Les mots de la tribu, trad. de l’italien Michèle Causse, Grasset Cahiers rouges, 266 p.

Quatrième de couverture : Natalia Ginzburg raconte son enfance et son adolescence : un père fantasque et une mère plaintive, des amis promis à la gloire ; Turin, l'antifascisme, les arrestations, la guerre, la déportation, l'assassinat d'un mari aimé. Tandis que les parents parlent et résument le monde en quelques jugements lapidaires, les enfants découvrent la résistance de la vie qui leur oppose les énigmes meurtrissantes de l'amour, de la guerre, de la mort. Le comique des mots contraste avec le tragique des événements. On n'avait jamais raconté avec autant de finesse et de malice le malentendu qui sépare les générations. On n'avait jamais peint avec autant d'humour et de tendresse la difficulté des rapports humains.



Lessico famigliare
, Enaudi, 1963, prix Strega. En ligne ici.

Natalia GINZBURG (1916-1991)
Les mots de la tribu (publié en 1963, traduit en 1966)

Nous avons lu ce livre pour le 23 janvier 2026.
Des infos en bas de page autour du livre :Repères biographiques Rôle dans l'éditionTraduction dont Proust !Livres traduits en françaisSur les livres de N.Ginzburg : vidéo, radio, articles
Nos 14 cotes d'amour
Claire Manuel
BrigitteJacquelineMonique L
Annick LJérémy
Catherine Fanny Mégane
Rozenn Thomas
FrançoiseRenée

Mégane (avis transmis)
Une œuvre écrite à la fois tout en légèreté pour décrire une période historique sombre et passionnante et tout en neutralité pour s'abstenir de juger une famille qui ne s'en prive pas, un lexique familial typique, des personnages hauts en couleur (et franchement insupportables)… Que pourrait-on demander de plus ?
Et pourtant. La mayonnaise ne prend pas. Mais alors pas du tout. Les tentatives d'humour m'ont laissée froide (et pourtant je suis bon public), les histoires familiales alambiquées m'ont ennuyée, la galerie de personnages m'a découragée (l'ignare que je ne connaissant quasiment aucun des grands personnages cités), les petites phrases légères m'ont agacée et la passivité de l'autrice a achevé de m'exaspérer.
Donc, des émotions, j'en ai eu, mais pas de celles que j'aime avoir durant mes lectures. Je comprends tout à fait l'engouement pour ce type de récit, mais ce n'est tout simplement pas pour moi.
Manuel(avis transmis)
J'ai délaissé un peu Marie-Ernestine et Marguerite (certains auront la référence) pour rejoindre Lidia, Beppinio, Natalia et les autres membres de la tribu.
J'ai commencé ma lecture comme s'il s'agissait d'un roman : je n'avais pas lu la préface ni la quatrième de couverture. Puis sont apparus les astérisques qui éclairaient les différentes personnalités (et il n'y en a pas qu'un peu !) et j'ai finalement lu la préface.
Je me trouve bien embarrassé pour juger une autobiographie. Le biais choisi par l'auteure de raconter l'histoire de ses parents, de sa famille, de la période fasciste, à travers des anecdotes, sous forme de citations ou de phrases souvent répétées, m'a paru très original. Je me suis laissé embarquer dans cette famille d'intellectuels de gauche dont les membres sont tous très différents.
Les passages de la montagne m'ont rappelé nos semaines au Spoutnik : le voyage en train, puis le bus et enfin le refuge.
L'écriture m'a paru simple, mais parfois elle prend des tournures poétiques : "l'épaule hargneuse, dramatique" (p. 156) et : "Mais certains internés furent pris et chargés, menottes aux poignets, sur un camion, ils disparurent dans la poussière" (p. 199) ou, magnifique : "Durant les années du fascisme, romanciers et poètes avaient jeûné, ne trouvant pas alentour de mots qui fussent autorisés ; les quelques écrivains qui s'étaient servis des mots les avaient choisis avec soin dans le maigre patrimoine de miettes qui restaient encore" (p. 203 et suivantes).
Évidemment, j'ai aimé cette famille qui lit Proust, Lidia qui préfère Verlaine à Baudelaire. J'aurais aimé en faire partie ! J'ai trouvé que ce livre faisait écho à l'actualité. Beaucoup (beaucoup) de personnes sont citées. Personnellement, je m'y suis un peu perdu, sans doute à cause d'une lecture rapide. Je retiendrai surtout le portrait de Pavese.
L'ambiance du fascisme est pesante, mais les membres de la famille ne semblent pas se laisser abattre. Le père est central et constitue le fil conducteur. Cela m'a amusé de le retrouver avec ses disputes à chaque mariage, ou encore lors de son retour de prison.
J'ai plein d'autres choses à dire et je m'arrête là. Hâte de vous lire! Je retourne à La Bassée ! J'ai bientôt fini ! J'ouvre en grand !

Rozenn
Je suis venue pour vous voir…
Car pour ce qui est du livre, j'ai essayé. Mais ça m'emmerde. J'ai conscience de passer à côté de quelque chose.
J'ai lu une petite moitié. En m'accrochant. Les phrases sont banales.
Ah si, j'aime bien quand enfant, elle est hospitalisée et on lui fait croire que l'hôpital est la maison du médecin : "Par esprit d'obéissance, je voulus bien le croire ; mais en même temps je n'étais pas dupe et savais qu'il s'agissait d'un hôpital ; la vérité et le mensonge, ainsi qu'il advint plusieurs fois ensuite se confondirent dans ma tête."
Bon, je n'ai pas réussi à entrer dans ce livre. J'ouvre ¼.

Fanny

Je ne suis pas rentrée non plus dans le livre et pourtant j'ai tout lu consciencieusement. Pourquoi je n'accrochais pas ? Les personnages sont attachants et il y a en plus une dimension historique. C'est intéressant en soi.
Il n'y a pas de chapitres. J'avais l'impression que ça n'était pas construit alors que ça l'est.
C'est l'impression d'une rencontre de quelqu'un de sympathique qui vous raconte son histoire pendant une soirée, qui raconte toute sa vie : mais ça ne m'intéresse pas suffisamment !
Il y a trop de personnages.
Ça s'arrête comme ça commence, alors que j'attendais une chute. Ça pourrait continuer.
Il n'y a ni début ni fin, pas d'intrigue, pas de pic à un moment, pas de moments où on est tenu en haleine.
J'ouvre ¼.
Pourtant il y a de la créativité dans ce récit. Je comprends le parti pris de ne pas mettre d'affect, de faire ce portrait familial tout en restant extérieure au récit. C'est original, insolite. Mais c'est probablement ce qui a fait que je n'ai pas réussi à m'y intéresser.
Les personnes sont décrites avec tendresse. Mais il n'y a pas de tension narrative.

Rozenn
Il n'y a pas d'arc narratif...
Renée
(à l'écran depuis Narbonne)
En étant généreuse, je dirais que 20 pages m'ont intéressée : celles du milieu où la famille et les amis se séparent à cause du fascisme et de la guerre, puis celles qui concernent l'écriture. J'ai noté le même passage que Manuel p. 203 : "
Durant les années du fascisme, romanciers et poètes avaient jeûné, ne trouvant pas alentour de mots qui fussent autorisés... Maintenant, de nouveaux mots circulaient (...) les anciens affamés se mirent à y vendanger avec délice".
Pour le reste, oui, chaque famille a des "tics de langage" ; oui, les portraits des parents sont assez bien brossés.
Autre point positif : la progression du fascisme et la résistance intellectuelle de la famille et de quelques amis sont traitées avec légèreté, alors que c'était un combat.
La solidarité évoquée pendant la guerre vis-à-vis des Juifs est finement décrite.
MAIS, quant à savoir qui est le plus laid des Cohen ou des Colombo ? Je m'en moque, je m'en moque royalement ! Il y a beaucoup de pages sur la laideur ou la beauté des personnes : un petit peu de la peinture...
Elle travaille dans l'édition, fréquente Pavese, mais pas un mot sur ses écrits. Une demi-page intéressante sur son suicide, c'est tout.
À la fin, retour à la vie de Lola, de Mottura, de Lisetta, de Mary, de Paola, de Miranda, de Tercila, etc., et véritablement, je m'en tamponne le coquillard, j'étais exaspérée.
Comme le texte se termine sur ces anecdotes, je ferme complètement le livre avec un Hénaurme soulagement.
Françoise

Je ne vais pas déparer…. Le livre m'est tombé carrément des mains.
Je l'ai lu jusqu'à la moitié. Ça m'a gavée. La narration est plate, c'est pas littéraire. Surgit le fascisme, sûrement, mais quand ? Comment ? Cette espèce de détachement constant nuit à l'attrait du récit.
Le père est un vrai connard, la mère est hors-sol, les enfants se dépatouillent : et alors ? J'ai eu l'impression qu'il ne se passe rien. Je n'ai pas du tout accroché. Ça m'a ennuyée. Il y a énormément de répétitions.
Impression de perte de temps.

Claire
Tu fermes comment ?...

Françoise
Oui, je ferme, ferme.

Annick L
Je suis mitigée. Au début j'étais intriguée par la forme choisie : une sorte de comédie familiale qui passe par l'évocation de ses proches (surtout le couple des parents) à travers leurs dialogues. On se croirait au théâtre !
L'arrière-plan historique et politique, en Italie, des années 30 aux années m'intéressait aussi. Mais plus on plonge dans la période dramatique de la montée du fascisme, puis de la guerre avec son cortège d'arrestations, de disparitions et de morts, ce choix d'une narration neutre, au ras des faits, sans commentaires, sans contextualisation (beaucoup de personnages mentionnés, opposants à Mussolini, résistants, écrivains, philosophes...), m'a gênée et j'ai commencé à me sentir mal à l'aise. D'autant que la narratrice s'efface de son récit. C'est très frustrant par rapport à mes attentes : mieux connaître cette figure majeure de la littérature et du milieu éditorial de l'époque.

Rozenn
Paroles sans histoire...

Annick
Oui tout à fait. J'ouvre à moitié à cause du parti pris initial, assez original.
Mais cela manque d'incarnation. Et puisque l'auteure se tient à distance, le lecteur aussi.
Catherine(à l'écran)
Une idée... : Les mots de Voix au chapitre...
Je ne connaissais pas Natalia Ginzburg, même pas de nom. J'ai eu la mauvaise idée, comme Fanny, de lire la 4e de couverture et ça m'a donné très envie de lire le livre, les thèmes abordés, le contexte historique et politique
Et du coup, la lecture a été frustrante parce que je suis restée à l'extérieur de ce livre tout le temps. J'ai aimé l'idée du récit familial à travers les mots, les expressions propres à une famille. J'ai plutôt aimé le début : les portraits des parents sont les plus fouillés, le père caractériel et tyrannique qui traîne ses enfants (les garçons) en montagne, qu'ils en aient envie ou non, la mère toujours un peu à l'ouest, qui volette d'un personnage à l'autre, qui se lamente en permanence, qui "se barbe", tout en étant au fond plutôt heureuse. Elle se fait faire (et défaire) des robes, elle discute avec la bonne. Ça crie, ça vocifère, les qualificatifs "ânes, ânesses" pleuvent, ça déclame des poèmes, des maximes qu'on retrouve tout au long du livre comme des running gags, une famille nombreuse, italienne de surcroît, on se laisse prendre au récit, les parents sont presque attachants, surtout la mère.
Autour, il y a toute une galerie de personnages, les 5 enfants d'abord et puis les oncles, les tantes, la grand-mère, des amis et relations très nombreux et ça se complique. On ne sait rien d'eux, on s'y perd. Comme on ne sait à peu près rien d'eux, on ne comprend pas les raisons de leur comportement, Mario qui part en France et ne revient pratiquement plus en Italie. J'ai eu très vite l'impression d'une succession d'anecdotes, d'assister en spectatrice à la vie de cette famille, de ce monde sans les connaître (et j'aurais aimé les connaître !), le pire étant la narratrice elle-même dont on ne parle presque pas pendant les trois quarts du livre. On sait que la mère ne la trouve pas très liante et ne lui parle donc pas beaucoup. Elle est un peu plus présente dans le dernier tiers et on apprend page 158 qu'elle épouse Leone Ginzburg, ce que rien ne laissait soupçonner, de toute façon on apprend tout aussi incidemment au bas de la page 190 qu'il est mort. Il n'y a pas de pathos, c'est sûr, même pas d'émotion. La narratrice se met tellement à distance, que le lecteur (moi en tout cas) reste complètement extérieur aussi.
C'est un peu pareil pour le contexte historique et politique, sur lequel j'aurais aimé m'attarder un peu, mais qui est vraiment en filigrane, le fascisme, la guerre, l'invasion allemande, les persécutions raciales, c'est une époque tragique, la plupart des personnages se retrouvent en prison, en ressortent, y retournent, ils vivent des choses épouvantables mais c'est traité de façon lapidaire. C'est voulu bien sûr, mais ça m'a beaucoup frustrée. Idem pour le milieu qu'ils fréquentent, antifascistes, écrivains, industriels, éditeurs, j'aurais aimé en savoir plus. Certes il y a des notes, mais elles ne servent à rien.
Bref, même si j'ai apprécié l'originalité, l'humour, l'écriture malgré tout, les pages sur le suicide de Pavese par exemple, mon sentiment prédominant a été la frustration, je l'ouvre donc au quart. Il faudrait que je le relise.

Monique L

Ce qui m'a frappée, c'est la distance prise par l'auteure dans ce récit pourtant autobiographique, pas de pathos. Ce parti pris est intéressant mais, de prime abord, est frustrant. On reste à la surface des événements. La montée du fascisme n'est qu'esquissée. L'écrivaine décrit très bien les siens avec pudeur et humour, mais ne se livre pas. Elle ne laisse pas transparaître d'émotion.
On ne sait pratiquement rien sur Natalia elle-même et sur son évolution. Les éléments importants sont peu décrits ou très brièvement, comme la mort de son premier mari.
On croise des personnages célèbres, mais là aussi je suis restée sur ma faim. Pas de réflexions philosophiques, politiques ou littéraires.

Malgré tous ces non-dits, j'ai apprécié la description de la vie de cette tribu et de ses personnages que l'on voit jeunes puis vieillis. Le rôle pivot du père et de la mère apparaît tout au long du récit. J'ai particulièrement aimé la mère et sa capacité à contourner les obstacles de la vie avec une apparente frivolité. Une reconstitution chaleureuse et sympathique d'une famille nombreuse petite-bourgeoise composée de personnalités affirmées et diverses. On y ressent l'amour et la complicité profonde.
J'ai été émue par moment en souvenir de ma propre tribu pour laquelle un mot ou une anecdote maintes fois répétées pendant notre enfance recrée immédiatement une complicité incompréhensible aux non-initiés et provoque souvent même des fous rires dont ma mère et ma tante étaient coutumières.
J'ouvre aux ¾.
Brigitte(à l'écran)
C'est un livre très original, où le lecteur est appelé à adopter une position active.
J'ai trouvé les premières 40 pages très difficiles à lire. Je n'arrivais pas à trouver de la cohérence dans ce que je lisais. J'étais constamment obligée de relire ce que je venais de lire avant de pouvoir continuer.
Une fois cet obstacle franchi, nous connaissons les tics de langage du père et de la mère. Nous comprenons qu'il ne faut pas toujours prendre leurs propos au pied de la lettre ; mieux vaut les reléguer dans le décor de la vie de cette famille.
Finalement, l'approche de Natalia Ginzburg est intéressante et tout à fait originale. On approche peu à peu par petites touches le déroulement de la vie de cette famille. La narratrice reste toujours à distance des personnages. Elle relate des faits sans jamais rien qualifier, sans aucun jugement. Au milieu d'une multitudes de personnages dont nous connaissons surtout les prénoms, nous réussissons peu à peu à nous y retrouver et à comprendre que nous suivons, dans une Italie très catholique en train de tomber dans le fascisme, une famille juive, cultivée, intellectuelle, antifasciste, plutôt unie avec de nombreux amis aux opinions proches du parti communiste. Nombre des personnages deviendront des hommes politiques, des écrivains, des penseurs. Mais de chacun d'eux Natalia Ginzburg ne nous montre que les petites manies. Jamais elle ne décrira vraiment les activités politiques qui leur valent de séjourner en prison ou en résidence surveillée.
Plus on avance, plus l'auteure nous ouvre les yeux sur les mouvements intérieurs qui guident les actes de chacun.
J'ai été frappée par l'importance donnée à la crainte de s'ennuyer qu'éprouvent plusieurs personnages.
Je me suis souvenue de notre lecture de La plage de Pavese, livre poignant, si différent de la façon dont l'auteure décrit ici la vie quotidienne de Pavese.
Je suis très satisfaite d'avoir fait connaissance avec Natalia Ginzburg que je ne connaissais que de nom, et j'ouvre aux ¾.

Claire

J'ai été un peu perdue parmi les personnages et ai regretté que Rozenn n'ait pas transmis un arbre généalogique et relationnel comme elle l'avait fait pour le livre précédent...
Mais… j'ai tout de suite été impressionnée par la narratrice discrète ; j'ai attendu p. 125 pour découvrir que la narratrice est bien Natalia Ginzburg : "Ma mère lui dit que j'écrivais des nouvelles : elle voulut que je lui montre un petit cahier où j'avais recopié, d'une écriture appliquée, mes trois ou quatre nouvelles." Ou encore "Quand sort ta traduction de Proust ? me demandait ma mère", question sans réponse car on est déjà passé à autre chose. Elle est aussi narratrice de la vie de sa mère, comme si elle y était.
Outre cet effacement, j'ai été impressionnée par des passages très rapides, sans transition, d'un lieu et d'un temps à l'autre, y compris dans les dialogues où les tirets se succèdent, mais les personnages et le contexte ont changé.
J'ai énormément aimé la légèreté, voire l'humour, dans des situations tragiques, allant du père infernal dès l'enfance à a la mort du mari de Natalia sans aucun détail : "je ne le revis plus jamais" - ça m'arrache les tripes. Et la mère me fait jubiler. Je passe d'une émotion à l'autre.
Les expressions ne sont pas que tics familiaux, par exemple "je ne reconnais plus mon Allemagne" utilisée par la mère dès qu'elle ne reconnaît pas quelque chose ou quelqu'un, vient d'une remarque adoptée devant la destruction par la guerre. L'esprit de dérision est souvent de la partie : "Tu as peur des communistes, dit Miranda à la mère, parce que tu as peur qu'ils ne te suppriment ta domestique ! - Pour sûr, si Staline vient me retirer ma domestique, je l'assomme !" répond la mère. Ou alors, le père, toujours péremptoire : "Tous les Juifs sont laids. - Et toi, lui dit ma mère, tu n'es pas juif, peut-être ? - Mais moi aussi je suis laid, dit mon père." Son fils Gino, à qui sa mère portait du linge et des vivres en prison, en sort enfin, libéré, et elle conclut : "Et maintenant la vie ennuyeuse recommence !" C'est au lecteur de se mettre à raconter des anecdotes et à citer des expressions... : ils ont tous été emprisonnés par les fascistes, dont le fils Alberto qui dit : "Quelle ville ennuyeuse, Turin ! Ce qu'on peut s'ennuyer ici. Autrefois au moins on nous arrêtait !" Cette façon de voir la vie me convient parfaitement...
Il y a des portraits formidables : Mario à Paris pauvre comme Job avec son chat, les chichiteuses, amies de la narratrice... Il y a des scènes qui sont de vrais feux d'artifice, il y a l'époque qu'elle fait revivre à travers les personnages, il y a une dissertation sur la poésie après-guerre...
Et puis l'allusion régulière aux auteurs français : je me crois t en Russie aux siècles derniers. J'ai aimé retrouver Sans famille (p. 251) que nous avons lu l'an dernier ; et ne parlons pas de Proust, presque un personnage du roman (28, 72, 73, 81, 82, 141, 147, 152, 252).
Il ne se passe rien dans ce livre ? On s'ennuie ? Ça n'avance pas ? On traverse les années, les générations, ça fourmille d'événements. J'aimerais savoir comment l'auteure a réalisé son montage, comme elle a construit sa tapisserie.
J'ai commencé à relire et je ne m'arrêtais plus.
J'ai vraiment beaucoup aimé ce livre et son regard sur la vie.
Jérémy

Avant la lecture : Je n'avais jamais entendu parler de ce livre, ni même de son autrice. À la manière dont Claire nous avait présenté le livre et en lisant la 4e de couverture, j'étais très emballé à l'idée de le lire : une histoire familiale avec un arrière-plan historique — Turin, l'antifascisme, la guerre, la déportation, etc. Sur le papier, c'est tout à fait le genre de livre qui m'intéresse.
Après la lecture : Je me situe entre Claire qui a adoré et celles qui n'ont pas accroché.
Le livre démarre très fort, très bien. Le personnage du père apparaît comme un tyran domestique, mais en même temps les expressions qu'il emploie sont drôles, même si elles sont très vachardes voire irrespectueuses pour sa femme : "Tu t'es encore coupé les cheveux ! Tu n'es qu'une ânesse !" (p. 18). Ou "Tu n'en as pas marre de caqueter ? As-tu préparé de quoi traiter nos invités ?(p. 25). Ou encore : "Comme tu es monotone, tu r
épètes toujours la même chose !(p. 44). De manière générale, il faut bien reconnaître que les femmes en prennent pour leur grade, comme lorsqu'Alberto dit à sa femme : "Tu n'es pas malade, seulement tu es faite d'un matériau de seconde qualité" (p. 143).
J'ai bien aimé également l'évocation des excursions à la montagne. Moi qui aime y marcher, cela m'a parlé. J'ai bien visualisé ce père dur au mal qui oblige ses enfants à marcher avec des chaussures cloutées, sans casquette, sans eau, quel enfer ! Bref, une autre époque... Et la mère qui dit que ces excursions sont le divertissement que le diable a inventé pour ses enfants (p. 15). Génial !
Néanmoins, dès la page 40, j'ai noté en marge "décousu, succession d'anecdotes". Cela continue à mon sens jusqu'à la page 170, où le ton devient plus sombre avec l'évocation de la campagne raciale. Avant, même lorsqu'elle évoque la montée du fascisme et la fuite de son frère, je trouve que cela manque de profondeur, d'analyse, j'attendais quelque chose de plus fouillé et cela m'a déçu. Certains épisodes historiques ne sont que des entrefilets dont elle ne fait pas grand-chose.
Sans compter que j'ai eu du mal à me repérer dans le temps. On voit bien les personnages grandir, les enfants faire des études, se marier, avoir des enfants. Mais mis à part quelques repères de temps en temps, cela manque de bornes chronologiques.
J'ai eu tout autant de mal à me repérer parmi les personnages. Il serait intéressant et drôle de les compter, mais entre les frères et sœurs, leurs conjoints, leurs enfants, les grands-parents, le personnel de maison, les collègues du père, les amies de la mère, les personnes rencontrées quand ils sont en vacances, etc. Je suis sûr qu'il doit y en avoir au moins une centaine. C'est trop ! J'ai fini par perdre le fil. Cela ne me dérange pas de faire un organigramme ou un arbre généalogique quand je lis Guerre et Paix, mais pour un livre de 250 pages, non !
Pour autant, j'ai lu le livre avec gourmandise, assez vite, et j'étais impatient de le reprendre, ce qui n'est pas si fréquent. C'est donc que cela a fonctionné. Il faut dire que les personnages sont hauts en couleur, truculents, attachants. J'ai adoré le père et ses expressions, les scandales qui éclatent à chaque fois que l'un de ses enfants veut se marier, ses saillies féroces ("Ces prolétaires, ils ont tous une de ces peurs de mourir !" p. 227), le souci qu'il se fait la nuit pour ses enfants même si seul l'un d'entre eux semble trouver grâce à ses yeux. Et la mère ! Fantasque, à faire ses solitaires en peignoir en se demandant qui va lui offrir un yacht, toujours en train de traîner avec les domestiques, qui aime mieux ses enfants et ses petits-enfants quand ils sont bien habillés, les douches froides comme son mari, se faire faire de nouvelles toilettes, qui apprend le russe en dilettante, se lasse vite et se barbe, est incapable d'entretenir des relations à distance, aime bien les socialistes mais pas les communistes. Bref, les deux sont géniaux.
Comme Monique, j'ai aimé suivre les tribulations de cette tribu, même si je ne suis pas moi-même issu d'une famille nombreuse. Et l'explication du titre m'a marqué : "Ces phrases sont notre latin même, le vocabulaire de nos jours passés, elles sont comme les hiéroglyphes des Égyptiens ou des Assyro-Babyloniens, le témoignage d'un noyau vital qui a cessé d'être mais survit dans ses textes, sauvés de la fureur des eaux et de la corrosion du temps." (p. 36)
C'est vrai que le traitement lapidaire que l'autrice réserve à son mariage p. 158 et à la disparition de son mari p. 199 : "On l'arrêta 20 jours après notre arrivée et je ne le revis jamais plus." peut faire froid dans le dos. Elle semble totalement indifférente. En lisant une interview d'elle on comprend mieux pourquoi : "C'est un livre qui raconte les personnes de ma vie, pas ma vie. Je ne voulais pas être un personnage de ce livre." Je comprends le parti pris, mais j'aurais préféré qu'elle aille jusqu'au bout dans ce cas et ne parle pas du tout de son mari. Cette évocation en catimini laisse une impression de malaise.
En somme, j'ai plutôt bien aimé, mais suis resté sur ma faim en raison du manque de profondeur et d'analyse historique. Je l'ouvre à moitié mais je pense que je l'aurais ouvert aux ¾ si je n'avais pas été induit en erreur par la 4e de couverture et l'avais lu pour ce qu'il est : des scènes de la vie quotidienne, de la vie familiale et de la vie conjugale.

Thomas

Comme beaucoup, je m'attendais à un témoignage beaucoup plus centré sur l'histoire italienne de cette époque, qu'il serait beaucoup plus question de Mussolini ou des lois raciales, par exemple. Mais, finalement, ce parti pris, ainsi que celui assumé de la narratrice de se mettre très en retrait, peuvent se comprendre. Son sujet c'est sa "tribu", pas le reste. Soit. Hélas, malgré quelques passages réussis (notamment le traitement des passages des uns et des autres en prison) et la truculence de certains personnages, je n'ai pas réussi à vraiment m'attacher à cette famille. Vouloir dépeindre les personnages à petits coups de pinceaux, l'idée me paraissait plaisante, mais au final j'ai l'impression de n'avoir eu qu'une vision lointaine de chacun, sans que ces "collections d'images" ne fassent surgir, en moi, quelque chose de plus grand que leur somme. Qu'il s'agisse de son frère exilé Mario, de Pavese ou de l'histoire plus générale des éditions Einaudi, je suis resté sur ma faim autant que j'étais initialement intrigué.
Souvent j'ai eu l'impression que Ginzburg écrivait avant tout pour elle-même, et peut-être les siens. Reconvoquant des anecdotes, des paroles qui l'avaient marquée mais qui n'ont pas le même poids auprès du lecteur extérieur que je suis, et auquel il manque probablement d'avoir connu le contexte de l'époque. J'ai parfois été frustré, aussi, par l'utilisation du dialecte de Trieste (pour lequel même les Italiens ne le parlant pas en sont réduits à demander l'aide d'internet !) Cela ne concerne que quelques courts passages, mais a contribué à mon sentiment que c'était un écrit qui ne s'adressait pas vraiment à moi.
Au final, je me suis plutôt ennuyé, j'ouvre au quart.

Jacqueline
J'ai beaucoup adhéré à ce livre. Comme j'avais lu la préface de Dominique Fernandez, j'étais très intéressée par ce couple mixte, l'un d'origine juive, l'autre protestante, tous deux sans religion dans une Italie encore majoritairement catholique…
J'aime les livres de souvenirs d'enfance, un filon inépuisable en littérature et j'ai aimé ce parti pris de faire entendre les voix et les propos entendus. Je pense qu'ils sont la chair des souvenirs, la trace sensible de ce passé disparu…
J'ai aimé les portraits du père et de la mère, cette impression de les côtoyer. Je lisais avec délice les propos rapportés… Une ou deux fois, cependant, j'ai été arrêtée dans la fluidité de ma lecture par la langue faussement parlée, par exemple p. 23 "C'te malice de Saint-Jacques-d'Ajas" ou p. 32 "C'te môme-là: problème de traduction ? J'aurais aimé être capable d'aller au texte italien pour apprécier, d'autant que je pensais à la richesse encore vivante des dialectes italiens.
Par ailleurs, je suis particulièrement curieuse de cette période fasciste en Italie. Elle ne me paraît pas sans analogie avec la période Vichy de ma toute petite enfance…
Des défauts dans le livre ? Je ne les ai pas vus tels, mais plutôt comme un choix de l'auteure en accord avec le projet annoncé. J'ai aimé le regard extérieur, sans sensiblerie. Une bonne façon d'écrire ! Proche des dialogues d'Hemingway dans l'implicite.
La sobriété, la sécheresse de ce qui est dit de l'arrestation et de la mort de son mari ? Ce n'en est que plus poignant, d'autant qu'elle a tenu à garder le nom de ce mari.
De nombreux noms sont cités : hommes politiques antifascistes, écrivains, sur lesquels effectivement on aimerait en savoir plus ; la plupart ne m'étaient pas vraiment connus, mais il y a les notes pour les situer. Tous faisaient partie de l'environnement familial de l'auteure ou alors, plus tard, elle a travaillé avec eux. Son propos n'est pas de nous présenter des gens célèbres, mais de faire revivre l'ambiance familiale. Par contre, j'ai été sensible à la dispersion ou la disparition de ces antifascistes, juste évoquées…
Nous avions lu récemment La Storia qui parle de la même période. Elsa Morante avait adopté le genre du grand roman classique avec le souci d'écrire pour tous. J'ai été finalement beaucoup plus touchée par ce qu'écrit Natalia Ginzburg.
J'ouvre aux ¾.

Claire, après le tour de table
Au sujet de Pavese dont Brigitte évoque le livre que nous avions lu dans le groupe en 1990, La lune et les feux précédé de La plage, j'ai regardé avec grand intérêt un portrait datant de 30 ans dans la série de FR3 "Un siècle d'écrivains", de très mauvaise qualité d'images mais très intéressant, très littéraire.
Et puis reprenant le livre que nous avions lu,
j'ai retrouvé deux articles glissés entre les pages, qui suivaient de quelques mois notre lecture : on venait en Italie de divulguer la teneur d'un carnet rédigé en plein guerre en 1942 et 1943, restée secrète sur le conseil d'Italo Calvino, et dont la divulgation en une de La Stampa fit bien des remous
(Le Monde, 5 août 1990 : "Émotions en Italie : un carnet inédit de Cesare Pavese révèle ses sympathies pour Mussolini", Libération, 18 août 1990 : "Le pire de Pavese : quarante ans après le suicide de l'auteur du Métier de vivre un carnet intime révèle une trouble fascination pour le fascisme").
Natalia Ginzburg réagit ainsi : "Il n'a pas inclus ces notes dans son journal, mais il ne les a pas détruites non plus, comme s'il pensait qu'elles pouvaient lui être de quelque utilité pour reconstituer, un jour peut-être, les parcours tortueux de sa pensée et pour conserver aussi le pire de lui-même."

Plus léger : je suis tombée il y a deux jours au Centre Pompidou Metz sur le titre d'une œuvre qui m'a tapé dans l'œil, en pensant au titre en italien de notre livre (Lessico Famigliare) ; je recopie le cartel :

Maurizio Cattelan, Lessicio Familiare, 1989
Photographie noir et blanc et cadre argenté
L'œuvre est un autoportrait de Cattelan, torse nu, les mains formant un cœur sur sa poitrine. Le cadre en agent qui l'entoure reprend la forme de ceux traditionnellement offerts pour les mariages, destinés à accueillir le portrait des époux. Lors de ses premières présentations, Lessico Familiare était posé sur une console en bois sombre, typique des intérieurs bourgeois, en encadré de deux candélabres en argent. L'artiste y tourne en dérision à la fois ses origines sociales et son statut de célibataire - remplaçant la traditionnelle photo de couple par sa propre image, dans une mise en scène à la fois intime et ironique.
J'ai cherché dans la presse italienne et ai vu systématiquement un rapprochement avec le livre que nous avons lu, par exemple : "Sempre agli esordi risale il primo di una lunga serie di autoritratti, dal titolo 'Lessico familiare'. Stavolta riferendosi al romanzo di Natalia Ginzburg, Cattelan pone una sua foto a torso nudo, mentre mima il gesto di un cuore."

Dans Le Book Club de France Culture consacré à Natalia Ginzburg, Isabelle Checcaglin, créatrice des éditions Ypsilon qui a publié trois livres de Natalia Ginzburg, elle-même née en Italie, raconte que tout en admirant la traductrice Michelle Causse des Mots de la tribu, elle n'apprécie pas le titre du livre : elle signale en passant qu'elle a fait sa thèse sur Mallarmé (très chic !) et que "les mots de la tribu" c'est Mallarmé et pas Natalia Ginzburg (et pouquoi pas, hein ?). Voilà le poème Le Tombeau d'Edgar Poe, où Mallarmé (1842-1898) emploie cette expression "Donner un sens plus pur aux mots de la tribu" qui correspond à ce qu'il attribue au poète : purifier les mots de la tribu, leur rendre leur éclat, révéler leur puissance cachée, les arracher à l’usage quotidien, condensant ainsi dans cette expression sa conception de la poésie. C'est du Mallarmé, donc pas pour le vulgum pecus dont je suis... :

Le tombeau d'Edgar Poe

Tel qu'en Lui-même enfin l'éternité le change,
Le Poète suscite avec un glaive nu
Son siècle épouvanté de n'avoir pas connu
Que la mort triomphait dans cette voix étrange !

Eux, comme un vil sursaut d'hydre oyant jadis l'ange
Donner un sens plus pur aux mots de la tribu
Proclamèrent très haut le sortilège bu
Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange.

Du sol et de la nue hostiles, ô grief !
Si notre idée avec ne sculpte un bas-relief
Dont la tombe de Poe éblouissante s'orne

Calme bloc ici-bas chu d'un désastre obscur
Que ce granit du moins montre à jamais sa borne
Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur.

(On peut écouter le poème dit par Claude Monteux ›ici)

DES INFOS AUTOUR DU LIVRE
Repères biographiques
Rôle dans l'é
dition
Traduction dont Proust !
Livres traduits en français

Sur les livres de N.Ginzburg : vidéo, radio, articles, thèse
REPÈRES BIOGRAPHIQUES ET LITTERAIRES

Famille et formation
- 1916 : Natalia Levi naît à Palerme. De père juif, de mère d'origine protestante, tous deux athées, elle grandit dans un milieu laïque, scientifique, politiquement engagé. Elle est éduquée à la maison ("mon père disait qu’à l’école on attrape des microbes").
- 1919 : La famille s'installe à Turin, centre intellectuel antifasciste, où son père, Giuseppe Levi (Beppino) enseigne à l'université ; il sera professeur de trois prix Nobel : Rita Levi-Montalcini, Renato Dulbecco et Salvador Luria. Son frère est le critique de théâtre Cesare Levi, sa femme Lidia est la fille de Carlo Tanzi, avocat socialiste ; elle a pour sœur Drusilla Tanzi, épouse du poète prix Nobel Eugenio Montale...
Natalia a une sœur et trois frères :
› Paola, qui épouse Adriano Olivetti et a trois enfants
Gino, qui épousera d'abord Piera Cheli puis Silvia Olivetti
› Mario, qui épousera Jeanne Modigliani : en 1938, installé à Paris, journaliste antifasciste, il collabore au Giornale parlato, un programme radiophonique en italien de la radio française publique
›et Alberto, qui décède à 26 ans, après avoir contracté une maladie en Érythrée, alors colonie italienne.
- 1927 : Elle entre au lycée Vittorio Alfieri.
- 1933 : À 17 ans, elle publie sa première nouvelle, I bambini, dans la revue Solaria, qui sera suivie de contributions dans Il Lavoro et Letteratura.
- 1935 : elle entreprend des études de lettres classiques, elle n'obtiendra jamais son diplôme.

Mariage - Guerre
- 1938 : Elle épouse Leone Ginzburg, intellectuel antifasciste et cofondateur de la maison d'édition Einaudi. Il est né à Odessa (en Ukraine, à l'époque en Russie impériale) dans une famille juive qui émigre à Turin) lorsqu'il est encore très jeune. Elle aura trois enfants avec lui : Carlo, Andrea et Alessandra.

Natalia et Leone Ginzburg le jour de leur mariage, en 1938

- 1941-1943 : Le couple est assigné à résidence à Pizzoli (Abruzzes) en raison des activités antifascistes de Leone.
- 1943 : Installés clandestinement à Rome, ils participent à l'édition d'un journal antifasciste.
- 1944 : Mort de Leone Ginzburg en prison après torture par les fascistes.
- 1944-1945 : Natalia se cache dans un couvent ; elle est séparée de deux de ses enfants, qu'elle retrouve après la guerre.

Débuts littéraires
- 1942 : Publication de La strada che va in città sous pseudonyme (Alessandra Tornimparte).
- 1945 : Elle rejoint la maison d'édition Einaudi, qui occupera un rôle central dans la vie littéraire italienne.
- 1947 : Publication de È stato così (C'est ainsi que cela s'est passé) qui confirme sa voix littéraire.

Vie personnelle
- 1950 : Remariage avec Gabriele Baldini, professeur de littérature anglaise. Ils s’installent à Londres où Gabriele est directeur de l’Institut italien de la culture.
- 1954 : Naissance de leur fille Susanna Baldini, qui mourra à 8 ans.
- 1959 : Naissance puis mort précoce de leur fils Antonio Baldini.
- 1969 : Son deuxième mari meurt.

Œuvres majeures et reconnaissance

- 1952 : Tutti i nostri ieri (Tous nos hiers) : roman sur la jeunesse italienne sous le fascisme.
- 1963 : Lessico famigliare (Les mots de la tribu) : le livre reçoit le prix Strega, la plus haute distinction littéraire italienne.
- 1970 : Publication de Mai devi domandarmi (Ne me demande jamais), recueil d'essais.
- 1973 : Caro Michele (Je t'écris pour te dire) : roman épistolaire.
Rome 1973
- 1983 : Publication de La famiglia Manzoni, non traduite en français, biographie romanesque d'Alessandro Manzoni, qui reçoit le prix Bagutta.

Engagement politique
- Années 1980 : Brève adhésion au Parti communiste italien.
- 1983 : Natalia est élue députée au Parlement italien dans le Groupe des indépendants rattaché au parti communiste. Elle travaille sur les thèmes de la culture, de la famille, de la justice sociale.
Ci-dessous à Turin en 1990 :

1991 : Meurt à Rome à 75 ans.

À Turin :

RÔLE DANS L'ÉDITION
Natalia Ginzburg a un rôle important dans la construction du catalogue Einaudi (Calvino, Pavese, Vittorini…) et son nom restera en Italie lié à l’histoire des éditions Einaudi. Elle était connue pour l’intransigeance et la sûreté de son goût. On lui reprochera d’avoir contribué au refus du premier livre de Primo Levi.
Le désengagement de Pavese vis-à-vis de la fiction coïncide avec l'ascension de Natalia Ginzburg au poste de directrice principale de ce domaine. Italo Calvino, qui a rejoint l'équipe en 1950, après une période de collaboration ponctuelle, deviendra l'un des principaux interlocuteurs de Ginzburg, tant sur les œuvres d'autres auteurs que sur les siennes propres. Voir pour des détails : Laura Antonietti, "Una lettrice formidabile : Natalia Ginzburg e la casa editrice Einaudi", Cahiers d’études italiennes, n° 32, 2021 (article en italien).


L’éditeur Giulio Einaudi (au centre) refuse d’abord le manuscrit de Si c’est un homme. Ici en 1963 avec Italo Calvino et Natalia Ginzburg ("Si c’est un homme de Primo Levi, itinéraire d’un chef-d’œuvre", par Philippe Broussard, Le Monde, 24 mars 2017)
.

TRADUCTION (dont Proust !)

Du français
- Vercors, Il silenzio del mare, Einaudi, 1945.
- Marcel Proust, La strada di Swann, Einaudi, 1946.
- Gustave Flaubert, La signora Bovary, 1983, dans une collection d'Einaudi intitulée "Des écrivains traduits par des écrivains" ; Primo Levi a traduit Le Procès de Kafka, Calvino a traduit Les Fleurs bleues de Raymond Queneau.
- Guy de Maupassant, Una vita, Einaudi, 1994.
- Marguerite Duras, Suzanna Andler, Einaudi, 1987.

De l'anglais
- Molyda Szymusiak, Il racconto di Peuw bambina cambogiana (1975-1980), Einaudi, 1986.
- Sirkku Talja, Non mi dimenticare, Bollati Boringhieri, 1988.

Proust et les Ginzburg
Le fils de Natalia,
Carlo Ginzburg, grand historien (voir ses livres chez Gallimard), qui lui-même a appris le français en lisant Baudelaire… et Proust, raconte. Extrait :

Ma mère n’avait pas lu la Recherche lorsque mon père lui a proposé de le traduire. Mais dans la famille de ma mère on lisait Proust et on parlait de Proust depuis le milieu des années 1920. La mère de ma mère s’isolait avec sa fille aînée, Paola, et un de ses fils, Mario, pour évoquer à n’en plus finir des passages de la Recherche. Mon grand-père Giuseppe Levi, qui n’avait pas lu Proust, le qualifiait avec dédain de "bel empoté". Ma mère raconte tout cela dans son livre Les Mots de la tribu. Et elle poursuit : "Paola était amoureuse d’un de ses camarades de faculté : un jeune homme petit, délicat, gentil, doté d’une voix persuasive. Ils faisaient ensemble de longues promenades sur les bords du Pô et dans les jardins du Valentino ; ils parlaient de Proust car ce jeune homme était un fervent de Proust, c’était lui qui, le premier, en avait parlé en Italie."
Ce jeune homme qui n’est pas nommé ici, c’est Giacomo Debenedetti, un critique qui devait devenir très célèbre par la suite.

En 1990, les éditions Einaudi rééditent La strada di Swann, accompagné d’une postface où Natalia Ginzburg revient sur les circonstances de sa traduction. Extrait :

En 1937, Leone Ginzburg et Giulio Einaudi m’ont proposé de traduire À la recherche du temps perdu. J’ai accepté. C’était une folie de m’avoir proposé cela, et c’en était une autre pour moi. C’était aussi, de ma part, un acte d’orgueil extrême. J’avais vingt ans. Je n’avais jamais rien traduit. J’étais alors à la fois pleine d’audace et peu sûre de moi, d’avoir accepté. Étant peu sûre de moi, je recherchais des certitudes. Proust et la Recherche m’attiraient grandement (j’en avais entendu parler à la maison) mais j’en avais une idée confuse et n’en avais pas lu une seule ligne. Quant à Giulio Einaudi et Leone Ginzburg, je ne sais ce qui les a poussés à me confier cette tâche immense. C’était une époque où les gens se lançaient parfois dans des projets insensés. Certes, Leone avait l’intention de m’aider. Il l’a fait, aussi longtemps qu’il a pu. Les cinquante ou soixante premières pages du premier volume de Du côté de chez Swann, je les ai traduites sous son contrôle. Mais il était très occupé de son côté et il n’avait pas le temps de suivre mon travail. Puis il est mort. Aussi ai-je dû continuer toute seule. D’ailleurs je n’ai pas dépassé les deux volumes de Du côté de chez Swann. L’édition Gallimard comprenait en effet deux volumes. Après quoi, j’ai renoncé. Les volumes suivants furent confiés à d’autres.
En 1937, j’ai reçu un contrat : c’était le premier contrat de ma vie. Il était écrit que je m’engageais à livrer l’intégralité de la traduction de la Recherche au plus tard en 1947. Cette année 1947 me paraissait si lointaine. Je n’étais pas payée (la maison d’édition était, à l’époque, très pauvre) et le fait de ne pas être payée me rassurait, car ainsi j’étais libre d’abandonner quand je le voulais.
J’ai épousé Leone Ginzburg en 1938, et Santorre Debenedetti m’a offert, en cadeau de mariage, les seize volumes de la Recherche dans l’édition de 1929, revêtue d’une superbe reliure rouge et or. Je les ai toujours, et ils se tiennent encore devant moi aujourd’hui, alignés sur la cheminée de ma maison.
En 1937, après avoir traduit les deux premières pages, je les ai fait lire à Leone Ginzburg et il m’a dit qu’elles étaient très mauvaises. J’ai dû les reprendre plus d’une fois. J’ai alors appris, avec Du côté de chez Swann, ce que traduire signifie : ce travail de fourmi et de cheval qu’est une traduction. Ce travail qui doit allier la minutie de la fourmi à la fougue du cheval. Je suis tombée follement amoureuse de la Recherche, avec ces deux premières pages, et je n’ai plus rien lu d’autre avant longtemps.

Voir l'ensemble savoureux du texte de Carlo Ginzburg et celui de sa mère Natalia Ginzburg =>sur Pourstonomics, 10 juillet 2021.

Plus austère, un long article sur le rôle de Proust pour Natalia Ginszburg, et avec un lien détaillé avec Les mots de la tribu : "Un amour de Natalia Ginzburg", Fabio Vasarri, Francofonia (revue consacrée aux littératures européennes et d'ailleurs de langue française), n° 64, Du côté de chez Swann 1913-2013, printemps 2013, 18 pages (!) pour les proustophiles et les ginzburgophiles.

LES ŒUVRES de Natalia Ginzburg TRADUITES EN FRANÇAIS

Romans
- Nos années d'hier, trad. Adrienne Verdière Le Peletier, 1956 ; rééd. Plon, 1992 ; rééd. avec nouvelle traduction : Tous nos hiers, trad. Nathalie Bauer, préface Fabio Gambaro, Liana Levi, 2019 ; rééd. préface Sally Rooney, 2025.
- Les voix du soir (Le voci della sera), trad. Juliette Bertrand, Flammarion, 1962 ; rééd. trad. Nathalie Bauer, préface Milena Argus, Liana Levi, 2019 ; rééd. Piccolo, 2025.
- Les mots de la tribu (Lessico famigliare), trad. Michèle Causse, préface Dominique Hernandez, Grasset, 1966 ; rééd. 1992 ; Belin Education publie en 2025 un guide pédagogique, Lessico famigliare, car au programme de la spécialité LLCER niveau Terminale.
- Je t'écris pour te dire, trad. Angélique Lévi, Flammarion, 1974.
- La route qui mène à la ville (La strada che va in città),
trad. Georges Piroué, Denoël, 1983 ; rééd. préface Marie Darrieussecq, 2014, quatre romans courts.
- La ville et la maison, trad. Angélique Lévi, Denoël, 1988 ; rééd. Denoël 2002
, roman épistolaire.
- La mère, trad. Chantal Moiroud, Maren Sell-Clamann-Lévy, 1993 ; Serpent à plumes, Motifs Poche, 1999.
- C'est ainsi que cela s'est passé (È stato così), trad. Georges Piroué, Denoël, 2017.
- Valentino suivi d'Au Sagittaire, trad. Georges Piroué, préface Geneviève Brisac, Denoël, 2021.

Essais & mémoires
- Les petites vertus (Le piccole virtù), trad. Adriana R. Salem,, Flammarion, 1964 ; rééd. Ypsilon, 2018 ; rééd. postface Adriano Sofri, préface Italo Calvino, 2021, essais autobiographiques.
- Vie imaginaire (Vita immaginaria), trad. Muriel Morelli, postface Cesare Garboli, Ypsilon, 2025, essais littéraires.
- Ne me demande jamais (Mai devi domandarmi), trad. Georges Piroué, Denoël, 1985 ; rééd. trad. Muriel Morelli, Ypsilon, 2024, essais.
- Bourgeoisies, trad. Georges Piroué, Denoël, 1980 ; rééd. 2002, deux récits
.

Théâtre : voici quelques pièces jouées en France (liste non exhaustive)
- 1969 : Teresa, mise en scène de Gérard Vergez au Théâtre 347; avec Suzanne Flon, adaptation en français de Michel Arnaud, pièce publiée dans Avant-scène théâtre n° 444, 1970. La pièce a été portée à l'écran de l'ORTF en 1971.
- 1982 : La Secrétaire, mise en scène de Pierre Ascaride, traduction de Michel Arnaud, Théâtre de Montreuil.
- 1986 : A
driana Monti, mise en scène de Maurice Benichou ; adaptation de Loleh Bellon ; avec Nathalie Baye, Patrick Chesnais remplacé en tournée par Richard Berry, Micheline Presle.
- 1989 : Teresa au Petit Montparnasse, Adriana Asti.
- 2009 : Je t'ai épousée par allégresse, mise en scène de Marie-Louise Bischofberger, Théâtre de la Madeleine ; adaptation de Nathalie Bauer, Marie-Louise Bischofberger ; avec Valeria Bruni-Tedeschi.
- 2023 :
Nanni Moretti met en scène Diari d'amore, deux comédies, Dialogo et Fragola e Panna, tournée en France.

SUR LES LIVRES de Natalia Ginzburg : presse, thèse

Vidéo, radio
France Télévisions
- François Busnel, La p'tite librairie, Les mots de la tribu, septembre 2023.

RAI
En italien, trois interviews :
- sur la RAI en 1964 à propos des Mots de la tribu : ›youtube, 6 min
- sur la RAI en 1966, à l'occasion de sa pièce Je t'ai épousée par allégresse : ›youtube, 3 min
- à propos de Elsa Morante, 29 juin 1988 : ›dailymotion, 2 min.

France 3
- Pavese est un personnage de la vie de Natalia. On peut voir son portrait, très littéraire, dans la série "Un siècle d'écrivains", par Alain Bergala, 1995 (très mauvaise qualité d'images, mais très intéressant) : ›youtube, 49 min.

France Culture
- "Natalia Ginzburg, passeuse de monde", Marie Richeux, Le Book Club, 9 avril 2024, 59 min.
- "Natalia Ginzburg (1916-1991), tous les autres sont des hommes", Toute une vie, 3 juin 2023, 57 min. Extrait :

Mon livre, Les Mots de la tribu, n'est pas une autobiographie. C'est un livre qui raconte les personnes de ma vie, pas ma vie. Je ne voulais pas être un personnage de ce livre, je voulais être un témoin donc mon personnage, je l'ai quasiment ignoré. Je suis restée dans l'ombre, je n'ai quasiment rien dit de moi. Je dois ajouter que j'ai toujours raconté la réalité, parfois je la masquais. Même quand j'inventais des personnages, ils ont toujours une partie de réel. C'est ici une autobiographie à visage découvert. Il n'y a absolument rien d'inventé.

- L'actrice turinoise Valeria Bruni Tedeschi (évoquant un autre livre de Natalia Ginzburg, exprime l'importance de cette auteure pour elle), Mattéo Caranta, Mon oeuvre à moi, 18 décembre 2021, 4 min.

Articles
- L’écrivaine Natalia Ginzburg est morte : une figure de premier plan de la littérature italienne, René de Ceccatty, Le Monde, 9 octobre 1991.


- "Pourquoi faut-il lire Natalia Ginzburg ?", Nathalie Collard, La Presse, Montréal, 20 décembre 2020. Extrait :

Il y a un regain d'intérêt pour elle depuis le succès d'Elena Ferrante, note Francesca Caiazzo, doctorante en études françaises et auxiliaire de recherche au département des arts, langues et littératures de l'Université de Sherbrooke. Elle est très connue en Italie où elle a gagné le prix Strega, l'équivalent du Goncourt, mais ses textes ne sont pas tant étudiés que ça. À l'école, j'ai lu Lessico famigliare (Les mots de la tribu), qui est son classique. Elsa Morante est plus connue qu'elle. Il faut dire qu'il n'y avait pas beaucoup de femmes écrivaines à cette époque, et Morante a pris toute la place.

- "Natalia Ginzburg parle pour chacun de nous", Geneviève Brisac, Le Monde des Livres, 12 avril 2024. Extraits :

Son ami Cesare Pavese ne cessait de la réprimander : tu ferais mieux d’écrire au lieu de t’occuper de tes enfants. Avec entêtement, avec détermination, Natalia Ginzburg (1916-1991) fronçait les sourcils, elle crispait sa tête de lionne, et elle faisait tout à fait le contraire. Les enfants d’abord, ses enfants lui ayant sans doute sauvé la vie. Mais elle écrivait quand même, pendant la sieste, ou bien la nuit. Écrire est un ­métier assez difficile, disait-elle, rempli de pièges, un métier qui se nourrit même des choses horribles, qui dévore le meilleur et le pire, qui se nourrit de tout et croît en nous.

Elle a été vraiment célèbre et énormément lue. Elle a obtenu les plus beaux prix littéraires d’Italie. Et puis on l’a oubliée. On redécouvre depuis quelques années son style impitoyable, sa manière de mettre l’éthique à l’ordre du jour absolument partout : à propos de sauce tomate, d’engagement ou de livres pour les enfants. En France, nous restions un peu à la traîne. Certains se souvenaient des Mots de la tribu (Grasset, 1966), cette autobiographie subtile et comique qui file à toute vitesse, inventant une langue, et ne parlant que des autres : sa famille juive dans les années 1920, son Turin dans les années 1930, la Résistance au quotidien, les années mussoliniennes.

- "Leçon de littérature", Tiphaine Samoyault, Le Monde des Livres, 14 novembre 2025. Extraits :

Les Mots de la tribu, de Natalia Ginzburg (Grasset, 1966), est un des livres que j’aime le plus offrir à mes amis. On y voit revivre tout un monde en train de finir dans lequel les adultes crient et les enfants sont mélancoliques.

Si vous n’avez jamais lu Natalia Ginzburg, je vous conseille de commencer par Les Petites Vertus et Les Mots de la tribu. Ensuite, vous retrouverez dans Vie imaginaire sa voix si obstinée et si chantante lorsqu’elle parle cette fois des écrivains qui lui sont proches (Moravia, Biagio Marin, Morante…), de ses films préférés (de Bergman, Fellini…), de la ville de Rome, des mots qui changent de sens, de la liberté et de la démocratie qui ont besoin de soutien.

- "Vous aimez Natalia Ginzburg, vous aimerez Turin", Julien Thèves, Le Monde l'époque, 24 novembre 2025. Extrait :

Au numéro 11 de la via Oddino-Morgari (autrefois via Pallamaglio), une plaque rappelle qu’ici vécut Natalia Ginzburg. "[L’appartement] était au dernier étage, et il donnait sur une place où trônaient une vilaine église, une usine de vernis et un établissement de bains publics ; or, ma mère ne trouvait rien de plus triste que de voir, de ses fenêtres, les gens entrer aux bains publics avec une serviette sous le bras", écrit-elle.

Deux articles universitaires :

- "Une retenue infinie : le deuil et la douleur dans l’œuvre autobiographique de Natalia Ginzburg", Laura Antonietti, ILCEA (revue de l'Institut des langues et cultures d’Europe, Amérique, Afrique, Asie et Australie), n° 54, 2024. Extrait, citant Natalia Ginzburg :

Dans les choses que nous écrivons, il existe un danger dans la douleur tout comme un danger dans le bonheur. Car la beauté poétique est un mélange de cruauté, d’orgueil, d’ironie, de tendresse charnelle, de fantaisie et de mémoire, de clarté et d’obscurité, et si nous ne parvenons pas à réaliser tout cela ensemble, notre résultat est pauvre, précaire et à peine vital. Et, bien entendu, ce n’est pas en écrivant que l’on peut espérer se consoler de sa tristesse. Personne ne peut s’imaginer d’être caressé et bercé par son propre métier. […] Ce métier n’est jamais une consolation ou un divertissement. Ce n’est pas une compagnie. Ce métier est un maître, un maître capable de nous fouetter jusqu’au sang, un maître qui crie et qui condamne. Nous devons avaler de la salive et des larmes, serrer les dents, sécher le sang de nos blessures et le servir. Le servir quand il le demande. Cela fait qu’il nous aide aussi à nous tenir debout, à garder les pieds sur terre, il nous aide à surmonter la folie et le délire, le désespoir et la fièvre. Mais il veut commander et refuse toujours de nous écouter quand nous avons besoin de lui.

- “'Je n’aime pas le féminisme' : Natalia Ginzburg et la réélaboration des dynamiques féministes", Maria-Grazia Scrimieri, Loxias, revue publiée par le CTELA (Centre Transdisciplinaire d'Épistémologie de la Littérature et des Arts vivants), 15 juin 2020. Extrait :

Bien que son travail d’écrivaine ait commencé avant les luttes du mouvement féministe de la deuxième vague, Natalia Ginzburg a su saisir les changements auxquels les femmes de différentes générations ont dû faire face, souvent en équilibre entre les conventions culturelles de l’époque, l’ordre patriarcal, la tradition catholique et la découverte de leur propre identité. Comme l’a fait Simone de Beauvoir dans les mêmes années, Ginzburg questionne le rôle des femmes à l’intérieur et à l’extérieur du foyer et entend affirmer l’égalité des rôles et des tâches tant dans la société que dans leurs maisons.

Une interview très approfondie :
- "An Interview with Natalia Ginzburg", par Peg Boyers (poétesse auteure d'une postface à Family Lexicon), Salmagundi Magazine, Skidmore College (université de l'état de New York), No. 96, Fall 1992 (article en anglais). Extraits traduits :

PB : Lisez-vous beaucoup en anglais ? Vous faites plus d'une fois référence à des auteurs anglais et américains dans vos essais - Ivy Compton Burnett, par exemple.
NG : Ah oui, La Grande Signorina ! Il fut un temps où j'avais un véritable appétit pour ses romans. Je les lisais tous dès leur parution et je les aimais beaucoup dans le texte original. Mais je dois avouer que je suis très mauvaise lectrice en anglais, donc je ne le fais plus beaucoup. La vérité, c'est que je suis paresseuse, et lire en anglais est un travail pour moi. Les écrivains anglais et américains que j'aime, je les lis surtout en traduction. Parfois je reçois par la poste des comptes rendus des éditions anglaises de mes livres, et je ne peux même pas dire avec certitude s'ils sont favorables ou non. Et j'ai trop honte pour demander de l'aide.
PB : Y a-t-il d'autres écrivains de langue anglaise qui comptent beaucoup pour vous ?
NG : Eh bien, bien sûr, Shakespeare. Et j'aime aussi George Eliot. J'ai lu les grands auteurs, mais en italien, pas en anglais. Peut-être que mon romancier anglais préféré est Jane Austen. Je connais à peine la littérature américaine contemporaine. Les deux auteurs américains que j'aime le plus - et qui sont maintenant morts, hélas - sont Carson McCullers et Flannery O'Connor. Et puis j'aime Fitzgerald et Hemingway - surtout le Hemingway des nouvelles.
(...)
PB : L'idée qu'une voix ou un style ne s'improvise pas mais se construit m'intéresse. Avez-vous délibérément "fabriqué" votre style, en le façonnant d'une manière plutôt qu'une autre ? Votre évitement caractéristique de la troisième personne, par exemple - est-ce un élément délibéré de ce que vous considérez comme un style choisi ?
NG : Il est difficile de dire ce qui est choisi et ce qui relève du destin. Regardez la troisième personne ! Je n'arrive tout simplement pas à la faire fonctionner pour moi. Quand j'ai essayé, cela n'est jamais sorti comme il faut. Je l'ai tentée ici et là. Je l'utilise parfois, en parlant de "lui" ou "elle", mais seulement par un geste passager. Ce que je n'arrive pas à obtenir, c'est la vue panoramique des choses. J'ai essayé de contourner ce problème de différentes manières - par exemple en écrivant des pièces de théâtre, et en écrivant un long roman épistolaire dans lequel j'ai pu employer de nombreuses voix. De cette manière, grâce aux personnages des pièces et aux lettres du roman épistolaire La città e la casa, je peux entrer dans davantage de "je". Ainsi, j'arrive à une sorte de vue panoramique en utilisant une variété de premières personnes. Je suis sûre que c'était mon objectif principal en écrivant les pièces et aussi le roman épistolaire : le désir d'explorer davantage de "je" différents de moi.
(...) PB : Vous étiez proche de Pasolini, et je me souviens que vous êtes même apparue dans au moins un de ses films. Avez-vous appris quelque chose du côté pratique de la réalisation à ce moment-là ?
NG : Non, je n'ai jamais rien appris de tout cela. Oui, je connaissais bien Pasolini. Mais l'aspect technique du cinéma ne m'a jamais intéressée. Je vais pourtant au cinéma tout le temps. J'adore Fellini. Et Bergman est un grand maître. Je viens de lire son autobiographie, La Lanterne magique, et je l'ai énormément apprécié. C'est un livre d'une grande honnêteté, je trouve. Et dans ce cas-ci, on comprend tellement mieux l'art en lisant l'histoire de l'homme : son enfance, son père. Il a fait tant de grands films.
(...)
PB : Pourriez-vous me parler de la fonction gouvernementale à laquelle vous avez été élue ?
NG : Eh bien, je suis membre de la Camera dei Deputati - l'équivalent italien, je crois, de votre Chambre des représentants. J'ai été élue par le Parti de la Gauche Indépendante et j'en suis maintenant à mon deuxième et dernier mandat.
PB : Comment êtes-vous entrée en politique ?

NG : Eh bien, lorsque l'on m'a demandé de me présenter, j'ai immédiatement dit : "Non, je ne suis pas une personne politique. Je ne pourrais jamais faire une telle chose parce que je n'ai pas les qualités nécessaires pour bien exercer une fonction publique." Mais ils ont insisté, disant que je devais essayer malgré tout, alors j'ai accepté en pensant que je serais inutile. Mais il s'avère que, malgré le fait que je n'aie aucune tête pour la politique, je me suis passionnément engagée dans mon rôle de représentante. En étant membre de la Camera, j'apprends l'existence de domaines où beaucoup doit être fait pour que la justice prévale. Ce n'est pas que j'intervienne tout le temps. En fait, j'interviens rarement car je déteste parler en public. De plus, je connais mes limites et il y a certains sujets sur lesquels je ne sais rien et auxquels je suis incapable de répondre intelligemment. Mais j'ai beaucoup appris, et cette connaissance m'a permis d'écrire certains articles que je n'aurais pas pu écrire auparavant sans avoir acquis cette compréhension profonde de certaines questions. Bien sûr, je suis plus passionnée par certains sujets que par d'autres. La question de l'adoption dans ce pays, par exemple, a été au centre de mes préoccupations ces dernières années.
(…) Après ce mandat, j'arrête. J'ai déjà fait deux mandats, ce qui, pour quelqu'un comme moi, sans aucune aptitude pour la politique, est beaucoup.

L'entretien qui précède attise la curiosité... : dans quel film de Pier Paolo Pasolini apparaît Natalia Ginzburg ?
Dans L’Évangile selon Saint Mathieu sorti en 1964 où elle joue Marie de Béthanie.

Pier Paolo Pasolini, Natalia Ginzburg et Giorgio Bassani



Pier Paolo Pasolini, Enzo Siciliano et Natalia Ginzburg

Une thèse

Une thèse en littérature : La notion d'insignifiance dans l'œuvre narrative, théâtrale et théorique de Natalia Ginzburg, Vanina Palmieri, Université de la Sorbonne nouvelle- Paris III, 2012. Les mots de la tribu y sont très fréquemment cités. Extraits :

Dans le Petit précis autobiographique, texte dans lequel Natalia Ginzburg retrace son parcours jusqu'aux Mots de la tribu, celle-ci écrit : "J'avais une horreur sacrée de l'autobiographie. J'en avais horreur et terreur : pour la raison que la tentation de l'autobiographie était en moi extrêmement forte, comme je savais que cela se produit facilement chez les femmes, et, bannies et détestées, ma vie et ma personne pouvaient faire soudain irruption sur la terre interdite de mes écritures. J'avais une terreur sacrée d'être " collante et sentimentale ", ressentant avec force en moi un penchant au sentimentalisme, défaut qui me semblait odieux parce que féminin : je désirais écrire comme un homme ".

Le texte de Ginzburg se rapproche de certains écrits de nouveaux romanciers français, la disparition du sujet étant une caractéristique du Nouveau Roman. À l'instar de Ginzburg, plusieurs écrivains que l'on peut inscrire dans ce courant, ont semblé céder aux appels de l'autobiographie, à tel point que la critique a parlé de "nouvelle autobiographie". De la même manière, leurs ouvrages, tout comme Les Mots de la tribu, sont des autobiographies déceptives.

Le National Yiddish Book center fait figurer Les Mots de la tribu au panthéon des cent livres les plus importants de la littérature juive contemporaine. Le texte figure en compagnie de deux autres textes narratifs italiens Si c'est un homme de Primo Levi et Le Jardin des Finzi-Contini de Giorgio Bassani.


Voici un passage du livre que nous avons lu qui fait une transition incroyable vers le livre que nous lisons la prochaine fois (L'Université de Rebibibia) où la narratrice, Goliarda prend son pied en prison...

[Lola a travaillé dans la maison d’édition comme secrétaire.] "Elle était d’accord avec son mari pour reconnaître qu’elle était très mauvaise secrétaire. Mais tous deux étaient également d’accord pour affirmer qu’il devait bien exister un travail fait pour elle ; on ne savait pas au juste lequel et Balbo me demandait à moi aussi de découvrir, au milieu des mille travaux dont la terre fourmille, celui que Lola pouvait mener à bien.
Lola évoquait toujours avec une infinie nostalgie l’époque où elle avait fait de la prison.
— Quand j’étais en taule, disait-elle souvent.
En prison elle s’était sentie parfaitement à l’aise, enfin à sa place, en paix avec elle-même, libérée de tout complexe et de toute inhibition. Elle s’était liée avec de jeunes Yougoslaves, emprisonnées pour des raisons politiques, ainsi qu’avec des prisonnières de droit commun. Elle avait trouvé les mots justes pour leur parler et avait gagné leur confiance. Quant aux autres prisonnières, elles se groupaient toutes autour d’elle pour lui demander aide et conseil. Chaque fois que Balbo et sa femme parlaient d’un travail éventuel pour Lola, ils finissaient toujours par évoquer "la prison" et tous deux concluaient qu’il fallait chercher un travail où elle se sentît comme en prison, parfaitement à son aise, libre, sans inhibitions et pleinement maîtresse de ses forces. Un tel travail ne semblait pas facile à dénicher. Un peu plus tard, elle tomba malade et elle dut faire un bref séjour à l’hôpital : une fois de plus, au milieu des jeunes malades, elle retrouva sa force de meneuse, une force qui renaissait toujours dans les moments de tension, de risque et d’exception.

Natalia Ginzburg, Les mots de la tribu
Grasset Cahiers rouges, p. 234-235.


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