F. Stucin pour Le Monde 2016

Quatrième de couverture :

Paula Modersohn-Becker voulait peindre et c'est tout. Elle était amie avec Rilke. Elle n'aimait pas tellement être mariée. Elle aimait le riz au lait, la compote de pommes, marcher dans la lande, Gauguin, Cézanne, les bains de mer, être nue au soleil, lire plutôt que gagner sa vie, et Paris. Elle voulait peut-être un enfant – sur ce point ses journaux et ses lettres sont ambigus. Elle a existé en vrai, de 1876 à 1907.

En exergue :
"Être ici est une splendeur"
Rilke, Élégies de Duino


Exposition "Paula Modersohn-Becker L'intensité d'un regard" 8 avril-21 août 2016 au MAMVP
(musée d'art moderne de la ville de Paris) Commissaire de l’exposition : Julia Garimorth, avec le conseil de Marie Darrieussecq et de Wolfgang Werner, Fondation Paula Modersohn-Becker


Paula en 1905
D'autres photos sont en ligne sur le site du musée Paula Modersohn-Becker à Brême

TROIS AUTOPORTRAITS :
Autoportrait sur fond vert
avec des iris bleus
(vers 1905)


Autoportrait
à la branche de camélia
(1906-1907)
"Le chef-d'œuvre de Paula" (M.D.)


Autoportrait au sixième
anniversaire de mariage
(25 mai 1906 )


Rilke (1906)

1906 - "C'est par ce grand nu que j'ai rencontré Paula (...). Ils sont alanguis et symétriques, tous deux en position fœtale, la grande femme et le petit enfant. Ni mièvrerie, ni sainteté, ni érotisme : une autre volupté. Immense. Une autre force."
(Marie Darrieussecq)


"1902. Une jeune fille devant une fenêtre. Le visage est encadré de deux vases. Derrière, des arbres, et toujours, la colline en triangle. Le visage est penché, le regard ailleurs, mélancolique et pensif."
(Marie Darrieussecq)

"Elle revoit avec adoration La Mer, un triptyque de Cottet, aujourd'hui naufragé de l'art pompier."
(Marie Darrieussecq)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Marie Darrieussecq
Être ici est une splendeur : vie de Paula M. Becker

Nous avons lu ce livre en janvier 2017. L'auteure était présente.
Était également avec nous
Helena Chadderton (maître de conférences en Angleterre), spécialiste de Marie Darrieussecq.
Voir en bas de page des infos sur l'œuvre de Marie Darrieussecq et sur la peintre Paula Modersohn-Becker, ainsi que sur Helena Chadderton.

Remerciements d'abord à l'auteure pour avoir "risqué" de venir dans l'inconnu, sans connaître personne, dans ce groupe de lecture. Chapeau bas ! C'est la première fois (et peut-être la dernière...) qu'elle fait cette expérience (d'un club de lecture). De plus, Marie Darrieussecq joue le jeu : nous réagissons à son livre (c'est donc d'abord nous qui parlons...), puis nous échangeons.

Nathalie
J'ai d'abord vu l'expo, j'ai lu le livre deux fois. C'est un personnage extraordinaire. En ce qui concerne l'aspect biographique du texte, j'ai pensé à Rousseau et à Stendhal, qui étaient conscients de combler les vides et qui s'engageaient non pas dire la vérité mais à être au plus proches de qui avait pu être. Le texte amène les personnages doucement, vous tissez votre toile : au fil de ma lecture, j'ai monté l'arbre généalogique et relationnel des personnages et c'était intéressant de voir comment ils arrivaient au fur et à mesure de la narration (Milly me semblant être une des dernières à apparaître sous son prénom). Je rends aussi compte de ma lecture sous la forme d'une longue liste liée à l'époque : une époque où l'on meurt avec sa couleur de cheveux naturelle, une époque où l'on doit décrire les couleurs du tableau parce que les photos sont en noir et blanc, une époque où un homme abandonne sa femme trois jours avant sa mort pour courir en rejoindre une autre, une époque où comme dans de nombreux livres que nous avons lus ici, l'Europe est hétéroclite, une époque où "la mort infuse la culture de [son] temps". Difficile de se projeter dans cette urgence où l'on meurt à trente ans alors qu'aujourd'hui même, on rage à plus de cinquante ans de n'avoir que des journées de 24 heures pour faire tout ce qu'on a envie de faire. J'ai aimé le jeu de mots où quand les filles "mineures" qui portaient le nom de leur père passent sous la tutelle des maris, vous écrivez qu'elles trouvent d'autres "repères" (sic). J'ai aimé aussi les tournures magiques de certaines phrases comme quand on parle de Rilke : "Tige surgie du bouquet". Je pense que ce n'est pas très différent parfois d'aujourd'hui quand il est écrit qu'il faut se créer un lieu de solitude pour être "soi" quand on essaie d'être à une autre place que celle que la société aimerait nous assigner. Il y a un jeu de sonorité étrange avec les noms, tous en deux syllabe "Paula", "Otto", "Clara" qui renvoient à leurs liens si étroits.
Et s'il y avait d'autres femmes qui s'étaient peintes nues ? On ne le saurait pas puisque comme Paula, elles n'avaient pas en tête le projet d'être exposées. C'est peut-être cela aussi la liberté de Paula et sa chance, cette idée qu'elle ne peignait que pour elle, pour son propre art. On n'écrit pas pour son lecteur, même si on écrit pour être lu. C'est peut-être pareil avec la peinture… Il me semble qu'il y a aussi une définition du projet inscrite au cœur même de l'œuvre : c'est ce que je ressens à la lecture de la page 52 où il s'agit de voir à Worpswede ce que l'autre a vu... Votre écriture me plaît beaucoup.

L'auteure
Adressez-vous à tout le monde et pas à moi...

Henri (bien au groupe...)
C'est bien un livre pour le groupe de lecture. Je n'aime pas les biographies, sauf de quelques musiciens de jazz. Je n'aime pas nonplus l'écriture morcelée. Et j'ai aimé. Je l'ai fait lire à mon père qui est germaniste et qui l'a aimé aussi. C'est un livre féministe, un exemple à propos "des femmes enfin nues : dénudées du regard masculin" par rapport aux peintres cités page 118. La mort est très vite éludée. La mort est "classique" pour l'époque. J'ai bien aimé que Rilke ne soit pas sympathique. Je ne suis pas rentré dans l'idée qu'on peut voir la vie de Paula avec un parallèle avec l'Allemagne. J'ai bien aimé ce livre sur cette femme libre.

Jacqueline
Ce livre est une histoire d'amour. Une amie, lectrice que j'admire, m'a incitée à l'offrir à une amie commune en me parlant de l'expo que l'on doit à l'auteure. Je l'ai vue dans les derniers jours et j'ai été sous le choc. Moi qui emprunte toujours les livres, je me suis acheté celui-là en sortant, je l'ai lu d'une traite. J'ai aimé ce livre. La peintre ou l'auteure ? Je l'ai relu et j'en aime le projet : "et par toutes ces brèches j'écris à mon tour cette histoire, qui n'est pas la vie vécue de Paula M. Becker mais ce que j'en perçois, un siècle après, une trace" (p. 50). Contrairement à Henri, j'ai aimé que l'auteure évoque ce qui a suivi en Allemagne (faits historiques ou citation de Sebald)... J'ai découvert Rilke et admiré son art.
J'ai aimé que la sobriété de l'écriture du livre laisse toute sa place à la réflexion du lecteur. Après avoir fait sentir le travail de la matière du peintre, l'auteure donne une suite rapide de réalisations (p. 90) dont "Des chats dans les bras de fillettes." (Jacqueline montre une reproduction)

Parmi ces nombreux portraits d'enfant avec chat, une histoire d'amour très évocatrice !

Fanny
Contrairement à la plupart d'entre nous, je n'ai pas vu l'expo. Mais j'ai beaucoup aimé le livre. J'ai lu peu de biographies, mais je trouve que la construction du livre va au-delà de la biographie. Par rapport à l'Allemagne, ce passé/présent, c'est complet. C'est un portrait de l'artiste sur fond de paysage, très riche et très prenant. L'approche de Paula est assez intime. Et pour ce qui est de la condition féminine, c'est intime tout en étant universel quant à la façon dont on traitait les femmes. J'aime bien "le mélancolique rôti" de la page 73.

Manuel
J'ai beaucoup aimé. C'est le premier livre pour moi de cette auteure. J'y vois un écho au Monde d'hier de Zweig que nous avons lu.

Marie Darrieussecq
Comment vous choisissez les livres ?

En chœur
Aaaahhhh...

L'un
Il faut qu'il y ait un désir...

L'autre
Il faut faire campagne...

Une autre
On a des primaires...

Insistant
Il faut qu'il y ait du désir pour le livre ou l'auteur.

Manuel
Oui... Zweig... avec cette année 1900 qui revient au début, une année-pivot (p. 18), on sent qu'il va se passer quelque chose. Rilke arrive de Russie, Paula de Paris : "ils sont au début du monde". Il y a beaucoup de formules-chocs : peu de mots et qui visent juste. Il y a des clichés, comme chez Zweig. Ce qui m'a plu, c'est le regard de l'auteure sur les événements passés avec des éléments du présent (par exemple Google maps pour chercher). J'aime l'insertion des lettres. Tout est-il vrai ? Au cinéma, le film allemand qu'on a vu avec Claire en avant-première (Paula de Christian Schwochow qui sort bientôt) comporte des éléments inventés. J'aime le travail de réinvention de l'auteure.

Marie Darrieussecq
C'est le film qui réinvente...

Rozenn
J'ai beaucoup de mal à parler du livre. J'ai lu la première partie il y a longtemps et la deuxième ce matin. Je n'avais pas vu l'expo. Ce qui m'a frappée, c'est que j'avais l'impression de voir les tableaux ! Les sources différentes sont tressées et imbriquées, ça m'a plu. J'ai aussi aimé qu'on reste sans savoir, c'est subtil. Avant, j'ai lu Il faut beaucoup aimer les hommes et Le bébé. J'avais lu Truismes qui m'avait donné une petite gifle et j'en étais restée là. Maintenant je veux tout lire. Il y a beaucoup de distance et d'humour dans la façon d'écrire.

Christelle
C'est un livre que je n'aurais pas lu spontanément. D'habitude, je lis des biographies sur Wikipédia ! Ce fut une lecture très agréable et fluide. Malheureusement je n'ai pas eu le temps de le relire. Les articulations rendent la lecture très vivante. J'avais l'impression de voir les tableaux. Les journaux intimes c'est très bien, on a l'impression d'être avec les personnages. Les thèmes sont très riches : l'Allemagne, la maternité, les femmes... Et j'étais contente de découvrir cette peintre.

Annick L
Ayant vu l'exposition à Paris, j'ai abordé ce livre avec une grande curiosité : pourquoi Marie Darrieussecq a-t-elle conçu ce projet ? Quel sentiment d'affinité profonde avec cette jeune peintre allemande, morte si jeune, l'a poussée à se lancer dans ce projet d'écriture ? Et comment allait-elle faire revivre cette figure d'artiste dont j'ai trouvée moi-même l'œuvre très originale pour son époque et très marquante ? J'ai trouvé, en lisant, quelques éléments de réponse quant aux motivations de l'auteure… et surtout j'ai été comblée dans mes attentes : loin d'une biographie classique, attachée aux faits et à leur chronologie, la romancière esquisse par petites touches concrètes et dynamiques, comme un peintre, un portrait vivant et attachant de cette jeune femme qui à l'orée du 20ème siècle a tenté d'imposer sa vision singulière d'artiste dans un milieu culturel encore dominé par les hommes et enfermé dans les conventions. Au-delà de cette histoire particulière, si dramatique, j'ai aussi plongé avec beaucoup d'intérêt dans ce tableau très documenté d'une époque : carcan de l'éducation et du statut des femmes dans la société, évocation contrastée du petit milieu provincial de Worpswede et du tourbillon parisien, relation des échanges très riches entre les artistes dans ce milieu cosmopolite, où nous croisons quelques personnages célèbres, Rilke, un ami très proche de Paula Becker, Rodin… Le récit se nourrit d'ailleurs de multiples références, littéraires ou picturales.
Enfin j'ai trouvé remarquable la façon dont Marie Darrieussecq réussit à nous offrir une représentation de l'œuvre de Paula Becker, dans toute sa singularité, à travers un certain nombre de tableaux. Une représentation si efficace que j'y ai projeté mes propres impressions lors de ma visite de l'exposition ! J'ai beaucoup aimé ce livre, lu d'une traite au départ, et j'ai pris grand plaisir à revenir sur plusieurs passages (MD a l'art des images et des formules saisissantes).
Du coup j'ai eu envie de lire un autre livre de Marie Darrieussecq, Le Pays, un roman cette fois, inspiré en partie de sa vie je crois (au moins pour les racines basques) dont les thèmes m'intéressaient également : l'identité (à travers la famille, les racines et la langue) et ce qui peut fonder la vie d'une femme (la création, la vie amoureuse, la maternité). Ce roman - qui fait alterner un récit objectivé à la troisième personne avec des plongées dans le monologue intérieur du personnage principal, une femme écrivain - m'a moins enthousiasmée à cause, justement, de cette alternance systématique. Mais j'ai beaucoup aimé les plongées dans ce flux intérieur de pensées et de sentiments qui m'a fait penser à Virginia Woolf.

Denis
Je n'aurais pas lu ce livre sans le groupe et c'est pourquoi j'apprécie le groupe. J'ignorais tout de Paula. C'est un voyage dans un esprit féminin pour moi qui suis un homme : une artiste femme, un auteur femme. J'ai lu Truismes, l'histoire de cochon, enfin de cochonne. Sans le portrait en couverture, j'aurais patiné dans la lecture. Cette femme m'a obsédée. Cette femme est incroyable, je suis presque tombée amoureux d'elle. Je me répétais son nom : Paula, Paula. Et puis Rilke ! C'est quelqu'un quand même ! J'ai cherché des reproductions sur Internet. Votre livre pour moi, c'est un guide de voyage à travers l'œuvre de Paula. Merci d'avoir écrit ce livre.

Danièle
Je n'ai pas pu aller à l'expo, mais je connaissais un peu Paula, dans des reproductions de ses tableaux. Cette biographie est d'une grande délicatesse et d'une grande légèreté. On sent l'intimité entre l'auteure et la peintre. Les remarques de l'auteure rappellent sa présence. C'est une étrange narration, vue du dehors à partir d'un travail énorme de documentation et de citations, prises de notes livrées telles quelles, des remarques incidentes comme "Il reste à Paula 55 jours de vie". Mais en même temps une narration du dedans : c'est l'auteure qui choisit le fil conducteur, au gré des images qui lui viennent à l'esprit, mais comme si c'était des souvenirs personnels, comme si vous la connaissiez !

Marie Darrieussecq
J'ai moi aussi cette impression !

Danièle
En ce sens, elle me fait penser aux biographies de Zweig. Mais la biographie écrite par Marie Darrieussecq , mi-poète, mi-philosophe, est d'une grande douceur. Paula apparaît comme une femme naturellement émancipée, sans combat idéologique avec la société : "Peut-être sait-elle qu'elle peint après des siècles de regard masculin !", dites-vous. Vous employez le mot "peut-être", ça m'a plu. Vous laissez à Paula toute sa liberté. Au début, les nombreux paragraphes m'ont dérangée, mais ça donne de multiples éclairages aux personnages, dont on se fait à la fin une idée globale et sans doute juste. En tout cas Rilke vu par Zweig dans Le monde d'hier est bien aussi ce personnage insaisissable et secret, parfois un peu lâche, mais aussi au-dessus de la mêlée. Les seules critiques viennent d'Otto, et tombent tellement à faux maintenant, montrant son incompréhension de la peinture de Paula. La question que vous soulevez, "Comment écrire les tableaux ?", est au centre du livre. Mais aussi, en fait, comment écrire une vie ? Vous y êtes sublimement arrivée, mêlant la description à ce que vous connaissez de la vie de Paula, dans une symbiose poétique et bienveillante.

Annick A
Pour moi, c'est un livre d'amour entre deux femmes : l'auteure et cette autre femme. Vous lui redonnez vie, c'est très réussi. En parlant des personnages des tableaux de Paula, vous dites "ils étaient là", c'est pareil dans ce livre : on vous voit. On voit la féministe, la mère. On vous voit dans votre sensibilité politique : « Quatre mois qu'elle est là. Elle erre dans la ville, "dans l'immense personnalité de Paris". Paris sort tout juste, déchirée, de l'affaire Dreyfus ; Paula n'en parle pas. Elle trouve très beau le Sacré-Cœur en construction, ne dit mot de la Commune. » Parfois je me demande : qui parle ? Est-ce qu'il s'agit de ce que vous pensez de Paula ? Je suis ambivalente : j'ai adoré la première moitié. La suite, je ne voulais plus continuer, c'est triste.

Marie Darrieussecq
On sait qu'elle va mourir.

Annick
Je l'aime à moitié.

Claire
Heureusement que l'auteure avait dit ne parlez pas qu'à moi !

Marie Darrieussecq
En effet…

Monique S
Le titre est magnifique. J'ai beaucoup aimé l'expo. J'ai acheté le livre au musée. J'avais peur de ne pas trouver dans le livre la passion que j'avais trouvée dans l'expo. J'ai beaucoup aimé la narration par éclats de fragments. On rentre soudain dans la vie de Paula. J'ai beaucoup aimé les différents plans de Paula : sa vie, ses lettres, ses tableaux, le sort réserve aux tableaux, l'art féminin..., ça fait beaucoup, comme un mille-feuilles. Ce qui m'a le plus intéressée, c'est comment mener le paradoxe d'une vie quotidienne imposée par le matériel avec la vie d'artiste, et particulièrement d'artiste femme. J'ai aimé l'expression de la qualité du corps des femmes : elles sont nues du regard des hommes. J'ai aimé la présentation du regard des hommes sur Paula : Otto et Rilke. J'ai lu aussi Le bébé, il y a un écho avec ce livre.

Catherine
Tout a été dit. J'ai lu sans avoir vu l'expo. Je suis contente, car j'ai pu imaginer les tableaux. Le livre est court, pour une vie brève, avec de courts paragraphes, comme un tableau par touches. J'ai aimé la description des tableaux. Cette femme est fascinante, moderne, féministe. C'est un livre très riche. J'avais lu Truismes, ce sont des livres très différents. Ah oui, j'ai aimé l'importance des regards.

Lisa
J'ai commencé sans avoir rien lu, sans avoir vu l'expo. Quand j'ai cherché et trouvé des reproductions, je n'ai pas aimé la peinture. J'imaginais plus beau. L'auteure arrive très bien à rendre son amour pour l'œuvre. J'aime beaucoup, contrairement à certains, les biographies et j'en lis beaucoup. J'aime découvrir les vies, raccrochées au réel. Ici l'Allemagne. J'ai apprécié la dimension féministe ("Les femmes n'ont pas de nom", p. 42). J'ai été un peu déçue car il n'y a pas assez, ça ne me suffit pas... J'aime quand c'est plus gros : Fidel Castro il y a 800 pages et on connaît la couleur de son tee-shirt. Mais c'est une agréable surprise. Et j'ai Truismes à lire.

Claire
La première chose dont j'ai envie de parler, qui a été évoqué déjà, c'est du tissage : entre la narration de la vie de Paula, de courts extraits de lettres, de journaux, des repérages d'ambiance sur place de votre part (la maison, les paysages, un musée à Brême), des liens avec des personnages de la peinture, de la littérature ; j'ai aimé cette composition. Maintenant, le genre : je suis étonnée que l'auteure, j'ai envie de dire la narratrice, nomme biographie ce livre : ce n'est pas un roman, mais pourtant c'est une histoire, l'histoire d'une relation. Les codes de la biographie ne sont d'ailleurs pas respectés : pas de chronologie par exemple (ce qui d'ailleurs est un peu vache pour le lecteur). Alors que dès la deuxième page, comme pour Titanic, on connaît la fin (elle va mourir jeune), j'ai été tenue par l'histoire comme on l'est dans un roman. J'ai été sensible aux moments où le je arrive - comme une dramaturgie -, sensible à ce qui est dit du projet du livre.
Quant à l'écriture, je vois que des Bretons du groupe soulignent la froideur de l'écriture, que je ne ressens pas : pour moi, il y a une distance qui (re)tient une passion (le mot amoureux figure dans le livre), on comprend que le chemin parcouru pour faire le livre repose sur la fascination ; et de loin en loin, il y a des émotions fugitives rendues. J'ai apprécié, comme tu disais Annick, l'approche par touches de la singularité de la peinture - ce qu'elle n'est pas, plus que ce qu'elle est d'ailleurs. Je retrouve ce que j'ai aimé dans Truismes, que j'ai relu 20 ans après avec grand plaisir, et dans Clèves que je viens de découvrir, c'est la CRUDITÉ : par exemple à propos du mariage non consommé : "Quand j'entends consommé, je pense à du potage, et à des yeux qui flottent sur du bouillon." - j'adore... J'ai retrouvé aussi avec plaisir les phrases nominales qui modifient le rythme : "Voyez-les canoter sur la Marne, rossignols et peupliers" ; et après la fameuse phrase dans le Journal de Paula sur le rôti : "La routine, la cuisine. La matérialité des choses. La lumière du matin tombant sur le carnet. Le mélancolique rôti." Et j'ai marché aussi quand il y a une sorte d'immixtion de l'oral qui crée un zoom avec le lecteur, qui le rapproche : "Mais elle ne se met pas tout de suite à ce travail-là, non."
J'ai enfin bien sûr appris plein de choses : sur cette peintre, sur la colonie de peintres (qui me fascine), sur Rilke (qui n'emballe pas) et tout au long du livre sur une perspective féministe qui prend notamment la forme de figures fortes qui contrastent avec la situation des femmes d'alors.
Si je résume, j'ai aimé les "ingrédients" suivants : composition, forme (originale), écriture, découverte du monde et des valeurs qui sous-tendent la démarche : il s'agit donc pleinement pour moi de LITTÉRATURE, et de littérature riche !

Geneviève
Je n'avais pas aimé Truismes. Les élèves d'un lycée professionnel industriel où j'étais alors documentaliste l'avaient ressenti comme de la provocation gratuite - c'était dans le cadre du Goncourt des lycéens. Je devrais le relire. Je lis les chroniques de Marie Darrieussecq dans Charlie avec plaisir. J'y apprécie une sincérité, une honnêteté que j'ai retrouvées dans le livre. Je suis heureuse que le groupe de lecture m'ait encore une fois donné l'occasion de lire un livre d'un genre un peu hybride, vers lequel je ne serais pas allée spontanément. J'ai lu le livre sans avoir la possibilité d'aller voir l'exposition, j'ai pris plaisir à le lire, comme une sorte de ballade de tableau en tableau, plutôt qu'une biographie. Le tissage entre les différentes voix, les aller-retour dans le temps passent naturellement et créent un rythme. J'ai beaucoup aimé le passage consacré au tableau qui montre une femme allaitant et j'ai ensuite retrouvé cette vérité lorsque j'ai regardé sur Internet les tableaux. Pour moi, quelle ironie, cette femme qui ne veut pas être mère et qui meurt quand elle le devient. Le personnage du mari est intéressant dans son ambivalence, entre conformisme et respect de la créativité de sa femme. Je retrouve aussi dans ce livre une période passionnante de l'histoire de l'Allemagne où cohabitent modernisme, avec le naturisme et les communautés d'artistes, et premiers signes d'un nationalisme profondément réactionnaire.

Monique L
J'ai vu l'expo. Ce qui m'a intéressée, c'est que ce n'est pas une biographie classique. On voit l'empathie de l'auteure. La description évocatrice laisse place à l'imaginaire. De temps en temps, l'auteure indique son ignorance. Ce livre ne pouvait être écrit que par une femme, avec cette question qui se pose : peut-on conjuguer la force créatrice et la maternité ? L'ouvrage est tout en retenue, même si bien documenté ; on l'a dit, c'est un livre écrit par touches légères comme un tableau. Je n'avais lu que Truismes que je n'avais pas du tout aimé. J'ai lu Le bébé, où je me suis retrouvée ainsi que Tom est mort. Mon a priori sur Truismes est à revoir. Le style j'ai bien aimé, les phrases courtes.

Séverine
C'est difficile de finir, mais vos avis m'ont permis de mettre des mots sur ce que je pensais. Je l'ai lu en pointillés et je le regrette. J'ai aimé l'agencement d'anecdotes. C'est la situation de la femme qui m'a intéressée, qui me semble au cœur de votre littérature. La façon dont le mari parle de sa femme, c'est surprenant, comme s'il y avait une jalousie par rapport à son œuvre. Il y a aussi une ambiguïté de la position de la femme alors : elle veut son indépendance, mais elle demande de l'argent. C'est une belle découverte.

DES QUESTIONS, DES ÉCHANGES
Ils ont porté :

- sur le livre lui-même, sa conception : l'utilisation des sources, la réduction du livre à partir d'un énorme matériau (une version Fidel Castro...), l'incorporation (à force de les fréquenter) des écrits de Paula qui surgit dans le style indirect (où commencent les guillemets, demandent les traducteurs), les notes en bas de page (vestiges de la version à réduire), le travail d'entrelacs, le sens du mot schade prononcé par Paula quand elle meurt (dommage, tant pis, désolée), un parallèle entre se peindre soi-même nue et l'autofiction (?)...
- sur d'autres biographies concernant Paula : qui se projettent, inventent ou gauchissent, par exemple dans le film allemand mentionné, c'est l'amant supposé de Paula qui lui fait découvrir l'importance de Cézanne - ce n'est bien sûr pas envisagé que ce soit elle !! Ce qui renvoie au test de Bechdel (une œuvre réussit le test de Bechdel, qui vient d'Alison Bechdel, bédéiste américaine :
- si l’œuvre a deux femmes identifiables qui portent un nom
- si elles parlent ensemble
- si elles parlent d'autre chose que d'un personnage masculin)

- sur des constantes de l'œuvre de MD : la diversité des livres ; toujours de la fiction, sauf celui-ci ; oui, toujours des personnages féminins (mais il y a parfois un personnage masculin associé)...

- les autres livres : certains moins "accessibles" ; pourquoi le succès de Truismes ; une autre biographie non, à part Mary Stuart mais Zweig l'a déjà fait... ; l'habitude d'écrire sur l'art... ; des livres d'autres écrivains aimés (Marie sort sa tablette où elle en a des centaines)...

- écrire : c'est dur, c'est un grand plaisir, c'est très dur, seule ; le rôle de l'éditeur ; la prise en compte du lecteur (absente, ou plutôt une sorte de nébuleuse pendant l'écriture) ; des lecteurs qui écrivent à l'auteur, de la distance ; un projet sur l'insomnie...

Helena Chadderton a parlé de sa thèse (en Angleterre) qui fait suite à une maîtrise de littérature comparée à Paris 8 dans les années 2000 avec Tiphaine Samoyault, déjà sur Marie Darrieussecq ; elle a ensuite passé plusieurs années avec Marie Darrieussecq (plus exactement ses livres, puisqu'elle ne l'avait jamais rencontrée avant ce soir, et en particulier Le bébé, Le Pays, Bref séjour chez les vivants). Pourquoi cette auteure ? La diversité des livres, l'association qu'ils présentent entre un thème social, humain et un enjeu technique et de forme, l'ont particulièrement motivée.

Marie Darrieussecq a précisé qu'il y avait deux sortes d'universitaires : ceux qui croient que l'auteur a une vérité à dire sur ses textes et ceux qui n'ont pas besoin de la personne de l'auteur pour étudier ses textes. Helena est de cette deuxième catégorie...

Pareillement, dans notre groupe, nous n'aimerions pas avoir régulièrement avec nous l'auteur du livre que nous lisons, ce sont les effets de son texte sur les autres qui nous intéressent. Mais la présence de l'auteur reste savourée comme une exception, et qui nous passionne quand c'est Marie Darrieussecq...

VIFS REMERCIEMENTS EXPRIMÉS PAR LE GROUPE

Manon (avis transmis juste avant la séance)
Je ne pourrai malheureusement pas être présente durant cette formidable soirée qui s'annonce et je le regrette infiniment.
Je tenais malgré tout à vous faire parvenir mon avis qui n'est pas bien tranché, pas très clair, un peu confus.
J'ai été transporté dans la vie de Paula dont je n'avais jamais entendu parler. Cet artiste est tellement non conventionnelle, je trouve ça incroyable d'avoir, à l'époque, osé tenir tête à son mari pour aller vivre - et ce à plusieurs reprises - une histoire d'amour avec la ville de Paris. Je pouvais ressentir sa frustration dans son petit village allemand, son besoin de liberté.
Paula est un personnage incroyable ! Je suis allée voir ses tableaux. Je me suis également renseignée sur Rilke, sur Clara... j'ai réellement été transportée dans son monde.
J'ai ADORÉ la scène où elle tente de se peindre nue ! Mais quelle audace pour son époque !
Tout au long de ma lecture j'ai beaucoup pensé à Frida Khalo : le même style de femmes indépendantes, sabordant les règles établies... - j'ai revu le film avec Salma HAYEK qui lui est consacré il y a peu, c'est peut être aussi pour ça... J'ai aussi beaucoup pensé à Christine de Pisan, BEAUCOUP, BEAUCOUP.
Je me rends compte que finalement mon avis est assez tranché...
Merci à Marie Darrieussecq qui m'a permis de découvrir Paula M. Becker.

Françoise D et Katell (qui fêtent chaque année leur anniversaire le même jour en faisant un voyage)
Nous sommes aux Canaries, mais nous pensons quand même à vous. Voici notre avis (bref), commun car nous avons à peu près la même opinion.
Ce livre a le mérite de nous faire connaître cette peintre talentueuse avec émotion. Pour autant nous restons un peu sur notre faim. Pourquoi ne pas s'être autorisée à s'emparer de la matière (journal et correspondances) pour en faire une œuvre plus romanesque et littéraire ?

Voix au chapitre n'est pas seul à établir des cotes d'amour des livres. Les nôtres, de l'enthousiasme au rejet :

à la folie, beaucoup, moyennement, un peu, pas du tout

Ainsi, dans le roman de Marie Darrieussecq Clèves, l'un des personnages, la jeune Rosa, « a établi un système, un classement de ses lectures, dans un cahier de textes. Sept catégories de livres, du pire au meilleur, rangés par jour de la semaine. Le lundi, nul. Le mardi, médiocre. Le mercredi, moyen. Le jeudi, bon. Le vendredi, très bon. Le samedi, excellent. Et le dimanche, super. (...) L'enthousiasme organisé qui caractérise Rose lui a fait ranger la plupart des livres en vendredi et en samedi, très bon et excellent. Il y a aussi une subdivision en "très bon +" et "excellent +". Elle classe ses lectures depuis ses onze ans, depuis qu'elle a lu Le Journal d'Anne Franck qui lui a tellement plu qu'elle a inventé la catégorie "super +" et décidé qu'aucun livre ne pourrait surpasser celui-là. »

En présence de Marie Darrieussecq, nous ne nous sommes pas livrés à ce rite primaire habituel. En revanche, notre groupe breton, réuni le 5 janvier 2017, a procédé comme à l'habitude.

SYNTHÈSE DES AVIS DANS LE GROUPE BRETON suivie d'avis individuels
: Marie Thé, Lona, Chantal, Marie Odile
: Suzanne: Jean-Luc
: Édith, Odile, Yolaine


Malgré un beau sujet féministe, cet ouvrage n'a pas provoqué une adhésion totale dans notre assemblée de lectrices, alors qu'il a été bien défendu par notre seul lecteur.
La faute en revient peut-être au genre littéraire choisi : ni vraiment une biographie, ni une histoire de la peinture, mais une rencontre entre l'auteur et un destin poignant. Plusieurs ont évoqué une difficulté à entrer dans le livre à la première lecture, d'autres n'ont pas aimé le style elliptique, parfois trivial, certaines ont été rebutées par l'omniprésence des références au monde de la peinture. Et contrairement aux Contes de Perrault, la fin est trop triste…
Et puis il y a ceux qui ont eu le courage d'une deuxième lecture, ou qui ont d'emblée adhéré au coup de foudre de Marie Darrieussecq pour un personnage hors norme qui a entièrement voué sa vie à sa passion artistique. Au-delà de l'intérêt historique de ce peintre et de sa vie tragique, la découverte de son œuvre inconnue en France nous a tous enthousiasmés et fait regretter d'avoir manqué l'exposition de ses tableaux à Paris.
La découverte du monde littéraire et artistique en ce début du XXe siècle, dans cette Allemagne innocente et en France à laquelle sont réservées de très belles pages, est un prolongement intéressant de la description de l'Europe heureuse que Stefan Zweig fait revivre dans Le monde d'hier.
C'est aussi une femme moderne que cette Paula, farouchement défendue par une féministe dont le militantisme en agace plus d'un... Ses difficultés à obtenir une reconnaissance de son art et à exister de sa peinture, sa déception devant le mariage, ses questions face à la maternité (qu'elle exprime de façon très novatrice ses tableaux) suscitent une adhésion totale chez ceux qui ont aimé ce livre. La dernière parole de Paula "dommage" est aussi la nôtre.
Marie Odile
J'aurais aimé que l'auteure focalise plus nettement le récit sur elle (et son cheminement vers l'artiste) ou sur Paula elle-même. J'avoue avoir été déroutée par le style de cet ouvrage où tout est juxtaposé, où les phrases nominales sont abondantes. J'ai lu ce récit comme une sorte de documentaire un peu morcelé, regrettant que la "superbe lettre" de Mathilde pour les 30 ans de Paula ne soit que résumée.
J'ai ressenti peu d'émotion, de sympathie pour les personnages ou ce qui se passe entre eux. Mais j'ai aimé lire que "les rencontres nous signent. Nous devenons des livres d'or", c'est vrai. J'ai aimé que ces personnages soient parfois présentés comme marchant en toute innocence et par anticipation, dans ce qui deviendra le cadre des guerres et horreurs à venir, comme si le futur était déjà là.
Je reconnais à ce texte le mérite de m'avoir fait découvrir le difficile parcours de cette femme-artiste, et surtout, surtout, son œuvre (que j'ignorais). J'y retrouve Gauguin et Matisse. Ces portraits de femmes et d'enfants m'impressionnent. Mais il est difficile d'écrire les tableaux. Ils "existent. Ils se suffisent", comme dit l'auteure p. 98. J'ouvre ce livre au quart.
Pure coïncidence : je côtoie en ce moment, dans un ouvrage très différent (La longue attente de l'ange de Melania Mazzuco), une autre femme peintre du XVIe siècle celle-là, Marietta Robusti dite la Tintoretta, fille du Tintoret (qui n'avait ni prénom ni nom de peintre, seulement un surnom).
Chantal
J'ai aimé apprendre la vie de cette femme peintre méconnue ; femme née trop tôt pour que sa peinture soit reconnue, pour avoir une indépendance financière et une véritable autonomie, pour une maternité vraiment désirée (pas de contraception !), pour avoir une longue vie et pas cette mort brutale due à une médecine balbutiante...
J'ai adoré le titre, "être ici est une splendeur", phrase qui survient chaque matin au réveil !
Je n'ai pas du tout aimé le style : trop froid, trop sec... qui m'a évoqué un rapport clinique : "voyez... voyez...", eh bien oui, je vois ! Et je ne ressens rien !! Moi qui adore "être avec" mes personnages, les accompagner... RIEN ! Grande déception donc, pour moi qui attendais cette lecture... tant pis !
Yolaine
Étant paresseuse et pas du tout motivée pour n'écrire qu'en mon seul nom (Yolaine rédige pour le site une synthèse des avis bretons), j'adresse juste un petit mot de soutien pour confirmer mon avis enthousiaste sur le livre de Marie Darrieussecq.
Dans notre commentaire collectif, il a d'abord été fait état des points négatifs évoqués par celles qui n'ont pas aimé, puis les aspects positifs, auquel j'adhère complètement et que je ne répéterai donc pas.
J'ai ressenti exactement le contraire de ce qu'expriment Marie-Odile et Chantal : j'aime la démarche archivistique de l'auteur, et par voie de conséquence sa méthode, qui consiste à suivre Paula tout au long de ses cahiers intimes, avec simplicité, sobriété et respect, m'a paru naturelle, et le style limpide. Je ne m'intéresse pas particulièrement à la peinture, et je suis d'autant plus ravie d'avoir découvert cette artiste ignorée en France. J'ai ressenti beaucoup d'émotion devant cette belle figure féminine, devant toutes ces possibilités, ce talent évident, cette ardeur et cette passion, puis cette fin tragique et ce destin inachevé. Personnage marqué par son époque, qui présente un intérêt historique, mais surtout parcours d'une femme confrontée aux grandes étapes de toute vie humaine - naissance, mariage, amour, maternité, maladie, mort - et qui rue un peu dans les brancards. Cet ouvrage m'a paru riche de plusieurs niveaux de lecture. Il m'a réellement intéressée.
Jean-Luc
Le livre est l'étude d'un cas, celui de Paula : l'intérêt supérieur de la passion artistique guide sa vie ("Un seul but occupe mes pensées, consciemment et inconsciemment", "Oh, peindre, peindre, peindre"), avec en toile de fond une description intéressante de certains milieux artistiques européens.
L'originalité de Paula est montrée ainsi à travers des phrases de Marie Darrieussecq : « elle, qui ne vend rien, écrit que "l'art, comme abondance et naissance perpétuelle, n'est dirigé que vers l'avenir"» ; dans ses tableaux, il y a "de vraies femmes" qui sont "dénudées du regard masculin", elles sont "ni aguicheuses, ni..." : Paula montre ce qu'elle voit.
Mon impression générale : le style de vie de Paula fait écho aux recommandations de Nietzsche, comme celle-ci : expérimente-toi, vis ta passion à fond, crée ta liberté, va vers l'avenir sans te retourner...
Odile
J'ouvre en grand alors qu'au premier jet c'était à moitié, mais quand j'ai vu sur internet les tableaux de Paula, j'ai révisé mon jugement.
L'écriture : originale , spéciale, inaccoutumée pour présenter une artiste peintre dont je n'avais jamais entendu parler.
C'est intéressant de connaître le mode de vie, le fonctionnement des artistes (femmes) du début du 20ème siècle. La suffisance, l'incompétence, la prétention de ses proches, allemands, surtout par rapport à son art. Il y a de la fraîcheur, de la couleur, de l'authenticité dans son œuvre, qui peut être comparée à celles de Gauguin, Matisse...
Marie Darrieussecq nous la fait connaître comme une jeune femme gaie, chaleureuse, douée, avec de l'empathie pour ceux et celles qu'elle côtoie, pleine d'énergie pour peindre en si peu de temps 700 tableaux, se contentant de peu d'argent, avec un côté enfant car sans détour, confiante dans sa façon de peindre, de sa vie à Paris qui l'inspire. Le livre est non seulement une splendeur mais un vrai bonheur. Mais quel gâchis que Paula n'ait pas été reconnue...
Marie Thé
C'est un livre que j'aurais voulu aimer, et qui m'a déçue. J'avais savouré dans ce genre, il y a quelques années Sundborn ou les jours de lumière de Philippe Delerm où était évoquée, imaginée, la vie d'une communauté de peintres scandinaves autour de Carl Larrsson à Grez-sur Loing.
Cette biographie qui n'en est pas une, cela m'a vraiment gênée ; je dirais plutôt qu'il s'agit de la rencontre de Marie Darrieussecq et de Paula Becker ; froide rencontre... Où est l'émotion ? Peut-être masquée par ce côté manichéen, ce féminisme qui suinte souvent.
Pour l'auteure, Paula est peintre et femme, et donc... parfaite. Par contre, son mari Otto apparaît comme un personnage plutôt négatif... Mais enfin, grâce à ce qu'est Otto justement, Paula peut prendre son envol, vivre intensément loin des contraintes du mariage, à Paris, par exemple. On est loin de la soumission et du renoncement, c'est bien Otto qui lui apporte l'aide financière et la liberté souhaitées. Faisant allusion au mariage de Paula : "Quand j'entends consommé, je pense à du potage..." (p. 62). Sans commentaires. Dans un autre domaine, il y a l'insupportable paragraphe (p. 51) où il est question entre autres de "mouette mazoutée", page suivante : "on y entre comme dans du beurre" (!)
C'est surtout le parcours du peintre qui m'a intéressée, grâce à ce livre je découvre une artiste dont je n'avais jamais entendu parler et c'est là qu'apparaissent des inégalités. Je noterai tout de même ceci : " Il n'y a chez Paula aucune revanche. Aucun discours. Aucun jugement. Elle montre ce qu'elle voit." Quelle idée se fait donc l'auteur de tous ces hommes peintres qu'elle vient de nommer ? (Degas, Renoir, Picasso... p. 118)
Je retiendrai les représentations artistiques de la mère et de l'enfant, à la fois naissance et mort, comme le jardin évoquant la tombe. J'ai aimé l'évocation de Paris vers 1900, très vite dérangée par ceci : "Qu'il est bon d'être allemand, d'être simple et meilleur." (p. 24). Qui parle ? L'auteure ? Paula ? Et finalement je préfère retourner au Monde d'hier de Stefan Zweig, ou à Gertrude Stein.
Que retiendrai-je de ce livre ? J'ai l'impression que je me souviendrai autant de Rilke que de Paula Becker.

DOCUMENTATION SUR NOS INVITÉES

Marie Darrieussecq
Pour prendre connaissance de :
- son parcours, cliquez ICI
- la présentation de chacune de ses
œuvres, cliquez LÀ.

La liste de ses livres parus chez P.O.L (et en folio) :
- Truismes (1996)
- Naissance des fantômes (1998)
-
Le Mal de mer (1999)
-
Précisions sur les vagues (1999), 16 p. (offert aux lecteurs du premier tirage du Mal de mer). Précisions sur les vagues (2008), 48 p.
-
Bref séjour chez les vivants (2001)
-
Le Bébé (2002)
-
White (2003)
-
Le Pays (2005)
-
Zoo (2006)
-
Tom est mort (2007)
-
Le Musée de la mer (2009)
- Rapport de police : accusations de plagiat et autres modes de surveillance de la fiction (2010)
- Clèves (2011)
- Il faut beaucoup aimer les hommes (2013)
- Être ici est une splendeur (2016)

Pour voir des œuvres de Paula Modersohn-Becker (présentées lors de l'exposition au musée d'art moderne de la ville de Paris en 2016)
- on
peut feuilleter un portfolio ici d'une dizaine de tableaux, sur le site du Monde
- voir une quinzaine de tableaux, commentés oralement par Marie Darrieussecq elle-même en téléchargeant l'application de l'exposition sur un smartphone ou une tablette (cliquez la touche audio et non lecture en face de l'œuvre) pour Apple ou Android
- en vidéo, une visite guidée par Marie Darrieussecq (4 min) sur le site de Télérama
- en vidéo, un commentaire de l'exposition par la commissaire Julia Garimorth réalisé par le musée d'art moderne (3 min 30).

Des femmes remarquables citées par Marie Darrieussecq dans Être ici est une splendeur
- Hélène Bertaux, sculptrice française, militante des droits des femmes et notamment concernant leur place dans l'art (1825-1909)
- Virginie Demont-Breton,
peintre, engagée aussi pour la cause des femmes artistes (1859-1935)
- Jeanne Hébuterne, peintre française (1898-1920)
- Marie Bashkirtseff, peintre et sculptrice d'origine ukrainienne (1858-1884)

- Artemisia Gentileschi, peintre italienne
(1593-1652) "la première femme à avoir peint une femme nue : mais on discute encore pour savoir si sa géniale Suzanne et les vieillards est un autoportrait."
- Les quatre femmes artistes présentes au Louvre quand Paula le visite : Élisabeth Vigée-Lebrun, la première à y être entrée, Constance Mayer, Adélaïde Labille-Guyard, Hortense Haudebourt-Lescot
- Deux photographes du XXe siècle : Francesca Woodman, photographe américaine, (1958-1981) et Kate Barry, photographe britannique, fille de Jane Birkin (1967-2013).

- "Les femmes peintres dans la seconde moitié du XIXe siècle" : un article cité par Marie Darrieussecq dans la bibliographie terminant
Être est une splendeur, de Denise Noël, revue Clio : Femmes, Genre, Histoire, n° 19, "Femmes et images", 2004.

Les écrivains cités par Marie Darrieussecq dans Être ici est une splendeur (outre Rilke) :
- Knut Hamsun : "Tout l'après-midi je suis restée étendue dans le sable et la bruyère à lire Pan de Knut Hamsun", écrit Paula dans son Journal en 1900.
- Paul Celan et son poème Fugue de mort "écrit trois mois après la libération d'Auschwitz. C'est un poème qui se tient aux côtés des grands témoignages, ceux de Primo Levi, d'Elie Wiesel, de Charlotte Delbo. C'est un poème qui modifie celui ou celle qui le lit."

- Jens Peter Jacobsen, que lisent Paula, Rilke et Clara : "Entre les trois amis circule un beau roman danois aujourd'hui oublié, Niels Lyhne de Jens Peter Jacobsen. Niels Lyhne court après la pureté. Il sait qu'il rêve. Le désir féminin est réel, et le réel le rend malade. Le roman raconte un jeune couple détruit par le dégoût du sexe, dans une ferme au fond d'un fjord."
- W. G. Sebald : l’Allemagne de Paula d'avant les deux guerres, avant d’être “coupée en deux, puis réunifiée”, est associée au livre Les Émigrants, que MD cite longuement : "Quand je pense à l'Allemagne, elle se présente à mon esprit comme quelque chose de démentiel (...)"
- Virginia Woolf : elle "souligne dans Un lieu à soi que l'éducation des filles consiste à les habituer à mettre de côté leur égoïsme pour s'occuper d'un plus égoïste" (traduit sous ce titre "Un lieu à soi" et non "Une chambre à soi" par Marie Darrieussecq en 2016).
- Bettina Brentano, nouvelliste allemande : Paula « lit en dînant, bonheur de solitaire. La Correspondance de Goethe avec une enfant de Brettina Brentano. En français, George Sand, ses fascinantes liaisons masculines, son style qui manque un peu de "pudeur féminine" ».
- Ibsen : "Comme la Nora de Maison de poupée, Paula quitte tout, maison et mari, pour autre chose, pour l'inconnu."
- Kafka : "Kafka, je ne sais pas comment il a écrit ce qu'il a écrit. Rilke, je vois ses difficultés, ses réussites, ses triomphes, le difficile. Je peux me dire que nous faisons atelier commun."
- Arno Schmidt, « mon autre "cher Allemand" ».

Helena Chadderton
Maître de conférences à l'Université de Hull en Angleterre, elle a fait sa thèse sur Marie Darrieussecq, publiée chez Peter Lang. Elle était venue nous voir pour une séance sur Jonathan Coe (avec télévision...)
Elles se rencontrent toutes deux ce jour-même, Helena ayant choisi, lorsqu'elle a fait sa thèse, de ne travailler que sur les textes, sans souhaiter connaître l'auteure.

Ses publications entièrement consacrées à Marie Darrieussecq
-
Marie Darrieussecq's Textual Worlds: Self, Society and Language, Bern, Peter Lang, 2012
- Dalhousie French Studies, numéro consacré à Marie Darrieussecq dirigé avec Gill Rye Halifax, Canada, Dalhousie University, n° 98, été 2012.

Chapitres sur les œuvres de Marie Darrieussecq
Ses publications entièrement consacrées à Marie Darrieussecq
-
Marie Darrieussecq's Textual Worlds: Self, Society and Language, Bern, Peter Lang, 2012
- Dalhousie French Studies, numéro consacré à Marie Darrieussecq dirigé avec Gill Rye Halifax, Canada, Dalhousie University, n° 98, été 2012.

Chapitres sur les œuvres de Marie Darrieussecq
- “Controversy, Ambivalence, Innovation”, Dalhousie French Studies, vol. 98, 2012
- "Experience and Experiment in the Work of Marie Darrieussecq", Women's Writing in Twenty-First-Century France, Cardiff, Royaume-Uni, University of Wales Press, 2013
- "Identity Negotiation in Marie Darrieussecq's Le bébé and Le Pays", Une et divisible? Plural Identities in Modern France, Barbara Lebrun and Jill Lovecy, Bern, Peter Lang, 2010
- "Transposing the Thought Process in Marie Darrieussecq's Bref séjour chez les vivants", Language and its Contexts: Transposition and Transformation of Meaning, Alex Mével and Helen Tattam, Bern, Peter Lang, 2010
- "Writing Motherhood: Marie Darrieussecq's Le Bébé", Aimer et Mourir: Love, Death, and Women's Lives in Texts of French Expression, Eilene Hoft-March and Judith Holland Sarnecki, Newcastle upon Tyne, Royaume-Uni, Cambridge Scholars Publishing, 2009.

 


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