Quatrième de couverture :

« À partir du mois de septembre l'année dernière, je n'ai plus rien fait d'autre qu'attendre un homme : qu'il me téléphone et qu'il vienne chez moi. »
Annie Ernaux

Annie Ernaux
Passion simple (1992)

Nous avons lu ce livre en avril 1992.
Nous lirons Les Années en 2008 et La place et Une femme
en janvier 2019.

(La veille de notre séance sur Passion simple, Claire assiste au Centre Pompidou à une rencontre d'écrivains, dont Annie Ernaux, et ose l'inviter pour le lendemain à participer à notre séance : Annie Ernaux décline l'invitation, mais souhaite recevoir nos réactions à la lecture de son livre. En dépit de la violence de certains avis, ceux-ci sont retranscrits tels quels et transmis par courrier à Annie Ernaux ; en 1992, nous n'avons pas encore ce site qui existera à partir de 2000. Annie Ernaux nous répond rapidement : le texte de sa lettre figure après nos avis.)

Marie-Christine
Je n'ai pas aimé. Le sujet me paraît banal et je n'ai pas trouvé du nouveau. J'attendais des mots magiques. Je suis très déçue par le style. Je suis déçue par la tournure des choses. Elle aurait pu romancer : pourquoi ce serait autobiographique à 100% ? Aucune phrase ne me reste.

Claire
Tu es encore en train de reprocher à un livre de ne pas être comme tu voudrais qu'il soit…

Fernando
Ce livre me rend mieux sensible aux femmes. Cette passion me semble loin d'être simple. C'est un livre plutôt sur la rédaction d'un livre que sur un passé. N'oublions pas que l'écrivain vit des expériences pour écrire. Les deux premières pages sont géniales ; ça fait longtemps qu'un livre français ne m'avait pas ouvert l'appétit comme ça. La femme est presque borderline. Il y a une présence étonnante de la ville. Et une sobriété. Il y a beaucoup de détails sur l'homme perspicaces, avec le problème du langage, et une sensibilité pour comprendre l'homme. Cette relation adultérine est très touchante. Avec ce début du film porno, elle souligne qu'il faut mettre son jugement moral entre parenthèses. Elle-même ne la juge pas. L'homme lui avait demandé de ne pas écrire sur lui, quelle naïveté. C'est un regard de femme très intelligent, très sensible ; elle reste consciente de la durée limitée de la relation. La question qui m'intéresse le plus : qu'est-ce qui fait qu'elle a cette relation avec cet homme ? Le plaisir, je ne crois pas ; la souffrance pèse plus fort que le plaisir. Ce livre a été écrit avec une langue très belle.

Monique
Je l'ai lu une première fois et je n'ai pas aimé. Je l'ai lu une deuxième fois et je ne l'ai pas aimé. Dans La place, j'avais aimé la façon dont elle parlait des choses qu'on tait. Cette écriture, est-ce qu'on peut la dire minimaliste ? Avec ce choix de petits événements assez éloignés du cœur même de la passion. L'écriture, trop distanciée, donne une lecture un peu voyeuriste. Je me demande : est-ce que j'ai déjà réagi comme ça ? Je ne comprends pas la présence des notes. Cette femme subit l'absence. Elle sombre dans le fétichisme, l'obsession. La seule fois où j'ai senti une présence réelle, c'est dans la note où elle parle d'un accident. Ce que j'ai quand même aimé : "À partir du mois de septembre l'année dernière, je n'ai plus rien fait d'autre qu'attendre un homme" (voir la suite), l'utilisation de l'imparfait, l'appellation de l'homme, A., ce qu'elle dit du temps : "j'ai mesuré le temps de tout mon corps" et encore : "je n'étais plus que du temps passant à travers moi".

Henri-Jean
Je ne l'ai pas lu puisqu'on n'a dit qu'on ne lisait que des poches. Avec La place, avec Une femme, je suis resté froid. Il y a quelque chose d'indécent dans la façon de parler des gens, de les dénuder. Se dénuder soi, d'accord, mais pas les autres.

Catherine
J'ai beaucoup aimé. J'ai aimé l'humilité de ce livre. Quelqu'un complètement offert qui n'attend rien, qui va tout subir, qui ne cherche rien qu'être là, tourné vers l'autre. Ça m'a fait toucher l'humilité de l'être humain. Une femme dépossédée d'elle-même. C'est plus une possession qu'une passion.

Élisabeth
Je n'ai absolument pas aimé. Pas du tout. Même si le thème me concerne, personnellement universitairement (j'ai étudié la passion chez Duras). Annie Ernaux se regarde vivre. La passion n'est pas dedans. Ce n'est pas la passion, c'est sur la passion. C'est un livre de hall de gare, un bouquin à lire en attendant un train. L'histoire est racontée de derrière la caméra. Je n'ai aucune émotion.

Claire
Que tu aies étudié Duras ne te donne aucune compétence pour dire que c'était un livre de gare. D'ailleurs tu n'as pas dit de vraies raisons qui ne t'ont pas fait l'aimer.

Claire-Lise
J'ai été bouleversée par ce livre. Littérairement c'est très fort. Un livre qui parle du désir, du vide, de l'attente, du manque. Il y a plein de réflexions intellectuelles. C'est un livre sur l'écriture qui fait de nos émotions un livre. Je reprends l'offrande dont on parlait : elle en fait un objet ; je n'ai pas écrit un livre sur lui, sur ce luxe : elle le dit avec économie, force ; avec la justesse des détails physiques, quand elle garde son verre comme une relique. Elle en fait quelque chose d'original, tous les détails sont vrais. Dire des choses aussi banales d'une façon si peu banale, c'est génial. J'aime cette distance d'écriture désinvestie d'émotion. Elle dit je ne fais qu'attendre avec des phrases sèches.

Claire
C'est la première fois que je ressens de la haine pour ceux qui n'ont pas aimé (d'où ces interruptions agressives…). J'ai adoré ce livre qui est pour moi une sorte de chef-d'œuvre. Je n'avais rien eu d'Annie Ernaux. Et je la considérais avec un certain mépris : les histoires d'enfance, l'autobiographie… J'ai lu ce livre qui m'a passionnée. J'aime sa brièveté, comme un condensé. Hier quand j'ai écouté son auteure à Beaubourg, j'ai aimée passionnément ce qu'elle disait (sur l'entre-deux où elle écrit). La composition du livre ajoute à la tension. Il n'y a rien d'attendu. Il fonctionne sur l'ellipse. L'homme est invisible. La passion, c'est une histoire entre soi et soi, et pas à deux. Il y a un vertige à trois temps : le temps de la passion, le temps de l'écriture, le temps des notes. Il y a trois sortes de textes : à l'imparfait, qui expose la passion dans une sorte de neutralité, les listes=l'obsession, les notes=une distance supplémentaire. J'ai aussi l'impression qu'elle savait qu'elle jouait quelque chose de pré-écrit, ce que laissent penser les mots scénario, costume, scène, figurer  : elle a écrit la pièce en la vivant et en la restituant. Ça me rappelle La vie fantôme de Danièle Sallenave qui prend une situation qui évolue peu en l'étudiant sous différents points de vue. Ici il y a aussi tous les ingrédients. Pour moi, il en manque un, c'est le "si" qu'on imagine : si c'était autrement, s'il n'était pas marié. Pour moi, même si ça choque, je vois dans ce livre quelque chose de commun avec un livre que nous avons lu Si c'est un homme de Primo Levi : une aventure de souffrance restituée, et dans la littérature. Bien que ce soit un roman de l'écriture qui s'écrit, elle n'est pas dans le cliché de la mise en abyme. J'ai pensé à L'Amant de Duras, quand il la rappelle après. Il y a plein de phrases qui me restent, au contraire de toi, Marie-Christine.

Marie-Christine
C'est l'absence qui fait l'omniprésence de l'homme, c'est l'obsession.

Dominique
Ce n'est pas l'histoire d'une relation. C'est sinistre, je me suis ennuyée. C'est une bonne description d'une pathologie. C'est d'une grande banalité, dépouillé. La seule astuce littéraire, ce sont les deux premières pages.

Steve
Ça ne m'a pas plu. On a envie de le lire en voyeur parce que c'est une femme qui écrit. Hervé Guibert a traité le même sujet dans Fou de Vincent. Ces deux écritures se lisent de façon assez facile. J'ai gardé plus chez Guibert qu'avec Annie Ernaux.

Karine
Je n'ai pas aimé. Elle ne vit pas sa passion. Elle a conscience des choses futures qui vont lui arriver. Elle maîtrise complètement.

Claire
Évidemment, avec le temps, elle est de plus en plus en dehors.

Christine
Au début, j'avais l'impression d'être derrière une plaque de verre. C'est un livre sur l'échec. Elle ne me paraissait pas passionnée. Elle démontre qu'elle ne peut pas l'écrire, la passion. Elle écrit pour se libérer, pas pour nous, pour changer de douleur ; on n'a pas grand-chose à voir avec son projet. Sa note sur le présent, ce n'était pas la peine de me l'indiquer, on avait compris.

Claire
En commentant, elle crée du décalage dans le temps, elle épuise cette aventure.

Élisabeth
Oui, elle épuise le filon !

Christine
J'ai vu le film Border Line, avec cette femme qui peut basculer.

Claire
C'est une Paulina 1992...

Renée
J'ai lu le livre avec voracité. J'étais très perturbée par le livre. Il y a le mot passion. Passion va avec amour. Or il n'y en a pas dans ce livre. Ce livre a été écrit par une sexologue (protestations !). Je me suis retrouvée complètement identifiée à cette femme. L'auteure fait un exercice de style. "Naturellement, je ne me lavais pas", naturellement, c'est gros.

Claire
Évidemment, elle se rend compte qu'elle ne fait que jouer un scénario, qu'elle est banale.

Renée
"Mon innocence sera excusée" : il n'y a jamais eu d'innocence dans ce livre. C'est écœurant d'inauthenticité. Fragments d'un discours amoureux, c'est autre chose.

Claire
Tiens, c'est vrai, pourquoi elle parle d'innocence ?

Claire-Lise
Tu dis que tu es bouleversée et que c'est écœurant d'inauthenticité, n'est-ce pas paradoxal ?

Renée
J'assume mes contradictions…

Christine
"Je ne ressens aucune honte" à écrire cela, c'est inauthentique.

Henri-Jean
Élisabeth a parlé de Duras, Renée de Barthes. On ne compare pas Goliath et David.

Claire
Il n'y a aucune prétention chez Annie Ernaux. En tout cas, Barthes, subtil, décoré et tout, on adore, mais je ne ressens pas d'émotion à sa lecture (protestations !). Ici il y a à la fois l'émotion et la pensée. Le passage "c'est par erreur qu'on assimile celui qui écrit à un exhibitionniste" est très intéressant. La faute de français page 56, dernière pour précédente, montre qu'elle est tellement dans ce passé qu'elle se trompe.

Claire-Lise
Je trouve magnifique l'idée du don reversé à la dernière page.

Claire
Les deux dernières pages sont sublimes.

Dominique
J'ai pensé au Boucher d'Alina Reyes (que nous avons lu cette année).

Claire
C'est vrai, c'est la même centration sur un homme, mais dans Le Boucher, la chair est présente et c'est heureux, dans Annie Ernaux, c'est morbide, ses jours sont comptés, d'ailleurs la mort est évoquée.

Fernando
Elle dit l'absence de dignité.


Notre soirée a eu lieu le 17 avril 1992, nos 12 avis lui sont transmis par courrier le 20 avril 1992. Annie Ernaux y répond le 4 mai. Un grand merci !

Annie Ernaux
Merci, vraiment, d'avoir pris la peine de retranscrire longuement le débat - fort animé ! - qu'a suscité Passion simple. En lisant les réactions, j'ai pensé qu'il était préférable que je ne sois pas présente, les lecteurs étant ainsi beaucoup plus libres de s'exprimer. J'ai été intéressée par les diverses opinions, constatant une fois encore que les "condamnations" sont souvent faites au nom de modèles d'expression de la passion, en quelque sorte "consacrés" (Duras-Barthes) et en refusant de voir le livre tel qu'il est (1). Mais une seule remarque m'a attristée, c'est celle d'une femme qui évoque l'inauthenticité de mon livre. Bien entendu, c'est une notion parfaitement floue et subjective, il n'empêche que je sais tout ce que j'ai mis dans mon livre, ce que j'ai engagé là... Mais enfin, ainsi que le disait Proust "chaque lecteur est lecteur de soi-même", soi, avec son histoire personnelle, sa culture, ses valeurs. D'où la multiplicité des lectures.

(1) La "justice" en ce domaine consisterait à comparer avec des textes tout à fait contemporains, d'auteurs de la même génération, ou même plus jeunes.

 

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