Le Livre de poche édition anniversaire
, 2021, 480 p.

Quatrième de couverture : En 1872, dans une lettre à son amie Mme Roger des Genettes, Flaubert ne cachait pas ses intentions de nuire : "je médite une chose où j'exhalerai ma colère. Oui, je me débarrasserai enfin de ce qui m'étouffe. Je vomirai sur mes contemporains le dégoût qu'ils m'inspirent, dussé-je m'en casser la poitrine ; ce sera large et violent." Ce fut le roman des deux bonshommes : deux greffiers s'installent à la campagne pour se consacrer au savoir dont ils explorent tous les domaines. Puis le dégoût les saisit et ils reviennent à leur occupation première : copier. Interrompu par la mort de Flaubert en 1880, Bouvard et Péruchet est le livre de toutes les vengeances, croisade encyclopédique contre la bêtise universelle, fable philosophique à la fois comique et "d'un sérieux effrayant", la plus radicale peut-être et la plus impitoyable de toutes ses oeuvres. Mais le roman contient un secret : la formule d'une métamorphose qui convertit la bêtise en lucidité et l'assujettissement en libération.

Édition précédente Le Livre de poche, 1999, 474 p. :



Bouvard et Pécuchet
Dictionnaire des idées reçues
, GF, 2011, 504 p., avec une interview d'Éric Chevillard
"Pourquoi aimez-vous Bouvard et Pécuchet ?"

Quatrième de couverture : Ultime roman de Flaubert, spirale encyclopédique et farcesque restée inachevée, Bouvard et Pécuchet est avant tout une histoire universelle de la bêtise. "Ça, ce sera le livre des vengeances !" aurait un jour affirmé l’auteur, selon son ami Maxime Du Camp. Définition qui pourrait tout aussi bien s’appliquer au singulier Dictionnaire des idées reçues, fragment du second volume projeté pour Bouvard et Pécuchet, et où s’exprime, de manière plus drôle et fulgurante que jamais, la rage de Flaubert contre les préjugés et les lieux communs de son temps.


Pocket, 2019, 408 p.

Quatrième de couverture : Comme d’habitude, tout commence par un chapeau. Dans celui de Bouvard, il est inscrit "Bouvard". Dans la casquette de Pécuchet : "Pécuchet". Deux petits employés parisiens qui ne se connaissent pas et ont choisi par hasard, pour s’asseoir, le même banc.
De cette rencontre inopinée naît un projet faramineux : étudier, compulser, recopier tous les livres – tout le savoir du monde. Astronomie, philosophie, mathématiques, rien n’échappera à l’aveugle curiosité des deux maniaques. Mais rien n’en sortira non plus, que le gros rire de Gustave Flaubert – qui livre là son ultime crachat à la face de la Bêtise…


Classiques Garnier, 2018, 407 p.

Quatrième de couverture : Roman inachevé, publié à titre posthume, Bouvard et Pécuchet s’offre à travers les siècles comme une énigme littéraire. Mais il est surtout le témoignage d’un écrivain arrivé à maturité, qui obéit à la plus grande des ambitions : bâtir une encyclopédie de la bêtise humaine.


Bouvard et Pécuchet suivi de Le Sottisier, L'Album de la Marquise, Le Dictionnaire des idées reçues et de Le Catalogue des idées chic, Folio classique, 1999, 580 p.

Quatrième de couverture : Après une vie bien vécue, deux amis – l’un veuf, l’autre célibataire – décident d’occuper ensemble leur solitude : ils se retirent à la campagne pour se consacrer à la quête du savoir. Agriculture, littérature, politique ou philosophie : aucune discipline n’échappe à leur curiosité naïve et à leurs expériences malheureuses. De ratage en recommencement, les deux compères s’attaquent à tous les domaines de la connaissance, en étalant une réjouissante sottise.
Dernier roman de l’auteur, resté inachevé et paru en 1881, un an après sa mort, Bouvard et Pécuchet offre un bilan ironique des connaissances de l’époque, et une véritable encyclopédie de l’ignorance. Drôle, moqueur, cruel, ce voyage à travers la bêtise humaine est aussi le testament où Flaubert exprime son mépris envers la pauvreté d’esprit de ses contemporains. Lui qui voulait, dès 1852, "engueuler les humains […] dans quelque long roman", a composé la géniale odyssée de l’échec.



Pléiade tome II, 1936, 1056 p.



Gustave Flaubert (1821-1880)
Bouvard et Pécuchet (publié en 1881 à titre posthume)
Nous avons lu Bouvard et Pécuchet pour le 8 octobre 2021.
Nos 21 cotes d'amour pour Bouvard et Pécuchet
 
"Ce livre, complètement fait, et arrangé de telle manière
que le lecteur ne sache pas si on se fout de lui, oui ou non,
ce serait peut-être une œuvre étrange et capable de réussir,
car elle serait toute d'actualité
."
(Lettre de Flaubert à Louis Bouilhet,
Damas, 4 septembre 1850)

Le texte est en ligne ICI.

Nombreuses éditions disponibles : Le Livre de poche édition anniversaire, 2021 - Pocket, 2019 - Classiques Garnier, 2018 - GF, 2011 - Le Livre de poche, 1999 - Folio classique, 1999 - Pléiade tome II, 1936 (voir la cinquantaine d'éditions sur le site de la BNF)

Nous avons lu ce livre dans le groupe il y a 25 ans en 1996. Nous avons failli le relire en 2016, il fut programmé puis déprogrammé...
Il était aux oubliettes quand le groupe de Tenerife nous a invités à marquer le coup du bicentenaire de la naissance de Flaubert.
Nous avons alors en juin 2021 passé une journée à Rouen après avoir lu Flaubert de Marie-Hélène Lafon, qui fit un tel flop que - enfin ou hélas - nous avons reprogrammé Bouvard et Pécuchet...

Certains d'entre nous aurons visionné le film Bouvard et Pécuchet de Jean-Daniel Verhaeghe (scénario de Jean-Claude Carrière, musique de Michel Portal, avec Jean-Pierre Marielle et Jean Carmet dans le rôle de Bouvard et Pécuchet). On peut le visionner ici en entier.

Pour les amateurs de feuilleton radiophonique :
- Bouvard et Pécuchet en 10 épisodes de 30 min, France Culture, du 5 au 16 juillet 2021
- Bouvard et Pécuchet, une épopée de la bêtise ?, Ça ne peut pas faire de mal, Cycle Flaubert 3/3, de Guillaume Gallienne, France inter, 25 avril 2015, 47 min (1/3 et 2/3)

Brigitte (absente, mais plongée dans Flaubert)
J'avais lu Bouvard et Pécuchet, la fois où nous l'avions programmé, puis déprogrammé. J'ai un peu oublié ce que j'en avais pensé, mais je n'ai pas le courage de relire le livre, bien que j'apprécie beaucoup Flaubert.
J'en profite pour transmettre au groupe ce superbe passage de Madame Bovary :
"Nous étions à l'étude, quand le Proviseur entra, suivi d'un nouveau habillé en bourgeois et d'un garçon de classe qui portait un grand pupitre. Ceux qui dormaient se réveillèrent, et... Lire la suite ici.
Je ne résiste pas à l'idée de vous transmettre cette évocation d'un autre groupe de lecture, essentiellement masculin celui-là... : "Je voudrais donner ici une physionomie de ces réunions du dimanche. Mais c’est bien difficile, car on y parlait souvent une langue grasse, condamnée en France depuis le seizième siècle. Flaubert, qui portait l’hiver une calotte et une douillette de curé, s’était fait faire pour l’été une vaste culotte rayée blanche et rouge et une sorte de tunique, qui lui donnait un faux air de Turc en négligé. C’était pour être à son aise, disait-il ; j’incline à croire qu’il y avait aussi là un reste des anciennes modes romantiques, car je l’ai connu avec des pantalons à grands carreaux, des redingotes plissées à la taille, et le chapeau aux larges ailes crânement posé sur l’oreille. Quand des dames se présentaient le dimanche, ce qui était rare, et qu’elles le trouvaient en Turc, elles restaient assez effrayées." Lire la suite ici.

Denis
Débordé, je n'ai même pas eu le loisir (ou le courage ?) de rouvrir Bouvard et Pécuchet, que j'ai lu il y a fort longtemps et que je n'avais pas vraiment aimé. Disons que je n'en ai pas un bon souvenir et que je ne m'explique pas que certains puissent en faire "le chef-d'œuvre" de Flaubert. J'espère que les avis du groupe éclaireront ma lanterne.

Les 11 cotes d'amour de l'ancien groupe parisien

Monique L
J'ai plusieurs fois essayé de lire ce livre mais je n'ai réussi qu'à en faire une lecture incomplète.
Le début est intéressant (comique, plein d'ironie) mais la répétition de l'enthousiasme pour une nouvelle discipline, la liste des ouvrages consultés, les incohérences que l'on y trouvent, les essais de mise en œuvre, puis l'abandon pour passer à autre chose, m'ennuient par la répétition du même schéma. Le comique de répétition ne fonctionne pas.
L'idée pourrait être intéressante. On y trouve un catalogue d'ouvrages et de citations du temps de Flaubert. Il m'est difficile de lire ce genre d'ouvrage d'une traite (comme je ne lirai pas une encyclopédie).
Flaubert critique les théories en vogue à son époque. L'idée est pertinente. J'apprécie parfois l'humour décalé du récit. Les caricatures ont quelque chose de drôle. J'ai plus apprécié les critiques de l'esprit provincial, des préjugés, des rivalités de clocher, des traditions ancestrales etc., que celles des théories.
Chaque fois, je me suis ennuyée en lisant ce livre. Même une lecture à trous n'a pas été possible. J'ai jeté un coup d'œil à la fin mais sans plaisir.
J'ai essayé d'en lire des critiques, mais aucune ne m'a convaincue de reprendre ma lecture, même si de grands écrivains ont aimé.
J'attends avec impatience de lire les échanges du groupe pour des avis plus positifs. J'ouvre à ¼.
Le film ne m'a pas plus convaincue. C'est vraiment la même chose, il finit par lasser.
Etienne, titrant son avis transmis "Et Flaubert chu"
Tout est dans le titre. Et aussi au numéro de page depuis laquelle je vous communique mon avis : 171. 171 pages d'ennui mortel. Pardon, je sauve les 48 premières de préface.
Mais quel pensum ! À quoi bon continuer au-delà de ces 171 pages puisque c'est toujours le même procédé. Une petite nouvelle aurait largement suffi. Quel dommage que le talent de Flaubert se soit flétri à ce point sur la fin de sa vie : obsédé par son idée et de nous la démontrer pour être sûr que, oui c'est bon hein ?, nous avons bien compris. Si Flaubert se sent agressé par la bêtise eh bien je me suis senti agressé par ce livre. Donc on a compris, vite bâclons la narration (qui croit à un moment que ce qu'il raconte est plausible, de la rencontre des deux compères à la moindre de leur péripétie : rien ne l'est) et passons vite à l'idée principale : l'esprit humain est trop étriqué et prétentieux pour comprendre la moindre parcelle du monde, toute tentative est vouée à l'échec. Si au moins c'était amené subtilement, mais le procédé répétitif est d'une lourdeur à faire honte à un lycéen. À peine un demi-sourire qui m'est arraché à la lecture de quelques scènes cocasses (la réputation du livre doit plutôt venir du "Dictionnaire des idées reçues"). Non, décidemment, cet anarchisme mondain, installé bien confortablement, m'a embarrassé.
C'est évidemment bien écrit : justesse des détails, on apprend un nouveau mot par page, mais tout cela est anecdotique.
Je ne renie pas mon admiration pour Flaubert (Madame Bovary a longtemps été un de mes livres préférés et j'ai lu avec plaisir L'Éducation sentimentale) mais Bouvard et Pécuchet est, pour moi, un mauvais livre dont la réputation est surfaite. D'ailleurs ces deux livres contiennent déjà en creux tout ce qu'il essaye d'accoucher de nouveau, mais ici cela sent le formol.
Fermé !

Avec notre nouvelle triple formule inaugurée en septembre 2021, après avoir lu à haute voix les réactions ci-dessus écrites transmises, notre tour de table alterne entre les bouvards physiquement présents et les pécuchets simultanément à l'écran...
Rozenn à l'écran
Quand je le lis, ça me plaît beaucoup. J'aime leur élan pour connaître, je me sens aussi prête à me passionner pour tout.
Cette lecture m'interroge sur ma façon de lire : Bouvard et Pécuchet est impossible à lire sur la Kindle où ça passe pour des histoires fluides, qui coulent. Mais je m'intéresse aujourd'hui aux livres qui résistent un peu.
J'aime les personnages, même si c'est répétitif. J'ai envie de lire, mais par petits bouts, pour ne pas gâcher le plaisir. Flaubert se moque de tous, j'adore. Et également ce travail fou de documentation. J'ai commencé Le mode avion
dont tu avais parlé Claire, mais je n'ai pas le même plaisir à le lire. Pour Bouvard et Pécuchet, je crois que cela ne peut se lire que par petits morceaux - et pour moi c'est une qualité. Je trouve les personnages délicieusement frais et jeunes. J'adore les autodidactes. J'ouvre 3/4 + 1/2.

Françoise
Ça fait 7/8...

Rozenn
Mais cela ne se compte pas comme ça…
Je suis en train de changer d'avis sur Flaubert en passant outre mes souvenirs scolaires. Et j'adore le film.
Françoise D

Je ne suis pas d'accord avec Etienne quand il dit que cela aurait pu être une nouvelle. Le projet de Flaubert était d'écrire une encyclopédie-farce à base de toutes les découvertes et inventions de son époque. Le projet est intéressant et respectable mais énorme et pour le lecteur, le résultat est un peu pénible, c'est long et répétitif. Il y a également une satire de l'époque et le format d'une nouvelle n'aurait pas été possible. Malgré l'humour et la critique sous-jacente de cette société, j'ai été découragée avant la fin. J'ouvre à moitié et idem pour le film. C'est dommage car c'était le dernier projet de sa vie. J'ai beaucoup aimé le début, notamment la rencontre. Je comprends le projet, mais hélas l'ennui l'emporte.
Catherine à l'écran

Je suis proche de l'opinion de Rozenn. J'ai beaucoup aimé ce livre au projet complètement fou. On est un peu enseveli (murmures d'acquiescement concernant ce terme bien choisi).
J'ai trouvé cela drôle du début à la fin, malgré le côté répétitif. Les personnages évoluent au fil du livre et adoptent un sens critique, ils deviennent moins bêtes que leur entourage. La peinture sociale est assez noire. Leur exercice de la médecine est drôle. La partie sur la religion assez longue. J'ai beaucoup aimé le début, et la fin est bien trouvée.
Que seraient-il devenus à notre époque, à l'heure d'Internet ?
On le lit assez facilement, grâce au style de Flaubert. J'ouvre aux ¾.
Renée depuis Narbonne
Je l'avais lu en 1980. Je les avais trouvés nigauds au début, les expériences sur les animaux sont horribles, puis m'étais attachée à ces personnages. En relisant le livre, j'ai eu la même impression. Je pense que Flaubert s'est pris au jeu. Il avait l'intention de les laisser stupides, mais peu à peu il les fait avancer.
Ainsi quand ils lisent des "romans d'aventures ; l'intrigue les intéressait d'autant plus qu'elle était enchevêtrée, extraordinaire et impossible. Ils s'évertuaient à prévoir les dénouements, devinrent là-dessus très forts, et se lassèrent d'une amusette, indigne d'esprits sérieux." Concernant Pécuchet : "Son besoin de vérité devenait une soif ardente".
Ils sont attachants, ils ont du cœur. Pour dire la vérité je me suis un peu reconnue dans cette envie brouillonne de tout savoir. À la lecture, j'ai oublié tous les défauts. Le pari est réussi, même s'il n'a pas pu le finir car c'était trop ambitieux. J'ouvre en grand.

Annick L
avec deux éditions surprenantes par rapport à nos livres de poche
              

Je l'avais lu dans les années 70. Je me souviens de ma stupeur, je n'avais jamais rien eu de tel ! Le projet est fou.
Je l'ai relu en entier, c'est lassant si on le lit du début à la fin. En prenant le temps de le déguster, j'ai beaucoup apprécié. Je ne trouve pas les personnages très sympathiques, ils veulent faire étalage de leurs savoirs ; mais je les trouve attachants par leur projet et leur démarche. Ce que j'adore à la relecture, c'est l'ironie de Flaubert. Il se moque beaucoup d'eux, y compris par leur description physique. Il se moque aussi de la société de son époque, autant des prolos que des bourgeois. On traverse l'époque, je ne m'en rappelais pas. Cette dimension a redonné de l'intérêt à ma lecture.
On ne peut pas savoir ce qu'il en aurait fait s'il avait pu l'achever. Le projet est original, la réalisation me semble assez réussie. J'aime beaucoup la fin. Flaubert a une vision de l'humanité pessimiste, pas un seul personnage n'en réchappe. J'ai cependant préféré les lectures de ses romans. J'ouvre aux ¾.
Jacqueline
Il y a
quelques années, j'avais fortement appuyé la programmation de Bouvard et Pécuchet, seul roman de Flaubert qui m'était inconnu… Pourtant, peut-être influencée par l'avis défavorable de celles qui le connaissaient, je n'avais pas alors beaucoup apprécié une lecture qui m'avait parue laborieuse. Parallèlement, la mise en scène qu'en faisait Jérôme Deschamps m'avait beaucoup plu et ce qu'il disait de Flaubert m'influence encore…
Je n'aurai pas soutenu cette nouvelle reprogrammation, mais le plaisir que j'ai trouvé à le relire a été une très belle surprise.
J'ai aimé le portrait physique de Bouvard : la description impitoyable du pantalon qui gode et de la bedaine est un peu plus loin tempérée par "et ses cheveux blonds frisés d'eux-mêmes en boucles légères" j'ai pensé au beau portrait de Flaubert jeune vu à Rouen. De là à m'imaginer que Pécuchet pourrait ressembler à Bouilhet, l'ami de jeunesse auquel Flaubert sera toujours fidèle… Malheureusement, je n'ai trouvé qu'un portrait tardif chauve, pas très longiligne mais bien brun !
J'ai aimé la liste des objets du déménagement, témoins de la vie étriquée des deux héros mais aussi d'une époque : le caléfacteur, sans doute une variété de "calorifère", la chancelière de bureau avec laquelle Pécuchet voyage : plaisir de mots oubliés, mais aussi de trouver de retrouver des usages qui avec le chauffage central ont également disparu (comme aussi la flanelle inutile de Pécuchet qui accompagne les débuts de leur amitié !)
N'ayant pas tout de suite retrouvé mon exemplaire, très sobre quant au texte, mais très riche en appendices intéressants, j'ai emprunté et lu en parallèle une autre édition beaucoup plus scolaire où les notes expliquaient à chaque page qui était quoi. Cela pouvait être utile : j'ai appris qu'un vigneau était une espèce de verger normand et une masure un poulailler, mais les notes négligent ce qu'est exactement une "valleuse" mot que je soupçonne local puisque Flaubert lui met des guillemets, mais n'empêche pas la compréhension. J'ai pu à l'aide de ces notes, apprécier le méli-mélo livresque auquel ont à faire nos héros. Mais la plupart du temps, dans leur souci de simplicité, ces notes explicatives avaient un fort relent d'idées reçues…
J'ai été extrêmement surprise de tout ce qui m'a fait rire d'un bout à l'autre de ce livre. Non pas dans la répétition des échecs successifs des pitoyables héros, mais plutôt dans l'incongru de leurs propos, dans le regard qu'ils portent sur leur entourage au moins aussi borné qu'eux, sinon encore plus...
Au fond, je suis attendrie par la gratuité de leur sottise, en les voyant au fil du récit, abandonner la recherche d'un vain profit pour une fuite en avant qui les pousse à aborder un nouveau pan de la culture qui compenserait leur échec…
Je me reconnais tellement dans ces malheureux Bouvard et Pécuchet ! A travers eux, Flaubert épingle mes propres limites, ma prétention à porter un jugement sur des œuvres littéraires ou, dans un domaine plus scientifique, à vouloir comprendre quelque chose à la physique "moderne"... avec tous les aspects féeriques de connaissances auxquelles je ne comprends pas grand chose (la mécanique quantique, les trous noirs, les quarks, le chat de Schrödinger, l'expansion de l'univers...). Je dois alors m'en remettre à des vulgarisations forcément réductrices pendant que des promoteurs de sectes, par intérêt plus ou moins personnel, prétendent à la fois s'appuyer sur ces nouvelles idées scientifiques et mettre en doute les savoirs réels, pour promouvoir leur fantaisies au nom de la relativité du savoir… J'ai souri d'ailleurs de rencontrer au chapitre 8 Allan Kardec qui est encore lu et publié aujourd'hui... Je pourrais aussi faire des parallèles avec les innombrables livres sur le cancer ou avec les avatars de la lutte contre le covid….
Dans mon exemplaire du livre, figure l'obscure petite nouvelle "Les deux greffiers" de Maurice Barthélemy, parue en 1841 : elle a donné à Flaubert l'idée de Bouvard et Pécuchet. Voilà un auteur inconnu et le Dictionnaire des idées reçues pourrait y ajouter sans ironie "illustre", puisque Folio le publie de nouveau plus d'un siècle et demi plus tard ! Flaubert pense à son projet pendant des années et va réunir une documentation encyclopédique au hasard des publications de son temps… Sa mort ajoute au caractère obscur de ce travail en le laissant inachevé et inachevable, même s'il semble que les chapitres rédigés avaient bien atteint leur forme définitive…
Il me semblait que Monsieur Homais (malgré la réussite de son intégration sociale !) était un premier prototype de Bouvard et Pécuchet ; j'ai voulu vérifier plus précisément et me suis replongé dans Madame Bovary. Cette relecture m'en a fait apparaître la férocité…
Alors, malgré mon très grand intérêt, je n'ouvrirai Bouvard et Pécuchet qu'au trois quarts parce que je préfère la forme romanesque et achevée de Madame Bovary. J'ai envie de lire ou relire les versions successives de L'Éducation sentimentale...

Fanny

Je l'ai commencé il y a une semaine, il me reste 100 pages. J'ai parfois eu un peu de mal. Quand je suis dedans, j'aime bien la patte de Flaubert, même si ce n'est pas fluide comme les romans.
Et quelle érudition d'alors ! Je me suis fait l'effet d'une paresseuse en le parcourant assez rapidement, consciente qu'il faudrait lire chacune des notes, revoir les événements politiques et préciser les mots inconnus (j'ai appris par exemple que je n'utilisais pas dans le bon sens le mot chafouin). Il me faudrait le temps pour éviter ma lecture paresseuse.
J'aime beaucoup le début. J'ai ressenti une sympathie dès le début. Ces gros nigauds après deviennent des personnages pas bêtes du tout. Il y a un regard terrible sur le rapport au vote du peuple.
J'ai lu un certain nombre de Flaubert mais pas celui-là et je vais aller jusqu'au bout.
Pourquoi l'a-t-on reprogrammé ?

Claire
À l'occasion de notre visite flaubertienne à Rouen où on avait lu Flaubert de Marie-Hélène Lafon qui avait fait un gros flop, décision a été prise de revenir à Flaubert lui-même...
Fanny
Ah oui, j'ai été en colère à la lecture du livre de Lafon.
J'ouvre à moitié en raison du côté poussif de la lecture.
Claire
J'avais largement entrepris la lecture du livre que nous avons déprogrammé en 2016. J'étais ravie qu'on le déprogramme, car autant j'ai eu de la sympathie pour les deux compères, autant l'ambition (la leur ou celle du livre ?) force l'admiration, autant je me suis lassée (je peux dire trois fois autant ?), je me suis carrément fait ch... devant ce qui devenait un pensum, celui qu'ils se donnent, celui qu'ils me donnent, en me disant : livre inachevé... livre inachevé... et donc... imparfait, il manque tout le toilettage à l'intention du lecteur. J'ai relu ma réaction 20 ans plus tôt, plus positive, évoquant un livre extraordinaire qui suscite l'ennui... Je n'ai eu aucune envie de m'y replonger une troisième fois.
Je remarque que Flaubert nous a préparés dans sa correspondance des formulations pour le rejeter :
-
"Mon bouquin me semble de plus en plus difficile. Sera-t-il seulement lisible ?" (Flaubert à Zola)
- "Quant à espérer me faire lire du public, avec une œuvre comme celle-là ce serait de la folie." (Flaubert à Maupassant)
- "Mon but (secret) : ahurir tellement le lecteur qu'il en devienne fou. Mais mon but ne sera pas atteint, par la raison que le lecteur ne me lira pas. Il se sera endormi dès le commencement." (Flaubert à Léonie Brainne)

Quitte à ne pas lire Bouvard et Pécuchet, j'ai lu ses cousins, feuilletant largement en bibliothèque quatre livres  que je présente ici (avec des extraits pour qui serait intéressé.e) et qui sont des variations très différentes :
- Brewsie & Willie de Gertrude Stein (1946) : tous deux reviennent de la guerre dont on sort.
- Le retour de Bouvard et Pécuchet de Frédéric Berthet (1996) : les mêmes, dans les années 90.
- La sexualité normande comme ma poche : récit à caractère provincial et pornographique de Jean-Yves Cendrey (2018) où la lecture de Bouvard et Pécuchet, contre toute attente, fait bander le personnage.
-
Le mode avion de Laurent Nunez (2021) : Bouvard et Pécuchet, linguistes aujourd'hui.
Alors qu'ils sont tous quatre bien différents, avec une situation de départ susceptible d'être affriolante, c'est comme l'original, il n'y en a pas eu un pour me faire échapper à l'ennui.
J'avais également vu l'adaptation que Jérôme Deschamps en a faite à la scène en 2018, jouée par Jérôme Deschamps et Micha Lescot, et je n'ai pas été emballée - un comble !
Le film
Bouvard et Pécuchet ? Très bons acteurs, adaptation fidèle et donc ? => ennui...
J'ai souri un instant
grâce à Jacques Jouet qui glose avec esprit (oulipien) sur l'incipit célèbre "Comme il faisait une chaleur de trente-trois degrés, le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert." et les faux 16 états du manuscrit qu'il nous découvre... Du coup, j'ai trouvé cette photo du vrai manuscrit du début de Bouvard et Pécuchet sur le site extraordinaire créé par THE spécialiste Yvan Leclerc.

Laura
Je n'ai pas fini. Je n'ai pas aimé. Je l'ai lu par petits bouts dans le métro et le soir, ce qui m'endormait. Je ne suis pas motivée pour le terminer. Je n'ai pas accroché aux personnages qui ne me sont pas sympathiques. Rien ne correspond à ce que je suis. Et je ne trouve pas ça vraisemblable. Quant à l'écriture, bof. J'ai été réveillée quand il y a des tensions avec l'histoire d'amour, puis cela est retombé. Dans certaines descriptions, j'ai pensé au musée médiéval d'À rebours mais Huysmans, c'est beaucoup mieux.

Annick
Mais dans Huysmans, il n'y a pas d'humour.
Laura
Mais c'est mieux, même sans humour. Dans À rebours, on apprend des choses. J'ai eu l'impression de perdre mon temps. J'ai bien aimé l'épisode sur le magnétisme.
Je n'ai pas détesté, je ne ressens rien : j'ouvre ¼.

(Pour ne pas rester sur une note négative, est lu à haute voix l'avis enthousiaste de José Luis du groupe de Tenerife.)


7 cotes d'amour du nouveau groupe parisien
réuni le 8 octobre 2021 pour Bouvard et Pécuchet

Françoise H
Roman très plaisant. Il s'agit de la seconde lecture.
Je me suis retrouvée comme dans un miroir car je travaille aussi beaucoup.
On observe une avalanche d'échecs avec rebonds sur la vie. Contre-intuitif. Cela évoque un écho à rebours ; à la fois dans la vie et dans la superficialité.
Les personnages manifestent joie et optimisme et représentent l'esprit du XVIIe siècle avec une science qui répond à tout. Tous les échecs peuvent se produire, mais ils n'abandonnent pas. Ils sont très guidés par leur optimisme. Ce roman critique les idées des hommes du XVIIe siècle qui pensaient que le progrès guérirait tout.
Ils sont beaucoup dans les livres, les connaissances, la vie ; en connexion avec la vie, le cérébral donc l'échec.
Ils ont beaucoup d'idées ce qui amène à beaucoup rire et pleurer. Les personnages forment une sorte de couple. Il existe une complémentarité, une forme de coup de foudre avec l'ablation de la parole.
Ana-Cristina
J'ai aimé ce roman ingrat. Bouvard et Pécuchet ne sont pas réductibles à leur bêtise. Ils sont aussi naïfs. Et surtout ce sont deux rêveurs. C'est Flaubert lui-même qui les installe sous les étoiles, certes, avec une distance ironique, mais les faire dormir sous les étoiles, à la toute fin du chapitre I, juste avant de les projeter dans leurs échecs à répétition, de leur faire expérimenter leur ignorance, je ne peux pas croire que ce soit pur hasard ou excès d'imagination de ma part : "Déshabillés et dans leur lit, ils bavardèrent quelque temps, puis s'endormirent. Bouvard sur le dos, la bouche ouverte, tête nue ; Pécuchet sur le flanc droit, les genoux au ventre, affublé d'un bonnet de coton, et tous les deux ronflaient sous le clair de lune qui entrait par les fenêtres". Une féerie. Et qui dit "féerie" dit enfance. D'ailleurs ce passage me fait penser à la description d'une illustration d'un livre pour enfants.
J'éprouve de la tendresse pour ces personnages parce que leur amitié et leur naïveté enfantines contrebalancent leur bêtise. J'aime beaucoup leur optimisme, je le leur envie : "Après le dégel, tous les artichauts étaient perdus. Les choux le consolèrent. Un, surtout, lui donna des espérances. Il s’épanouissait, montait, finit par être prodigieux et absolument incomestible. N’importe, Pécuchet fut content de posséder un monstre."
Flaubert est très fort. Il fait de Bouvard et Pécuchet des révélateurs de l'étroitesse d'esprit des bourgeois de leur (son) époque. Il suffit de penser au dîner organisé par les deux compagnons ou à la visite organisée dans leur musée. De nombreuses autres scènes sont amusantes. J'ai eu beaucoup de plaisir à les lire.
Toutefois, j'ai parfois dû traverser quelques petits tunnels. Parfois je ne comprenais rien, apercevant bien l'ironie de Flaubert, le décalage entre les connaissances et leurs utilisations, mais… je ne savais pas de quoi ils parlaient à tort et à travers, donc comment juger de leur bêtise… ? Ce roman me plaçait face à ma propre ignorance.
Enfin, leur poursuite vaine d'UNE vérité me rappelle que la vérité n'existe pas ; elle nous échappe : du sable entre les doigts… Et que nous commençons à savoir quand nous comprenons que nous ne savons rien. Et là je souris de moi-même car n'est-ce pas deux belles idées reçues ?
J'ouvre aux ¾ (à cause des petits tunnels).

Medhi

Indépendamment de la forme, on comprend bien le livre.
Le contenu est composé de beaucoup de détails. Il s'agit d'une métaphore du temps qui passe ou comment occuper son temps ?
Ils ne voient de leurs expériences que la conséquence et non le détail.
L'amour est le seul domaine pour lequel ils ne se renseignent pas. Ils ne regardent pas les livres, mais ils échouent quand même. On s'attend à un revirement, mais non.
J'ai beaucoup aimé, avec une compréhension incertaine de la fin. On peut également dire qu'il y a beaucoup de Flaubert dans les deux personnages. On retrouve un panel des connaissances de l'époque, avec légèreté et de nombreuses recherches selon les domaines.
François

Si on commence par la fin, ils redeviennent copistes. Ils restent dans un même système circulaire avec redondances des échecs. Leur rencontre sur le boulevard est dépeinte comme une rencontre de midinette. L'ironie féroce en parallèle d'une grande tristesse.
Ce roman a coûté à Flaubert beaucoup de recherches, mais également sa santé. Il s'est lancé dans les encyclopédies pendant plusieurs années.
Et finalement, on se pose la question : mais qu'est-ce qui leur manque ? L'affect. Ils n'ont que très peu de recul. Ils enchaînent les expériences. La scène du lit fait écho à une sorte de Don Quichotte du quotidien. Flaubert fait partager son aventure démentielle avec toutes les recherches et ses milliers d'ouvrages. Ce n'est pas quelque chose de gratuit : c'est absurde et très humain comme histoire.
En première lecture, j'avais beaucoup rigolé. Lors de la deuxième lecture, on se rend compte que la bêtise, on la partage tous. Ces deux cloportes poussent le bouchon très loin. La recherche n'est pas absurde, mais il manque quoi finalement ?
Il existe une naïveté fondamentale, un manque de méthode, ils ne se fixent pas sur un sujet, ils manquent d'attention. Leur immaturité en fait un livre extraordinaire. Il existe également une certaine poésie à travers le désenchantement. Flaubert montre que tous les autres sont des imbéciles. Copistes, ils passent leur temps à copier. Cela fait un parallèle avec le livre L'idiot de la famille de Sartre où il fait une crise d'épilepsie à Pont-l'Evêque.
Ce roman ne se lit pas facilement, mais il y a un intérêt à y aller piocher des extraits lorsqu'on est morose. Concernant le passage sur les enfants, cela rappelle les enfants sauvages. Flaubert remet en cause la science. Les personnages lisent les livres mais ne comprennent probablement pas. Sur la bêtise, cela fait écho à Madame Bovary.
L'écrit est à la fois une beauté grammaticale mais aussi une langue musicale.
Anne

Pas d'accord avec la définition de la bêtise. Bouvard et Pécuchet sont jumeaux en miroir. Il existe une entente avec rebondissements. La thématique est celle de l'enfance. Ce sont des hommes qui représentent les fonctionnements ludiques de l'enfance, avec une part onirique. En effet, les rêves ratent très souvent, on passe d'une chose à une autre.
Ce sont des enfants qui sont dans la recherche : des théories à l'infini. Si on arrive à représenter un personnage et la société : d'un côté il y a des morts, de l'autre côté des enfants. "J'aime le fromage et la confiture."
Fascination pour les mathématiques qui comprennent le monde, l'univers et qui l'absorbent et qu'on ne comprend jamais. Flaubert est intensément affectif, avec une dent acérée contre les imbéciles : les curés par exemple. Il est extrêmement humain. Il comprend le fond de l'humanité. Il expose dans le roman le psychodrame de Bouvard et Pécuchet vs la bourgeoisie.
Le roman est à la fois dramatique et comique. La vérité est l'énoncé de la bêtise semble partout. C'est décrit avec une finesse importante. Le mot bêtise semble réducteur et finalement la rencontre des personnages est un coup de foudre qui roule.
Laure

Les personnages sont rigolos. Fait écho à La montagne magique avec le déballage des connaissances. Où est l'intérêt ? Ils savent tout mais ne savent rien. La naïveté des personnages est surprenante. D'une certaine manière, c'est une métaphore du temps qui passe. Ils copient et ne font rien d'innovant. Ils vivent les expériences et ne font que copier.
Ils n'arrivent jamais à rien, je reste un peu sur ma faim.
Nathalie B

Au départ, je n'aimais pas Flaubert ; je n'ai pas aimé Madame Bovary, j'ai détesté L'Éducation sentimentale. La révélation s'est faite par le biais de Salammbô, un vrai choc littéraire qui m'a permis de comprendre Flaubert. L'écriture y est flamboyante.
Dans Bouvard et Pécuchet, on retrouve un autre style, une différence totale.
J'ai bien aimé ces personnages, j'aime leur enthousiasme, leur dynamisme, leur avidité de connaissances. Ils aiment chercher et comprendre. Comme Flaubert qui faisait des tonnes de recherches pour ses romans. Sur la bêtise, Flaubert décrit la sienne, celle de chacun d'entre nous, celle des idées reçues, des idées toutes faites. Il décrit Bouvard et Pécuchet avec beaucoup de tendresse ; j'aime beaucoup l'histoire de leur rencontre avec ce côté magique. Comme le sont certaines rencontres. Le roman dépeint une naïveté rafraîchissante. Ils mettent en application concrète ce qu'ils lisent, avec une énergie phénoménale, mais ne persévèrent pas. Ils ne semblent pas tirer leçon de leurs échecs. Ils appliquent tout en ne supportant pas que les livres énoncent des théories contradictoires. En même temps, cela me faisait penser à ce qui se disait sur les plateaux délais par différents médecins, scientifiques, leurs contradictions et l'indignation de certains face à ces contradictions. Ce roman m'a fait sourire, souvent. J'ouvre en grand.


3 cotes d'amour du groupe de Tenerife
réuni le 4 mai 2021 pour Bouvard et Pécuchet

Brigitte
Voici mes réflexions sur ce bouquin (Bouvard et Pécuchet) dont j'avais après tant et tant d'années gardé, sans plus, une vague teinture de quelque chose d'extrêmement bien écrit et un bon souvenir amusé (je ne suis pas "une littéraire"). Grâce au dernier choix de notre "Après-midi amical" au nom charmant, je l'ai repris, en lisant cette fois-ci d'abord quelques pages à son sujet (fait inimaginable pour moi auparavant, internet n'existait pas encore), notamment certains passages de lettres privées de son auteur. Il concevait donc une encyclopédie de la bêtise humaine... oui, et j'en avais bien ri.
Quel curieux phénomène. Ces jours-ci, durant cette deuxième lecture, au lieu de me faire rire, ou sourire, les entreprises de ces "deux bonshommes" éveillent en moi une compassion et une compréhension croissantes, dues probablement à mes propres expériences et à certaine connaissance du genre humain acquise - je l'espère -, unies à une tolérance induite également par le grand âge, s'il est bienveillant et bien vieillissant (c'est mon ambition).
Je me demande aussi si Flaubert, qui entretemps avait peut être mûri et s'était apaisé de sa rogne contre la société - je l'ignore - a entraperçu tout ceci et a terminé par une bêtise bien pire encore que celle de ces deux "idiots" : mourir de travail.
Nieves
Je dois dire que ça a été pour moi un ouvrage complexe, fort compliqué, à mon avis, un texte pour des connaisseurs dans tous les domaines du savoir. Or, pour une lectrice ordinaire comme moi, la tâche pour arriver à la fin a été bien ardue. La majorité des chapitres, je les ai passés en survol, incapable d'approfondir convenablement. Cependant, il y en a eu deux qui m'ont accrochée davantage, le chapitre 6 où il est question de la Révolution de 48 ainsi que des réflexions sur la politique et la société, et le chapitre 10 qui parle d'éducation.
Quant au premier, j'ai trouvé excellente la description de la cérémonie de proclamation de la République :

"Dans la matinée du 25 février 1848, on apprit à Chavignolles, par un individu venant de Falaise, que Paris était couvert de barricades, et, le lendemain, la proclamation de la République fut affichée sur la mairie.
Ce grand événement stupéfia les bourgeois.
Mais quand on sut que la Cour de cassation, la Cour d'appel, la Cour des comptes, le Tribunal de commerce, la Chambre des notaires, l'Ordre des avocats, le Conseil d'État, l'Université, les généraux et M. de la Rochejacquelein lui-même donnaient leur adhésion au gouvernement provisoire, les poitrines se desserrèrent ; et, comme à Paris on plantait des arbres de la liberté, le conseil municipal décida qu'il en fallait à Chavignolles.(…)
L'allocution du curé fut comme celle des autres prêtres dans la même circonstance.
Après avoir tonné contre les rois, il glorifia la République.
"

Flaubert décrit en spectateur comment on vit cet événement à Chavignolles, devenu un scénario où on joue la pièce concernant le nouveau système politique. Dans les réactions de tous les personnages: le maire, le médecin, les notables, l'instituteur habillé "d'une pauvre redingote verte, celle des dimanches" et les paysans, les ouvriers, les gamins, on a l'impression d'une inconscience collective, de ne pas savoir où ça va les mener. En effet, on voit tout de suite le manque de conviction quand tous les personnages les plus significatifs (le maire, le notaire, l'instituteur et le curé) commencent à rêver de devenir députés.

"Ce vertige de la députation en avait gagné d’autres. Le capitaine y rêvait sous son bonnet de police, tout en fumant sa bouffarde, et l’instituteur aussi, dans son école, et le curé aussi, entre deux prières, tellement que parfois il se surprenait les yeux au ciel, en train de dire :
— Faites, ô mon Dieu ! que je sois député !
"

Pour moi, ce chapitre est une leçon d'histoire si bien présentée, avec un sens de l'humour si affiné, qu'elle m'a renforcé le goût pour l'histoire beaucoup mieux que de barbants cours d'histoire et des dizaines de romans historiques sortis dernièrement.
En ce qui concerne l'éducation de Victor et Victorine, mon passage préféré a été celui de la phrénologie, l'"étude du caractère d'un individu, d'après la forme de son crâne." Il y a des descriptions vraiment désopilantes :

"Mais avant d'instruire un enfant, il faudrait connaître ses aptitudes. On les devine par la phrénologie. (…)
Les têtes de leurs élèves n'avaient rien de curieux ; ils s'y prenaient mal sans doute. Un moyen très simple développa leur expérience.
Les jours de marché, (…) quand ils trouvaient un jeune garçon avec son père, ils demandaient à lui palper le crâne dans un but scientifique.
Le plus grand nombre ne répondait même pas ; d'autres, croyant qu'il s'agissait d'une pommade pour la teigne, refusaient, vexés ; quelques-uns, par indifférence, se laissaient emmener sous le porche de l'église, où l'on serait tranquille.
Un matin que Bouvard et Pécuchet commençaient leur manœuvre, le curé tout à coup parut et, voyant ce qu'ils faisaient, accusa la phrénologie de pousser au matérialisme et au fatalisme.
Le voleur, l'assassin, l'adultère, n'ont plus qu'à rejeter leurs crimes sur la faute de leurs bosses.
"

Finalement, si je dois dire quelque chose sur les protagonistes, personnages grotesques et ridicules, je leur trouve quand même un côté naïf et une franchise qui les rend sympathiques. Cette volonté qu'ils ont de s'immerger dans tous les savoirs, sans arriver à assimiler les contenus les obligeant à changer de domaine en permanence jusqu'au moment où survient l'échec, est compensée des fois par quelques moments spontanés où ils jouissent d'une manière toute simple de la joie de vivre (le premier repas dans la maison normande, la beauté du paysage des falaises, la trouvaille de leur penchant commun pour l'amitié…). C'est comme ça que Flaubert passe en revue tous les coins de la société où il lui a été donné de vivre, en y jetant un regard sarcastique et impitoyable. Est-ce qu'il prétend se moquer de l'engouement pour la science propre à son époque montrant son manque de confiance sur les découvertes et les procédés scientifiques? Or, il touche toutes les branches du savoir : la religion, la pédagogie, l'art… C'est comme si l'écriture était un écran par où passe toute la société de son temps.
J'ai lu que Flaubert voulait inventer une nouvelle forme pour conter, montrer qu'une nouvelle forme était possible en dépassant ainsi la méthode réaliste de ses romans précédents. Aux spécialistes de répondre…
José Luis
"Oh ! Si je ne me fourre pas le doigt dans l'œil, quel bouquin ! Qu'il soit peu compris peu m'importe. Pourvu qu'il me plaise, à moi, & à vous ! & à un petit nombre, ensuite" (À Madame Roger de Genettes, 10 novembre, 1877). Quel bouquin, en effet, que ce roman inachevé de Flaubert, Bouvard et Pécuchet ! Roman impossible, ne cessera-t-il de dire à tous ses correspondants. Mais, ajouterai-je, avec les propres mots de l'ermite de Croisset, "le comble de l'art". Ce texte m'a toujours passionné, plus encore que les autres romans de l'auteur, ce qui est beaucoup dire, et à l'occasion de cette relecture - la troisième ou quatrième au long de ma vie - j'en ai tiré un plaisir redoublé et j'en ai été submergé par la même éblouissante admiration. Je fais partie du petit nombre dont Flaubert parle à son amie ? Peut-être, mais par chance. J'admire, évidemment, son écriture, arrivée ici, malgré le sujet qui ne se prête pas à l'art, au sommet de la perfection, de sa perfection à lui, à commencer par le début du premier chapitre, le merveilleux incipit y compris ("Comme il faisait une chaleur de 33 degrés, le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert"), lequel ouvre un véritable - et merveilleux ! - plan-séquence digne d'un grand film... d'avant l'invention du cinématographe, mais qui n'est pas moins stupéfiant que le célèbre plan-séquence de Soif du mal, d'Orson Welles. Et ce ne sont pas les seules pages qui font penser à un scénario de cinéma. J'admire aussi, naturellement, le travail "hénaurme" de préparation qu'il a produit : non moins de 1700 livres lus, semble-t-il, plus les recherches qui, sans répit, il demandait de faire pour lui à ses amis. Le résultat est bien connu, cette anthologie des savoirs de l'époque, une véritable encyclopédie... critique, puisqu'il ne se contente pas de les exposer, ces savoirs, mais aussi de montrer leurs failles, leurs contradictions, leurs fragilités. De tout cela, savoirs et vision critique, nous en profitons encore aujourd'hui, moi en tout cas. Et puis, j'admire - et aime à la folie - les deux bonhommes, pas sots du tout, mais, tout simplement entraînés, ravagés même, par une drôle de passion, une véritable pulsion épistémophilique, que je comprends très bien. Comme je comprends aussi la série des déceptions qui émaillent leur besogneux trajet et qui les poussent à aller toujours vers l'avant jusqu'au renoncement final, le retour au point de départ, à leur profession de copistes, qu'on ne connaît vraiment que par les notes de travail que Flaubert a laissées avant de mourir : "Ils copièrent… tout ce qui leur tomba sous la main […] Finir par la vue des deux bonhommes penchés sur leur pupitre, copiant". Pourquoi ce renoncement ? Parce que, me semble-t-il, Bouvard et Pécuchet, ont, enfin, compris qu'il n'y a pas d'objet adéquat au désir humain, même si l'être humain ne fonctionne, ne peut fonctionner, que sur le désir, mais un désir qui ne fait que se déplacer d'un objet à l'autre, mieux, qui ne peut que se déplacer, s'il veut rester actif, mobilisateur de l'action. Et puis, qu'ils l'aient ou ne l'aient pas compris - compréhension difficile pour eux, mais pas pour Flaubert ! -, aujourd'hui nous savons que cette passion des savoirs est possible seulement grâce à ce mécanisme que Freud nomma sublimation, c'est-à-dire déplacement d'une pulsion, la pulsion sexuelle, à une autre, déplacement sur lequel est fondée la civilisation. Ce n'est pas par hasard si les savoirs sur la sexualité arrivent très tard dans le "bouquin", mais pour déboucher sur la même déception que tous les autres. Alors, pour ne pas désespérer, ils renoncent à tout espoir, sublimant, cette-fois-ci, dans le nihilisme le plus total : "Copions !" On entend, derrière le grattement de leurs plumes sur le pupitre, le grand rire de Gustave Flaubert, nihiliste, lui, s'il en est. Et moi, moi aussi, chers amis.


Nos cotes d'amour, de l'enthousiasme au rejet :
                                        
à la folie
grand ouvert
beaucoup
¾ ouvert
moyennement
à moitié
un peu
ouvert ¼
pas du tout
fermé !


Nous écrire
Accueil | Membres | Calendrier | Nos avis | Rencontres | Sorties | Liens