Extrait de
Libération (2010)

Le premier chapitre du livre ICI
Quatrième de couverture
 :

« L’Établi, ce titre désigne d’abord les quelques centaines de militants intellectuels qui, à partir de 1967, s’embauchaient, “s’établissaient” dans les usines ou les docks. Celui qui parle, ici a passé une année, comme OS.2, dans l’usine Citroën de la porte de Choisy. Il raconte la chaîne, les méthodes de surveillance et de répression, il raconte aussi la résistance et la grève. Il raconte ce que c’est, pour un Français ou un immigré, d’être ouvrier dans une grande entreprise parisienne.
Mais L’Établi, c’est aussi la table de travail bricolée où un vieil ouvrier retouche les portières irrégulières ou bosselées avant qu’elles passent au montage.
Ce double sens reflète le thème du livre, le rapport que les hommes entretiennent entre eux par l’intermédiaire des objets : ce que Marx appelait les rapports de production.
 »

Une couverture de Minuit
comme on n'en fait plus :

La couverture du livre (1978) de Jacqueline beaucoup relu :


Prix de l'Essai L'Express 2008
Quatrième de couverture :

« Je suis la fille de Robert Linhart, fondateur du mouvement maoïste en France et auteur de L’Établi. Mon père, figure marquante des années 1968, en est aussi l’une des plus marquées. Depuis 1981, après une tentative de suicide, il a opté pour le silence. Afin de comprendre ce qu’il avait vécu, je suis partie à la recherche de ses anciens compagnons. En chemin, j’ai découvert leurs enfants. C’est en les écoutant parler qu’ont resurgi les images que j’avais cru perdues à jamais ; l’étrangeté, la gaieté et la violence de cette enfance-là, son caractère irremplaçable aussi.
V. L. »


Quatrième de couverture
 :

« Avant et après Mai 68 ils furent quelques dizaines, puis presque un millier, à quitter leur famille, à abandonner leurs études, pour partir travailler en usine. Ils renonçaient à leur statut d’intellectuel, choisissaient de vivre aux côtés des ouvriers, insufflant l’idée révolutionnaire dans les usines. Ils s’inspiraient des recommandations du président Mao Tse Toung qui prônait de "descendre de cheval pour cueillir les fleurs". On les a appelés "les établis", un terme mystérieux qui au fil des années ne disait quasiment plus rien à personne alors que j’avais passé mon enfance parmi eux.

Lorsque j’ai commencé à partir à la recherche de ceux qui s’étaient établis, j’avais leur âge : celui de leur départ en usine. C’était pour moi la première tentative de réconciliation avec le passé militant de mes parents dont je ne connaissais que les désenchantements. Au fil des récits, au rythme des paroles recueillies, je découvrais les références, les aspirations et les désillusions d’une époque où l’engagement était total. Je pensais alors que si je parvenais à bien comprendre cette histoire, la mienne ferait sens. J’ignorais encore qu’après les parents il me faudrait aller chercher leurs enfants dans un autre récit, écrit vingt ans plus tard, pour enfin avoir le sentiment que les petits cailloux ramassés en chemin toutes ces années m’avaient permis de trouver ma propre route. »

Virginie Linhart, née en 1966, est réalisatrice de documentaires. Elle a récemment publié Le jour où mon père s’est tu (Seuil, 2008), couronné par le prix de l'essai de l'Express. Volontaires pour l'usine. Vies d'établis (1967-1977) est son premier livre

LES DEUX AUTRES LIVRES DE ROBERT LINHART :
Lénine, les paysans, Taylor : essai d'analyse matérialiste historique du système productif soviétique
, Seuil, coll. "Combats", 1976, réédité en 2010 avec une préface de l'auteur


Le Sucre et la faim : enquête dans les régions sucrières du Nord-Est brésilien
, Minuit,
1980

Robert Linhart
L'établi (1978)

Nous avons lu ce livre en octobre 2018.

Avec en contrepoint éventuel de L'établi de Robert Linhart : le livre de sa fille Virginie Linhart, Le jour où mon père s'est tu, Seuil, 2008, avec une belle préface d'Olivier Rolin dans l'édition de 2018 (à lire ICI).

DOCUMENTATION en bas de cette page : REPÈRES sur l'auteur, le mouvement maoïste d'où viennent les "établis", des livres sur le monde du travail, des éclairages dans la presse.
Catherine(dix jours plus tard)
Voici mon avis sur L'établi avec retard. J'ai préféré de pas lire les vôtres avant pour ne pas être influencée ; je vais pouvoir les découvrir maintenant.
Je connaissais pas bien Robert Linhart et n'avais lu aucun de ses livres. J'ai beaucoup aimé ce livre qui m'a, à la fois beaucoup intéressée, questionnée, émue. Il ne s'agit pas d'un roman mais plutôt d'un récit retraçant l'expérience de l'auteur, un intellectuel sortant de Normale Sup, qui s'est "établi" en usine. Le lecteur se retrouve, à sa suite, plongé dans la vie des ouvriers à la chaîne d'une usine automobile et partage leur quotidien abrutissant, humiliant, abêtissant. On découvre à la fois l'émiettement des tâches, le mouvement incessant de la chaine, le bruit, l'environnement toxique, la bêtise des chefs, le racisme, la violence du management, les cadences infernales et en même temps la lenteur de l'écoulement des journées : "Avec toujours les mêmes échanges de mots, l'attente du casse-croûte du matin, puis l'attente de la cantine, puis l'attente du casse-croûte de l'après-midi, puis l'attente de cinq heures du soir. De compte à rebours en compte à rebours, la journée finit toujours par passer. Quand on a supporté le choc du début, le vrai péril est là. L'engourdissement.". Il s'y ajoute ensuite la problématique de l'action collective, de la grève, qui accélère le rythme du livre et élargit son propos. L'ensemble est extrêmement bien décrit et bien écrit. Il ne laisse pas indifférent et on comprend le succès qu'il a pu avoir à l'époque. Même si l'époque du travail à la chaîne pour construire des voitures est quasiment révolue puisque ce sont maintenant des robots qui le font, ce livre reste clairement d'actualité.
La lecture du livre écrit par sa fille donne un éclairage supplémentaire très intéressant sur Robert Linhart, son parcours, son engagement politique, sa maladie, de façon plus générale sur la génération 68, ceci mélangé avec un témoignage très personnel sur son enfance, le drame lié au suicide de son père, le vécu des enfants de parents engagés en 68. J'ai terminé par Le Sucre et la faim, livre beaucoup plus court, qui est un reportage sur la condition de la population pauvre dans le Nordeste brésilien, réduite à la famine, par les politiques gouvernementales et le développement des grandes entreprises sucrières.
Le tout m'a captivée. J'ouvre L'établi en grand.
Brigitte
J'ai beaucoup aimé ce livre, qui me rappelle
Élise ou la vraie vie de Claire Etcherelli.
J'avais un peu suivi à cette époque-là l'aventure des Prêtres ouvriers, mais pas celle des
Établis.
Je suis admirative de la façon dont ce livre est écrit. L'écriture nous entraîne dans le rythme inexorable de la chaîne des caisses de 2 CV, à la fois lent et rapide, que les ouvriers accompagnent pendant quelques mètres, puis qui continue jusqu'à la sortie de la voiture terminée. Les divers postes occupés par le narrateur nous montrent toutes les étapes de la fabrication des 150 2CV quotidiennes.
J'aime surtout les deux premiers chapitres et le dernier. Le récit de la grève et de la répression qui la suit sont plus classiques.
Je citerai en particulier un passage très subtil qui évoque la fatigue et la forte chaleur à la p. 101 : “notre travail peut être un supplice. Nous l'oublions parfois quand la relative torpeur et la régularité d
e l'atelier nous ouvrent le fragile refuge de l'habitude.
Je regrette de ne pas pouvoir être avec vous ce vendredi.
Etienne
Pour cette première infidélité que je vous fais, je tenais tout de même à vous transmettre, ce que j’ai pensé de L’établi.
J’ai été désarçonné parce que je ne m’attendais pas à avoir ce type de lecture, j’imaginais me confronter à un ouvrage de pensée politique et voilà qu’il s’agit d’un témoignage à la première personne tout du long…
Le style très fluide, rythmé et concis m’a plu : on est très vite plongé dans l’enfer déshumanisant des machines et on peut ressentir au plus près ce que cela peut avoir de dégradant physiquement mais surtout mentalement que de faire une tache identique pendant tout une journée. La dénonciation de la logique productiviste avec tout ce qu'elle peut engendrer d’absurde pointe son nez régulièrement et est aussi assez jouissive (j’ai particulièrement savouré l’épisode du remplacement de l’établi, certes disgracieux mais fonctionnel, du vieil ouvrier par un gadget inutilisable).
J’ai tout de même quelques réserves, j’aurais aimé qu’on en sache un peu plus sur le narrateur et sur les personnages gravitants autour de lui, cela reste tout de même assez sommaire et on peine vraiment à s’attacher à eux (surtout à lui en fait). Aussi, passé le plaisir de la lecture de ce style direct et percutant j’ai fini par trouver ce dernier un peu plat, on est presque dans le télégraphique à certains moments. Au final il ne s’agit ni de journalisme d’investigation, ni d’un roman social à la Zola, ni d’un manifeste politique mais d’une sorte de témoignage hybride qui a un peu pris un coup de vieux par sa naïveté mais qui reste intéressant pour sa valeur historique.
En conclusion : j’ouvre à moitié.
Nathalie R
J'ai vraiment beaucoup aimé ce livre. J'ai été extrêmement prise par son rythme et pour moi cela a été un livre éducatif. J'avoue qu'à la fin de la lecture je me suis dit que je n'aurais jamais acheté une 2 CV si j'avais connu les conditions dans lesquelles elles avaient été conçues. Du coup, il me semble facile d'imaginer faire un parallèle avec tous les produits que nous consommons au jour le jour et de comprendre l'intérêt qu'il y a à ce que d'autres continuent à témoigner par le biais de ce type d'ouvrage instructif. Je n'ai jamais travaillé en usine mais j'ai déjà effectué un travail de type répétitif comme celui du tri postal ; à la fin de semaine, tu passes tes nuits à trouver le bon casier pour la bonne lettre ; j'imagine combien ce qui peut être supportable deux mois d'été pour payer tes vacances d'étudiante devient l'enfer quand il s'agit de l'engagement d'une vie. Après avoir complété la lecture avec le témoignage de Virginie Linhart, je me dis que, si dans un premier temps, j'ai trouvé l'acte courageux, je trouve que cela ne l'est pas tant que ça et qu'il savait à tout moment qu'il pouvait partir quand il le désirait ; il trouverait un travail complètement différent. L'angoisse et le sentiment d'inhumanité ne pouvaient donc pas réellement être les mêmes. Cela me fait penser à cette expérience malheureuse aux États-Unis de cette militante blanche Rachel Dolezal qui s'est fait passer pour noire alors qu'elle ne l'était pas et qui est accusée par la communauté d'usurpation d'identité et d'également desservir la cause noire. Ainsi, il me paraît difficile de comprendre ce qu'est la place de l'ouvrier dans le système si soi-même on ne risque pas grand-chose.
J'ai été extrêmement touchée par les témoignages très émouvants (surtout avec les conditions de vie fragiles à l'extérieur de l'usine qui ne sont pas meilleures) et la crainte d'être expulsé de logements sociaux. J'ai été horrifiée également par le comportement des traducteurs à la solde des chefs et petits-chefs (qu'avaient-ils à y gagner ?!), j'ai souri un peu incrédule à la description de certains changements de tenue (cravate et attaché-case). Je me suis dit qu'ils n'avaient aucune chance de réussir leur combat avec la façon dont l'usine organisait son emprise sur les employés. Et je me suis demandé s'ils auraient pu tout simplement saboter le système ? Je n'ai pas compris pour quelle raison à l'époque, l'ouvrier n'est pas protégé par une loi au-dessus de celle de l'usine.
J'ai lu le livre sans en comprendre le titre jusqu'à l'explication intermédiaire. Ça a été la surprise totale et je trouve que la construction qui se clôt par la symbolique de l'établi en tant qu'objet d'asservissement et en même temps objet détourné afin de créer un espace de liberté est très maligne. Je m'interroge sur ce qui aurait l'auteur s'il n'avait pas eu cette anecdote sous la main. Enfin J'ai été très surprise de découvrir le rôle de la CFT !
Je l'ouvre en grand.
Monique L
J'avais lu ce livre à sa sortie en 1978. Je pensais qu'il avait dû beaucoup vieillir. Il est vrai que le monde a changé : plus de chaînes de montage, ni de 2CV. A ma grande surprise, je ne me suis pas ennuyée une seconde à la lecture de ces pages. Ce livre n'a pas du tout vieilli et a même une résonance très actuelle (je pense aux femmes de ménage de grands hôtels minutées pour faire chaque chambre).
L'auteur concentre son récit sur l'usine et les ouvriers qui y travaillent. On sent vraiment le vécu. Ne sont jamais évoqués, ni la politique en France ou dans le monde, ni mai 68, ni les mouvements maoïstes, ni sa vie familiale. Ce parti pris rend ce livre très attachant et d'une grande force politique.
Linhart a un véritable talent de conteur et l'on se sent vite proche de son narrateur et révolté par la condition réservée à ses compagnons ouvriers.
Pour moi, ce livre m'a ramenée en arrière et m'a remis en mémoire tous les idéalistes que j'ai côtoyés dans les années 70 et plus tard.
C'est un roman court mais fort. L'écriture est fluide et légère et le rythme est haletant. J'ouvre en entier.

Rozenn
Je n'ai pas fini. Je l'ai lu à moitié. J'ai passé trop de temps à lire le livre de sa fille.

Plusieurs
Mais il ne fallait pas commencer par la fille !

Rozenn
J'aime beaucoup ce livre. J'ai eu comme étudiants des ouvriers Peugeot qui essayaient d'obtenir la maîtrise. Le livre est très actuel. Quand on lit Voyage en Amazonie, c'est pareil : les pauses rabotées, la machine à café trop loin. C'est marrant d'avoir lu ça autrefois, de le relire maintenant. Rien à changer. Et je n'ai rien fait !

Plusieurs
Individuellement ?

Rozenn
Oui. Ça me fait penser dans le premier Charlie Hebdo, au dessin de Reiser quelqu'un se baigne dans la mer et il ne reste que l'os. Je n'ai rien fait mais ce qui me rassure c'est qu'il était fou. C'est superbement écrit.
Fanny
Je ne vais pas être originale. J'ai aimé le bouquin, sans être saisie par le style. Je ne connaissais pas les établis, donc ce fut très instructif. J'ai été touchée par l'humanité des hommes et les femmes (traduction des tracs, solidarité). Les pages de grève ne m'ont pas ennuyée, j'étais dans le suspense : vont-ils réussir à bloquer ? J'ai conseillé ce livre. Je vais le prêter à mes parents qui ont connu cette période. Ça m'a fait penser à La panne de Christophe Dejours. J'ai tout juste commencé le livre de la fille, ça me paraît intéressant ; en la lisant, je me disais qu'il y avait un prix à payer. J'ouvre aux ¾ parce que je n'ai pas été saisie par le style.
Lisa
J'ai beaucoup aimé. J'ai aimé découvrir le travail à la chaîne car je ne me rendais pas compte des cadences ; pour moi la chaîne c'étaient des mouvements répétitifs immobile, là j'ai visualisé les déplacements des ouvriers. Je n'ai pas trouvé ennuyeux le moment de la grève. Les briseurs de grève sont des monstres et c'est pareil maintenant. Ça me déprime. Qu'est-ce que je fais avec ça ?
J'ai aimé le style qui va au-delà du témoignage. Il y a une ambition littéraire, à travers le choix des mots. C'est à faire lire à tout le monde, notamment à Macron.
Etienne aurait aimé en savoir plus sur les personnages, mais dans la vie on n'a pas forcément le temps de construire des amitiés durables dans le travail. C'était probablement voulu aussi éviter les regroupements. J'ouvre en grand.
Henri
J'ai lu L'établi quelques années après sa sortie, probablement en rapport avec mon cursus de formation au Conservatoire National des Arts et Métiers en ergonomie. Je n'ai malheureusement pas réussi à mettre la main sur mon exemplaire à la cave et j'avoue que j'ignorais tout du pedigree de Robert Linhart, hormis son appartenance au mouvement maoïste.
Mon souvenir de l'époque en était que la lecture était fluide, le propos limpide. Immédiatement ce livre s'était imposé, pour moi et dans le milieu où j'évoluais, comme un livre fondateur. En particulier la scène où un opérateur rectifie les portières voilées de 2 CV (si ma mémoire est bonne) sur un "poste de travail" qu'il a adapté à son besoin et en rapport avec ses propres tours de main" est emblématique du regard porté sur les situations de travail par l'école dite d'ergonomie de langue français" (par opposition aux Anglo-Saxons, alors très portés sur la production de connaissances à partir de travaux en laboratoire). Ce livre mettait d'emblée en exergue des aspects sur lesquels, plus tard, la discipline ergonomique mettra des mots : l'écart irréductible entre le prescrit et le réel, les solidarités, la vision réductrice des bureaux des méthodes, la charge de travail, les régulations et les marges de manœuvre, l'intelligence des corps, la métis (ruse) et la notion même de travail dont voici une définition parmi d'autres : "L'homme ou la femme qui travaille n'est pas un simple exécutant mais un opérateur au sens où il gère des contraintes et ne les subit pas passivement. Il apprend en agissant, il adapte son comportement aux variations tant de son état interne (fatigue…) que des éléments de la situation (relations de travail, variations de la production, pannes, dysfonctionnements…), il décide des meilleures façons de procéder, il invente des trucs, acquiert des tours de main permettant d'atteindre plus sûrement ses objectifs… en bref, il opère" (Monique Noulin).
Pour ces raisons, ce livre, comme l'a très justement exprimé quelqu'un dans nos échanges, était un "acte en soi".
Il reste entièrement d'actualité. En effet, à mes yeux, les conditions de travail (au sens physique du terme : bruit, éclairement, postures, produits dangereux, etc.) se sont globalement améliorées. En revanche les atteintes à la santé inhérentes au morcellement même du travail en tâches de plus en plus élémentaires et vidées de leur sens n'ont fait qu'empirer exponentiellement. Si le travail à la chaîne semble avoir régressé à mesure que les usines se délocalisaient, il a de fait migré dans le secteur tertiaire. Sont omniprésents dans les organisations actuelles : des formes croissantes de contrôle et un taylorisme forcené, le tout démultiplié par les moyens informatiques et la dématérialisation.
Plus qu'un témoignage, rétrospectivement ce livre a gardé un caractère prophétique. La lutte continue ! J'ouvre en grand (deux fois).

Claire
Mais n'est-il est pas "instrumentalisé" professionnellement ?

Henri
C'est un outil qui a ouvert un champ de recherche.

Nathalie R
C'est intéressant. Je me suis demandé un moment… ils ne sont pas fiers de la machine qu'ils construisent.
Annick A
Je l'avais lu il y a des années. Je l'ai repris ce matin avec le même plaisir. Il n'a pas vieilli. On voit la lutte des classes, qui existe encore. Et quelle violence ! J'ai beaucoup aimé l'écriture, elle est très percutante. Il raconte la grève, c'est haletant ! C'est un tour de force. En dehors de tout ce qui montre la vie en usine, ce qui m'a intéressée, c'est le côté humain du livre, avec un regard profondément humain du narrateur sur chaque personne. Ça m'a beaucoup touchée. Il introduit la question du rapport humain qu'on essaye de détruire en entreprise. J'ouvre en grand.

Denis
J'ai beaucoup d'estime pour ce livre. J'ai longtemps donné des cours sur l'histoire de l'organisation du travail pour des cadres qui voulaient changer les méthodes. Je leur faisais lire ce livre pour qu'ils voient un autre point de vue. C'est un livre fondateur. Quand j'ai lu qu'il fallait lire ça, je me suis dit "oh non je connais !". Et puis j'ai été étonné, par le talent. Je me demande pourquoi il a arrêté de parler 20 ans.

Plusieurs
On a une réponse dans le livre de sa fille.
Denis
Je suis curieux. En 68, je faisais des études, j'ai des amis qui étaient établis. Quel degré d'investissement pour les établis ? Il ne faut pas le faire à moitié, mais on peut mettre sa vie en danger. Ce livre est un témoignage, plutôt littéraire. J'ouvre en grand. C'est un tour de force.
Jacqueline
Pour moi c'est un livre culte. Je l'ai découvert, peu après sa sortie, lors d'un séjour de vacances dans les Cévennes, dans un lieu qui se voulait autre, tout en n'étant pas une tentative de communauté bien que lié aux "nouveaux Cévenols" récemment installés.
De cette première lecture, je garde le souvenir du témoignage très fort sur la condition ouvrière, d'une aventure politique prêtant à débat et de l'impact de ce livre ou chacun trouve quelque chose à sa mesure... Depuis, il est dans ma bibliothèque et je le relis, tout ou partie, de temps en temps, avec toujours le même intérêt et chaque fois, en y découvrant quelque chose de nouveau.
La démarche des "établis" et de Linhart n'est pas nouvelle ni unique : on peut la rapprocher de celle des étudiants russes qui "allaient au peuple" au 19e siècle, de celle de Simone Weil ou de celle des prêtres ouvriers. Mais elle garde cependant sa singularité : "dans nos débats d'étudiants, je me suis toujours opposé à ceux qui concevaient l'établissement comme une expérience de réforme individuelle : pour moi, l'embauche d'intellectuels n'a de sens que politique."
Ce livre raconte un parcours et sinon une découverte, en tout cas une expérience profondément humaine : "Vu du dehors de l'établissement, cela paraît évident : on s'embauche et on s'organise. Mais ici cette insertion dans la classe ouvrière se dissout en une multitude de petites situations individuelles où je ne parviens pas à trouver une prise ferme Ces mots même la classe ouvrière n'ont plus le même sens immédiat que dans le passé "
Je voudrais pouvoir lire ici les portraits (Mouloud qui refait trois mille fois les mêmes gestes), les solidarités, les formes de résistance..., écrits dans une langue extrêmement efficace et dans un récit construit comme un roman.
Dans ma relecture d'aujourd'hui, ce qui me frappe c'est ce que fait Linhart quand il écrit ce livre. Peut-être que son action a été un échec politique : ils ont été dispersés avant d'avoir pu changer grand chose... Mais Primo témoigne "la grève, ce n'est pas un échec parce que nous sommes tous contents de l'avoir faite." Cela m'a rappelé un film récent sur une délocalisation... Il s'agit de dignité. Linhart transforme cet échec en un récit extraordinaire susceptible d'éclairer la suite.
J'ouvre très grand.
Séverine(qui avait proposé ce livre en voyant que l'année du cinquantenaire de 68 avançait sans qu'on ait choisi un livre marquant le coup...)
J'ouvre en grand. C'est très bien écrit. Cela m'a fait penser aux Temps modernes : tout est rythmé, sur le temps et cela se retrouve dans le vocabulaire. J'ai été marquée par la présence des travailleurs étrangers et je fais le parallèle avec la délocalisation actuelle des usines à l'étranger. Cela n'a pas vieilli, aujourd'hui il se passe la même chose dans le tertiaire. L'établi ne peut pas être personnalisé. Aujourd'hui il n'y a plus toujours de bureau individuel. C'est un livre référence, une belle écriture. Je le relirai. J'ouvre en grand.

Françoise D
Je vais être moins enthousiaste.

Le groupe
Aaaaaaaahhhhhhhhh… enfin !
Françoise D
J'ai aimé ce livre et ce qu'il décrit de l'aventure humaine. En 68, j'ai travaillé à la chaîne, mais peu de temps bien sûr. Il se décrit comme un homme isolé, mais il est là parce qu'il est mao. Il ne se positionne pas tel qu'il est réellement. Son engagement n'était a priori pas lié à l'écriture d'un livre, il a écrit 10 ans plus tard. Je ne sens pas son idéologie à travers son récit. J'aurais aimé qu'il en dise plus sur le fonctionnement. J'ai regretté qu'il fasse l'impasse sur l'extérieur, sur ces espaces de partage. Cela m'a fait penser à L'atelier 62 qui se passait chez Renault. Je me souviens de ma surprise sur les conditions de travail étant donné que Renault était considéré comme le fleuron de l'industrie automobile française ET du syndicalisme. Evidemment Citroën était encore bien pire. Ce live est un témoignage précieux, et hélas pas du tout dépassé.
Je n'ai pas trouvé que c'était si bien écrit que cela. C'est peut-être voulu. J'ouvre à moitié.
Geneviève
Ce livre fait partie des ouvrages mythiques et des références que je peux citer sans les avoir lus. Je l'ai avalé très vite. Je n'ai pas été frappée par l'écriture, ce à quoi je suis en général peu attentive ; mais la structure est bien faite, il y a un important travail de restructuration et de mise en scène du récit. J'ai été frappée par le statut des immigrés et une solidarité qui a été détruite aujourd'hui. J'ai été saisie également par la question de l'identité, notamment chez Ali qui préfigure beaucoup de choses et à qui il dédie ce livre. J'ai été saisie par le rapport au corps, la manière dont les ouvriers s'habillent pour dissimuler leur statut social, cela a peut-être changé aujourd'hui. Dans quelle mesure cela a joué sur le rapport au corps dans les cités, avec les marques ? Je pense notamment aux "sapeurs" congolais. La tenue vestimentaire fait partie des humiliations constantes dont on trouve aussi la trace dans certaines filières professionnelles où les élèves doivent porter une blouse de travail qui les distingue des autres élèves, ce qu'ils supportent mal.
Le fait que l'auteur n'évoque pas sa vie politique à l'extérieur de l'usine est frustrant, mais c'est une prise de position qui se défend et qui lui permet de mettre en valeur les personnages de la communauté ouvrière.
Une fois de plus, je suis heureuse que le groupe de lecture m'ait donné l'occasion de découvrir un livre dont je connaissais l'existence, sans l'avoir lu.

Rozenn
J'avais un petit chapeau quand je travaillais dans un fast-food.

Geneviève
J'ai toujours été fascinée par le silence de Linhart et par l'après-coup de ceux qui sont allés au bout de leurs engagements, parfois trop loin… Le livre de sa fille n'a pas la même qualité littéraire mais il apporte un contre-point extrêmement intéressant.

Claire
Peu après qu'on a programmé L'établi en mai dernier, j'ai vu sur Arte un film documentaire sur les établis qui m'a impressionnée (et instruite). J'ai lu alors le livre parce que je voulais voir l'adaptation théâtrale de L’Établi à la Cartoucherie (Jacqueline en était).
En lisant le livre, je pensais à L'atelier 62. J'ai lu celui-ci avec autant d'enthousiasme et de... révélation.
C'est un livre qui n'a pas de sous-titre indiquant son genre. Je suis contente Jacqueline que tu aies employé le mot "roman".

Jacqueline
Non je n'ai pas employé ce mot.

Le groupe
Si si.
Claire
Outre l'aspect témoignage, je l'ai lu comme un roman, car il en a toutes les composantes :
- des personnages saisis en peu de mots : des bons (Georges et son élégance), des mauvais (le médecin dit le vétérinaire, les interprètes), le prêtre ouvrier Klatzann, Ali, le fils de marabout...
- des scènes très bien campées : le changement au vestiaire avec les Noirs qui sortent en complet veston-cravate, la scène de la grève, celle avec Demarcy l'ouvrier resté artisan, extraordinaire
- une narration qui avance, avec quelques flashforwards qui jouent dans la tension (on apprend d'ailleurs qu'au temps de l'écriture 10 ans ont passé p. 146)
- un cœur, l'expérience d'établi qui est bien prise dans le récit et qu'on nous fait vivre sans nous épargner mais sans attendrir, avec des informations très bien distillées dans le récit. Sauf sur la démarche des établis : en effet, le défi de l'unité de lieu est tenu (on est uniquement dans l'usine), mais je regrette que tout ce qui est hors de l'usine soit tu, et je rejoins là Françoise : rien sur le groupe militant intellectuel auquel il appartient qui détermine sa situation. Rien non plus sur la vie personnelle du narrateur (mais sa fille Virginie nous en dira plus). On a des éléments ça et là sur "l'établissement", sur d'autres luttes. Comment les tracts en plusieurs langues (p. 88) sont payés, on ne le sait pas.

Lisa opine du chef...

Il y a des moments très forts et souvent aussi beaux : l'anesthésie progressive dans le boulot, ce que font les autres hors de l'usine, pendant que Mouloud en est à la 33000e voiture, l'attachement aux autres : je retiens ce que tu as dit Annick sur le regard du narrateur sur chaque personne, attentif à chaque personne.
Il y a aussi la vengeance quand Citroën sait qu'il est établi (p. 144), le sentiment de classe (p. 145), les villages entiers qui arrivent (p. 35), la hiérarchie des nationalités et des postes, le féodalisme, le racisme, le colonialisme (p. 68), le syndicat officiel (p. 71), l'univers semi-pénitentiaire (p. 63), la nasse où il s'est englué (p. 66), la peur (p. 68), le flicage (p. 69), l'attribution d'une place qui renvoie à remettre à sa place (p. 138) et, étonnant, le sentiment d'un mois de bonheur (p. 93).
J'ai lu après le livre de sa fille, éclairant, mais j'en parlerai après. J'ouvre aux ¾ ce livre important.

Nathalie R
Je pense aux uniformes des caissières et à l'uniformité.

Claire
Peut-on parler de littérature ?

Rozenn
J'ai été époustouflée par la beauté du texte.

Nathalie R
Savoir écrire en s'oubliant, c'est pas donné à tout le monde. La scène d'humiliation à l'établi c'est terrible.

Claire
Ce qui montre que l'auteur voulait contribuer à un témoignage "sociologique", le long passage de l'établi proprement dit a été publié avant la sortie du livre dans une revue sociologique, Les Actes...

Denis
Les Actes de la recherche en sciences sociales !

Lisa
Pourquoi certains maoïstes étaient contre les établis ?

Monique L
Dans la GOP (la Gauche ouvrière et paysanne, avec Alain Lipietz), ils pensaient que c'était peu efficace, une illusion. J'ai rencontré Linhart alors, mon mari étant dans cette mouvance maoïste (dans la GOP).

Rozenn
Et les Yes men ? Ils s'habillent en économistes, vont dans des conférences et disent des absurdités qui se réaliseront. Par exemple, ils ont démontré l'intérêt de faire travailler des immigrés chez eux, dans leur pays.

Séverine
Je pense à Debout-payé de Gauz sur le métier de vigile.

Claire
J'ai été étonnée en me remémorant les livres que nous avons lus qui sont centrés sur le monde du travail : Atelier 62 de Martine Sonnet (paru en 2008, auteure reçue dans le groupe en 2008), Le quai de Ouistreham de Florence Aubenas (paru en 2010 et lu dans le groupe en 2010).

Annick A
Extraordinaire !

Claire
On a lu aussi
Au bureau de Nicole Malinconi (paru en 2007 et lu dans le groupe en 2008), La question humaine de François Emmanuel (paru en 2000 et lu dans le groupe en 2007). On avait lu également Un petit boulot de Iain Levison, un Américain, sur lequel on s'étaient écharpés... Mais il y a aussi, que nous n'avons pas lu, Amélie Nothomb avec Stupeurs et tremblements.

Plusieurs
Mais on l'a lu, c'était super.

Claire
Non, on ne l'a pas lu.

Plusieurs
Mais si.

Claire
On a juste lu Hygiène de l'assassin.

Jacqueline
Alors on l'a tous lu de notre côté.

Claire
Y avait aussi
Élise ou la vraie vie de Claire Etcherelli, Voyage à Paimpol de Dorothée Letessier, Sortie d'usine de François Bon, L'Excès-L'usine de Leslie Kaplan, Extension du domaine de la lutte de Michel Houellebecq, Le Laminoir de Jean-Pierre Martin, sans parler de Simone Weil.

Rozenn
Le début est vraiment parallèle entre Linhart et Simone Weil.

Claire
J'ai trouvé deux articles qui justement comparent les deux démarches. J'ai cherché des réactions à la sortie du livre de Linhart. Poirot-Delpech était alors le feuilletoniste du Monde ; il conclut son son article ainsi : "Je n'ai rien lu de plus atroce, de plus accusateur, dans la nudité, depuis Une journée d'Ivan Denissovitch, de Soljenitsyne. Avec cette circonstance, que chacun peut trouver aggravante ou pas, que cela ne se passe pas en Sibérie mais sous nos fenêtres, ni vu ni connu, à un jet de boulon."

L'une
Quant au livre de Virginie Linhart...

L'autre
J'ai détesté !

L'autre
J'ai adoré !

Rozenn (au vu du brouillamini qui s'installe rapidement au sujet du livre de Virginie Linhart...)
Je propose qu'on refasse un tour concernant ceux qui l'ont lu...

Jacqueline
Virginie Linhart cherche à comprendre son passé. Dans cet effort, son premier livre Volontaires pour l'usine : vies d'établis (1967-1977) est une enquète absolument passionnante.
Celui-là me parait moins abouti : j'aime ce qu'elle dit des raisons qui lui font entreprendre cette nouvelle enquête, mais il me semble que son propre ressenti biaise un peu ce qu'elle va en faire.
Par contre, j'ai beaucoup aimé préface de Rolin. Elle m'a paru rétablir une plus juste distance.
Dommage qu'elle ne soit pas dans toutes les éditions !

Claire
Le point de vue des enfants des personnalités gauchistes de l'époque, c'est passionnant. C'est extraordinaire, à ce moment-là on croyait au Grand Soir, grande différence avec aujourd'hui. Leur vie est entièrement centrée sur la politique, les enfants ne sont pas primordiaux, on mange n'importe comment, la façon de s'habiller ne compte pas, on vit les matelas par terre dans le bordel. Et les parents de Thomas Piketty qui en bavent en allant vendre leurs fromages de chèvres. Et aujourd'hui, les pairs de Virginie Linhart sont pour certains archi maniaques, les enfants passent avant tout, on les emmène au conservatoire etc.

Rozenn
Le livre nous apprend ça, mais le livre est mal foutu, fouillis, foutoir, avec un côté règlement de compte. On pourrait en tirer un article intéressant.

Monique
J'ai vu une émission à la télévision un peu agaçante avec la fille.

Claire
En fait, elle est documentariste, pas écrivain. Son film sur la fac de Vincennes était formidable.

Geneviève
Je confirme. Son livre a une préface d'Olivier Rolin qui est magnifique et qui situe bien le cadre, avec une culpabilité de cette génération militante vis-à-vis des enfants. Ce n'est pas que les mômes ne comptaient pas, mais on les embarquait dans l'aventure. J'ai décroché parfois car il y a une accumulation de témoignages, un peu pêle-mêle entre citation directe et commentaire.
J'ai parfois été un peu agacée par un côté un peu geignard, et une tendance à la victimisation mais la relation fille/père est passionnante. J'ai aussi été très intéressée par les remarques sur la place du judaïsme dans cette génération et la suivante, notamment en ce qui concerne une culture des "survivants" et son impact sur le positionnement militant.

Séverine
Je ne suis pas d'accord quant aux enfants. Elle souligne le gap générationnel ; avant les enfants comptaient moins, gauchistes ou pas. Ce qui m'a intéressée c'et le thème de la bipolarité et Robert Linhart qui reste en phase dépressive pour ne pas retomber...

Nathalie R
C'est son interprétation, c'est ce qu'elle dit seulement sur son père.
Et avec ces convictions, les collègues gauchistes de Linhart qui mettent leur enfant à l'École alsacienne !

Rozenn
Effet de la classe sociale !

Nathalie R
Virginie témoigne qu'avoir un enfant dans certains mouvements c'était mal vu. Et la scène de sexe des parents qui gueulent comme des veaux !

Claire
D'ailleurs la Virginie insiste sur le fait que cela leur était insupportable de voir leurs parents nus.

Nathalie R
Je ne reviens pas sur tout ce qui a été dit sur la construction foutraque de ce livre. Ce que je sais c'est qu'il m'a toutefois emballée et a provoqué en moi des échos très sonores ! Et plusieurs interrogations. Je me suis interrogé sur la place de la politique dans la vie de mes parents et sur l'impact que cela avait sur notre propre éducation. Je suis née en 64. Mais parents se séparent quand j'ai 12-13 ans donc les années 76-77. Je suis le pur produit d'une éducation qui m'a rendue profondément sceptique et nihiliste. J'interroge le rôle de la politique dans ma vie comme celui de la religion. J'ai trouvé une ressemblance : une éducation basée sur des dégoûts, dégoût de la politique, dégoût de la religion (je ne dis pas de la foi). Un passage m'a particulièrement marquée : "sentiment imbécile d'avoir raison parce qu'on est nombreux". Pour moi, c'est vraiment ça mon éducation. Dans ma vie j'ai approché du parti socialiste... j'ai été horrifiée par les dissensions internes, les egos, les tirages de couverture à soi, les jalousies. Ça m'a définitivement éloignée ! À chaque fois que j'ai pu m'approcher de personnes qui avaient le pouvoir de décider, j'ai été vraiment sidérée : par certains choix motivés par l'intérêt particulier et non l'intérêt général. Je ne sais pas s'ils (les 68) ont raté quelque chose comme certains le laissent entendre, mais il me semble que les grandes causes enclenchent des catastrophes alors que peut-être chacun pourrait faire quelque chose de petit et humble mais qu'ainsi on ferait avancer tout le monde.

Denis
Reste-t-il des notes de sa période d'établi ?

Plusieurs
Non.

Claire
Dans le film sur les établis, on voit des documents de l'époque, des procès-verbaux de réunion maoïste très détaillés, écrits à la main, où les militants doivent faire des comptes rendus de leur engagement et faire aussi des auto-critiques glaçantes.

Denis
Dans un bouquin, Malinowski dans les îles lisait des romans de Conrad décrivant des sociétés indigènes.

Claire
À propos des communautés, il y a un livre récent que je veux lire, Arcadie d’Emmanuelle Bayamack-Tam, qui reconstitue une sorte d'utopie communautaire 50 ans après.

Nathalie R
Je connais une fille qui vit à Auroville depuis 30 ans.

Françoise D
Ça a été dévoyé.

Nathalie R
Mais elle y vit toujours.
Ceux qui sont très impliqués dans les ZAD, ils disent qu'ils ne peuvent faire ça que quelques années.

Lisa
J'ai un ami de ma promotion d'agro qui est zadiste.

Claire
Mais il est diplômé…et peut retrouver du travail.

Monique L
Il faut souligner aussi que certaines femmes jeunes ont vécu dans les communautés liberté sexuelle et que cela a tourné à l'exploitation.

Nathalie R
Virginie le dit bien, il y a un mâle dominateur et des mâles soumis.

Rozenn
Dans les mouvements gauchistes, les filles faisaient le café...

 

Inès (du nouveau groupe parisien dont les avis suivent)
Ce qui m'a le plus marquée, c'est la simplicité et l'efficacité que l'on ressent à la lecture. On se plonge directement dans le monde de l'usine. Le passage le plus fort est pour moi la grève.
On peut faire le parallèle avec notre société. J'ai trouvé ce livre très actuel ; ils souffrent physiquement tandis qu'aujourd'hui la souffrance est mentale à mon sens.
Léonard
C'est un livre qui pour moi est optimiste car ils réussissent à instaurer la grève. Notre système contemporain régresse ; aujourd'hui on invente une nouvelle pauvreté. C'est une œuvre fondamentale sur le monde ouvrier français ; il mérite de réapparaître dans les luttes d'aujourd'hui ; il a réussi à être optimiste dans sa noirceur, les gens restent dignes. Les plus grandes luttes sont à venir. Ce livre a le bénéfice de créer le débat après l'avoir lu sur les luttes sociales. C'est un livre important ; au-delà de ce livre, c'est une vision sociologique et philosophique ; ce qui en fait une œuvre majeure.
François
C'est un bouquin actuel ; c'est un livre qui prend les tripes et qui est totalement bouleversant. L'Établi est un chef-d'œuvre et met en exergue la stupidité du bureau des méthodes. Il y a un engagement total de l'auteur. Il se relativise par rapport à ce qu'il vit. Il va pleinement participer ; il va organiser la grève. Il se retrouve à la chaîne dans des conditions extrêmes. Cela m'a fait penser à Primo Levi et son univers carcéral et les camps de concentration. Le degré de souffrance lorsqu'il calcule le nombre de coup de pouces. Il décrit le chalumeau ; la description et la vigilance, l'observation qu'il a ; c'est juste magnifique c'est d'une sobriété. L'ambiance de l'usine est implacable ; il ne peut pas se retrouver seul, il les empêche, il les harcèle ; c'est un livre très actuel et magnifique.
Ce qui fascine, c'est la gravité et la beauté humaine des témoignages. Il y a un vrai travail sur l'écriture saccadée et rythmée. Il montre remarquablement les personnages, les immigrés. Il montre la façon dont ils sont exploités en relation avec leur mode d'émigration : description très actuelle de la description des immigrés. Le passage sur le temps qui est volé est magnifique. Ensuite Linhart a fait le même travail avec des ouvriers agricoles. Puis il est allé en Espagne. Il est politisé, mais c'est un très grand écrivain.
Françoise H
Peu d'auteurs français ont écrit sur l'usine. Cela m'a rappelé un livre que j'ai lu sur les immigrés dans des abattoirs au début du XXe siècle aux USA, La jungle d'Upton Sinclair
Ici Linhart raconte le processus de la chaîne à trois reprises. Il est effaré par ce processus qui est avilissant. C'est un beau livre fraternel. Il a un regard empathique sur les ouvriers, les immigrés, par les temps qui courent. J'ai beaucoup aimé. Je le trouve très honnête. Cette sincérité est sensible. Cela m'a fait penser à Si c'est un homme de Primo Levi. Il raconte un univers qui devient un monstre ; il y a une analogie entre machine et monstre.
Valérie
J'ai été beaucoup touchée par ce livre. Je pensais que j'allais m'ennuyer, mais il n'en a rien été. Quand j'étais étudiante j'ai bossé dans une usine Nivéa : je devais suivre la cadence, les minutes deviennent des heures.
Le passage p 69-70 "Pourtant, la peur, c'est plus encore que cela : vous pouvez très bien passer une ... entière sans apercevoir le moindre chef (parce qu'enfermés dans leurs bureaux ils somnolent sur leurs paperasses, ou qu'une conférence impromptue vous en a miraculeusement débarrassé pour quelques heures), et malgré cela vous sentez que l'angoisse est toujours présente, dans l'air, dans la façon d'être de ceux qui vous entourent, en vous-même.", c'est uun passage qui reflète l'ambiance du livre. Cette peur parce que "pas le droit d'arrêter la chaîne". J'ai trouvé ce livre touchant, fraternel, solidaire.
Nathalie B
C'est un excellent livre en terme d'écriture : on a le rythme, la rapidité, la lenteur de la nuit. C'est une écriture corporelle. J'ai tout aimé, y compris la grève. Une grève représente énormément de travail, qui génère beaucoup d'inquiétude et l'auteur le dit bien, il faut distribuer les tracts, etc. Beaucoup de fraternité qui reste dans les mémoires. IL le raconte extrêmement bien. La description de Demarcy est un passage touchant ; on a brisé cet homme ; on l'a cassé. Cela reste un roman actuel : même maltraitance, même type de fonctionnement. J'adore la fin avec la rencontre de Kamel : Kamel ou la classe ouvrière.
La Condition ouvrière de Simone Weil fait penser fortement à ce livre et montre à quel point ils sont isolés.
Anne
Le passage de la description de cet établi de Demarcy est très émouvant, dans une situation de destruction de l'être humain (p. 183). C'est pour montrer que c'est cela, être humain. Il décrit notre époque qui peut être destructrice. Je l'ai vécu comme un huit clos. L'auteur parle de la dictature de l'objet. Il dénonce déjà à cette époque ce qui prend aujourd'hui des proportions plus importantes. Il parle de l'omniprésence de l'esprit de consommation. Le passage de la grève est révélateur d'un grand suspense et s'arrête assez longtemps. Le passage sur la peur est magnifique, très bien décrite, c'est un moment où on n'a pas de pensée, c'est irrationnel. Les gens n'arrivent plus à penser dans la peur !
J'ai lu ce livre dans le train. J'ai été transportée par l'écriture rythmée, imagée, musicale, la description de la chaîne.
C'est un huis clos dans lequel sont nichés en son centre la violence entre les hommes et tout le travail que certains hommes font. Ce livre met en contraste des aspects de l'humanité qui sont beaux : description d'une fin de fête, la fermeture de l'usine p. 184. C'est un livre qui fait frissonner où les aspects sociaux sont décrits.
Ana-Cristina
C'est le mot pudeur qui résume ce livre pour moi. Il sait à tout moment qu'il peut partir. Il connaît tellement ses limites et cela ne joue pas contre lui. Il sait que de toute façon il y aura forcément une part auquel il n'aura pas accès. Il arrive à transmettre ce que les autres subissent sans les trahir, il est extrêmement honnête. A la fois ce livre est tellement émouvant et heureusement quand il part de la grève, cela s'apaise. Il a écrit ce livre 10 ans après. Cela dépasse l'opinion politique ; il défend ses valeurs. Il va jusqu'au bout de ses convictions. Le passage de Demarcy est fabuleux. On a l'écart avec les autres, l'outil de travail, et la distance avec ce qu'ils ont fait avec son outil de travail.
Ce livre = pudeur ; pudeur par rapport à ce qu'il aurait pu dire et qu'il ne dit pas.
Martine
Je n'ai pas beaucoup aimé ce livre. J'aurais voulu que ce livre soit à l'image du passage sur Demarcy. Je n'aime pas trop les témoignages mais je suis d'accord avec tout ce qui a été dit sur le livre jusqu'à présent.
Lina
Linhart a su mettre le point de vue purement observateur de côté, on ne lit pas ce livre comme une expérience, mais plutôt comme quelque chose qui a été réellement vécue avec toutes les émotions, sentiments, que cela implique. C'est un livre d'émotion ; j'ai adoré chaque mot dosé, juste, rythmé qu'utilise l'auteur pour décrire chaque détail et étape de la vie et du travail à la chaîne. L'auteur observe le moindre détail tout en s'impliquant émotionnellement. Il a cette force de caractère de ne pas abandonner, d'aller jusqu'au bout de ses convictions. Il souffre comme les autres, il vit les choses à 200% et respecte les hommes qui l'entourent. Cet auteur impose le respect et ses descriptions sont d'un grand réalisme. On n'a aucune difficulté à imaginer la scène, tout est cadencé, tout est harmonieux. Je n'ai ressenti aucune longueur ; le style est parfaitement maîtrisé.
Il décrit de manière si réaliste que cela m'a glacé le sang ; de voir à quel point il retranscrit avec brio le néant, la peur, l'angoisse, l'avilissement, l'aliénation du travail à la chaîne ; les corps qui enregistrent les gestes automatiques au point d'entraîner une déconnexion du cerveau. Heureusement qu'il y a le passage de la grève, par principe, pour sauver l'honneur, pour montrer que nous sommes avant tout des êtres humains qui méritent le respect. La partie avec Demarcy m'a évidemment émue ; on lui enlève son outil de travail, j'ai ressenti ce passage comme une violation intime de son don, de son intégrité, on a détruit cet homme, on l'a brisé…
C'est un livre important, extrêmement actuel et qui mériterait d'être remis sur le devant de la scène.
David
Ce livre montre la déshumanisation. Le langage du contremaître met une distance entre les ouvriers et le directeur. La peinture des carrosseries doit être parfaite, mais l'humain peut être sale, abîmé. La résistance symbolique apparaît quand ils s'habillent bien à la sortie de l'usine. Comme le livre est écrit en 1978, je m'attendais à quelque chose d'un peu plus raconté et il raconte vraiment les faits, j'ai trouvé cela très moderne alors que cela a 40 ans. Il montre l'absurdité des rapports humains par rapport à l'industrie. Le style est magnifique, on s'y croit totalement.
Monique M
Ce livre très engagé est extrêmement vivant, prenant, documenté sur les conditions de vie et de travail des ouvriers des chaînes de montage de 2 CV des usines Citroën dans les années 70. On sent l'engagement personnel, la proximité de l'auteur avec ces hommes, sa compréhension, son envie de leur faire prendre conscience de l'injustice de leur condition.
Le style fluide, imagé, précis, restitue parfaitement l'atmosphère de l'usine : la routine des gestes répétitifs sur les chaînes, les odeurs, le décor grisâtre, l'arrivée somnambulique des ouvriers au petit matin, le décrassage du soir dans les vestiaires pour laisser « d'un côté l'usine : saleté, vestes usées, combinaisons trop vastes, bleus tachés, démarche traînante, humiliation d'ordres sans réplique ("Eh, toi !") » et trouver « de l'autre la ville : complet-veston, chaussures cirées, tenue droite et l'espoir d'être appelé "Monsieur" ». Le récit décrit les conditions de vie précaires des ouvriers et travailleurs immigrés, le racisme du recrutement et des emplois proposés, les cadences infernales, la dureté de l'encadrement, la complicité des médecins du travail qui refusent le moindre arrêt maladie, les risques sanitaires…
C'est aussi le tableau très documenté, vibrant, charnel, de la vie de ces hommes loin de leurs familles restées au pays, le récit de leur solidarité, l'analyse éprouvée dans sa chair d'un intellectuel assez engagé pour vivre dans les mêmes conditions que ces ouvriers.
Le tableau est sans complaisance : les 2CV sont rouges, verts, bleues, rutilantes, pleines d'attrait ; les hommes sont gris, recouverts de poussière, fripés, abandonnés à leur sort. C'est la domination de la machine sur l'humanité.
L'épisode de la grève est haletant. On sent monter la fébrilité des ouvriers, le système de flicage se resserre, les interprètes briseurs de grève tentent d'influencer les travailleurs étrangers, les chefs menacent d'expulsion des foyers ou de licenciement.
Ce livre a valeur de document, il est fondamental.


DOCUMENTATION


Voici DES REPÈRES sur l'auteur, le mouvement maoïste d'où viennent les "établis", des livres sur le monde du travail, des éclairages dans la presse.

Enfance
Robert Linhart naît en 1944 à Nice de parents juifs polonais qui pendant la guerre vivaient cachés dans les Alpes-Maritimes, aidés par des Justes.
Son père Jacob, dit Jacques, ne put faire reconnaître son diplôme de juriste et devint alors représentant en "tout ce qu’on peut avoir, de tout ce qu’on peut toucher", pour faire vivre sa famille, raconte Virginie Linhart.
Sa mère Masza, dite Maryse, vendait avec succès des dessins de mode à Varsovie. Elle devint femme au foyer pour élever Robert et sa sœur, la future sociologue Danièle Linhart, née en 1947. Robert Linhart n’a connu aucun de ses quatre grands-parents, tous victimes de la "shoah par balles".

Formation
- Au lycée Claude Bernard, il a pour professeurs Louis Poirier qui devint Julien Gracq qui y enseignait l’histoire et la géographie et en philosophie Michel Deguy, aujourd’hui poète "réputé" qui l'oriente dans ses études : en 1959-1962, hypokhâgne et deux khâgnes à Louis-Le-Grand.
- 1963 à 1968 : Normale sup rue d'Ulm, "disciple" d’Althusser, doctorat en sociologie.
R. Linhart se lance dans la recherche en sciences sociales : mémoire de DEA sur Nikolaï Boukharine dirigé (de loin), par Raymond Aron, doctorat de troisième cycle Lénine Taylor et les paysans sous la direction du philosophe François Châtelet.
- Il devient maître assistant, puis maître de conférence et fait toute sa carrière professionnelle au sein du Département de philosophie de l’Université Paris VIII ("Vincennes"), jusqu’à sa retraite en 2009.
- En 1976, il publie une adaptation de sa thèse : Lénine, les paysans, Taylor : essai d'analyse matérialiste historique du système productif soviétique, Seuil, coll. "Combats", réédité en 2010 avec une préface de l'auteur.

Parcours militant
- 1964, adhère à l'UEC (Union des étudiants communistes), il y anime le cercle des "ulmards", marqué par la figure tutélaire de Louis Althusser. En 1964-1965, naissance des Cahiers marxistes-léninistes, prochinois et très critiques à l'égard du "révisionnisme" du PCF, qui connaîtra 15 numéros.
- En 1966, comme une centaine de militants, est exclu de l'UEC ; il fonde l'Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes, UJC (ml), dite aussi UJ.
Ces sympathisants de la Chine ne se disaient pas encore "maoïstes", ni "prochinois", mais "marxiste-léniniste", ce qui signifiait que l’UJ prônait un retour à Marx (le Marx matérialiste) et aussi à Lénine. Pour l'UJC (ml), les étudiants doivent se mettre à l'écoute des masses : procéder par "enquêtes", conformément aux paroles de Mao Zedong pour qui "la seule méthode qui permette de connaître une situation, c'est d'enquêter sur la société, sur la réalité vivante des classes sociales" ; en l'occurence, il s'agit de se lier aux "masses ouvrières" en allant travailler dans les usines comme "établis".
- 1967 : Virginie Linhart, sa fille, raconte en 2008 dans son livre sur son père : "Alors que je passe l’été de ma première année à Sardan dans le sud de la France avec Nicole, ma mère - mon père est l’invité du président Mao ; aux côtés de quelques autres camarades de l’UJ, il enquête sur les bienfaits de la révolution culturelle en Chine. Le 14 août 1967, il écrit à ma mère de la chambre 310 de l’hôtel des Nationalités, à Pékin, la lettre suivante :

Mon chaton, hier nous avons visité une commune populaire ; j’attendais cela depuis 1964 ; c’est aussi bien que nous l’imaginions. C’est la voie lumineuse que prendront tous les affamés du monde, tous les paysans de la zone des ténèbres et des tempêtes. Nos entretiens avancent et nos rapports avec les camarades chinois sont de plus en plus excellents. Il nous reste deux jours à passer à Pékin, bourrés d’entretiens prévus, avant de partir dans l’intérieur (Kharbin, Shanghai, etc.). Nous avons à peine une minute de répit de temps en temps. Embrasse très fort le bébé pour moi. Je t’aime. Je te couvre de baisers. Tu iras en Chine l’année prochaine, je le veux absolument (et nos amis chinois te connaissent déjà). Robert."

- Après la série d'"enquêtes" débutées à l'été 1967, la première vague d'établissements a lieu à l'automne 1967 et fera entrer dans les usines des dizaines de militants étudiants pour mener des investigations à la façon de Mao ("qui n’a pas fait d’enquête n’a pas droit à la parole"), répandre le message révolutionnaire et encourager à l’émergence d’une "CGT de lutte des classes". Nicole Linhart (la femme de Robert) s'établit aux Charcuteries Géo au Kremlin-Bicêtre et Claudie Broyelle à Montrouge (qui ultérieurement publiera : La moitié du ciel, Apocalypse Mao, Deuxième retour de Chine, Le bonheur des pierres : carnets rétrospectifs). Une des idées est de militer au sein de la CGT pour organiser des combats de classes déterminés.
- Printemps 1968 : Robert Linhart exprime une profonde défiance pour les manifestations qui se déroulent au Quartier latin ; il y voit un "complot social démocrate" ; interdiction par l’UJC (ml) à ses militants de participer aux manifestations qui sont considérées comme "petites-bourgeoises".
- Le 10 mai : Robert Linhart, victime d’importants troubles psychiques, est hospitalisé et plongé dans une cure de sommeil pour de longs mois.
- Septembre 1968 : il entre sur un poste d'OS dans les usines Citroën de la porte de Choisy à Paris, jusqu’en juillet 1969, date de son licenciement.
- Après l’été 1968, Benny Lévy, rival de Robert Linhart, accuse publiquement l’ancien leader d’aveuglement politique. Tandis que l’UJC (ml) éclate en plusieurs tendances, Benny Lévy, sous le pseudonyme de Pierre Victor, prône avec succès la fondation d’une nouvelle organisation, la Gauche prolétarienne (GP). Fondée en o
ctobre 1968 (elle s’auto-dissoudra en 1973), elle rassemble notamment Benny Lévy et son frère Tony, Christian Riss, Jean Schiavo, Olivier Rolin, Jean-Claude Zancarini, Maurice Brover, Serge July, Alain Geismar, Jean-Paul Cruse, Gilbert Castro, Jacques Theureau, Jean-Pierre Le Dantec, Bernard Liscia et Robert Linhart (éloigné cependant du Comité exécutif du fait de son "établissement" à l'usine Citroën).
- 1971 : est lancé J’accuse, organe d’expression de la Gauche prolétarienne, plus populaire que La Cause du Peuple, organe officiel du mouvement. La direction de l’hebdomadaire (qui bientôt devient mensuel) revient à André Gluksmann et Robert Linhart, entourés d’un groupe d’intellectuels (dont Sartre) et de journalistes en vue, notamment du Nouvel Observateur. La relative indépendance de l’organe de presse par rapport à la GP ne dure pas, Benny Lévy impose une fusion entre La Cause du peuple, mieux contrôlée par l’organisation, mais dont l’intérêt politique n’avait cessé de diminuer, et J’accuse, au contenu plus vivant et au lectorat plus étoffé. Benny Lévy reproche en fait à J’accuse de permettre à R. Linhart de reprendre de l’influence dans l’organisation ; en juillet 1971, un procès politique contre les animateurs de J’accuse, tourne au fiasco.
- 1978 : écrit 10 ans après son expérience, Robert Linhart écrit L’établi : il y raconte son "établissement" et un conflit du travail contre les récupérations que l’employeur, Citroën, à la porte de Choisy, voulait imposer aux ouvriers, surtout des immigrés, quelques mois après la longue grève du printemps 1968.
- A la sortie du livre, Bertrand Poirot-Delpech écrit dans Le Monde : "Je n'ai rien lu de plus atroce, de plus accusateur, dans la nudité, depuis Une journée d'Ivan Denissovitch, de Soljenitsyne. Avec cette circonstance, que chacun peut trouver aggravante ou pas, que cela ne se passe pas en Sibérie mais sous nos fenêtres, ni vu ni connu, à un jet de boulon."
- En 1979, R. Linhart accompagne au Brésil Miguel Arraes, l'ancien gouverneur de l'État du Pernambouc, renversé par le coup d'État d'avril 1964, lors de son retour dans son pays natal à la faveur d'une amnistie politique. Le sucre et la faim est l'enquête qu'il tire de son observation des conditions de vie des travailleurs agricoles brésiliens dans les plantations de canne à sucre, où se recompose lentement un mouvement social réprimé par la dictature militaire.
- 1980 : Le Sucre et la faim : enquête dans les régions sucrières du Nord-Est brésilien, Minuit
.
- En 1980, dans un accès de démence, Louis Althusser étrangle sa femme ; un non-lieu est prononcé par la Justice, qu'il doit à son état psychiatrique, mais aussi à la mobilisation de ses proches et notamment de Robert Linhart qui s'implique énormément, très choqué par le drame.
- 1981 : Il tente de se suicider. Lorsqu’il se réveille d’un long coma de type 3, il plonge dans un quasi silence de 25 ans.

Trois mariages (avec des établies...)
- Avec Nicole Colas, étudiante en pharmacie dans les années 1960, militante de l’Union des étudiants communistes (UEC), "établie" en 1967, ils eurent deux enfants : Virginie (née en 1967, qui sera réalisatrice de documentaires politiques, historiques et sociologiques) et Pierre (né en 1970, scénariste et réalisateur). Divorce en 1972.
- Avec Ana-Maria Galano-Moscovite, maoïste au Brésil, exilée en Suisse et au Portugal où ils firent connaissance en 1975 à la faveur d’un voyage de Robert dans le sillage de la Révolution des œillets, ils eurent une fille, Clara (née en 1977, brésilienne travaille dans le cinéma).
- En 1993, mariage avec France Ducosson-Linhart, qui dans les années 1970 s’établit quelques mois dans une imprimerie de Charleroi en Belgique.

Quelques autres livres sur le monde du travail
- 1967 : Claire Etcherelli, Élise ou la vraie vie, Denoël (prix Femina) : elle témoigne de son travail en usine par nécessité pendant 17 mois, puis à la SFK pendant 11 mois. Elle est embauchée au contrôle des voitures en bout de chaîne, dans l’atelier 76 de l'usine Citroën de la porte de Choisy (où travaillera 10 ans plus tard Robert Linhart dans l'atelier 85 !)
- 1980 : Dorothée Letessier, Voyage à Paimpol, Seuil
- 1982 : François Bon, Sortie d'usine, Minuit
- 1987 : Leslie Kaplan, L'Excès-L'usine, POL
- 1994 : Virginie Linhart, Volontaires pour l'usine : vies d'établis (1967-1977), Seuil
- 1994 : Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte, Maurice Nadeau
- 1995 : Jean-Pierre Martin, Le Laminoir, Champ-Vallon
- 1999 : Amélie Nothomb, Stupeurs et tremblements, Albin Michel
- 2000 : François Emmanuel, La question humaine
, Stock (lu dans le groupe en 2007)
- 2007 : Nicole Malinconi, Au bureau, L'Aube (lu dans le groupe en 2008)
- 2008 : Martine Sonnet, Atelier 62, Le Temps qu'il fait (reçue dans le groupe en 2008)

- 2010 : Florence Aubenas, Le quai de Ouistreham, L'Olivier
(lu dans le groupe en 2010).

Mentionnons aussi Simone Weil, la philosophe, qui décide en 1934 de devenir ouvrière chez Alsthom dans le 15e arrondissement de Paris, puis elle travaille à la chaîne aux Forges de Basse-Indre, à Boulogne-Billancourt, et enfin comme fraiseuse chez Renault. Elle écrit son Journal d'usine en 1935 et plus tard La Condition ouvrière en 1951.
Deux articles rapprochent les deux démarches :
- "L’esclavage du travail à la chaîne, Simone Weil et Robert Linhart", Sophie Chabanel, Histoire d'entreprises , n° 18, 2012
- "Le témoignage de Simone Weil. L’expérience de l’Usine", Taïbi Nadia, Sens-Dessous, 2006.

Quatre ressources récentes
- Dans Libération, qui fut fondé par Serge July, ex-cofondateur de la Gauche prolétarienne, un ancien maoïste : un portrait de Robert Linhart "Rétabli", par Édouard Launet, Libération, 17 mai 2010
- A la radio,
Laure Adler s'entretient avec Robert Linhart : "J'ai vécu Mai 68 comme une crise de folie", Hors-Champs, France culture, 1er février 2011, 44 min. Elle consacrera ensuite une semaine à L'établi lu par Samy Frey à L'heure bleue sur France Inter en décembre 2016, avec chaque jour après la lecture, une personnalité : Robert Linhart lui-même d'abord, Leslie Kaplan, Michelle Zancarini-Fournel, Virginie Linhart, puis de nouveau Robert Linhart.
- A la télévision (France 3), quatre anciens établis témoignent aujourd'hui : Étudiants tous à l'usine : itinéraires de maoïstes ouvriers, documentaire de Lise Baron, 2018, 52 min (en ligne, des extraits significatifs : extrait 1 - extrait 2 - extrait 3 - extrait 4 - extrait 5)
- Au théâtre, L’Établi d’après le livre de Robert Linhart, est adapté en 2018 par Marie-Laure Boggio et Olivier Mellor, mise en scène d’Olivier Mellor, Théâtre de l’Epée de bois à la Cartoucherie de Vincennes, puis Festival d'Avignon ; la maxime qui accompagne la compagnie : "L’homme est bon, mais le veau est meilleur" (Bertolt Brecht)...

Robert Linhart et le metteur en scène Olivier Mellor à la Cartoucherie de Vincennes
(photo prise par Claire en compagnie de Jacqueline et François le 7 juin 2018)


 

Nos cotes d'amour, de l'enthousiasme au rejet :
à la folie
grand ouvert
beaucoup
¾ ouvert
moyennement
à moitié
un peu
ouvert ¼
pas du tout
fermé !

 

 

 

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