée). Plutôt que la vodka qui plonge dans l'oubli, je retiendrai, pour fil conducteur, le dessin qui parcourt le texte avec sa magie salvatrice, attribuant à chacun "ce que le destin leur avait enlevé ou ne leur avait pas accordé", guérissant du passé mais obligeant à regarder les choses en face. Il me plaît que la dernière page se termine par les rires, les paroles rassurantes de l'enfant et le dessin du visage "de celui n'est pas méchant".
J'ouvre aux ¾ ce beau texte sur lequel on pourrait dire beaucoup (Russes et Tchétchènes, relation au père, aux femmes, au corps, l'enfance, la douleur etc.). Je vous souhaite un bel échange.
Chantal (à Vars comme ceux qui suivent)
J'ai adoré. C'était un livre comme je les aime. Un livre de l'humain. Pas de théorie. Du charnel, du corps pour aller vers ce qu'on sent, vers les sentiments : l'amitié, la fraternité. La construction et les passages d'un temps à l'autre sont très bien faits, avec la vodka, le traumatisme. Il sera sauvé par l'enfance, les enfants. La paternité a une grande place, c'est le directeur aussi qui lui a ouvert une voie. C'est un livre de l'humanité. J'ouvre en grand.
Fanfan
J'ai adoré. J'ai été bouleversée. C'est mon livre préféré de la semaine. J'appréhendais pourtant. Au début comme à la fin, le monstre couche le petit garçon. Page 107, j'ai aimé "comment dessiner l'attente". Le dessin est rédempteur. Il se dessine. Ce sont des histoires de miroirs. J'ouvre en grand.
Édith
J'ai beaucoup aimé. Le fond et la forme. J'ouvre en grand. Dans cette manière de présenter sa trajectoire : l'enfance, ses camarades, sa mère par rapport à son père, quelle tendresse, quelle douceur. Et si le présent de l'enfant avec Olga durait jusqu'à la fin ? Et le rapport au dessin ! On peut rapprocher le personnage handicapé de celui de Venin. J'ai souri au signe de croix par rapport à Venin, aux moments cruciaux ainsi qu'au chien qui se noie. Et la description de la jalousie ! Il se saoule. La soif, mais la soif de quoi ? J'ai lu ce livre dans un cocon de silence.
Françoise
J'ouvre en très grand. Rien à voir avec le livre d'hier qui ne m'a pas touchée. C'est d'une grande humanité. Oui, le dessin est rédempteur. Le fil conducteur, ce sont les enfants. La jalousie est un passage formidable. Jai pensé aux Âmes grises, aux gueules cassés. J'ai retenu aussi ce moment "comment dessiner l'attente". C'est prenant. Les personnages sont très attachants. Il n'y a pas de position sur la guerre en Tchétchénie. La camaraderie crée un lien indéfectible. J'ai été beaucoup émue.
Manuel
J'ai aimé le début, la vodka à caser dans la salle de bain : quel humour dans cette description. Et puis toutes ces couches l'enfance. J'ai aimé que le directeur joue ce rôle par rapport au dessin. Et l'épisode du Gréco. Toutes les scènes en Tchétchénie. Quant à la religion et Allah, ils se battent pour la même connerie. Comme dans le livre sur le chien, il y a beaucoup de couches, beaucoup de pistes, beaucoup de choses en peu de pages. Et on ne se perd pas. J'ai adoré, j'ouvre en grand.
Fanny
Je serai brève. Parmi les deux Russes qui étaient sur notre liste de propositions, ma préférence avait été à l'autre (La brèche de Vladimir Makanine). J'ai eu dans le premier quart du livre du mal à rentrer dedans, j'ai eu du mal à me retrouver parmi les différents personnages. Ensuite j'ai plongé. La construction est très forte, les passages sans transition réussis et l'exercice est surprenant. C'est une grande humanité : la jalousie, l'attente. Dans le livre sur le chien, le narrateur écrit la suite de la vie de sa fille, ici la page 104 m'y a fait penser, quand il imagine qu'il aurait pu avoir des enfants. Et la fin avec l'enfant, c'est très réussi. J'ouvre aux trois quarts car j'ai eu quelques réserves au début.
Catherine
Je me joins au concert : j'ai adoré. La forme. Le cheval fou de Chantal. Traumatisé, physiquement et psychiquement, on le suit. C'est extraordinaire quand il revit tout. Je trouve ça magistral, comme Manuel, car c'est très court. Il reconstruit ce que les gens ont vécu. À l'hôpital c'est génial. L'attente est la peur. J'ai beaucoup aimé le directeur. Et le rôle de la vodka ! C'est un livre génial, très riche. J'ouvre en grand, il m'a pris la tête.

Rozenn
Des Russes partent plusieurs jours pour boire.
Muriel
Je suis moins emballée. Au début c'était comme pour Fanny. On ne comprend rien. Puis j'ai compris les "passages" du passé au présent. C'est quelque chose de trop court, d'un peu froid, comme un constat. Pourquoi il a été retiré de l'école. Je n'arrive pas à imaginer ses amis, ils ne sont pas assez typés. L'argent, on ne comprend pas bien. Ça m'a quand même plu. Dans les passages vers le passé, cela me paraît plus filmique. Ça ne m'a pas vraiment émue. Ça n'a pas fait tilt. Il y a trop de thèmes qui ne sont pas assez développés. La jalousie, la guerre, mais c'est tout à fait intéressant.
Séverine
J'ai été intéressée. Pour moi c'est sur livre sur l'art. La guerre ne vient exacerber que ce qui était là avant. Les artistes qui ne vivent pas dans un milieu favorable, ça c'est intéressant. J'ai pensé au livre d'Édouard Louis Qui a tué mon père. Le directeur est pour moi le plus beau personnage. La soif ? C'est la soif d'autres choses. Je suis admirative de la traduction. J'ouvre aux trois quarts. La rencontre avec le père est factice, la jeune fille du début c'est cousu de fil blanc. C'est pour moi un livre sur la soif de l'art.
Denis
C'est très noir. Cela m'a donné un coup de blues, j'en ai été déprimé. C'est le seul livre de la semaine qui m'a fait ça. La vodka, c'est trop : elle fait des ravages chez les Russes et ils s'en foutent. Par exemple, j'ai rencontré dans un séminaire un mathématicien russe émigré aux USA, médaille Fields, et je n'avais jamais vu personne descendre autant d'alcool dans une journée. Il est mort maintenant, à 50 ans. Il organisait sa cuite, s'assurant que ses étudiants le mettraient au lit. Quel gâchis ! Et rappelons-nous Sylvain Tesson sur le lac Baïkal et son demi-litre de vodka quotidien.
A part ça, concernant le livre, je suis admiratif de la forme, du montage. C'est très visuel. J'ai pensé au film israélien Valse avec Bachir, autour d'un événement traumatisant. Mais avec tous ces thèmes qui déferlent, c'est trop pour moi. J'ai pensé aussi à Tortilla Flat, la joyeuse bande de paumés. Des échanges cons, pas si cons. J'ouvre à moitié. (Voir quelques semaines plus tard.)
Nathalie
J'ouvre en grand. Cela faisait longtemps ! Putain cette écriture ! Pas une fausse note d'écriture, pas une dissonance. J'aime tout. C'est le genre de livre que je ne veux pas terminer. C'est un livre de consolation. Le point de vue pose problème : ce n'est pas le point de vue tchéchène. J'ai connu des casques bleus qui ne s'en sont pas remis. Quand on a connu ça, on ne peut pas vivre hors du groupe, car les autres ne peuvent pas comprendre. Dans l'appartement il y a des passages que j'ai un peu zappés. Il y a une prolepse au sujet du verre : on annonce le résultat avant la cause. J'ai eu énormément de plaisir. Je veux lire d'autres livres de cet auteur. Le meilleur de la semaine pour moi. Marina est christique.
Suzanne
Je suis mal à l'aise justement. Je ne suis pas emballée. Je n'ai pas été touchée. Vous avez dit beaucoup de choses. Le talent est révélé après. Cet homme n'est plus ("je ne suis pas ton fils", lui dit son fils). La guerre qui fait des hommes, ça m'agace profondément (14-18, etc.). Il y a un truc par rapport à l'attente pour Sergueï : quelle attente ? Le dessin, l'art ? Avec une espèce d'illusion que l'art peut remplir l'essentiel. Je vois un parallèle par rapport à la Au revoir là-haut de Lemaître. Ce n'est pas forcément l'essentiel. Quel est l'essentiel pour cet homme ? Que tu ne sois pas méchant, lui dit l'enfant. J'ouvre à moitié.
Rozenn
J'ouvre en grand. Au début, c'est amorti, comme imbibé. C'est très dense, très fort. J'ai lu il y a longtemps, il y a 24 heures. Quelque chose de faible d'abord. Le héros est un peu flou, un peu mou, dans la vodka il est amorti. N'est-il pas amorti plus au début qu'à la fin ? Ce ne sont pas des amis, et ils ne peuvent pas se séparer. C'est un délire les plus forts que j'ai vu depuis longtemps. Tout ce qui me fascine. Tout ce que je déteste dans la Russie. Pour moi c'est un livre sur la guerre et non sur la Tchétchénie.
Jacqueline
J'ai lu l'autre roman russe qu'on a failli choisir. Et Les dieux de la steppe, un roman volumineux ; à la fin de la seconde guerre mondiale, c'est vu par un enfant. Je retrouve des petites choses de l'humanité, dans une situation de guerre et pas de guerre. Il s'agit de la même humanité dans une situation différente. Cela me reste. J'ai une admiration pour cet écrivain qui n'a pas vécu cela. On y croit. On y est. Dans le chien, il y a une expérience vécue. Là, non. Marina par rapport au Greco, c'est emblématique de ce qu'est l'art : chacun retrouve quelque chose, elle reconnaît dans la reproduction d’un tableau du Greco son village natal arménien. J'ouvre en grand.
Claire
La force de l'auteur, c'est que ce n'est pas autobiographique, la force du livre, c'est la forme : on ne peut lire vite ; les passages, les ruptures temporels me rappellent Confiteor et sa virtuosité. Je suis proche de l'avis de Séverine. J'aime les évocations du maître en art (le directeur), les gueules cassées. J'aime beaucoup quand il recrée les êtres par le dessin dans sa tête p. 105 : "A l'un, je dessinai une jambe, à un autre - une femme. A un troisième ses amis qui avaient été tués. A un quatrième, je faisais un enfant en bonne santé. A tous ces hommes, je donnais de la vigueur, à leurs femmes de la beauté, à leurs enfants de la drôlerie. Je dessinais ce qu'ils n'avaient pas. Je n'y serais pas arrivé aussi bien avec es crayons." J'ouvre aux trois quarts car le sens du livre n'arrive qu'après.

Rozenn
J'ai un bémol concernant les femmes inexistantes.

Plusieurs
Si, il y a Marina, et pas seulement.

Chantal
L'interview de l'auteur que j'ai lue m'a rappelé La fin de l'homme rouge de Svetlana Alexievitch que nous avions lu.

Catherine
J'ai pensé au film Voyage au bout de l'enfer, avec les scènes de roulette russe, la guerre du Vietnam où ils sont liés de la même façon.
Denis (quelques semaines plus tard)
J'ai relu ce livre depuis, une fois épongé le côté déprimant, et je le trouve marquant. J'ai particulièrement apprécié la "rédemption" du narrateur par le dessin. Je l'ouvrirai aux ¾.



DOC SUR GUELASSIMOV ET SES ŒUVRES

Quelques repères sur l'auteur
- Andreï Guelassimov, fils de militaire, est né en 1966 à Irkoutsk en Sibérie orientale. Enfant, il lit Jules Verne, Mark Twain et Stevenson. Il a 15 ans quand la famille s'installe à Yakoutsk en Sibérie centrale pour suivre le père. Il y tombe amoureux de sa future femme.
- Il suit des études d'anglais,
fait des petits boulots, devient professeur, étudie en 1996-1997 à l'Université de Hull, soutient en 1987 à Moscou (MPGU) une thèse sur les influences orientales d'Oscar Wilde. Il enseigne à l'université YSU aux USA dans l'Ohio la stylistique anglaise.
- Il vit à Moscou depuis 2002. Il y a suivi les cours au GITIS (l'Institut d'études théâtrales) du prestigieux metteur en scène Anatoli Vassiliev.
- Puis il enseigne la littérature anglo-saxonne à l'université de Moscou, devient scénariste et se consacre entièrement à la littérature.

- Il est marié, a trois enfants et vit éloigné de la capitale et du milieu littéraire.

Ses œuvres
Il a été découvert en France avec Belles étrangères : douze écrivains russes, Actes Sud, 2004.
Voici par ordre de publication en Russie, les livres tous traduits sauf un par Joëlle Dublanchet :
- 2001 : Fox Mulder a une tête de cochon (recueil de cinq nouvelles), Actes Sud 2005 (son premier livre ; il a commencé par publier des nouvelles)
- 2002 : La Soif, Actes Sud 2004 ; Babel 2006 (son deuxième livre)
- 2003 : Rachel, Actes Sud 2010 ; Babel 2016
- 2003 : L'année du mensonge, Actes Sud 2006 ; Babel 2010
- 2008 : Les Dieux de la steppe, Actes Sud 2016, trad. Michèle Kahn
- 2009 : La Maison du lac (non traduit)
- 2010 : L'Anneau du Loup Blanc (non traduit)
- 2015 : Fred (non traduit)
- 2016 : Dieu aime les histoires (non traduit)
- 2017 : Rose des vents (non traduit)

La Soif au cinéma et en BD
- 2014 :
Andreï Guelassimov reçoit le prix du meilleur scénario, lors de la 21e édition du Festival du cinéma russe à Honfleur pour le film La Soif de Dmitri Tiourine (2013) ; bande-annonce ICI
- 2015 : projet d'adaptation graphique du roman La Soif d'Andreï Guelassimov sur le site behance.net

Dans la presse
=>sur La Soif 
- "L'ombre tchétchène", Philippe-Jean Catinchi, Le Monde, 18 novembre 2004.
- "Le poignant chant de guerre d'Andreï Guelassimov", Nathalie Crom, La Croix, 17 mars 2005.
- "Le sentiment tragique de la littérature russe renaît", Contrepoints, 24 septembre 2010.
- "La Soif d'Andrei Guelassimov" (article incluant une vidéo), La Russie d'aujourd'hui, 21 octobre 2013.
- "Andreï Guelassimov, prince de l'ellipse", Émilie Grangeray, Le Monde, 17 mars 2005.

=>sur d'autres livres et sujets 
- "Guelassimov, Occident de parcours", Philippe Lançon, Libération, 17 mars 2005 (sur son parcours).
- "Andréi Roublard", Natalie Levisalles, Libération, 23 novembre 2006 (sur le roman L'année du mensonge).

=>ce que dit Andreï Guelassimov
- Philippe Lançon raconte dans Libération en 2005 que ce n'est pas dans un collège anglais mais dans le nord de la Sibérie qu'Andreï Guelassimov aura découvert les auteurs qui inspirent ses nouvelles : Hemingway, Fitzgerald, plus tard Salinger ("Il a changé ma vie"). Des Russes, il ne cite guère que Ludmila Petrouchevskaia, aux récits vibrant dans les cruautés de la vie quotidienne russe. Dans la nuit sibérienne et la brutalité soviétique, la sensibilité des grands nouvellistes a soulagé Guelassimov : "Je ne me suis pas mis à l'anglais pour communiquer, mais pour les lire. On pensait alors ici qu'on ne communiquerait jamais avec le monde extérieur."
(...) A Yakoutsk, d'autres héros l'ont sauvé : Faulkner, Graham Swift, Brodsky, Audrey Hepburn et le footballeur Ruud Gullit...
- "Nos démons" par Andreï Guelassimov, Le Nouvel Obs, 26 octobre 2006 : dans ce long article où il évoque l'assassinat d'Anna Politkovskaïa, la guerre en Tchétchénie, la traque des Géorgiens et le fatalisme, il dit : "En Russie, on dit qu'il y a toujours une petite part de vérité dans un mensonge. Ma tâche d'écrivain est de la découvrir. Mais que la tâche est difficile ! En règle générale, j'évite la compagnie des écrivains. Sous le communisme, les sociétés d'écrivains nomenklaturistes étaient un monde épouvantable. Nous sommes vaccinés contre le besoin d'appartenir à tout prix à un groupe pour exister. Je préfère mon lac, ma bicyclette et ma famille. Je n'ai eu que deux expériences collectives. Jeune homme, j'ai été acteur et régisseur dans la troupe de théâtre de ce génie d'Anatoli Vassiliev. Il m'a appris à penser. Il m'a appris l'art. Puis j'ai enseigné la littérature anglo-saxonne à l'université. Aujourd'hui, je prépare pour la télévision une adaptation des nouvelles de Tolstoï consacrées à la guerre du Caucase, où il fut jeune officier pendant trois ans au milieu du XIXe siècle. Il combattit les "rebelles tchétchènes" sans états d'âme. Mon précédent roman, La Soif, décrit les terribles désordres psychologiques qu'a provoqués la guerre de Tchétchénie chez les soldats russes. C'est une façon de témoigner, même si en Russie ce livre n'a intéressé personne."
- "Salon du livre: la Russie vue par ses écrivains", Nelly Kaprièlian, 15 mars 2012 : Andreï Guelassimov est un optimiste qui croit en Dieu depuis qu'il a lu la Bible au début des années 90, jusque-là interdite en URSS, et prône les vertus de l'amour. "En littérature, je me définis comme un néosentimentaliste, contrairement à Vladimir Sorokine et Viktor Pelevine, qui sont des satiristes." (…) pour La Soif, Guelassimov, qui enseignait alors dans une fac en Sibérie, raconte comment il a vu ses étudiants envoyés en Tchétchénie en revenir changés : "Ils restaient apathiques pendant les heures de cours, sans réaction, comme s'ils avaient perdu tout trait humain."
- Vidéo d'Andreï Guelassimov au Salon du livre 2018 à Paris où la Russie était pays invité d'honneur (2 min 35) : il parle de son écriture, de La Soif.

L'édition et les auteurs russes dont Andreï Guelassimov
- "Presque tous les écrivains russes interrogent le passé", Le Monde, 17 mars 2005, entretien par Émilie Grangeray avec Michel Parfenov, directeur de la collection "Lettres russes" aux éditions Actes Sud, qui décrit le paysage littéraire et éditorial contemporain. Selon lui, "le rôle de la littérature est de mettre en lumière le refoulé né du fait que l'équivalent d'un procès de Nuremberg n'a pas eu lieu en Russie". Il semblerait que beaucoup de jeunes auteurs, sans renier pour autant leur famille russe, puisent leur inspiration dans la littérature occidentale. "Il ne faut pas oublier que, pendant longtemps, les Soviétiques n'ont pas eu accès à ce qui s'écrivait ailleurs. Ainsi, entendre Andreï Guelassimov dire qu'il doit davantage aux auteurs américains est quelque chose de tout à fait réjouissant : c'est la preuve du désenclavement, et du refus de tout provincialisme des nouveaux écrivains."
- "Internet, rampe de lancement pour les écrivains en Russie", Alain Beuve-Méry, Le Monde, 14 mai 2010 : La Soif d'Andreï Guelassimov "a d'abord connu un grand succès sur le Net, en Russie. La Soif a fait figure de roman générationnel pour tous les étudiants qui ont été contraints de faire la guerre en Tchétchénie. L'engouement sur la Toile n'a pas enrayé les ventes papier. Au contraire, environ 200 000 exemplaires se sont vendus. Et si Andreï Guelassimov n'a pas touché les dividendes de son ouvrage, c'est parce que son éditeur ne l'a pas payé !"
- "La nouvelle vogue des histoires courtes", Émilie Grangeray, Le Monde, 3 mars 2005 : pour Andreï Guelassimov, "ce genre de textes courts est sans doute de plus en plus populaire parce qu'il tend à refléter la structure d'une journée. Pas d'une année, ni de dix. Or, de nos jours, on préfère vivre ici et maintenant".
- "Étude de la collection Lettres russes, Actes Sud", de Camille Pizzaballa, sur site Monde du livre, 19 juillet 2016 : un éclairage détaillé sur l'édition de la littérature russe en France (et pas qu'Actes Sud), parmi laquelle Andreï Guelassimov.

La traductrice
- Professeure de russe, traductrice (de La Soif et de trois autres livres de Guelassimov), elle reçoit en 2008 le Prix Russophonie récompensant la meilleure traduction du russe vers le français pour
L'Année du Mensonge d’Andreï Guelassimov et Pathologies de Zakhar Prilepine dont elle devient la traductrice attitrée. Elle reçoit également, en 2015, le Prix Jules Janin de l’Académie Française pour la traduction de Coup de soleil et autres nouvelles d’Ivan Bounine.
- À propos de son prix Russophonie, elle affirme : "Voir mon travail reconnu par un jury composé d’éminents spécialistes de la Russie, et des littératures française et russe. Je tiens à exprimer ma reconnaissance à tous ceux qui ont œuvré pour la création de ce prix : il permet de faire sortir de l’ombre les travailleurs solitaires que nous sommes, et surtout, de mieux faire connaître en France une littérature russe foisonnante et vivante".
- Joëlle Dublanchet explique ce qu’elle entend par une "bonne" traduction : "fidélité au texte, à son contexte, et recherche permanente du mot juste, et surtout, du ton juste".
- A propos des traductions d'Andreï Guelassimov, elle précise : "Dans L’année du mensonge, Andreï Guelassimov dresse par petites touches un portrait de cette Russie d’après perestroïka qui se cherche et a du mal à se trouver. Son style est vif, nerveux, très souvent elliptique – ce qui rend parfois la traduction difficile. Il faut plonger dans la psychologie du personnage pour comprendre pleinement ce qu’il veut dire et trouver le style qui lui convient le mieux. En outre, l’auteur emploie un vocabulaire argotique, émaillé de grossièretés. Or rien n’est plus difficile à traduire que l’argot, entre autres parce qu’il y en a plusieurs.
J’ai eu d’emblée des relations confiantes et amicales avec A. Guelassimov dont j’ai fait la connaissance en novembre 2004, à l’occasion des Belles Étrangères. Les éditions Actes Sud venaient de publier
La Soif. Il m’est arrivé de contacter l’écrivain pour me faire préciser quelque chose, mais la difficulté, avec lui, n’est pas tant dans la compréhension que dans le rendu de son style." ("Trois questions à Joëlle Dublanchet", site Spoutnitsi, 9 février 2008)

 

 

 

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