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Quatrième de couverture : Mariée, au sortir de ladolescence, à un vieux colonel, antipathique et autoritaire, Indiana est contrainte à une routine doutre-tombe. Tout la disposait pourtant à être sauvée par lamour : Raymon, par qui elle se laisse séduire, possède la jeunesse et la fougue que na plus son mari. Indiana se trouve prise dans les turpitudes de la passion, car le désir du jeune homme se révèle bientôt un appétit plus redoutable que la brutalité de son mari repu. Oppressée dans son mariage, Indiana cherche une aventure : celle-ci achèvera de lopprimer. "Jai écrit Indiana avec le sentiment non raisonné, mais profond et légitime, de linjustice et de la barbarie des lois qui régissent encore lexistence de la femme dans le mariage, dans la famille et dans la société." Paru en 1832, Indiana fut lu comme un pamphlet contre le mariage, et lança la carrière littéraire de lauteure. Sand y expose les libérations illusoires qui enferrent les femmes dans une vie dont elles nont pas la clef. Son récit inverse le trajet habituel du roman : pour pouvoir être aimée, lhéroïne devra dabord se libérer. Edition
Folio précédente : |
George Sand (1804-1876)
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Les 24 cotes d'amour des deux
groupes parisiens |
|
Serait-ce
une caricature de Voix au chapitre ?...
![]() Pour en savoir plus sur ce "Congrès masculino-fmino-littéraire" caricaturant non pas Voix au chapitre... mais George Sand entre autres, cliquez ici |
Dostoïevski
(avis
transmis en 1876)
Je ne peux être avec vous ce soir et ma connexion zoom m'a lâché.
Ce nest quaprès avoir lu la nouvelle de sa mort, que
jai compris toute la place que ce nom avait tenu dans ma vie mentale,
tout lenthousiasme que lécrivain-poète qu'était
George Sand avait jadis excité en moi, toutes les jouissances dart,
tout le bonheur intellectuel dont je lui étais redevable. Quand
je lus une de ses uvres de début, je men souviens bien,
jen eus la fièvre toute la nuit qui suivit ma lecture. George
Sand prit presque immédiatement la première place dans les
rangs des écrivains nouveaux dont la jeune gloire retentit alors
par toute lEurope. Dickens lui-même, qui parut chez nous presque
en même temps, passait après elle dans ladmiration.
Ah ! Comme mon avis est un peu long, je vous suggère de cliquer ici
et vous verrez, si vous avez le temps de lire, ce que j'ai écrit
sur l'écrivaine que vous avez vraiment bien fait de programmer.
Sabine
(avis
transmis)
Je suis très heureuse d'avoir lu ce roman de George Sand car je
le trouve étonnant à plusieurs titres :
- étonnamment bien rédigé : c'est la valse
des subjonctifs imparfait et plus-que-parfait (mais dans la bouche de
Noun, "pauvre fille sans éducation", capable de dire
"mais si vous m'eussiez
aimée toujours, j'eusse tout sacrifié sans regret",
ça passe mal) et des subordonnées conjonctives à
rallonge ; j'ai eu d'ailleurs parfois du mal à suivre les argumentaires
de Raymon et d'Indiana ;
- étonnamment théâtralisé : la position
d'un narrateur-metteur en scène, ce qui rappelle l'écriture
de Stendhal ("Vous
n'exigez pas que je vous dise matériellement par quels services
adroitement rendus") ; le personnage de Raymon, qui a
sans doute inspiré Balzac pour Rastignac, est un sacré acteur
(il fait aussi penser à Valmont) qui finit en pauvre histrion (bien
fait pour lui !) ; enfin, les multiples rebondissements dans la dernière
partie du roman sont dignes d'un James Bond ;
- étonnamment politique : j'ai apprécié que
le récit s'ancre dans la réalité de la monarchie
de Juillet et que les personnages soient porteurs d'une étiquette
politique ; c'est dommage que l'ami Flaubert ne se soit pas inspiré
de l'amie Sand... ;
- étonnamment chiant aussi : que de larmoiements, que de
cucuteries propres à la littérature romantique : quand on
a lu la correspondance érotique de Sand (notamment avec Musset),
on a envie de lui dire : "Oh,
George, laisse baiser tes personnages, que diable !".
Mais non, ils finissent dans la mare... (pouf, plouf !) ;
- étonnamment psychologique : les assertions nombreuses
du narrateur ou de l'autrice sont souvent fines, pertinentes (p.
166 "Moi, je
crois que l'opinion politique, c'est l'homme tout entier. Dites-moi votre
cur et votre tête, et je vous dirai vos opinions politiques."
et les pages suivantes jusqu'aux pages 170-171),
les descriptions peuvent être très poétiques, picturales
(p. 185), l'évocation
de certains oiseaux p. 256
mérite un commentaire (clin
d'il), l'échange des lettres entre Indiana et Raymon
(p. 199-202) donne
un nouvel élan au récit.
Si la séance de la soirée s'attarde sur la question de la
position féministe ou non de George Sand, je serai heureuse de
vous lire. Pour ma part, cela me paraît secondaire par rapport à
ce qui fait pour moi l'intérêt de ce livre : son écriture.
Je suis réellement bluffée, malgré quelques longueurs,
par la maîtrise de son style. J'ouvre aux ¾.
Manuel
(avis
transmis)
Je me faisais une joie de lire Indiana !
En général je m'intéresse bien plus à l'aspect
historique d'un récit qu'aux histoires individuelles.
Les personnages ici ne m'intéressent pas vraiment. Indiana, dépressive
et mélancolique, ne tombe que sur des hommes au profil assez médiocre.
Ralph, le bon mais pas méchant gars, n'est pas épargné,
ni par Indiana ni par le narrateur d'ailleurs, pendant une grande partie
du récit avant son aveu de plusieurs pages à la toute fin.
Indiana s'entiche d'un type manipulateur qu'on appellerait aujourd'hui
toxique (les échanges de lettres avec M. de Ramière
: au secours !). Le narrateur n'épargne pas non plus Indiana et
reconnaît qu'elle est tout de même naïve voire
imbécile. À mon goût, G. Sand a trop grossi le
trait, les personnages sont trop caricaturaux, tout comme certaines scènes
(l'ouverture, le fantôme de Noun, la chute dans la cascade). J'ai
trouvé peu de subtilité dans la psychologie des personnages.
J'ai ri quand la chienne qui s'appelle Ophélia (!) sauve de la
noyade Indiana en alertant Ralph et j'ai été terrifié
qu'elle ait été assommée par les marins. D'ailleurs
l'eau est partout dans le roman !
J'aime les descriptions de l'île de la Réunion (G. Sand n'y
est jamais allé : la faune, la flore, les restes volcaniques) et
les scènes d'intimité qui font échoà celles
du début.
Grâce à ce livre, je révise une page d'histoire de
France : la révolution de Juillet 1830, l'émigration des
aristocrates
J'ai lu l'édition Folio, les notes sont éclairantes.
J'aime les prises de position sur la religion (lettre d'Indiana à
M. de Ramière ou commentaire du narrateur : "C'est
le fanatisme qui met le poignard aux mains du religieux").
J'ouvre à moitié, il y a trop de sujets abordés à
mon goût, les rebondissements sont parfois peu crédibles
et il y de grosses ficelles
Richard
(avis
transmis)
J'ai hésité entre ouvrir
ce livre à moitié ou un quart. Il est vrai que ce roman
se lit facilement, en avançant d'étape en étape.
On devrait pouvoir s'intéresser aux personnages et à leurs
mouvements d'humeur et de passions, mais il est difficile de s'identifier
avec eux : est-ce parce qu'il s'agit d'un siècle trop éloigné
de notre temps en termes de murs et de civilisation ?
Indiana a été salué pour son côté
féministe et critique, à la fois de la position des femmes
et des murs de la société du 19e siècle.
Le roman contient même de nombreuses "piques" contre la
société comme par exemple quand Noun pense, en voyant Raymon
agenouillé, qu'il fait sa prière : "Elle
ignorait que les gens du monde n'en font pas".
Mais de telles remarques ne justifient pas sa lecture ni son étude
en tant que document traitant d'une société passée.
Une uvre correcte dans le mouvement romantique mais "datée"
aujourd'hui qui ne m'inspire pas : finalement je l'ouvre ¼.
Annick L![]()
J'étais très curieuse de découvrir ce roman de George
Sand, une auteure dont j'admire la liberté de pensée dans
le contexte de son époque, ainsi que sa faculté à
s'émanciper des contraintes qui pesaient sur elle, dans sa vie
personnelle comme dans ce petit monde littéraire très fermé
où elle a réussi à s'imposer. D'autant que je connais
mal son uvre
J'ai donc plongé avec intérêt
dans son livre.
Mais je n'ai pas été totalement convaincue. En effet je
n'ai pas pris plaisir à lire ce récit et je me suis souvent
ennuyée. L'incipit, qui joue pourtant bien son rôle, m'a
paru interminable. J'ai surtout trouvé le personnage d'Indiana
trop stéréotypé pour incarner la figure de la victime
: une toute jeune femme, sans ressources ni éducation, idéaliste
et romantique, teintée de l'exotisme des îles ! Et même
si elle tente de résister, de façon passive, à son
vieux mari, ce militaire borné et brutal, sa naïveté
va l'entraîner à se jeter dans les bras d'un jeune aristocrate
séduisant et cynique qui a pourtant provoqué le suicide
de sa maîtresse précédente, une servante proche d'Indiana.
Il faudra une longue (trop longue !) série de rebondissements pour
mettre fin à cette histoire toxique. Une centaine de pages en moins
aurait été bienvenue.
Ajoutons pour finir que c'est l'intervention de son éternel amoureux
éconduit, Ralph - le seul personnage masculin respectable - qui
va sauver "l'héroïne" d'un destin tragique. Un dernier
chapitre inspiré par une vision idéalisée, très
rousseauiste, de la nature refuge, loin de la société corrompue,
dans une solitude choisie. On pense aussi à Paul et Virginie, héros
un peu plus jeunes que ceux de ce roman. Mais ce dénouement miraculeux
(on croit qu'ils vont se suicider de concert !) est tout à fait
invraisemblable.
Pourtant, ce qui a accroché très vite mon attention et stimulé
mon intérêt, c'est le commentaire percutant tissé
par ce narrateur omniprésent, plein d'ironie, qui contribue à
la dénonciation de cette société conservatrice enfermant
les femmes dans leur statut d'infériorité, jamais victimes,
toujours coupables. Un narrateur qui brosse également un tableau
éclairant des divisions politiques qui fracturent la France à
ce moment de bascule historique, avec des personnages qui incarnent ces
clivages : par exemple celui du vieux Delmare qui est resté bonapartiste,
vs Raymon qui soutient la royauté et profite des privilèges
de sa caste. Quant à Ralph, plus discret dans ses prises de parole,
on pourrait dire qu'il est porteur d'une vision plutôt sociale et
républicaine. Cette dimension du livre m'a paru vraiment intéressante
et novatrice.
Une remarque pour finir : George Sand s'est beaucoup battue pour le droit
à l'éducation des femmes. Mais sur le sujet de l'égalité
des droits civiques, elle pensait que les femmes n'étaient pas
prêtes : elle avait été sollicitée par des
"militantes" féministes pour se présenter comme
députée lors d'une élection, proposition refusée.
J'ouvre à moitié.
Fanny![]()
Ma lecture est assez partagée.
J'avais calé pour le précédent et j'ai eu beaucoup
de temps pour le lire ; j'ai terminé il y a deux semaines : mes
souvenirs s'étiolent déjà.
Si je rejoins Sabine pour des côtés un peu chiants, je dois
dire que j'avais hâte de revenir au livre.
Oui, il y a des clichés ; le suicide de Noun, on le voit venir
Il y a beaucoup d'allers-retours. On a compris les profils des personnages.
Mais il y a des tournures dans les descriptions que j'ai appréciées,
par exemple : c'était "un
portrait à faire pleurer une nourrice, aboyer des chiens et pâmer
d'aise un tailleur. Il n'y avait qu'une chose au monde qui fût plus
insignifiant que ce portrait, c'était l'original",
c'est génial, sarcastique, ça percute ! Ou bien : "Elle
n'était ambitieuse que d'amour, et Raymon sentait qu'il l'aimerait
par reconnaissance, dès qu'elle lui serait utile."
Il y a une puissance dans sa critique. Ça amène de la force
par rapport au profil d'Indiana qui pourrait passer pour une victime.
Cette puissance de la critique par le narrateur ressort d'autant plus
que cela contraste avec les portraits des personnages. Mais j'ai trouvé
qu'il y avait vraiment trop de longueurs, et trop de vicissitudes à
la fin du roman.
J'ai lu récemment La
petite Fadette : c'est beaucoup plus condensé, je
l'ai préféré pour tout ce qui est suggéré
sans être explicitement nommé, notamment sur l'homosexualité.
Dans Indiana à l'inverse tout est dit.
J'ouvre à moitié.
Jacqueline![]()
Je l'ai lu d'une traite sans m'ennuyer. C'est plein de rebondissements,
qui ne sont pas gratuits comme dans un bon feuilleton. D'ailleurs, depuis
Balzac qui commence à publier dans les journaux à la même
époque, jusqu'à Hugo, en passant par Les
mystères de Paris une
dizaine d'années après ce premier roman de Sand plus Dumas...,
il me semble que le roman-feuilleton est caractéristique du 19e
siècle... J'aurais pu, alors, m'abonner à "la presse".
J'aurais peut-être, par morceaux, réussi à lire Chateaubriand
et en tout cas, je m'y serais certainement délectée de Histoire
de ma vie dont les extraits m'ont alléchée
Indiana est un témoignage extraordinaire sur cette période
même si je préfère Le
Rouge et le Noir paru presque
deux ans avant et plus explicite sur le cléricalisme de la Restauration.
J'ai aimé le côté très réaliste, au
point que son mentor de Latouche lui reproche d'abord de faire du Balzac
avant de le lire vraiment et d'être enthousiaste. Comme Balzac,
c'est une femme qui a besoin de gagner sa vie. Elle va le faire en écrivant
pour être libre. En cela, elle est remarquable et en cela, féministe.
Et j'ai aimé aussi les invraisemblances et les rebondissements.
Ils rappellent qu'on est dans un roman, tout en jouant librement avec
les codes de cette époque, ceux du roman comme ceux de la morale.
J'ai aimé la conclusion, non pas comme une bonne fin mais comme
une question : peut-on vivre en dehors de la société
?
J'ai aimé le personnage de la mère de Raymon. Noun m'a fait
penser à On
ne badine pas avec l'amour
; j'ai d'ailleurs appris que Musset aurait écrit Lorenzaccio
à partir d'un synopsis transmis
par George Sand.
J'ai apprécié les jolies descriptions de l'île Bourbon
que Sand ne connaît que par des informateurs et pour sa lecture
de Paul
et Virginie. Cela m'a donné
envie de le lire. Je croyais que c'était une bluette (en ligne
ici)
; et pas du tout ! Il semble qu'il y ait des choses intéressantes
sur l'esclavage.
J'ouvre aux ¾.
Brigitte
(à
l'écran)
J'ai lu, il y a longtemps, La petite Fadette, La mare au diable et
François le Champi qui m'avaient moyennement intéressée.
J'ai lu aussi il y a très longtemps la biographie
de George Sand par André Maurois. J'ai aussi visité
Nohant. Mais je n'avais pas lu Indiana.
Indiana m'a réconciliée avec cette auteure.
Le récit est celui d'un narrateur masculin. Le roman se déroule
il y a deux cents ans, ce qui explique certainement son caractère
parfois désuet, qui m'a un peu déroutée au début.
Le personnage d'Indiana me semblait peu intéressant. Puis, peu
à peu je m'y suis intéressée. J'ai découvert
la dimension créole du personnage et l'existence de Noun. En revanche
Raymon et M. Delmare sont souvent caricaturaux.
J'ai bien aimé les passages où le narrateur analyse les
positions politiques de Raymon, ceux aussi où le narrateur parle
de la condition féminine, et dans l'ensemble toute l'analyse de
cette société, sortie de la Révolution, puis du Premier
Empire.
Le personnage de Ralph me semble très intéressant, quoique
peu réaliste. Peut-on être parfait pendant si longtemps ?
L'écriture est très belle. Les descriptions de la nature
sont souvent magnifiques. C'est un style très romantique, qui devait
faire de ce roman une uvre tout à fait moderne au moment
de sa parution.
J'ouvre aux ¾.
Jérémy![]()
Avant la lecture : Je
ne crois pas avoir lu du George Sand ou je n'en ai aucun souvenir. Peut-être
La Mare au diable quand j'étais plus jeune ? J'étais
donc content de le lire, en plus c'est un classique, génial !
Après la lecture : J'ai adoré le premier chapitre
que j'ai lu sur place dans la bibliothèque où j'ai emprunté
le livre. J'ai failli pleurer ! Pour moi il est magistral : cet art de
poser la scène, avec une atmosphère un peu gothique qui
m'a plu, de brosser les personnages : l'effroi et l'abattement d'Indiana,
la cruauté et la violence du colonel, mais aussi son chagrin quand
il voit que sa femme est malheureuse. La cruauté et la perfidie
d'Indiana également qui lui rappelle son âge par sa question
"Et vos rhumatismes
?" et sa réponse passive-agressive "Ni
bien ni mal". J'ai apprécié les jeux de
lumière et les descriptions aussi, c'est une scène très
visuelle. Et puis on se demande qui est Ralph et quel est son rôle
entre ces deux personnages, donc tout de suite Sand nous donne envie de
continuer.
Beaucoup d'entre vous l'ont dit, mais les réflexions du narrateur
rendent vraiment ce livre très riche et très dense. J'ai
également beaucoup apprécié la grande finesse psychologique
dans la description des personnages. Le chapitre X est en une bonne illustration.
Quelques citations que je trouve marquantes :
"Rien n'est si facile et si commun que de se duper soi-même quand on ne manque pas d'esprit et quand on connaît bien toutes les finesses de la langue. C'est une reine prostituée qui descend et s'élève à tous les rôles, qui se déguise, se part, se dissimule et s'efface. C'est une plaideuse qui a réponse à tout, qui a toujours tout prévu et qui prend mille formes pour avoir raison. Le plus honnête des hommes est celui qui pense et qui agit le mieux, mais le plus puissant est celui qui sait le mieux écrire et parler." (p. 130)
"Savez-vous ce qu'en province on appelle un honnête homme ? C'est celui qui n'empiète pas sur le champ de son voisin, qui n'exige pas de ses débiteurs un sou de plus qu'ils ne lui doivent, qui ôte son chapeau à tout individu qui le salue. C'est celui qui ne viole pas les filles sur la voie publique, qui ne met le feu à la grange de personne, qui ne détrousse pas les passants au coin de son parc. Pourvu qu'il respecte religieusement la vie et la bourse de ses concitoyens, on ne lui demande pas compte d'autre chose. Il peut battre sa femme, maltraiter ses gens, ruiner ses enfants, cela ne regarde personne. La société ne condamne que les actes qui lui sont nuisibles. La vie privée n'est pas de son ressort." (p. 132)
"L'esprit des petites villes est, vous le savez sans doute, le plus méchant qui soit au monde. Là, toujours les gens de bien sont méconnus, les esprits supérieurs sont éliminés du public. Faut-il prendre le parti d'un sot ou d'un manant, vous les verrez accourir. Avez-vous querelle avec quelqu'un, ils viennent s'y assister comme un spectacle, ils ouvrent les paris, ils se ruent jusque sur vos semelles, tant ils sont avides de voir et d'entendre. Celui qui tombera, ils le couvriront de boue et de malédiction. Celui qui a toujours tort, c'est le plus faible." (p. 210) Ce passage dans lequel Sand décrit la mesquinerie et l'étroitesse d'esprit des gens des petites villes m'a fait penser à des descriptions similaires que l'on pouvait trouver dans Middlemarch de George Eliot.
"Je sais que je suis l'esclave et vous le seigneur. La loi de ce pays vous a fait mon maître. Vous pouvez lier mon corps, garrotter mes mains, gouverner mes actions. Vous avez le droit du plus fort, et la société vous le confirme. Mais sur ma volonté, monsieur, vous ne pouvez rien. Dieu seul peut la courber et la réduire. Cherchez donc une loi, un cachot, un instrument de supplice qui vous donne prise sur moi ! c'est comme si vous vouliez manier l'air et saisir le vide." (p. 232) Ce passage illustre bien la grande force morale d'Indiana, qui est tout sauf une victime. C'est un roseau qui plie mais ne rompt pas.
D'un point de vue formel,
j'ai apprécié le découpage en chapitres comportant
un nombre de pages à peu près égal. Cela n'a l'air
de rien, mais cela facilite grandement la lecture !
Ce que j'ai moins aimé :
- Certains passages sont peut-être difficiles à comprendre
aujourd'hui et un peu datés, car ils sont très ancrés
dans le contexte politique de leur époque. Je pense notamment au
début du chapitre 25.
- Je trouve qu'il y a un côté théâtre de boulevard/vaudeville.
Je pense notamment à la scène où Raymon est caché
par Noun dans la chambre d'Indiana et finit par être découvert,
et celle où Indiana s'introduit dans la chambre de Raymon et finit
par être découverte. C'est du théâtre de boulevard
qui vire au tragique, mais il y a quand même un côté
un peu grotesque. Comme à plusieurs reprises dans le livre, on
se demande si c'est du lard ou du cochon, et si Sand est au premier degré
ou si elle parodie les codes du genre et s'amuse de ses personnages !
- Il y a trop de rebondissements. Cela en devient lassant et un peu caricatural.
- La fin, que l'ai lue en diagonale. C'est "too much" ! Je n'y
ai pas cru. Cette longue tirade de Ralph qui est resté muet ou
presque pendant tout le livre... De manière générale
ce personnage, toujours là quand il le faut, qui apparaît
toujours tel un deus ex machina, m'a fait penser au bon samaritain dans
Loin
de la foule déchaînée
: Gabriel Oak.
- Certaines longueurs : c'est un peu comme dans les films français
où il y a généralement une demi-heure de trop. Là
il aurait fallu 100 pages de moins !
Je suis content de l'avoir lu, mais est-ce que je le recommanderais...
?
Françoise D![]()
J'ai beaucoup aimé. Et j'ai été assez surprise. Car
j'avais lu La Mare au diable, François le Champi, Nanon
et Histoire de ma vie ; et par rapport à ces textes, c'est
une nouveauté pour moi, je n'avais rien lu de tel.
La construction, les apartés du narrateur, les positions politiques,
c'est vraiment intéressant.
Au début, je me suis cru chez Marivaux, mais après ça
change.
Je ne prends pas Indiana pour une victime : elle répond vertement
à son mari, elle a sa libre pensée.
Les apartés du narrateur, j'en ai noté : "C'est
une grande imprudence d'introduire la politique comme passe-temps dans
l'intérieur des familles. S'il en existe encore aujourd'hui de
paisibles et d'heureuses, je leur conseille de ne s'abonner à aucun
journal, de ne pas lire le plus petit article du budget, de se retrancher
au fond de leurs terres comme dans une oasis, et de tracer une ligne infranchissable
entre elles et le reste de la société" ou,
qui m'a particulièrement touchée : "Montrez-moi
un homme qui soutienne l'utilité de la peine de mort, et, quelque
consciencieux et éclairé qu'il soit, je vous défie
d'établir jamais aucune sympathie entre lui et moi."
Et l'ironie de la charge antimilitariste : "Comme
dans l'état militaire, tout pour lui consistait dans la forme."
Ça émaille le récit, lui donnant une autre dimension.
Et encore : "Utile à
lui seul, il n'était nuisible à personne."
J'ai vraiment eu du plaisir. La fin... bon. Mais j'ai cru jusqu'au bout
au suicide. Après, ils rachètent des esclaves. C'est le
livre le plus engagé de George Sand.
Je n'ouvre "que" ¾ en raison des longueurs (surtout les
lettres).
Monique L![]()
Ce roman mêle romantisme et critique sociale. C'est un récit
romanesque engagé qui interroge la place des femmes et leur droit
au bonheur dans une société patriarcale conservatrice et
hypocrite.
Il traite de thèmes toujours d'actualités, tels que la liberté,
la société, la condition de la femme. Les idées libérales
de George Sand pointent leur nez. Elle dénonce, entre autres, le
manque d'accès à l'éducation pour les femmes.
L'amour y est décrit sous plusieurs de ses formes : l'amour par
devoir, l'amour fraternel, l'amour passionnel, l'amour cruel, l'amour
refoulé...
J'ai aimé le charme suranné de ce récit romantique
à souhait, dans lequel l'héroïne doit son salut et
sa liberté à son courage.
J'ai apprécié les commentaires du narrateur ici et là,
sur des idéologies politiques, et des événements
historiques.
Les personnages sont bien campés et étudiés.
On peut néanmoins regretter certains clichés, les femmes
sont sentimentales et passionnées, les hommes sont violents et
sans cur (sauf Ralph).
L'émancipation d'Indiana est incroyablement rapide et son passage
à l'action en s'embarquant pour la France ne m'a pas paru réaliste.
J'ai tout particulièrement apprécié les descriptions
de la personnalité de Raymon, sa force de persuasion, ses faiblesses,
ses ambiguïtés
et son évolution.
L'explication finale de la personnalité de Ralph, protecteur et
mystérieux cousin dans une grande partie du récit, m'est
apparue comme non nécessaire, ainsi que son retour à l'ile
de la Réunion avec Indiana et tout ce qui en découle, même
si ce retour est le moyen pour Indiana de retrouver ses racines pour se
réconcilier avec elle-même. L'intérêt de cette
partie se borne aux magnifiques descriptions de l'Ile et de son climat.
J'aurais arrêté le récit au moment des malheurs d'Indiana
à Paris. C'est vrai que ce n'aurait pas été une fin
très optimiste, mais je n'ai pas cru à cette fin.
J'ai vraiment apprécié l'écriture de George Sand,
à la fois très simple et riche. J'ouvre aux
¾.
Renée
(à
l'écran)
L'écriture est magnifique, les descriptions surtout sont superbes.
Cependant j'ai trouvé quelques passages un peu longs. Le mariage
d'Indiana est assez typique du 19e, comme l'amour pur et désincarné
entre les protagonistes.
Indiana est une héroïne romantique, MAIS avec des envies de
liberté modernes. Elle refuse le carcan marital dans lequel elle
s'étiole. Les hommes sont assez caricaturaux de l'époque
: le mari beaucoup plus âgé et ronchon, Raymon superficiel,
versatile et aimant l'argent, et Ralph l'amoureux transi qui sauve de
toutes les situations compromettantes.
Une lecture très agréable.
Je l'ouvre à moitié car je préfère la lecture
de romans contemporains.
Thomas![]()
Je l'ai lu il y a un ou deux ans, dans des circonstances un peu particulières,
au boulot. J'avais un script un peu long à faire tourner, et je
profitais des 15 minutes que mettaient les résultats à arriver
pour lire Indiana à petites doses. Peut-être est-ce
aussi ce qui m'a aidé à l'apprécier !
Je ne partais pas avec le meilleur des aprioris, ayant conservé
peu de souvenirs de La Mare au diable, qui m'avait été
imposé au collège. Mais dès les toutes premières
lignes de cette extraordinaire
notice, où Sand désarme
la critique avec une plume d'une ironie jouissive, j'étais conquis
! Et si, par la suite, l'intrigue ne m'a pas forcément marqué,
devenant presque secondaire à mes yeux par instants, le style était
toujours à la hauteur. Ah, cette lettre désabusée
d'Indiana à son amant... Quel style !
À vous écouter, j'en viens même à me demander
si les personnages ne sont pas caricaturaux à dessein, pour laisser
plus de place au narrateur et à ses savoureuses remarques.
Bref, je ne me souviendrai pas longtemps des détails de l'histoire,
mais question puissance de la plume, j'ai rarement lu quelque chose d'aussi
bien écrit. Ça m'a fait penser aux Confessions
d'un enfant du siècle, avec
certes moins de contenu que l'uvre de Musset, mais ça reste
un excellent souvenir. J'ouvre aux ¾.
Catherine
entre
et
Je n'avais lu que les romans champêtres de George Sand, La Petit
Fadette, La Mare au diable, François le champi, quand j'étais
gamine, dont je n'avais pas gardé un souvenir très net.
J'ai beaucoup aimé le premier chapitre, l'ambiance, la description
des personnages, dont "Delamare,
vieille bravoure en demi-solde, homme jadis beau, maintenant épais
au front chauve, à la moustache grise, excellent maître,
devant qui tout tremblait, femme, serviteurs, chevaux et chiens",
avec "ce contentement
perpétuel de soi-même qui caractérise l'homme de parade
de l'officier modèle", la tension qui monte, on
a l'impression de voir la scène.
J'ai adoré l'écriture magnifique et tous les commentaires
et apartés du narrateur, l'ironie, l'humour, mise en avant de la
cruauté et l'hypocrisie de la société, de la religion,
le mariage dans lequel la femme appartient littéralement à
son mari. J'en ai noté quelques-unes mais il y en a à chaque
page :
- "La femme de qualité vous sacrifie 20 amants qu'elle avait, la femme de chambre ne vous sacrifie qu'un mari qu'elle aurait eu".
- "Moi je crois que l'opinion politique d'un homme c'est l'homme tout entier. Dites-moi votre cur et votre tête, et je vous dirai vos opinions politiques".
- "C'est une grande imprudence d'introduire la politique comme passe-temps dans l'intérieur des familles. S'il en existe encore aujourd'hui de paisibles et d'heureuses, je leur conseille de ne s'abonner à aucun journal, de ne pas lire le plus petit article du budget, de se retrancher au fond de leurs terres comme dans une oasis et de tracer une ligne infranchissable entre elles et le reste de la société" (ce livre est totalement d'actualité et il a été choisi pour Rebecca en fait).
[Pour comprendre cette allusion, voir la fin de la séance]
Pour moi, tout l'intérêt du roman est là, le reste m'a moins emballée, l'histoire est assez invraisemblable et les héros romantiques à souhait, l'héroïne qui s'évanouit quand on lui baise la main, ça me laisse de glace.
Jérémy
Il y a une scène analogue dans Effi
Briest.
Catherine
Il y a des tirades presque comiques tant elles sont grandiloquentes
: "Ralph
se tut ; puis, après quelques instants d'une méditation
religieuse où nous restâmes absorbés tous les deux :
- Je ne vous parle pas de mon bonheur, dit-il en me pressant
la main ; s'il est des douleurs qui ne se trahissent jamais et qui
enveloppent l'âme comme un linceul, il est aussi des joies qui restent
ensevelies dans le cur de l'homme parce qu'une voix de la terre
ne saurait les dire." On peut se demander si ça
n'est pas du second degré, auquel cas ça me plairait davantage.
Les personnages sont assez caricaturaux, le mari brutal, le séducteur
cynique, l'amoureux transi qui aime en secret et ne se dévoile
qu'au dernier chapitre. Le personnage d'Indiana est plus complexe, victime
de son mari et de la société mais qui reste assez inflexible
au final.
Bon, on ne peut pas dire que ça manque de rebondissements, on ne
s'ennuie pas, mais quand même ça m'a paru un peu long, tout
ça pour ne même pas consommer cet amour passionné !
Franchement, tout ça pour ça.
Il y a tellement d'invraisemblances que c'en est drôle, le retour
en bateau au milieu de la tempête, seule femme au milieu de l'équipage,
qui se retrouve sans argent en France (elle l'a laissé dans le
bateau et le retrouve intact), elle meurt de faim mais Ralph la retrouve
juste à temps, le suicide qui rate car Ralph prend le sentier à
l'envers.
J'ai beaucoup aimé aussi les descriptions de l'Île Bourbon,
alias l'île de La Réunion, où George Sand n'est pourtant
jamais allée.
Au final, je n'ai pas regretté d'avoir lu ce livre, l'écriture
et le narrateur valent largement les excès romantiques, j'ouvre
entre ¾ et ½.
Claire
Avant la lecture : J'avais été passionnée
par la découverte de la femme George Sand, notamment pendant un
petit voyage "littéraire"
de 4 jours qui m'a emballée, sur ses lieux et en retraçant
son parcours de vie et d'engagement ; j'avais alors feuilleté ses
livres pour me décider à en lire un, n'ayant rien lu d'elle
ou ayant tout oublié : rien ne m'a dit, je me suis plongée
dans le roman Consuelo
que j'ai immédiatement abandonné. J'ai vu assez récemment
à la Comédie française une pièce d'elle, Gabriel,
que j'ai oubliée. Quant à Indiana, je n'avais jamais
vu ce titre exotique.
Après la lecture : Le film
Indiana que nous avons vu hier est intéressant, car
il montre en creux la richesse du roman ; dans cette
adaptation, ni discours critique sur la société, ni évocations
politiques, ni humour, ni innovation, ni rocambolesques péripéties,
fffttt.
Le livre, j'ai adoré sur toute la ligne. J'ai lu en Folio classique
et n'ai pas manqué une seule note, y compris en les critiquant
en raison de nombreux rapprochements autobiographiques dont je me fiche,
parfois limite cucul. La préface de l'autrice des notes spoile
le roman, heureusement je ne l'ai pas lue.
Ce que j'ai le plus aimé du roman,
ce sont les commentaires du narrateur et là, j'ai apprécié
les notes qui nous citent celles que George Sand a ôtées
dans une édition ultérieure, retenue selon l'usage. J'ai
aimé son humour et la distance qu'elle inculque, qui ajoute à
son savoir-faire : car ma deuxième raison d'amour, c'est l'art
de narrer, de tenir en attente de la suite, de ne pas hésiter
dans les rebondissements, les péripéties, les coups de théâtre
: j'ai frémi régulièrement. Elle recourt à
des flashforwards cruels qui jouent sur la tension ; elle distille des
flashbacks habiles.
Les personnages sont tous critiqués, ça c'est original,
: dans la première préface, l'auteure dit du narrateur (distance
au carré) : "Sil
na pas donné le plus beau rôle possible à tel
de ses personnages qui représente la loi, sil a montré
moins riant encore tel autre qui représente lopinion,
vous en verrez un troisième qui représente lillusion,
et qui déjoue cruellement les vaines espérances,
les folles entreprises de la passion." Au cours du roman,
pas un n'échappera à des jugements du narrateur, héroïne
comprise.
Mais tout ça aurait-il suffi sur la distance ? Il y a à
manger plus qu'il n'en faut : situation politique, critique sociale, féminisme
indubitable (et affichée dans la 2e préface : "celle
que je défendais est-elle donc si petite ? C'est celle du genre
humain tout entier ; car le malheur de la femme entraîne celui de
l'homme").
Je ne suis pas la réaction de Sabine quand elle conteste la vraisemblance
du parler de Nour "mais
si vous m'eussiez aimée toujours, j'eusse tout sacrifié
sans regret" : une domestique telle que Nour vivait au
contact quotidien du langage bourgeois, influencée dans son propre
usage. Parmi les mots que j'ai appris dans
le livre, il y a le mot "improbation" (l'action de désapprouver,
très pratique...).
Je reviens à la distance jouissive qui a toutes sortes de ressorts
auxquels j'ai applaudi :
- "En ce moment, un quatrième personnage entra" : le narrateur regarde avec nous la scène.
- Il nous apostrophe : "sir Ralph, ou, si vous l'aimez mieux, M. Rodolphe Brown".
- Ou parle de nous à la 3e personne : "Il est à peu près prouvé pour le lecteur et pour moi que cette infortunée s'est jetée dans la rivière par désespoir".
- L'humour apparaît au détour d'une description : "Il arpentait avec gravité son vieux salon meublé dans le goût de Louis XV, s'arrêtant parfois devant une porte surmontée d'Amours nus, peints à fresque, qui enchaînaient de fleurs des biches fort bien élevées et des sangliers de bonne volonté, parfois devant un panneau surchargé de sculptures maigres et tourmentées, dont l'il se fût vainement fatigué à suivre les caprices tortueux et les enlacements sans fin."
- Sand, avec habileté, nous fait complice de ses invraisemblances : "Quinze jours après que cette idée fut conçue, Raymon était sur la route du Lagny, où on l'attendait à déjeuner. Vous n'exigez pas que je vous dise matériellement par quels services adroitement rendus il avait trouvé le moyen de se rendre agréable à M. Delmare : j'aime mieux, puisque je suis en train de vous révéler les traits des personnages de cette histoire, vous esquisser vite ceux du colonel."
L'écriture, en plus de la distance,
s'épanouit dans des scènes dramatiques souvent coupdethéâtrales
(la découverte du cadavre de Noun, Ralph qui surgit tel Zorro,
le suicide...) et dans des formules : j'ai beaucoup aimé les phrases
rythmées symétriques, pas seulement musicales ou visant
l'effet, mais chargées de sens ; on pourrait les slamer :
- le portrait d'ailleurs cinglant de M. Delmare : "Toute
sa conscience, c'était la loi ; toute sa morale, c'était
son droit."
- les risques que prend Nour simple femme de chambre pour rejoindre Raymon,
qui seraient appréciés autrement d'une aristocrate : "Ce
qui est héroïsme chez l'une devient effronterie chez l'autre.
Avec l'une, un monde de rivaux jaloux vous envie ; avec l'autre, un peuple
de laquais scandalisés vous condamne. La femme de qualité
vous sacrifie vingt amants qu'elle avait ; la femme de chambre ne vous
sacrifie qu'un mari qu'elle aurait eu."
La finesse psychologique s'exprime à travers des commentaires
du narrateur tout en circonvolutions subtiles. Quant à ce que certains
ont casé dans les longueurs, les lettres, elles étaient
pour moi des morceaux oratoires dont je me suis régalée
: je les entendais déclamées.
Selon l'expression consacrée, je ne vais pas bouder mon plaisir
et j'ouvre en grand !
Pourquoi Catherine dit-elle dans son avis "ce livre est totalement d'actualité et il a été choisi pour Rebecca" ?
Il était difficile de ne pas remarquer ces passages d'Indiana :
"Moi, je crois que l'opinion politique d'un homme, c'est l'homme tout entier. Dites-moi votre cur et votre tête, et je vous dirai vos opinions politiques. Dans quelque rang ou quelque parti que le hasard nous ait fait naître, notre caractère l'emporte tôt ou tard sur les préjugés ou les croyances de l'éducation. Vous me trouverez peut-être absolu ; mais comment pourrais-je me décider à augurer bien d'un esprit qui s'attache à de certains systèmes que la générosité repousse ? Montrez-moi un homme qui soutienne l'utilité de la peine de mort, et, quelque consciencieux et éclairé qu'il soit, je vous défie d'établir jamais aucune sympathie entre lui et moi. Si cet homme veut m'enseigner des vérités que j'ignore, il n'y réussira point ; car il ne dépendra pas de moi de lui accorder ma confiance." (p. 166 en Folio classique)
"C'est une grande imprudence d'introduire la politique comme passe-temps dans l'intérieur des familles. S'il en existe encore aujourd'hui de paisibles et d'heureuses, je leur conseille de ne s'abonner à aucun journal, de ne pas lire le plus petit article du budget, de se retrancher au fond de leurs terres comme dans une oasis, et de tracer une ligne infranchissable entre elles et le reste de la société ; car, si elles laissent le bruit de nos contestations arriver jusqu'à elles, c'en est fait de leur union et de leur repos. On n'imagine pas ce que les divisions d'opinions apportent d'aigreur et de fiel entre les proches ; ce n'est la plupart du temps qu'une occasion de se reprocher les défauts du caractère, les travers de l'esprit et les vices du cur. (...) Alors plus de tolérance pour les fautes mutuelles, plus d'esprit de charité, plus de réserve généreuse et délicate ; on ne se passe plus rien, on rapporte tout à un sentiment politique" (p. 171).
Or ce n'est que coïncidence...
Pendant l'année dernière, le groupe a été
objet très consentant de la recherche de Rebecca pour son mémoire
de master, qu'elle avait présenté ainsi quand elle nous
a contactés : "un mémoire
de recherche sur la construction et la réalisation des valeurs
individuelles (goûts, idées, perceptions). Face aux multiples
pratiques et sources d'informations (tv, radio, presse écrite,
réseaux sociaux), je m'interroge sur les manières dont les
individus s'orientent et nourrissent leurs manières de voir le
monde." Il lui était nécessaire
de ne pas formuler à notre intention plus précisément
sa recherche. Nous comprenons pourquoi, maintenant qu'elle nous livre
son analyse.
Rebecca
a étudié notre groupe en 2024-2025, assistant à des
séances, effectuant 11 entretiens fouillées, disposant de
la brochure
présentant Voix au chapitre.
Elle a soutenu brillamment son mémoire et sera avec nous la prochaine
fois pour discuter du texte qu'elle nous transmet, adapté pour
nous, d'après Lordinaire
du politique au sein dun groupe de lecture parisien,
par Rebecca
Mühlhaus, mémoire
de Master 1 Sociologie
denquête, Université Paris Cité, soutenu
le 12 juin 2025, dirigé par
Olivier Beraud Martin, professeur des universités en sociologie,
CERLIS
et Choukri Hmed, professeur
des universités en sociologie, PHILéPOL.
Nous
ne nous rendons peut-être pas compte
de l'aspect littéraire innovant d'Indiana
Après
notre tour de table, voici venue en digestif la présentation des
éléments les plus instructifs de l'analyse de Brigitte Diaz
(dans son introduction à Indiana dans l'édition Honoré
Champion
des uvres
complètes).
Elle montre comment Indiana peut être considéré
comme "roman-manifeste", à la fois théorie et
pratique pour un autre roman et, d'une certaine manière, elle complète
nos avis avec un éclairage relevant de l'histoire littéraire.
Les citations en rouge sont toutes de George Sand.
-
En écrivant Indiana, George Sand entre délibérément
en rupture avec un certain roman, qu'elle appellera la "littérature
de fanfarons et de casseurs d'assiettes !"
Elle critique l'emphase et la fausseté du roman contemporain, notamment
le roman-feuilleton (Dumas, Méry, Sue, Soulié... des noms
pas tous connus aujourd'hui...). D'emblée elle définit son
roman en opposition : "Il n'est ni romantique,
ni mosaïque, ni frénétique. C'est de la vie ordinaire".
Elle s'oppose à "la littérature
boursouflée" du siècle. Indiana rompt avec
les romans qui s'écrivent alors : romans walter-scottés
comme dit Balzac (voir préface
à La peau de chagrin), romans moyenâgeux, romans gothiques
et autres romans "frénétiques".
- Le premier à en faire les frais, c'est le héros : "Il
est de mode pour le moment de vous peindre un héros de roman tellement
idéal, tellement supérieur à l'espèce commune,
qu'il ne fasse que bailler là où les autres s'amusent, que
philosopher quand il est séant d'être enjoué".
Le narrateur l'inscrit au contraire dans un contexte désidéalisé
: "Je vous place le mien terre à
terre et vivant de la même vie que vous".
- Quant
au récit lui-même, le narrateur bouscule le schéma
attendu de la narration et place, comme il se plaît à le
souligner, "le dénouement du drame
à la fin du premier acte".
- Le narrateur souhaite sevrer le lecteur du "luxe
descriptif" qu'il aime à retrouver dans ses fictions
: "Vous savez que la partie pittoresque
est tout à fait en dehors de mon sujet" et renvoie
le lecteur frustré à son propre fonds : "Imaginez
ou rappelez-vous : vos rêveries vaudront mieux que mes descriptions."
- Avec
sa préface que George Sand nomme ironiquement "préface
philosophique", c'est un débat sur le roman qu'elle
ouvre avec son lecteur et qu'elle va poursuivre tout au long du récit
par de fréquentes intrusions, dans une sorte de dialogue ininterrompu.
- Le narrateur s'y présente sous l'appellation d'"historien
d'Indiana" qui veut "passer
brutalement au milieu des faits, coudoyant à droite et à
gauche sans plus d'égard pour un camp que pour l'autre".
- Ce narrateur de mauvaise volonté brise avec application le contrat
de fiction que le romancier des années 1830 conclut tacitement
avec son public.
- Ce désir de réformer l'écriture romanesque ne se limite pas à la question formelle : ce "misérable conteur" entend bien imposer à son lecteur le "triste tableau des misères sociales" et le forcer à contempler les "passions humaines aux prises avec les nécessités de la vie légale".
Brigitte
Diaz rapproche trois auteurs contemporains : George Sand, Balzac et Stendhal,
qui visent à remplacer le genre du roman "trompe-l'il"
par celui du "genre-miroir" :
- Stendhal avec sa célèbre formule "Un roman est
un miroir que lon promène le long dun chemin"
(Le Rouge et le Noir, publié en 1830, deux ans avant Indiana)
- George Sand, à propos des inégalités de la
société : "Lécrivain
nest quun miroir qui les reflète, une machine qui les
décalque, et qui na rien à se faire pardonner si ses
empreintes sont exactes, si son reflet est fidèle."
(dans la préface de 1832 à Indiana).
- Balzac approuve son amie qui, dès ce premier roman, prend une
voie qu'il reconnaît comme sienne : "Le roman est lhistoire
privée des nations. Si, pour écrire lhistoire, les
historiens ont dû étudier les faits, les murs, les
caractères, le roman, qui en est le miroir, doit avoir les mêmes
conditions." (Avant-propos de La Comédie humaine, 1842)
La réception d'Indiana en 1832 montre que ce roman tranchait vraiment parmi les romans d'alors. Deux siècles plus tard, n'avons-nous finalement pas lu un roman d'avant-garde ?...