La quatrième de couverture :

"En vérité, l'insurrection contre mes parents, contre la pauvreté, contre ma classe sociale, son racisme, sa violence, ses habitudes, n'a été que seconde. Car avant de m'insurger contre le monde de mon enfance, c'est le monde de mon enfance qui s'est insurgé contre moi. Je n'ai pas eu d'autre choix que de prendre la fuite. Ce livre est une tentative pour comprendre."
É. L.

Édouard Louis est écrivain. Ce premier roman, traduit dans une vingtaine de langues, a rencontré un succès critique exceptionnel à travers le monde.

"D'une force et d'une vérité bouleversantes." Annie Ernaux

 

Édouard Louis
En finir avec Eddy Bellegueule

Nous avons lu ce livre en octobre 2015.

Ce livre risquait de nous amener sur le terrain de la “vérité” et de devoir être ramené(e) à la question "Mais qu'est-ce que tu penses du livre lui-même en tant que roman ?"... puisqu'il est sous-titré "roman".
Plusieurs raisons pouvaient nous inciter à parler de la réalité elle-même, malgré notre propension... exigeante à nous maintenir dans le domaine de la littérature :
1. l'auteur lui-même lie pour son livre son projet littéraire et la vérité
2. l'on n'ignore pas les polémiques autour du livre : visites de journalistes dans la famille, mère de l'auteur dans un débat à la FNAC, etc., susceptibles de déconsidérer la démarche d'Édouard Louis ; il faudrait être ascétique pour faire l’impasse sur les rebondissements liés à la sortie du livre...
Voici donc un petit dossier (ICI), combinant intérêt littéraire et goût du potin (avec deux vidéos, dont “Eddy Bellegueule, histoire d'un roman sous pression médiatique”, p. 7). Le dossier étant volumineux bien que soient parfois retenus des extraits, des passages ayant trait au littéraire sont surlignés en mauve.

Nos cotes d'amour, de l'enthousiasme au rejet :

à la folie, beaucoup, moyennement, un peu, pas du tout

Monique L. (avis transmis)
Pour moi ce n'est pas un roman (aucune intrigue…) mais une autobiographie. Je n'y vois pas non plus d'étude sociologique par manque de nuance. Mais c'est un livre que j'ai lu d'une traite comme en apnée. Je le vois comme un cri libérateur. C'est caricatural et sans recul pour analyser la situation. C'est un témoignage brut et impudique qui relate le propre ressenti de l'auteur dont on peut reconnaître l'objectif libérateur. Cela me crée un certain malaise. Je me sens comme un voyeur. A la fin de ce livre je me pose la question de la construction de la personnalité. On ne sait pas ce qui a permis à Eddy de s'en sortir. (A mon avis son intelligence et ses études y sont pour quelque chose, mais cela ne me paraît pas suffisant). C'est un livre poignant. L'exagération de ses critiques sur son entourage et sur son environnement dont il ne décrit que les mauvais côtés donne de la force à son récit. On sent la souffrance, l'exaspération, la révolte.
Claire-Lise (avis transmis)
On est dans un registre flou : roman ? Autobiographie ? Autofiction ? J'ai apprécié l'écriture qui est sans pathos, sans chichis et qui par son absence de recherche même, rend encore plus terrible la description presque clinique de son enfance et de son milieu. De temps à autre, il insère sèchement les paroles de son père, de sa mère, leur vocabulaire populaire, leurs phrases toutes faites, sans les filtrer. Il ne cherche pas à dissimuler le milieu social très défavorisé dont il est issu, mais il ne revendique pas son attachement à lui non plus. Au contraire. On est là dans le reniement. Couper les ponts était une nécessité absolue pour qu'il puisse devenir qui il est. Ce livre nous claque à la gueule et nous laisse un peu KO. On lui fait le reproche de n'être pas écrit. Il me fait l'effet plutôt d'un crachat sec et violent. On ne travaille pas un crachat. Il sort et puis c'est tout. Il renvoie du mépris, et ne se soucie pas d'être joli. Est-ce que le livre est racoleur ? Oui, un peu. C'est un peu un livre fait-divers. Je n'ai pas suivi du tout les polémiques qui ont suivi la sortie de son livre, donc je n'ai pas d'avis dessus. Je ne suis pas sûre que ce premier ouvrage suffise à propulser Édouard Louis au rang d'écrivain. Il a plutôt couché par écrit un témoignage, reconstitué un journal à posteriori, mais est-ce de la littérature ? J'ouvre aux ¾ car je le trouve réaliste et sincère.
Brigitte (avis transmis)
L'auteur aborde un sujet très intéressant. Cela entraîne pour lui des difficultés avec sa famille, c'est sans doute le prix à payer pour le succès de son ouvrage. J'admire l'aplomb et la détermination de ce tout jeune homme, qu'il a puisés dans sa personnalité et l'histoire de son enfance.
Mais, intéressons nous plutôt au livre lui-même. En ce qui concerne l'écriture, le livre se lit facilement, mais je ne suis pas éblouie par le style. L'auteur explique les difficultés rencontrées pour rendre compte de la parole de sa mère, ce qu'il a réussi à faire. Il s'essaie à exprimer l'indicible ; mais Duras, Sarraute et d'autres y sont parvenus mieux que lui.
Je voudrais noter que le milieu qu'il décrit, cette campagne très pauvre de Picardie aux environs d'Amiens, est le terreau des électeurs FN ; son livre nous le rend plus familier. Quand il s'agit de la très grande pauvreté, je pense immédiatement à ATD Quart Monde, dont j'ai bien connu les fondateurs par ma grand-mère. (Le mouvement s'appelait alors Aide à toute détresse, d'où ATD ; le monde qu'ils découvraient dans le camp de Noisy-le-Grand ne pouvait pas être le tiers monde, d'où le quart monde.) Dans leurs analyses, ils évoquaient souvent la perte des savoirs, la non-transmission des pratiques dans cette population déshéritée : je me souviens notamment que des jeunes femmes avaient perdu (ou n'avaient jamais acquis) la culture qui accompagne les soins à donner à un très jeune enfant (biberons, réveil de nuit, change…), comment le porter dans les bras etc. Cela expliquerait l'impression d'incompréhension du monde actuel et la difficulté de communication qui en ressort ; faille dans laquelle peut s'engouffrer le discours simpliste du FN.

Serge (d'Avignon)
J'avais lu une première fois ce livre en avril 2014. C'est, me semble-t-il, l'histoire d'une évasion. C'est comment se sortir d'une situation invivable, intenable, impossible, face à l'homophobie généralisée, face à la cruauté des enfants devant ce qui ne leur semble pas la norme, face aux adolescents qui sont en réaction avant d'être en réflexion, face à un univers familial entêtant, une promiscuité éprouvante, l'alcoolisme du père, comme souvent dans le Nord. Là où seule la fuite est envisageable comme avenir possible.
Je l'ai relu, ce livre, une deuxième fois pour le groupe et il m'a à nouveau beaucoup touché. J'ai pensé à ces foyers qui s'ouvrent, je crois qu'il y en a un à Avignon depuis un peu plus d'un an, pour accueillir les jeunes homos rejetés par leur famille. Je me suis demandé si Édouard Louis, l'auteur, qui aborde là un sujet plutôt tabou et encore bien ignoré, pourra un jour passer à l'écriture de fictions ou, puisqu'il est bien jeune, s'il va évoluer dans le champ des essais et de la théorie.
Pour moi, c'est un récit de vie, cousin de L'astragale d'Albertine Sarrazin, de Mars de Fritz Zorn, du Pavillon des enfants fous de Valérie Valère ou encore du Journal d'Anne Frank, de Moi, Christiane F... Il va au-delà de l'autofiction et de la littérature elle-même, donc peut-être sort-il un peu du cadre du groupe lecture...
Annick A
J'ai lu ce livre quand il est paru. Je ne l'ai pas envisagé comme "livre-pour-le-groupe-lecture". J'avais lu avant le livre d'Éribon qui est tellement bien : c'est incomparable, Retour à Reims. Didier Éribon avait honte de son milieu, au point qu'il cachait son passé ; c'est son premier livre sur l'homosexualité ; il explique aussi comment sa famille et passer du PC au FN. Après ce livre, celui-ci ne m'apprend rien. Au niveau littéraire, je n'ai pas aimé. Je l'ai relu pour voir si je serais plus indulgente. Il est très jeune.
Françoise D
Au niveau littéraire l'écriture n'est pas là, non ! Ce qui est intéressant, c'est le double langage : son parler et le parler de sa famille. Il clame que c'est la vérité ? Mais j'ai relevé des contradictions : l'exemple de l'épisode avec Sabrina, l'incohérence concernant l'histoire du téléphone... En prétendant dire la vérité, il en rajoute. "Mon père mangeait dans sa gamelle, comme les animaux." : c'est faux. C'est un exercice d'exorcisme par l'écriture. Si on s'en tient à l'objet littéraire, ça ne tient pas la route. C'est un témoignage.
Jacqueline
Je n'ai pas beaucoup aimé. J'ai de la commisération pour cet auteur. Il a de la haine, il s'en est sorti. Il est devenu normalien. Il est plein de haine du milieu dont il est sorti. Ses parents l'aiment à leur façon. Ce livre ne me convainc pas de grand-chose. Dans Duras, il y a un effet de distance par rapport à ce qui a été vécu, mais pour lui il n'y a pas encore la distance : ce n'est pas sûr qu'il en ait vraiment fini avec Eddy… Je pourrais aimer si c'était bien écrit. Quand il fait parler ses parents, ça reste artificiel, plat, simple ça me fait parler à Balzac quand il fait parler Nucingen, on sent que c'est artificiel. Même s'il les fait parler avec des expressions communes, ça n'est pas crédible.
Fanny
Je l'ai lu peu de temps après Genet, je l'ai lu facilement, avec un certain plaisir. Sans rien savoir de tout le côté médiatique. J'ai trouvé quelques passages bien écrits. J'ai bien aimé les têtes de chapitre, il y avait une petite originalité. J'ai aimé ce qu'il dit sur les attentes liées au sexe, ce que doit être un garçon. Je l'ai fini il y a deux semaines et il ne me reste pas grand chose. C'est un livre qui risque de s'oublier assez vite. C'est aussi un livre qui appelle des comparaisons : j'ai pensé à Zola, mais c'est sûr que ce n'est pas au même niveau. De même avec Annie Ernaux : il n'y a pas la même force avec ce livre. Je suis resté dans la distance avec ce qu'il décrit. Au niveau médiatique, on est dans le voyeurisme, on parle plus du battage médiatique du livre.

Annick L
Je l'ai lu d'une traite avec la sensation d'uppercut en permanence. Ça fait ressentir ce qu'il a ressenti : de ce point de vue-là, c'est assez réussi. Après, je me dis : et alors ? Je ne suis pas d'accord sur le côté caricatural, il y a de beaux passages avec ses parents. L'évocation qu'il fait de son milieu m'a paru touchante. Et ce n'est pas entièrement faux. Mais il reste quoi ? Littéralement, il y a quelque chose qui n'est pas abouti. Ça m'a fait penser à Céline, il y a quelque chose de craché. Mais c'est faible. C'est un témoignage. Mais pourquoi ce succès ?

Séverine
N'oublions pas que c'était en pleine période du mariage pour tous.
Annick L
Ce jeune homme est brillant. Il est un bel exemple de réussite marketing.
Geneviève
Je ne sais pas trop quoi dire. J'aimerais bien aimer. Dans l'idée, dans ce qu'il essaie de dire, il y a des choses qui me plaisent. Il y a une sorte de tendresse. Il y a des choses en trop, c'est surjoué, il enfonce le clou, c'est indirectement une façon de dire sa haine de façon multipliée. Il y a quelque chose de fort, mais on est mal à l'aise. Il n'y a pas besoin d'être vieux pour avoir du recul. J'ai le sentiment de quelque chose de pas digéré, donc difficile à recevoir. Que va-t-il faire après ? C'est tellement brut de décoffrage. Je suis touchée par rapport à l'effort qu'il fait pour restituer le réel et le besoin de hurler de colère. C'est bancal, mais ce n'est pas rien.
Lisa (arrivant directement de Lyon)
Je l'avais lu quand il est sorti, après le début de la polémique, et avec des a priori négatifs, à savoir c'est glauque et exagéré. Ça été confirmé. Je n'ai relu pour le groupe, car je n'avais pas aimé. J'ai eu le dossier de Claire et là, je me suis dit que j'aurais apprécié de le relire en laissant de côté le témoignage. En le feuilletant en même temps que je vous écoute, je me dis que je n'ai pas envie de le relire. J'ai vécu en Picardie aussi non loin de ce village et je n'ai pas vu ça. Il fait des généralités, on a l'impression que c'est pire que les corons. C'est du même niveau que ce qu'on vend dans les gares…
Denis
Je ne savais rien de ce livre. C'est choquant. Ça m'a appris plein de trucs. C'est dur, pénible. Ce n'est pas bien écrit. Ce n'est pas un roman, ça n'ouvre sur rien. Avec le problème de la réception de ce genre de livre qui parle de gens existants. Il est jeune, ne suscite pas l'enthousiasme. Je n'avais pas connaissance du concept de "transfuges" avant de lire le dossier de Claire. Je n'avais pas vu ça. La question de la réception se pose en effet : pourquoi ce succès ? Une partie de ma famille est picarde et elle est partie de la région. C'est gênant. Il en fait trop. Sa ma manière de parler de choses trash ne m'a pas plu. C'est un témoignage de la souffrance d'un jeune homosexuel. Il a tenté de mettre sur la place des choses comme celle-là.
Claire
Je l'avais lu peu après sa sortie, sans parasitage médiatique. J'ai souvenir d'un coup de poing, de l'homosexualité, mais surtout de la découverte d'un milieu rappelant les années 50 et mon ignorance de ce qui est. Le temps a passé, je l'ai relu : le coup de poing a réopéré ; j'ai été sensible à toutes sortes d'éléments, qui ne vont pas tous en faveur du livre. Il y a des ressorts romanesques, très vite on sait que ça finira bien, ouf pour supporter le reste ; dans la première partie on positionne le milieu, c'est dans la deuxième partie qu'il se passe des choses et pour moi il y a bien une "intrigue". C'est composé, très ; il n'y a pas de table de matières ce qui me semble une coquetterie, on découvre au fur et à mesure, titre et texte. Les fins de chapitres sont tissées avec les suivantes. Il y a bien une dimension universelle. L'écriture est très efficace ; cependant je n'ai pas apprécié tout à coup des phrases nominales, je les trouvais maladroites, comme paresseuses. Il y a des phrases fortes, ne serait-ce que la première ou devant la chambre des parents "l'odeur du cri du père". La distance, elle existe, mais il s'agit de l'application d'une théorie bourdeusienne et c'est un peu gros, les commentaires. Quant à ce qui tourne autour du livre, c'est passionnant : la façon dans les auteurs utilisent leur entourage, la question éthique/littérature, je trouve ça passionnant. Malheureusement, l'auteur s'est mis à passer son temps à se justifier littérairement compris, et c'est parfois pathétique...

Manuel
Je l'ai lu quand il est sorti et je l'ai relu. On oublie beaucoup de choses. Mais c'est un page-turner, ça se lit facilement. Grâce au dossier de Claire, je ne le prends plus pour un roman : pour moi, c'est un témoignage. Je me mets à la place de ses parents : je serais en colère... La maltraitance vient des enfants  - les collégiens - et pas des parents. Et elle ne concerne pas que les homosexuels.

Jacqueline
Il y a toutes sortes de harcèlements !

Manuel
C'est dur la première phrase. Je ne pense pas que ses parents ne l'aiment pas. Ce qui me gêne, c'est ces récits de famille, ça ne doit pas paraître. Et je me suis posé la question de la crédibilité de beaucoup de choses. Je suis d'accord sur le fait que certaines pages sont percutantes. Je vais lire une phrase du Journal du voleur de Genet que j'ai lu après vous : "Le talent c'est la politesse à l'égard de la matière, il consiste à donner un chant à ce qui était muet." Il a ce talent. Il a une certaine maturité.

Claire
La maturité est-elle une qualité littéraire ?...

Manuel
C'est un livre pour le groupe lecture car il y a de quoi à dire. Il y a des choses gratuites : l'épisode Sylvain par exemple. C'est un livre que je pourrais passer, en cas d'homophobie par exemple...
Séverine
Il y a un brouillage sur ce que je pense. C'est un témoignage. C'est peut-être dur de dire cela, mais cela me rappelle les émissions de Delarue et on le verrait sur le thème : vous êtes picard, homosexuel, et de milieu populaire... L'homosexualité, c'est pas ça pour moi le sujet : c'est le parcours du transfuge. La caricature des milieux contrastés, ça m'a rappelé La vie est un long fleuve tranquille, avec Les Le Quesnoy et les Groseille.

Annick L
La famille Groseille est plutôt sympathique.

Claire
On n'a pas de riz au lait…

Séverine
Je viens de la campagne aussi, mais ils sont vraiment bruts de fonderie. Je le trouve très dur avec sa famille. Littérairement c'est très fort, par exemple, le passage où il avale le molard... : on est en effet loin de Genet et les fleurs… Je ne peux pas dire que c'est un livre que j'ai vraiment aimé. Je me rendais compte que la réaction à la personne risquait de dominer. Vos avis sont contradictoires, je n'ai pas vu comme certains, et ça enrichit ma vision. Je me souviendrai de "l'esprit" du livre.
Richard
Je n'étais pas au courant du buzz, et je ne sais rien de l'auteur. J'ai l'impression de lire du Zola. Mon professeur à la fac adorait Zola et j'ai donc tout lu. Est-ce que c'est la fiction ? Ou de la réalité ? Si c'est réel, c'est choquant pour moi. J'ai considéré ces personnages comme des clichés, faciles à imaginer, donc ç aide et ça facilite pour rentrer dans le livre. Quand je lis une fiction, j'ai envie que l'auteur m'aide à entrer dans l'histoire, là ça ne marche pas. Je n'adhère pas. En fermant un livre, j'aime rester dans l'histoire quelques jours après. Ici ce n'est pas le cas. C'est un scénario de film - mon fils est scénariste… - c'est une suite de séquences.
Nathalie (arrivant directement de Nantes)
Les passages crus m'ont donné la nausée. Je suis naïve sur la sexualité d'enfants de 10 ans. Quand j'ai lu une première fois, je me suis demandé pourquoi ce livre était programmé au groupe. Je n'ai pas aimé les clichés, les phrases toutes faites. Pour moi, il n'y a pas eu de travail de relecture de la part de l'éditeur. J'ai senti qu'il a pris tout ce qu'il avait lu avant. Il règle ses comptes avec plein de choses. Je ne suis penchée sur les personnages ; le père est bon ; un aspect intéressant est le rapport bourreau/victime. Je trouve aussi qu'il y a de l'humour. Et la description de la mort du père de la mère ! On a l'impression de lire du Zola. C'est un écrivain jeune qui s'essaie à des choses, mais c'est très sensible ; par exemple quand il évoque camp de rééducation qu'il souhaiterait pour lui, comme pour les obèses. J'ai appris des choses ; il est la voix des autres. Certes il y a beaucoup d'incohérences : il y a vraiment un travail de relecture qui manque. Il faut lui laisser sa chance. J'ai trouvé culotté de le comparer à Duras. Pour l'instant il a écrit un bouquin.

Lil (avis transmis après avoir lu le petit dossier)
Les documents sur Eddy sont passionnants : du coup, j'ai relu le livre. Le dilemme tourne toujours autour de ce que l'on s'autorise à dire en littérature : le genre "roman" est alors très pratique, même si Édouard Louis a eu quelques sueurs froides au moment de la parution. Ensuite, les frontières entre "littéraire" et "non littéraire", comme le dit Éribon, "semblent bien floues".
Reconnaissons que l'ouvrage est bien écrit, que le récit, articulé autour de ces deux langues, coule parfaitement. Le livre est construit, certes, mais les essais aussi sont souvent très bien construits et bien écrits... Pour moi, un roman est une œuvre fictionnelle... Intéressant ce qu'exigeait Zola !

Claire
Édouard Louis dit : « le mot "roman" figure sur la couverture. Pourquoi associe-t-on spontanément celui-ci à la fiction ? Le roman est un travail de construction littéraire qui permet justement d'approcher la vérité. Il aurait peut-être fallu écrire "roman non fictionnel " ou "roman scientifique", comme le revendiquait Zola pour ses livres. » (dans Télérama)
En fait, ce n'est pas tout à fait ce que dit Zola qui évoque plutôt une analogie : « J'en suis donc parvenu à ce point : le roman expérimental est une conséquence de l'évolution scientifique du siècle ; il continue et complète la physiologie, qui elle-même s'appuie sur la chimie et la physique ; il substitue à l'étude de l'homme abstrait, de l'homme métaphysique, l'étude de l'homme naturel, soumis aux lois physico-chimiques et déterminé par les influences du milieu ; il est en un mot la littérature de notre âge scientifique, comme la littérature classique et romantique a correspondu à un âge de scolastique et de théologie. » (Émile Zola, Le Roman expérimental, 1880, texte complet ICI)

Gérard Mauger (dans un article)
« Empathie et indignation : tel fut mon premier mouvement, le même, sans doute, que celui des très nombreux lecteurs du "roman" d’Édouard Louis. Mais un deuxième mouvement vint bientôt rectifier le premier : l’impression – initialement confuse – qu’Édouard Louis “en faisait trop”. Je voudrais exposer ici le troisième mouvement – un essai de critique proprement "sociologique"– qui cherche à clarifier le deuxième sans oublier le premier, en interrogeant la sociogenèse de ce roman. Cet essai de critique sociologique repose sur l’ébauche de ce que pourrait être une enquête sur les conditions de production de ce roman. »
Suite de l'article très intéressant de Gérard Mauger 
: ICI (“Un cas de conversion : à propos de Édouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule”, publié dans la revue Savoir/agir, n°30, janvier 2015). Gérard Mauger est sociologue, directeur de recherche émérite au CNRS, membre Centre de sociologie européenne (CSE). Ses recherches ont porté sur la jeunesse, la déviance, les pratiques culturelles et les intellectuels.

Muriel (après avoir lu les avis)
Quant à moi, le livre m'a beaucoup plu. Je ne trouve pas qu'il en fasse trop : le discours des parents paraît très vraisemblable, quant au fond et quant à la forme. C'est un style simple qui rappelle Annie Ernaux. C'est à la fois un récit sur la non-acceptation de l'homosexualité et sur la "transfugion" de classe sociale et, en cela, c'est très intéressant.

Nathalie (qui ajoute)
On peut également remarquer à la page 22 une phrase qui semble chercher à créer l'illusion du vrai avec un jeu de déterminants "Ton-votre père – est décédé" (dit la personne au téléphone) et attester la volonté du personnage/auteur d'être au plus près de la vérité ou comme le dit Rousseau dans son incipit "J'ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l'être, jamais ce que je savais être faux".
Si le lecteur a du mal avec l'écriture ou le monde qui lui est proposé, c'est peut-être aussi pour les raisons qu'Édouard Louis semble anticiper. De la même façon qu'il ne réussit pas à comprendre sa mère, nous pouvons ne pas le comprendre parce que nous cherchons à "imposer une cohérence plus compatible avec [nos] valeurs" (p. 68) ou parce qu'"il n'existe d'incohérences que pour celui qui est incapable de reconstruire les logiques qui produisent les discours et les pratiques" (p. 69)
Dans les intitulés de chapitres, il m'a semblé intéressant de relever la place centrale (à la moitié de l'ouvrage) du chapitre "L'autre père", qui marque la tentative avortée de ce dernier de quitter son milieu ou celui qui clôt le roman et fait allusion à Gide dans son intitulé "La porte étroite". En effet, le narrateur y annonce son refus de faire une œuvre littéraire : "D’autres en auraient pu faire un livre ; mais l’histoire que je raconte ici, j’ai mis toute ma force à la vivre et ma vertu s’y est usée. J’écrirai donc très simplement mes souvenirs, et s’ils sont en lambeaux par endroits, je n’aurai recours à aucune invention pour les rapiécer ou les joindre" (Gide, La porte étroite, 1909, chapitre I)

Claire
Je trouve qu'on est perdu parmi les genres autobiographiques. Voici une liste, forcément discutable :

  • Autobiographie : Les Confessions de Rousseau
  • Roman de fiction à la première personne : La Vie de Marianne lue par nous
  • Journal : dont les formes sont très très variées ; Le Journal du voleur de Genet que nous avons lu ne renvoie guère à l'aspect du Journal de Kafka
  • Mémoires : Mémoires d'une jeune fille rangée Simone de Beauvoir
  • Essai : Les Essais de Montaigne ("Je suis moi-même la matière de mon livre")
  • Un gros sac comportant le roman autobiographique, l'autofiction : L'Amant de Duras, La Promesse de l'aube de Romain Gary, Annie Ernaux etc., etc., etc.
    "Autofiction" est un néologisme dont l'écrivain Serge Doubrovsky est l'auteur (en 1977).
    La théorie littéraire anglaise n'ignore pas, elle, les romans non fictionnels et comporte deux notions proches de l'autofiction : faction et autobiographical novel.
    La faction (mot-valise regroupant fact et fiction) s'applique aux textes recourant à une technique narrative empruntée à la fiction, avec un récit portant sur des faits réels.
    Même si le terme fait référence aux caractéristiques de l'autofiction, les livres qu'il désigne se rapprochent de la non fiction novel, voire du roman historique (récit historique fictionnalisé).
    L'autobiographical novel désigne un récit proche de la vie de l'auteur mais introduisant des éléments de fiction.

 


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Ce livre n'a pas de table des matières ; pourtant les chapitres ont des titres :
LIVRE 1 : PICARDIE (fin des années 1990 - début des années 2000)
- Rencontre
- Mon père
- Les manières
- Au collège
- La douleur
- Le rôle d'homme
- Portrait de ma mère au matin
- Portrait de ma mère à travers ses histoires
- La chambre de mes parents
- Vie des filles, des mères et des grand-mères
- Les histoires du village
- La bonne éducation
- L'autre père
- La résistance des hommes à la médecine
- Sylvain (un témoignage)

LIVRE 2 : L'ÉCHEC ET LA FUITE
- Le hangar
- Après le hangar
- Devenir
- Laura
- Révolte du corps
- Ultime tentative amoureuse : Sabrina
- Le dégoût
- Première tentative de fuite
- La porte étroite

ÉPILOGUE