Photo Telegraph


Quatrième de couverture :

"Japon, 1614. Le shogun formule un édit d’expulsion de tous les missionnaires catholiques. En dépit des persécutions, ces derniers poursuivent leur apostolat. Jusqu’à ce qu’une rumeur enfle à Rome : Christophe Ferreira, missionnaire tenu en haute estime, aurait renié sa foi. Trois jeunes prêtres partent au Japon pour enquêter et poursuivre l’œuvre évangélisatrice…
Dans ce roman encensé par la critique internationale, Shûsaku Endô éclaire une part méconnue de l’histoire de son pays. Ce roman d’aventures se fait réflexion sur le caractère universel des religions et le sens véritable de la charité chrétienne, témoignage étonnant des relations complexes entre Japon et Occident."


Affiche du film Silence de Scorsese (2016)

Shûsaku Endô (1923-1996)
Silence (1966)

Nous avons lu ce livre en janvier 2019, découvert lors de notre speed booking l'année dernière.

En bas de page, quelques repères sur le contexte de Silence et son auteur : son enfance, sa formation, ses œuvres, sa personne, les problèmes de traduction, des livres et des articles sur Endô et le catholicisme au Japon, des musées consacrés à l'écrivain et aux martyrs chrétiens et, pour finir, des réactions à la sortie du film de Scorsese

Nos cotes d'amour, de l'enthousiasme au rejet :

à la folie, beaucoup, moyennement, un peu, pas du tout

Nous étions 9 pour visionner le film de Scorsese Silence, adapté du livre, avant de se retrouver – film que d'autres avaient vu par ailleurs.

Des précisions transmises par Monique S (que nous lisons avant de lire son avis)
En 1542, pour la première fois, un navire portugais accoste au Japon. C'est le début de relations fructueuses pour le Portugal. Les marchands sont suivis par des missionnaires jésuites. Le premier est Saint François Xavier. Sa prédication rencontre un immense succès : trente ans après son passage, on compte 150 000 convertis et 200 églises, principalement autour de Nagasaki.
En 1600, un navire hollandais accoste involontairement sur l'île de Kyushu. Les Hollandais, de confession calviniste (protestante), tiennent les catholiques pour des agents du diable et médisent sur eux auprès des autorités.
Irrité, le shogun (général en chef) Leyasu interdit le christianisme en 1612. Son fils et successeur Hidetada fait brûler vif cinquante chrétiens à Edo en 1623.
Treize ans plus tard, le 22 juin 1636, par un décret du shogun Tokugawa Iemitsu, le Japon se ferme aux influences étrangères.
Au XIXe siècle, les Occidentaux interviendront militairement pour obliger le Japon à s'ouvrir au commerce international.

Claire ajoute : En ce moment, il y a une exposition au musée Guimet Meiji, Splendeurs du Japon impérial (1868-1912), qui raconte l'ouverture alors, ultra rapide, du Japon féodal à des formes de modernisme, après deux siècles de fermeture totale à l'Occident : c'est passionnant le démarrage de l'ère Meiji.

Monique S (avis transmis)
Cette lecture me fut une épreuve... Quelle noirceur ! Tout se passe la nuit, en clandestinité, ou alors de jour mais dans la nuit du cachot, de la prison. J'ai lu ce livre en ayant toujours l'impression de manquer d'air, de souffle...
Je connaissais l'histoire des chrétiens au Japon. J'aurais aimé que le roman présente cette histoire un peu en amont : le peuple japonais était ouvert aux différentes religions, accueillants, pensant trouver quelque chose de positif à apprendre, à prendre chez les croyances des autres. Ils ont donc bien reçu les chrétiens, les invitant comme membres d'honneur à leur assemblée, dans leurs lieux de pouvoir, jusqu'à ce que les chrétiens comme un cheval de Troie en place forte se mettent à défier les pouvoirs en place, soutenant un autre shogun que celui qui était en place, mettant à mal les dignitaires bouddhistes.
Les Japonais qui se sont sentis trahis et naïfs ont alors fait preuve d'une violence implacable à leur égard, finissant par interdire toute entrée d'étrangers sur leur sol.
Il nous est difficile de comprendre les Japonais, car nous mettons des "ou" ou eux peuvent mettre des "et" sans aucun malaise. Restés encore aujourd'hui très shintoïstes (animistes si l'on veut), ils sont en grande partie bouddhistes (mais contrairement à ce que l'on pourrait croire, pas tous du même bouddhisme, qui présente de très nombreux courants) et parfois chrétiens, sans que cela ne leur pose problème. Les Japonais disent en riant d'eux-mêmes : "Un Japonais naît shintoïste, il est chrétien quand il se marie, mais il meurt bouddhiste." Je regrette que cela n'apparaisse pas dans le roman. Je le trouve donc un peu réducteur, comme les passages de comparaison trop faciles et trop répétées entre le Christ et le prêtre. Et j'ai été souvent agacée par la présentation des Japonais, toujours "petits", "cruels" et "faux".
J'ai donc souffert tout au long du livre, de cette épreuve humaine que traverse Rodrigues, mais aussi des scènes cauchemardesques de torture et de mise à mort à petit feu des croyants dans les vagues. Je n'ai pas compris le changement subit de personne ; à un moment, le récit passe à la troisième personne ; j'ai retourné les pages en arrière en me demandant si j'avais raté quelque chose ? Après je me suis dit qu'il est un moment où l'on ne peut plus suivre le prêtre que "de l'extérieur", car en fait le prêtre n'est-il pas convaincu dans sa foi lorsqu'il piétine la représentation du Christ, et qu'enfin ! celui-ci lui parle et lui dit "Piétine-moi, je suis venu pour que les hommes me maltraitent" ? On ne voit donc son apostasie que de l'extérieur, par ses actes. Mais qu'en est-il dans son for intérieur ? En fait, ce qui m'intéresse dans le livre ce sont les dernières pages. Toute la dernière partie laisse croire que le prêtre n'est plus qu'une loque, mais lorsqu'on l'enterre, on découvre ici et là, venus d'où ?, de mini-signes chrétiens, comme si son apostasie l'avait "voilé" pour continuer en secret sa prêtrise auprès du peuple japonais. J'aime bien que le "mystère" subsiste à la fin... J'ai du mal à "noter" ce livre.
Brigitte(avis transmis)
Ce livre aborde un sujet dont j'ignorais tout. C'est bien écrit, les descriptions de paysages sont plutôt réussies, mais on observe de nombreux anachronismes, aussi bien dans le style que dans les détails : la pomme de terre (encore inconnue en Europe au XVIIe siècle), le "Notre père" (qui présente une version qui date de la seconde partie du XXe siècle).
Contrairement au livre d'Anna Enquist, où j'entrais très facilement dans les pensées de la femme de James Cook, je n'ai pas du tout pu m'identifier au héros Sébastien Rodrigues.
J'ai été contente de découvrir cet épisode de l'histoire du Japon et des missions jésuites, mais finalement, cela ne m'a pas beaucoup intéressée.
J'ouvre ¼, parce que, même si je n'ai pas aimé le livre, il m'a fait découvrir un épisode de l'histoire du Japon que j'ignorais absolument. De toute façon, je connais très peu l'histoire du Japon.
Fanny(avis transmis)
Je n'ai pas encore terminé le livre, j'irai jusqu'au bout mais je dois dire que je peine à le reprendre à chaque fois que je le pose.
Dès les premières pages, je me suis souvenue que j'avais vu le film au cinéma lors de sa sortie. Je me rappelle un peu confusément que j'étais ressortie avec un sentiment mitigé : bien filmé, captivant mais… je ne sais plus au juste quels étaient mes points de réserve, probablement que le film était un peu long et peut-être aussi en raison de quelque chose insuffisamment abouti pour ce qui est des personnages.
Toujours est-il que deux ans plus tard ce film continue d'envahir, voire de parasiter ma lecture. Au fil des pages, la vision des scènes me revient et je n'arrive pas à m'en détacher pour me centrer sur l'écriture. Cela me ramène au film et au rapport à l'image, Scorsese y excelle je trouve.
Mais quelle place cela laisse-t-il justement à la progression de l'intrigue ? Finalement le devenir de Ferreira, le mystère sur le fait qu'il ait ou non apostasié reste-t-il un élément central ? Sur cette question, je me souviens que le film m'avait laissée sur ma faim, le doute qui subsiste ne m'avait pas convaincu d'un point de vue narratif. Peut-être la fin du livre est-elle différente ? Cela me permettrait alors de dissocier le livre et le film qui restent pour moi extrêmement proches à ce stade de ma lecture.
Difficile dans ces conditions de dire comment j'ouvre le livre, je vais rester sur mes hésitations et mon ambivalence et l'ouvrir à moitié.
Catherine
J'ai eu la même impression que Fanny. J'ai vu le film à sa sortie, je l'ai trouvé très long. J'avais eu une sensation de malaise lors du visionnage ; je ne l'avais pas aimé, mais l'avais trouvé visuellement beau et très bien réalisé, il m'avait marquée. Le film a beaucoup parasité ma lecture ; les images me sont revenues en mémoire tout au long du livre. J'aurais préféré la séquence inverse, mais si j'avais lu le livre avant, je ne serais sans doute pas allée voir le film. Le livre m'a paru long aussi. J'ai une impression mitigée. Il y a beaucoup de thèmes : la foi, l'universalité des religions, la compassion… Les Japonais sont décrits comme petits, crasseux ; l'ensemble est très sombre. On ne se sent pas très bien. Il y a beaucoup de références à la passion du Christ, dans un parallèle avec le prêtre, et à Judas pour Kichijiro. Le titre fait référence au silence de Dieu j'imagine… J'ai ressenti aussi une impression d'irréalité et absurdité pour tous ces Japonais qui meurent pour une foi qui n'est pas la leur ; on a envie qu'ils piétinent l'efumi tout de suite. Je ne peux pas dire que j'ai vraiment aimé ce livre, mais je l'ai trouvé intéressant, surtout la deuxième moitié, et marquant ; il décrit très bien jusqu'à quel aveuglement a mené la foi religieuse à cette époque. Je n'ai pas eu le sentiment que l'auteur faisait l'apologie de l'évangélisation chrétienne, plutôt l'inverse. Je l'ouvre aux trois quarts.

Des mines éloquentes
Ah quand même ?...
Catherine (après la soirée)
Les ¾ ne sont finalement pas très cohérents avec l'avis, c'est plutôt entre ½ et ¾...

Etienne
De façon intéressante cette programmation fait suite à ma lecture du Journal d'un curé de campagne. Je projette prochainement de lire du Mauriac.

Plusieurs
Ça tombe bien !
Etienne
Oui, ça fait écho. Le livre m'a touché, même si j'ai eu des difficultés à le lire. Pour commencer, ce genre de thème m’intéresse énormément, je trouve que la foi religieuse n’est jamais aussi belle que lorsqu’elle traverse un doute : l’universalité d’une foi existe-t-elle ? Est-il légitime de prêcher sa foi et si oui comment ? Quels sont les liens entre extériorité et intériorité ? L’auteur soulève énormément de questions spirituelles mais qui, que l’on soit croyant ou non, peuvent être transposées à d’autres champs. Est-il légitime d’apporter ce que l’on considère comme un progrès ou un savoir sans réfléchir à l’impact à d’autres peuples ? Je trouve que l’auteur répond tout en subtilités à partir de la moitié du roman. Le personnage de Kichijiro est à mon sens un des plus réussi, figure repoussante, enchaînant des cycles de trahison et de repentir sincère, impose à mettre en application concrète les principes d’amour et de pardon. Toutefois la lecture fut éprouvante, entre les descriptions de paysage crépusculaire et les scènes de tortures, j’ai eu du mal à enchaîner les pages. Est-ce que l'auteur est dépressif ?... C'est un thème assez puissant, qui m'a rappelé La puissance et la gloire que je relirai volontiers.

Lisa
J'ai fini le livre…

Plusieurs (ayant entendu Lisa dire pendant la projection que l'ayant lu à moitié, elle ne le finirait pas après avoir vu le film)
Ben alors !
Lisa
Oui en 20 min dans le métro. J'ai détesté le film que j'ai trouvé insupportable. Je ne veux plus jamais revivre ça, quel ennui ! Mais quel ennui ! J'ai détesté le livre que j'ai trouvé insupportable : je n'ai aimé ni le style ni l'histoire racontée. L'évangélisation on connaît et on sait ce que ça donne. J'ai trouvé l'écriture pénible et lourde, mais qui correspond bien à l'idée que je me fais de personnages mystiques comme celui qui nous est présenté. Le seul point positif est la découverte de cette période de l'évangélisation du Japon que je ne connaissais pas. Je n'ai pas envie de lire d'autres livres de cet auteur. Il y a une chose que je ne comprends pas : la position décrite comme accroupi sur les talons.
Démonstration immédiate par plusieurs... :
Danièle entre et
Moi aussi j'ai été étonnée d'apprendre la présence des chrétiens au Japon depuis le 16e siècle. J'ai mis du temps à entrer dans le livre, me demandant : où m'emmène l'auteur ? Dans une apologie du catholicisme ou l'inverse ? Puis j'ai vu, en revenant à l'introduction, que sa mère était chrétienne, et qu'il avait donc par elle une vision de l'intérieur des rapports du Japon au christianisme et non pas seulement une vue extérieure théorique. J'ai donc continué ma lecture en me laissant porter par sa vision personnelle. J'ai surtout aimé la fin dans le livre : l'échange d'arguments entre l'Inquisiteur et le Père Rodrigues, puis l'échange entre les deux prêtres sur la religion, sur le colonialisme. Ce sont des moments forts, par exemple quand le Père Rodrigues sensible aux arguments de l'Inquisiteur et à l'exemple de Ferreira, se laisse convaincre de renoncer extérieurement à sa foi, ou son idéal, pour sauver des vies humaines, ce qui serait l'attitude du Christ, en qui il croit toujours. C'est une manière de dire non, tout en pensant oui. Car on ne peut rien contre la liberté de conscience. On peut se dire qu'il agit en fonction des véritables préceptes de la foi chrétienne, mais aussi que l'auteur adopte un point de vue qui occulte la responsabilité historique de l'église chrétienne.
J'ouvre entre moitié et trois quarts.
Contrairement à certains d'entre vous, j'ai détesté le film. Le film est un anti-livre : il n'y a pas d'atmosphère, les personnages n'ont aucun charisme sauf Liam Neeson, représentant Ferreira, et Issey Ogata, représentant l'Inquisiteur japonais Inoué, tout en finesse. Celui qui joue le Père Rodrigues se regarde jouer et se force à pleurer. Les scènes de torture sont réalistes, mais c'est justement ce que je reproche au film : cela ne suffit pas à susciter l'émotion. C'est en tout cas comme cela que je l'ai ressenti. Là aussi, à mon avis, seuls les échanges de la fin avec les deux protagonistes sont émouvants.
Françoise D
Ça va pas être long. Le livre m'est tombé des mains, j'ai eu un mal fou à lire le premier tiers. Rien ne m'a intéressée, l'écriture est chiante, plate. J'ai eu du mal à supporter les tortures. Je suis en colère contre les religions et le colonialisme. Je ferme et c'est tout. Le film ne m'a pas donné envie de finir le bouquin. Je ne connaissais pas l'histoire des chrétiens au Japon, mais c'est pareil partout. On se demande où se situe l'auteur.

Rozenn
J'ai vérifié si l'auteur était bien japonais parce que j'ai cru qu'il était raciste. Un livre sur la foi chrétienne au Japon, c'est exotique. J'ai bien aimé lire le livre. Je me suis posé des questions techniques sur les tortures.

Claire (montrant un livre)
Dans Le ciel ne parle pas, qui est un roman très documenté sur Ferreira, Morgan Sportès te raconte en détails horribles le truc du goutte à goutte...

Rozenn (intéressée par l'aspect technique, mais modérément finalement...)
Ce n'est pas un livre qui me touche. Je ne comprends rien à la foi. C'est un symbole qui n'existe pas. J'avais une impression curieuse parce que je l'ai trouvé bien écrit. Je ne le prêterai à personne et je ne le relirai plus jamais. Je ne sais pas comment l'ouvrir, mais il m'a fascinée d'étrangeté. Ce qui m'a fascinée, c'est que lorsque tu as cru quelque chose toute ta vie, si tu abandonnes, tu remets en cause tout ce que tu as vécu. C'est comme lorsqu'on attend le bus et que finalement on s'en va, ça remet en question toute l'attente...

Jacqueline (manifestant intempestivement son accord)
!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!
Denis
Je suis parti avec un a priori positif parce que j'avais vu le film que j'ai trouvé extraordinaire. Le film était long, mais la fin était ouverte. En lisant le bouquin, je me suis ennuyé, puis indigné. C'est un livre de djihadistes ! Il s'en fout que tout le monde meure, car il s'agit d'aller au paradis. J'ai trouvé le bouquin insupportable. C'est horrible, Je ne l'ouvre pas. J'ai détesté. Il y a sûrement des choses intéressantes, mais pas pour moi.
Claire
Je suis très partagée. Comme plusieurs d'entre nous, je me suis certes instruite sur la christianisation des Japonais et leurs persécutions abominables. Mais pour ce qui est du livre, j'ai trouvé bancale sa structure : avant-propos, lettres de Sébastien Rodrigues (qu'on retrouve dans le film où on ne voit pas non plus la poste…), récit à la troisième personne, extraits de journal ; j'ai trouvé que ça ne tenait pas la route. Quant au statut de la vérité et celui de la fiction, ça m'a paru désagréablement bâtard.
Je me suis rendu compte qu'il s'agissait d'une traduction de traduction, ce qui interroge sur le produit fini... Halloween m'a intriguée (à l'époque) – et j'ai eu confirmation de l'anachronisme, mais bon c'est un détail – je n'ai pas aimé les reculassent, désirassent, l'expression elle faisait eau, la mention c'était l'heure du Sanglier sans note ; j'ai lu après une belle analyse fouillée du triple texte qui est assez accablante ; certes, c'est le livre le plus connu d'Endô, mais est-ce une bonne idée d'avoir choisi celui-là du fait de la traduction ?
Pendant une bonne partie du livre j'étais lassée, mais le suspense a pris le dessus dans ce thriller chrétien et j'ai tenu jusqu'au bout en espérant que ce ne serait pas trop horrible. J'ai trouvé les dilemmes bien cornéliens. La folie de la religion est bien montrée et m'a permis de constater que j'arrive de moins en moins à comprendre la foi. Je me suis demandé comment l'auteur se situait par rapport au narrateur. J'ai trouvé percutant le point de vue d'Inoué qui – j'ai cru comprendre après ma lecture – qu'il est en partie porte-parole d'Endô.
J'ouvre à moitié.

Séverine
Si ça n'avait pas été pour le groupe, je ne serai pas allée loin. J'ai appris des choses concernant la christianisation du Japon. Je pense que quelqu'un de croyant ne lit pas le livre de la même façon. Pour moi, il n'y a pas de dilemme : on marche sur l'image et terminé.

Claire
Mais il faut aussi cracher en traitant la Vierge de pute.
Séverine
J'ai compris envoyant le film l'expression l'opium du peuple. Le film m'a permis de mettre des images. Je l'ouvre un quart.
Jacqueline
J'ai eu l'impression de me reconnaître dans tout ce qui s'est dit jusque là et que je ne vais pas répéter... J'ai trouvé aussi le film très fidèle au livre. Paradoxalement, il ne m'a pas paru long malgré ses 2h45 (sans doute parce que j'en attendais un éclairage), au contraire du livre pourtant petit. Venant d'une famille anticléricale sur plusieurs générations, je n'ai pas eu de culture religieuse, sauf les images d'Épinal de l'école laïque de mon enfance et tout ça ne me passionnait pas... Cependant, l'envie de comprendre, comme le groupe lecture, m'ont poussée à continuer une lecture qui devenait plus intéressante à partir du moment où Rodrigues rencontre Inoué. Je venais de lire un livre africain qui raconte l'histoire d'un autre prêtre de langue portugaise à la même époque La reine Ginga de l'Angolais José Eduardo Agualusa. Je retrouvais un même contexte d'expansion, de rencontres entre cultures et de luttes de pouvoirs, d'échanges commerciaux avec leurs alliances et leurs rivalités... Je faisais un parallèle avec la mondialisation que nous connaissons, mais aussi avec les échanges littéraires entre le Japon et l'Occident depuis l'entre-deux-guerres et après. Je pensais aux références à Dostoïevski chez Kenzaburô Ôé, aux récits new-yorkais de Murakami... à la rencontre d'Endô avec les écrivains catholiques Graham Greene, Mauriac, Bernanos... Je m'interroge sur ses intentions en écrivant Silence...
J'ouvre à moitié.
Annick A
La partie historique du livre qui décrit la persécution des chrétiens au 17e siècle au Japon et la vie japonaise à cette époque est intéressante et donne envie de s'informer d'avantage. Cependant je n'ai lu qu'en diagonale la première moitié du livre que j'ai trouvée pénible : les tortures, le discours catho, la crédulité de ces chrétiens qui se laissent martyriser, leur peur de ne pas aller au paradis étant plus forte que la peur de la torture m'ont été assez insupportables. Par contre la deuxième partie m'a paru beaucoup plus passionnante avec l'arrivée d'Inoué qui, par ses questions complexes théologiques et politiques, questionne le sens de l'évangélisation et sa dimension colonialiste. Que cherche à dire l'auteur, quelle est sa position, pour qui est-t-il ? Le personnage de Sébastien Rodrigues est également fort intéressant. Il a structuré sa personnalité en s'identifiant dès son plus jeune âge au Christ. Le renier c'est renier tout ce par quoi il a bâti sa vie et se renier lui-même. Le déchirement dans lequel il se trouve est très bien décrit. Il sort de ce dilemme en se disant que le Christ dans sa position aurait piétiné l'efumi par amour, pour sauver les chrétiens de la torture. Il peut ainsi se décider à piétiner cette image tout en restant fidèle à lui-même et à son Dieu. J'ouvre aux ¾.
Nathalie R
J'ai trouvé la lecture du roman facile, malgré quelques passages répétitifs, et le contenu très intéressant. J'ai réfléchi aux questions qu'il soulevait et aux réponses qu'il apportait. Comme la plupart des réactions que j'entends ce soir, j'ai longtemps pensé que l'on pouvait apostasier facilement comme l'ont fait certains juifs marron (les "marranes") tout en conservant leur foi. Je ne comprenais pas en quoi l'idée de revendiquer son appartenance pouvait avoir de l'intérêt puisque j'imaginais la survie d'une foi intérieure qui ne se montre pas et qui ne fait pas de prosélytisme. Je trouve que les réactions de rejet que j'ai entendues sont davantage un rejet de la religion (et/ou du cléricalisme) que du livre. Pour moi, ces réactions sont faciles parce que la nécessité d'embrasser une religion, dans une société où l'idée d'égalité est profondément ancrée en chacun de nous dès la naissance, n'a pas de sens. Mais l’œuvre montre clairement qu'elle devient un chemin de liberté pour ceux et celles qui sont considérés comme des moins que rien dans la hiérarchie sociale à laquelle ils appartiennent, quelle que soit la terre sur laquelle on se trouve. Et cela peut fonctionner dans de nombreuses sociétés où ce sentiment d'égalité n'existe pas. J'ai vu en Afrique ce que la religion enseigne et suis sortie horrifiée en entendant certains discours basés sur des peurs et des désirs basiques. Être dans une position inférieure en général rend vulnérable.
Je me suis intéressée à la religion et au dilemme : qu'est-ce que j'accepte de piétiner par rapport à ce que je veux sauver ? C'est facile d'être tolérant quand on est né dans la tolérance, libre quand on est né libre. J'ai ressenti les missionnaires du livre comme des sortes de kamikazes qui vont sciemment vers la mort qui les attend. Kichijiro peut être considéré comme le double du prêtre, c'est-à-dire tout ce qu'il peut avoir de lâche en lui. Et en même temps, sa présence récurrente un peu trop facile m'a agacée.
J'ai été impressionnée par ces lettres qu'on écrit sans jamais être sûr de les voir arriver et pourtant non seulement elles arrivent mais elles survivent à ceux qui les ont écrites. Quel espoir incroyable doit-on avoir en soi pour les écrire ! Elles m'ont rappelé le journal de bord et les lettres de Cooke.
Le rôle de l’organisation hiérarchique et de la nécessité de se regrouper, pour partager quelque chose autour d'une relique ou d'un objet sacré, m'apparaît très émouvant et en même temps archaïque (on pourrait se demander quel objet sacré a – de nos jours – remplacé ce comportement).
Les supplices m'ont fait penser à une émission de téléréalité qui propose une épreuve de maintien sur un poteau en plein soleil (sic).
Une religion basée sur la confession m'exaspère au plus haut point et rien ne change de la cruauté humaine quels que soient le lieu et l'époque. Pour réagir à cette idée qu'on peut apostasier très facilement, je demande simplement de réfléchir à ce que nous considérons comme sacré et voir en quoi, refuser d'apostasier en fin de compte se rapporte tout simplement à ce qu'on appelle la résistance !

Claire
Ça me rappelle le livre que nous avons lu de Bayard Aurais-je été résistant ou bourreau ?

Nathalie
Et pour ceux qui condamnent le comportement de Rodrigues, je veux rappeler qu'il a à peine 30 ans quand on lui demande de choisir. Je ne suis pas sûre que la vie préalable qu'il a vécue lui permette de trouver cette force de caractère. Et personnellement, je suis de celles qui pensent que l'on peut imaginer que son dieu lui permet de choisir cette voie pour qu'il puisse continuer à accomplir sa mission tout en étant un renégat aux yeux des autres...
J'ouvre au quart, la forme n'est pas formidable, le contenu me dérange.
Richard
Je l'ouvre à moitié. Je n'ai pas apprécié le style particulièrement. J'ai lu en diagonale la deuxième moitié, alors que c'est visiblement la plus intéressante. Le thème le plus développé est : jusqu'où on peut pousser sa foi ? Ce que j'ai apprécié, ce sont les références à la nature (qu'on retrouve d'ailleurs chez tous les auteurs japonais). Un autre thème abordé est celui de la mer qui est morte – comme Dieu ; mais ce thème n'est pas développé : l'auteur aurait pu se lancer dans une réflexion plus profonde. La partie la plus intéressante est la discussion avec Inoué, et ses réflexions internes. Il faut noter que les Japonais, même aujourd'hui, sont fermés à l'extérieur. Je me souviens quand j'étais DG dans une agence japonaise et que j'avais fait la maladresse de dire au PDG que j'étais en train d'apprendre le japonais : il n'appréciait pas que je rentre dans son jardin secret.
Monique L
Il est difficile pour moi de critiquer ce livre que je trouve troublant.
A première vue, la lecture de ce livre a été aisée et m'a intéressée : le côté historique, la découverte d'un pays aux mœurs rudes et d'une société particulièrement répressive et féodale, mais également les doutes et les atermoiements du jeune missionnaire qui donne au récit une tournure plus spirituelle et métaphysique. J'ai curieusement lu sans difficulté ce livre dont le sujet aurait pu être répulsif pour moi, vu mon éducation dans une école religieuse, jésuite qui plus est. Dans mon enfance, on parlait de l'église du silence derrière le rideau de fer. On priait pour les missionnaires. Je tiens à préciser que depuis je suis agnostique. Le livre a réveillée en moi des questionnements profonds.
- Jusqu'où sommes-nous prêts à défendre nos idées ?
- La foi est-elle une doctrine à défendre ou un comportement moral ?
- Aux yeux de l'église, Ferreira et Rodrigues sont des apostats, mais au regard de leur foi ? La grande question souvent débattue entre les errements de l'église en tant qu'institution et les valeurs défendues par des croyants sincères et altruistes.
- Le reniement obtenu sous la torture est-il condamnable et a-t-il un sens ?
- Quelle est la limite de l'engagement personnel s'il implique la torture d'autres êtres ?

Certaines de ces questions restent d'actualité. J'ai particulièrement été choquée lorsque ces pauvres êtres évoquent leur croyance dans un paradis. Les personnages qui m'ont principalement intéressée sont Ferreira et Kichijiro : ceux qu'on pourrait voir comme des lâches, mais c'est beaucoup plus complexe que cela. La fin est rude : le prêtre finit sa vie dans la solitude, méprisé par les Japonais, sans les consolations de la religion.
J'ai trouvé certaines longueurs et des lourdeurs principalement dans les parallèles entre des événements et la passion du Christ. La forme est intéressante et a sans doute rendu la lecture moins ennuyeuse : il débute sous forme épistolaire, il poursuit avec une narration neutre pour clore sur des extraits de journaux.
Je reste mal à l'aise avec ce livre dont le genre me dérange et j'ai du mal à comprendre l'engouement qu'il a suscité : il est considéré comme le chef-d'œuvre de Endô, il y a eu plusieurs adaptations au cinéma : celle de Scorsese et celle de Masahiro Shinoda en 1971. Le compositeur japonais Teizo Matsumara en a fait un opéra (Chinmoku) en 1993 et le musicien écossais James McMillan une symphonie en 2002.
J'ouvre le livre ½.

Claire
J'ai regardé le bonus du DVD du film Silence et c'est stupéfiant d'entendre chaque membre de l'équipe du film témoignant de l'expérience spirituelle qu'a constituée le film qui avait pour conseiller religieux un Jésuite. L'acteur qui joue le héros, Sébastien Rodrigues, déclare qu'il a pris le dit Jésuite comme directeur de conscience, faisant les exercices spirituels pendant le film, ça ne rigole pas du tout sur le plateau...

Rozenn
Pouvez-vous me donner un adjectif sans privatif qui veut dire que l'on ne croit pas ?

(Essais infructueux en réponse à cette question credolinguistique, suivis d'une tentative de Rozenn également inaboutie de nous emmener sur les terrains non littéraires d'un projet qui la hérisse de modification de la loi de 1905...)

Claire
Je voudrais ajouter à nos avis sur le livre celui de Jacqueline Pastre, qui eut en France une relation amoureuse avec Edo quand ils étaient étudiants en France et qui, plus tard, vint travailler à Tokyo et à qui alors il demanda de traduire Silence – livre d'ailleurs qu'il souhaita qu'on mît dans son cercueil....

Plusieurs
Ah la modestie...

Claire
Justement, à propos de sa modestie, elle dit ceci dans une lettre à sa sœur : "Ce roman est un document, à mon avis unique sur le Japonais et ses rapports avec l'Occident (et vice-versa, en particulier avec le christianisme). On y trouve là-dessus des vérités premières qu'on n'apprend qu'en vivant ici ; mais le style est, dans la ligne du thème – étrangement a-japonais, clair jusqu'à la monotonie, jusqu'à la banalité, sans relâchement pour autant. C'est comme si chez Paul [il se fit appeler par elle par son nom de baptême], toute la fameuse sensibilité japonaise si délicieusement obscure à l'Occidental, avait été déracinée, parce qu'il se pose les problèmes en Occidental. En ce sens ce style n'est pas beau. [...] Le pire, c'est lorsque, heurtant ce problème, je lui en ai parlé franchement (à notre façon à toutes les deux !) ; j'ai déterminé un drame : il a été blessé dans son orgueil (et ça, on peut dire que l'orgueil est, chez lui, une verrue monumentale à la japonaise, à la Fellini japonaise, c'est-à-dire avec de moins tendres nuances). Son milieu, sa femme, ses amis, incapables de le juger, ni de l'aider sainement, l'ont entretenu dans une constante adoration de soi-même. Ses disciples lui sont dévoués à la féodale. Alors tu imagines, moi qui arrive là-dessus ! Je me demande d'ailleurs si j'ai le droit de troubler une sûreté aussi inébranlable. A quoi bon ? Mais me taire serait le mépriser. Quel que soit le nom qu'on puisse mettre sur les rapports qui existent entre nous (et je pense qu'aucune langue n'en donnerait un satisfaisant), s'il n'est pas possible de nous mettre en question mutuellement totalement, ça n'a pas de sens. Je me révolte toujours à l'idée de ne pas traiter quelqu'un en homme."

Jacqueline Pastre est morte avant de finir la traduction, dommage. Voici ce qu'elle dit dans une lettre à Endô, elle ne prend pas de pincettes... : "Ton héros Rodrigues m'a dégoûtée vraiment. Persuadé de la mission qui lui est confiée, il ne fait pas un geste quand les paysans sont sacrifiés à sa place et se contente de regarder du haut de son observatoire et d'en appeler à Dieu. Quel salaud ! Est-ce que le Christ aurait laissé un homme mourir à sa place ? sous prétexte d'une mission à accomplir ? Ton héros est préoccupé de lui et pas des autres. C'est un solitaire. Encore heureux qu'à la fin il ne s'entête pas, mais lorsqu'il insiste sur ses propres souffrances, je le trouve odieux. Les souffrances, les difficultés, un chrétien soucieux des hommes les tait. Rodrigues est une femmelette. Lorsque tout au long de la discussion, il dit que Inoué a raison, ce sont toutes ses souffrances qui perdent leur sens. Qu'est-ce que ça peut foutre, c'est le destin de l'homme de voir sa vie..."

Témoignage de Monique S (ancienne du groupe qui vit maintenant à Angers, japonophile avertie, qui a gagné plusieurs concours de haïkus au Japon, nous a fait connaître un livre japonais classique Journal des derniers jours de mon père d'Issa que nous avons beaucoup aimé et qu'elle a préfacé ; voir ICI les écrits de Monique)
J'ai une amie proche japonaise qui est descendante d'une famille de samouraïs chrétienne (depuis combien de générations ? On ne sait). Il faut savoir en effet qu'au 20e siècle, il n'était pas rare que des Japonais fassent baptiser leurs enfants pour avoir accès à la bonne éducation des écoles privées occidentales. Mais pour sa famille, c'est depuis plusieurs générations, ce qui selon elle n'était pas si rare dans les familles de samouraï. Elle l'explique en disant que les samouraïs étaient très souvent soumis à une mort violente et prématurée, que cela sans doute les rendaient plus enclins à se tourner vers la religion chrétienne qui propose une vision de salut.
Elle m'a tellement parlé de cet écrivain, "son écrivain", que j'avais eu tendance à l'éviter...

Jacqueline (après la soirée, et qui ne perd pas de vue ce qui permet de vivre)
On pense anachronisme pour les pommes de terre parce qu'en France elle a été adoptée difficilement, tardivement et c'est même devenu une belle histoire.
Mais qu'en est-il au milieu du 17e siècle au Japon ?...
En tout cas, il semble qu'une espèce particulière de patate douce violette provenant d'Amérique et qui est devenue spécifique au Japon y ait été introduite dès le 16e siècle...

Synthèse des AVIS DU GROUPE BRETON réuni le 17 janvier, rédigée par Yolaine (suivie de 2 avis détaillés)
Cindy, Claude Christine, Édith, Marie-Odile, Yolaine
Chantal Christian, Marithé

Il y a ceux qui ont eu du mal à entrer dans l'histoire, et ceux qui l'ont dévorée. Alertés par Claire sur les problèmes de traduction, du japonais à l'anglais puis de l'anglais au français, ce qui donne lieu à des maladresses et lourdeurs manifestes, nous nous sommes demandé si le problème venait du fond ou de la forme, de la lenteur du récit ou bien de la noirceur de cette tragédie. L'écriture est limpide, certains l'ont même trouvée plate.
Sur le fond, la description des conditions de vie terribles des paysans japonais au XVIIe siècle, où le christianisme, malgré les persécutions, est seul à apporter une lueur d'espoir dans ces existences sordides et misérables, a un peu cassé le moral des lecteurs. La cruauté raffinée du shogun Inoué, les supplices subis par les chrétiens, l'écrasante culpabilité des pères jésuites Ferreira et Rodriguez qui les mène à cette si douloureuse apostasie, tout n'est que doute et désespoir, et prend une dimension absurde.
La construction du récit, qui alterne les lettres de Rodriguez à ses supérieurs à Lisbonne et le style narratif après son arrestation, ainsi que les apparitions du personnage énigmatique de Kishijiro (comparé à Judas) qui rythment la narration, ont pu également sembler déstabilisants. Étrange aussi le caractère très contemporain du roman alors qu'on est plongé dans une histoire qui se déroule entre 1635 et 1645. Faut-il y voir un anachronisme ou est-ce dû à une implication intime de l'auteur dans ces préoccupations spirituelles ?
L'intérêt historique de ces événements, mal connus puisqu'ils se situent dans une période de fermeture complète du Japon à l'Occident, a recueilli tous les suffrages. Le réalisme, l'intensité des situations, le suspense, ont également "accroché" l'intérêt de tous ; la richesse des images, la poésie et la beauté des descriptions de la nature également.
Au-delà de la question religieuse, où la ferveur des mystiques amateurs des histoires de martyrs et des vies extraordinaires des saints s'oppose au désintérêt ou au rejet des "mécréants", le silence de Dieu, la solitude de l'homme, la question du bien et du mal, donnent à cette œuvre forte et dense une dimension métaphysique universelle. A tel point que plusieurs d'entre nous ont exprimé l'ambition de le relire pour mieux y réfléchir.
Chantal
Principe essentiel pour moi : un livre doit parler à mon cœur, me toucher, m'émouvoir, ou à ma tête – découverte historique, géographique ou autre – avec une écriture, belle, ou poétique... bref, là, rien !
Je suis injuste, l'histoire m'a intéressée, je ne connaissais pas cette époque japonaise, ces massacres de chrétiens au 17e siècle.
MAIS l'écriture (la traduction ?), m'a déplu dès le début du livre : maladroite, avec des temps de verbes qui sont incohérents, et puis ces lettres présentées comme véridiques, écrites au 17e siècle dans un style hyper contemporain, ça sonne faux, décalé !
J'ai suivi malgré tout le déroulement – dramatique certes – de cette histoire, mais sans plaisir, sans émotion, sans attachement aux personnages, l'écriture plate me tenant constamment à distance.
J'ai oublié des phrases cucul la praline, par exemple "ce temps s'écoulait bénignement dans son cœur" ou "la voix de la cigale cascadait des arbres" !
J'ai aimé le personnage de Kichijiro que le prêtre juge du haut de sa supériorité d'occidental instruit, et que je considère moi comme son "miroir" : sincérité dans sa foi, mais humain faible, lâche, chaque fois qu'il le voit, le prêtre sait qu'il apostasiera ; beau thème, mal écrit.
J'ai aimé le thème du silence de Dieu qui laisse tranquillement torturer et tuer les chrétiens japonais.
La question de la religion, et surtout du prosélytisme, de l'évangélisation, de la détention de LA vérité aurait mérité mieux...
Mais en entendant le débat post-débat que ce livre a suscité autour des délices japonais et des breuvages français, je conclus que la découverte de Shûsaku Endô valait la peine !...
Je l'ouvre ½.
Marie-Odile
Si ce texte m'a attirée, c'est en raison des ponts qu'il jette entre l'Occident et l'Orient, le Portugal et le Japon, aujourd'hui et le 17e siècle, même si ces ponts sont parfois suspendus au-dessus de gouffres immenses.
J'ai apprécié la richesse de ce texte, à la fois journal de voyage, récit d'aventures et réflexion sur la religion, la foi, les "missions".... Je connais comme tout le monde des films et des livres sur ce thème, mais ils avaient tous pour cadre l'Amérique du Sud, jamais l'Asie.
En refermant celui-ci, je n'ai aucune envie de voir le film qui me rendrait insoutenables les scènes de cruauté qui parsèment le récit jusqu'au paroxysme des dernières pages. J'ai noté qu'au fil du roman, les descriptions de la nature (collines, arbres, mer, pluie, cigales) ne sont jamais loin. Elles ont parfois la beauté d'une estampe...
A travers Rodrigues, Kichijiro, Inoué, j'ai retrouvé les figures du Christ, de Judas, de Pilate, mais ce qui m'a frappée c'est la perspicacité du personnage principal, toujours prêt à contester ses opposants (alors que moi j'avais facilement tendance à me laisser convaincre...), et en même temps son incompréhension et ses doutes récurrents face au SILENCE de Dieu, qui en font un personnage complexe.
J'ai noté le rôle, certes de l'efumi, mais aussi de la parole, dans un monde où dire "je suis" ou "je ne suis pas chrétien" suffit à décider de la vie ou de la mort d'un être humain, à en faire un martyre ou un apostat. En même temps, on ne sait jamais si une parole prononcée est vraie ou fausse, si elle n'est pas un piège tendu, une trahison, une justification maladroite.
J'ai été fort impressionnée par les derniers chapitres, le rôle de Ferreira, le sort de Rodrigues et j'approuve sa réflexion concernant l'écart entre le clergé à l'abri et les prêtres sur le terrain.
Au cours de ma lecture, j'ai été intriguée : j'aurais aimé un plus grand éclairage sur ce qui a nourri le succès du christianisme au Japon en des temps antérieurs à ceux du récit (hormis les intérêts commerciaux concomitants et la perspective réconfortante d'un au-delà pour une population extrêmement pauvre), puis le rejet féroce de ce même christianisme (hormis son soutien aux révoltes des paysans surexploités et la fermeture programmée du Japon), puis l'obstination de certains Jésuites à vouloir malgré tout demeurer en milieu si hostile, malgré l'absurdité, l'inefficacité de leur mission (hormis l'identification au Christ…). Sans doute devrais-je me tourner vers la documentation proposée par Claire... Certains propos, comme ceux du commissaire de Chikugo ou de Ferreira, m'ont apporté quelques réponses, parfois à grand renfort de métaphores. Mais là encore, impossible de savoir s'il convient de les croire.
Quoi qu'il en soit, des choses échappent à ma compréhension, mais n'est-ce pas le propre de toute religion, et aujourd'hui encore, de relever de l'irrationnel, de prospérer sur le terreau de la misère, de susciter des comportements extrêmes et… de me laisser perplexe ?
J'ouvre aux ¾ ce livre dont la lecture m'a impressionnée et que je suis contente de refermer.
Marithé
Ce sera bref, j'avais rédigé un avis détaillé, tout s'est effacé... la main de Dieu ?
Je n'ai pas supporté ce père missionnaire borné, dans son délire, voulant s'identifier au Christ, tout y est : l'entrée à Jérusalem sur un âne, le chemin de croix avec ses stations, ah ce calvaire !
Nous sommes à Gethsémani, Caïphe n'est pas loin, Pilate non plus. Ferreira est la "brebis égarée", Kichijiro est Judas, Inoué fait penser à Hérode, la foule est hostile. Et Rodrigues en redemande, qu'il se rassure quand même, il a souffert en piétinant l'efumi : "A elle seule cette douleur est un rachat." Sa mort, de maladie, sera pourtant bien banale.
Sans vouloir donner dans l'oxymore, pour moi le titre "Silence" parle suffisamment : le silence terrifiant de Dieu, et toutes ces souffrances.
J'ai été effarée par le mépris des deux jésuites : "quel missionnaire avait donné le prénom de la mère d'Augustin à cette femme qui empestait le poisson ?" (Sainte Monique). "Était-il vraiment possible que le Christ eût recherché et aimé ces déchets d'humanité ?"
La traduction m'a quelquefois dérangée : l'impression de regarder un film japonais en version française (au fait, je n'ai pas vu et ne veux pas voir le film de Scorcese : cruauté...)
Je retiendrai les passages poétiques, avec des descriptions de la nature pouvant faire penser à une autre approche du divin. J'ai aimé les métaphores : "Ce pays est un marécage...le jeune arbre du christianisme
y pourrit
", "Au Japon, notre Dieu est en tout point pareil au papillon dans la toile d'araignée, la forme demeure mais il n'en subsiste que le squelette."
J'ai été impressionnée par le réalisme, la force, l'intensité de beaucoup de situations.
Du côté de l'histoire ce texte m'a beaucoup appris, des jésuites portugais évangélisant le Japon, au-delà de Macao... De la présence et des rivalités avec les Hollandais dans ces contrées. A retenir encore, ces différences entre christianisme et bouddhisme. J'ouvre ce livre au ¼


Du nouveau groupe parisien

Ana-Cristina
J'ai apprécié le livre quand les deux prêtres se séparaient. Ce qui m'a plu, c'est le conflit intérieur. Si je devais croire, c'est en Dieu, pas en Jésus-Christ. Le cheminement du prêtre jusqu'à apostasier a été un soulagement pour moi.
Pendant tout le livre, il n'y a pas d'osmose entre la nature et l'homme. Pour moi Rodriguez place Dieu au mauvais endroit. Et tout le long du livre, on a la nature qui parle. Il y a cette présence de la nature. La croix, c'est l'homme, sa vanité, sa volonté. Est-ce que finalement ce n'est pas cette croix qui empêche d'entendre Dieu ?
Dans une phrase dans le livre, Inoué apparaît comme un enfant candide. Est-ce que l'on ne peut pas faire un parallèle avec l'apparence ? Puisque si c'était unité universelle, cet acte n'aurait aucun sens ?
La description de la nature est très très belle, cela m'a fait penser à du Chateaubriand.
Françoise H
Je n'ai pas
pu lire le livre en entier, j'ai lu 175 pages. J'ai pris beaucoup de plaisir à le lire, ce n'est pas le style qui m'a plu, c'est l'histoire, l'histoire de foi. On pourrait dire même une histoire de conviction. Apostasier, ne pas apostasier, être tiraillé entre deux, cela m'a parlé. Dans la vie quotidienne, la religion impose une éducation par devoir. Cela m'a fait plaisir de lire un texte humain, de cas de conscience, de comment on fait notre vie avec des valeurs par rapport à une religion. Cela m'a réconciliée avec la foi.

Audrey
Tout d'abord j'ai été gênée par la traduction par rapport à plusieurs choses, à des tournures. C'est un texte presque fragile. Il y a un passage à la fin, où il explique qu'il revoit Ferreira une fois, ce qui gêne la compréhension. C'est une traduction relais et je comprends pourquoi j'ai pu ressentir cela, du fait que ce n'est pas le texte d'origine qui a été traduit. Je me suis posé la question s'ils se comprenaient entre eux. Cela faisait barrage au texte. La manière dont il décrit les sons, les paysages est intense. Son oreille devient œil. Il vit beaucoup à l'écoute.

François
Il y a un décalage dans le temps ; il semblerait qu'il n'y a pas d'équivalent en français.
Audrey
Le silence est un point crucial. Le silence était le silence de ces chrétiens, de la foi, de la résistance. Le silence de la mer qui introduit le silence de Dieu. J'ai cru que cela allait être le livre du doute sur la foi. Il y a une forme de silence, celui qui suit l'apostasie. Ce qui prend le relais est ce monologue intérieur, qui ressemble à de la torture sans fin. C'est un homme réduit au silence, une forme de mort.
J'ai trouvé et senti que c'était un livre d'un homme profondément chrétien. Il y avait une force à transmettre de l'intimité et de la profondeur de la foi, du questionnement du doute. Il y a trois moments sur cette question : la récurrence de la référence à l'image du christ. Cela traduit une relation au christ très touchante et bien rendue. L'image de la douceur et de la bonté. Autre moment : celui de la bascule ; j'ai été surprise de l'argumentaire théologique (comme si c'est le christ qui lui demande). Les personnages fusionnent : "qu'advient-il de ceux qui comme moi sont les faibles… "
Dernier point : le plaisir de lire un livre historique, c'est fascinant cette histoire du Japon. La forme de lettre m'a gênée et me laisse perplexe.
Valérie
J'aurai du mal à parler du livre, il m'a envoûtée. J'ai été envoûtée par le style. C'est très visuel. J'ai trouvé qu'il décrit bien cette osmose entre nature et l'homme. Alors peut être que c'est dû au Japon. Il y a un lien entre le silence de la mer et de Dieu. Cela se rejoint. Ce n'est pas trois silences, c'est un même mystère. Le silence de Dieu, qu'est-ce que cela veut dire ? On n'attend pas une réponse de Dieu, on sait qu'il faut résister aux épreuves. Ferreira a raison car ces deux sortes de travail de missionnaire, c'est un travail de sape. C'est un livre très bien écrit et envoûtant par le mystère de la foi. C'est très difficile d'écrire sur le mystère de la foi.
Anne-Marie
Qu'est-ce qu'il allait advenir de la foi de cet homme ?
Le silence de la mer, je l'ai vécu comme l'engloutissement de tous ces chrétiens. La mer est omniprésente. Impitoyable élément tel le déroulement de l'histoire.
Sa foi n'est pas pure, cet homme est plein d'orgueil sa mission est née des martyrs. Dois-je continuer, être missionnaire n'est-ce pas être criminel, peut-on se demander. Sa foi se transforme jusqu'à l'apostasie demandée par Dieu. Cette histoire c'est comment la foi subsiste malgré cette folie. Il sauve sa foi malgré beaucoup de contorsions, il veut mettre fin au sacrifice des chrétiens mais pour lui Dieu est toujours là.
Puis il devient un Japonais. Il garde une vie intérieure, mais on ne sait pas comment il vit cette nouvelle vie. Finalement cet homme est victorieux parce qu'il garde sa foi.

Ana-Cristina
Ce ne sont pas des fanatiques justement, c'est pour ça qu'ils peuvent apostasier

François
Ce sont des Jésuites, ils composent avec le monde, l'ambiguïté c'est une qualité.

Anne-Marie
Finalement la fin est positive : il dépasse le regard de l'autre "ma foi en vous diffère mais je vous aime toujours" ; il est victorieux. J'ouvre en grand.

François
Le visage du Christ change, à la fin il devient méconnaissable, il a perdu toute superbe.
On a l'impression que ce sont les questions de Endô au 20e siècle. On se demande comment l'auteur a vécu sa foi entre France et Japon.
J'étais intéressé par l'aspect historique ; difficile de trouver dans la dimension historique, la vérité.
Puis il y a une question philosophique riche autour du silence et ce besoin d'être fort auquel il renonce : il accepte une faiblesse.
Le père revit la Passion du Christ et puis laissera finalement tomber l'identification au Christ ; il décide de renoncer à la souffrance exemplaire pour être plus humain.
Il se remet après dans les pas de ceux de Ferreira et se retrouve dans sa cellule : c'est vraiment un beau livre. J'aimerais comprendre bien la position de l'auteur et lire d'autres livres de lui.
Émilie
Kichijiro nous renvoie ce que l'on ne veut pas être : le faible, plus personne ne veut l'entendre, c'est la mauvaise version de l'homme, notre mauvaise facette.
A l'inverse d'Anne, je suis rentrée facilement dans le livre et comme Audrey j'étais intéressée par l'aspect historique : le 17e siècle au Japon et la thématique.
En revanche, les premiers témoignages du début et les lettres de la fin, des commerçants, je n'en ai pas compris l'apport...
Pour moi, le fait d'apostasier ne tient pas au fait de marcher sur une image.
Il y a beaucoup de séquences très répétitives, toujours un peu les mêmes événements : va-t-il se faire attraper ? Va-t-il apostasier ?
Je n'oublie pas que les catholiques persécutaient eux aussi et d'une manière tout aussi barbare. L'adoration des icônes est plus forte chez les Japonais que chez les catholiques ; pour Rodriguez, c'est statutaire ; son honneur est à défendre, pour lui marcher sur l'image ce n'est pas rien ! S'il abjure devant les autres, il n'existe plus comme prêtre. Comme Ferreira qui était le meilleur d'entre eux, père exceptionnel, n'est plus rien...
Son geste à la fin me paraît le plus chrétien, il est plus fort que l'orgueil, il se dit, comme Jésus : je veux sauver les autres.
Monique M
Il y a beaucoup de lumière dans ce livre. J'y suis entrée à pas lents ; je ne me sentais pas très concernée par le sujet (mission d'évangélisation, prosélytisme). J'ai commencé à le lire comme un document historique instructif sur les persécutions chrétiennes au Japon au 17e siècle et peu à peu je me suis laissé prendre par la puissance du récit ; le style sobre, imagé, poétique et la lumière qui traverse ce livre. Lumière de la nature et lumière intérieure du prêtre dont on partage le cheminement, les angoisses, les interrogations, tout en étant fascinée par sa détermination, son courage et sa foi.
Ce livre interroge la condition humaine, le sens de la vie et de la foi en Dieu. Il y a de très beaux passages sur le silence de Dieu que l'auteur ressent comme le silence de la mer qui, quoiqu'elle engloutisse, reste toujours présente, immuable, et qui est aussi le silence existentiel de l'être humain.
On sent la connaissance profonde, vécue, de Shûsaku Endô de la religion chrétienne (sa mère était très catholique et il a été baptisé sous le nom de Paul). Tout au long du récit, l'auteur évoque les évangiles, le reniement de Saint-Pierre avec le chant du coq, la trahison de Judas que reproduit Kishijiro, établit un parallèle entre le supplice de Rodriguez et le calvaire du Christ, jusqu'au passage hallucinant de l'apostasie où c'est le Christ lui-même qui demande au prêtre de le renier. Dans ces pages, on sent le déchirement du prêtre, la profondeur de son trouble et sa délivrance par la parole du Christ. C'est écrit, conduit, ressenti avec beaucoup de puissance, de justesse, d'intériorité.
L'omniprésence de la nature, dont l'éclat ou les aspects sombres fait écho aux émotions du prêtre, et celle des animaux, ajoute à la dramaturgie des différents moments du récit. On entend le bruit lancinant de la mer, le ressac des vagues qui se brisent sur la grève ; l'aboiement incessant des chiens signale l'arrivée des gardes, le croassement angoissant des corbeaux accompagne l'errance du prêtre sur la montagne, les alouettes jasent leur joie, les cigales crissent, le tourbillon des mouches dans la prison se confond avec le susurrement d'un éventail, les poules gloussent dans le lointain et toujours au moment fatidique retentit le chant du coq …
Les images sont belles, souvent poétiques ou d'une grande violence. Ainsi :
- le mugissement de la mer tel que l'entendaient les deux prêtres dans leur cachette : " Le bruit de ces vagues, roulant dans l'ombre, comme un tambour voilé, le bruit de ces vagues, déferlant sans raison, la nuit durant, refluant et brisant à nouveau au rivage. La mer implacable qui avait baigné les corps de Mokichi et d'Ichizo, la mer qui les avait engloutis, la mer qui, après leur mort, se déroulait à l'infini, pareille à elle-même. Tel le silence de la mer, le silence de Dieu. Silence sans démenti" (p. 107)
"Le village avait été brûlé jusqu'au sol, tous les habitants dispersés. La mer et la terre étaient silencieuses comme la mort, seul le bruit sourd des vagues, se frottant à la coque, éveillait un écho dans la nuit". "Pourquoi nous avez-vous si totalement abandonnés ? priait-il d'une voix éteinte… Ainsi priait-il. Mais la mer restait froide et les ténèbres gardaient un silence obstiné, rompu par la seule cadence monotone des rames, encore et encore…" (p. 148)
- Le passage sur l'exécution du borgne : "Le cri strident d'une femme jaillit de la prison et se prolongea comme un hymne. Puis il s'éteignit et un calme de mort lui succéda. Seules, les mains du prêtre tremblaient sur les barreaux, paralysées." (p. 183)
J'ai aimé, pour leur valeur historique, la façon réaliste dont l'auteur décrit la vie des paysans de l'époque qui, écrasés d'impôts, vivaient et mouraient comme des bêtes de somme, les perquisitions sauvages des samouraïs, le système de délation mis en place pour capturer les chrétiens, le raffinement pervers des interrogatoires et les supplices atroces auxquels étaient soumis les condamnés.
J'ouvre ce livre au trois quarts pour sa puissance, sa lumière, son style qui maintient le lecteur en haleine, sa valeur historique et la richesse du récit et de sa documentation.
Nathalie B entre et
J'ai beaucoup aimé Silence de Shûsaku Endô. Le contexte de ce roman porte sur un sujet que j'ignorais totalement. Je ne pensais pas forcément m'y intéresser. Et pourtant dès les premières pages, je me suis trouvée happée par ce récit qui repose sur une réalité historique.
Cristóvão Ferreira
(dans la traduction Christophe Ferreira), né vers 1580 au Portugal et mort en 1650 à Edo (aujourd'hui Tokyo) est un personnage qui a réellement existé. Prêtre missionnaire jésuite portugais au Japon, il a apostasié après avoir été torturé lors des persécutions des chrétiens au Japon qui se sont étendues du 17e au 19e siècle. On lui attribue (mais controverse sur le sujet) La Supercherie dévoilée : une réfutation du catholicisme au Japon au XVIIe siècle.
Tout dans ce livre est passionnant. L'histoire de cette quête du jeune prêtre, Sébastien Rodrigues, pour savoir si le missionnaire Ferreira, son ancien professeur, avait réellement commis l'acte d'apostasie, son parcours qui ressemble à la Passion de Jésus, mais aussi et surtout pour moi les interrogations que ce texte amène le lecteur à se poser :
- Comment peut-il y avoir à la même époque le même type d'"inquisition", dans deux territoires si différents, qu'elle soit antichrétienne japonaise ou portugaise contre toute personne qui suspectée de ne pas respecter la lettre de l'Église ?
- Le christianisme, foi importée, peut-il trouver sa place au Japon, fondée sur un rapport très différent au monde ? Le rapport à Dieu avait-il la même signification ?
- Quel est le poids de la foi ou de ses convictions face à la torture, devant l'angoisse de la torture ?
- Un croyant "lâche" sera-t-il pardonné ou seuls les martyrs peuvent-ils être sauvés ?
- Qu'est-ce que l'apostasie à côté de la vie d'un être humain ?
- Comment les croyants peuvent-ils croire en un Dieu silencieux s'il est censé être tout-puissant ? Comment et pourquoi rester chrétien devant les horreurs commises par d'autres êtres humains ?
- Pourquoi malgré l'interdiction et les risques, certains Japonais sont restés catholiques, tout en devant se cacher ?
- Quel sens cela peut-il avoir pour un non-croyant ?
- Quel est le poids de nos convictions face aux certitudes de l'autre ?
- Comment vit-on après avoir trahi ou renoncé à ses propres croyances, convictions, principes ?
- Aujourd'hui, en Occident, peut-on encore penser pouvoir mourir pour ses idées… ?

Et tant d'autres questions que l'on se pose à presque chaque page avec le père Rodrigues qui finira par trouver son propre chemin dans un monde hostile et plus que dangereux, où il est prisonnier et seul comme prêtre, et qui ne sera même pas reconnu par sa propre
Église après son apostasie qui est alors un crime très grave.
La vie intérieure pleine de doutes et d'inquiétude du jeune prêtre répond à la nôtre qui s'éveille et s'enrichit de celles d'un autre temps et qui réinterroge le nôtre.
Les dialogues entre le prêtre et le Shogun sont d'une grande finesse. Le shogun, maître de la dialectique, se joue du prêtre en usant de métaphores et se référant à celles prêtées à Jésus. Il fait comprendre que l'opposition à la chrétienté n'est nullement spirituelle, mais politique et nationaliste.
La rencontre avec Ferreira est attendue par le lecteur au moins autant que par Rodrigues. Et on comprend ce qui s'est passé pour lui mais aussi ce qu'il est devenu. Ce livre est empreint d'une profonde humanité qui touche à l'âme.
Je ne l'ouvre cependant qu'au 4/5e, car je regrette que la traduction soit une traduction-relais, de l'anglais, même si j'en aime l'écriture qui allie simplicité et complexité de questions essentielles. Ce livre mériterait cependant d'être retraduit directement du japonais. Et ce qui est certain, c'est que je vais lire d'autres livres de ce romancier que je découvre.

 

QUELQUES REPÈRES SUR LE CONTEXTE DE SILENCE et son auteur...
- Son enfance
- Sa formation
- Ses œuvres
- Sa personne
- Les problèmes de traduction
- Des livres et des articles
sur Endô et le catholicisme au Japon
- Des musées consacrés à l'écrivain et aux martyrs chrétiens
- Et des réactions à la sortie du film de Scorsese

L'enfance
Né à Tokyo en 1923, il a un frère. Sa mère est violoniste, son père employé de banque est envoyé en Chine en Mandchourie, occupée alors par le Japon. Lorsque Shûsaku Endô a 10 ans, ses parents divorcent. La mère revient au Japon avec ses deux fils chez sa sœur qui est catholique. Ils seront tous trois baptisés en 1935, Shûsaku à 12 ans sous le nom de Paul, sa mère de Marie.

La formation
Après des études de littérature française à l'Université à Tokyo, il reçoit une bourse "pour étudier la littérature chrétienne du XXe siècle" : Bernanos, Claudel, Maritain, Mauriac, Peguy, auteurs qu'il avait pour la plupart déjà découverts au Japon. Il reste deux ans et demi à l'université de Lyon. Il se rend compte combien sa religion et son expérience culturelle diffèrent. Des problèmes de santé (tuberculose) l'obligeront à rentrer au Japon (il aura même séjourné dans un sanatorium en Haute Savoie) et à rester très longuement hospitalisé.

Les œuvres
- Après un premier récit, Jusqu'à Aden, son expérience en Occident et sa foi chrétienne lui fournissent le sujet de son premier roman, L'homme blanc (non traduit en français) pour lequel il obtient le prix Akutagawa (le plus prestigieux du Japon).
- Une dizaine de livres, parmi une œuvre réunie en 15 tomes, sont traduits en français, romans et nouvelles. La moitié sont traduits du japonais, les autres de l'anglais, traduction de traduction donc : c'est le cas, hélas, du roman que nous lisons...
- Plusieurs de ses romans sont adaptés au cinéma.
- Pour consulter le détail de ses livres publiés en français
(La Mer et le poison, Un admirable idiot, Une femme nommée Shizu, Le Dernier souper et autres nouvelles, Volcano, La Fille que j'ai abandonnée, Douleurs exquises, Silence, En sifflotant, L'Extraordinaire voyage du samouraï Hasekura, Scandale, Le Fleuve sacré), voir ICI.
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La plupart de ses personnages sont en proie à des dilemmes moraux : responsabilité et culpabilité, le Bien et le Mal, le courage et la lâcheté, avec en filigrane la rencontre difficile entre les valeurs de l'Est et de l'Ouest, constituent les thèmes. Les livres d'Endô furent accueillis avec suspicion par les Japonais chrétiens.
- Quelle est la part de vérité et des faits dans ses romans ? L'importance du contexte historique dans les livres de Shûsaku Endô interroge sur ses choix : "Je n'ai pas l'intention de rapporter des faits. Si je le faisais, je ne serais plus un romancier. Plus exactement, écrire un roman, c'est décrire des vérités, non des faits. Ainsi, ce que je vois autour de moi, je l'analyse... voir la suite.

La personne
- D'une santé très fragile, tuberculeux, il vivra de longues hospitalisations. Non sans humour, il raconte sa grave maladie ICI.
- Silence rend-il compte de son esprit volontiers sarcastique, imagine-t-on son auteur aimant rire et boire, amateur de tango... ?
- Il aura un fils, Ryunosuke, avec Okada Junko qu'il épouse en 1955 sans le dire à Françoise Pastre, avec qui une histoire d'amour avait commencé en France à l'université en 1953, révélée tant par sa sœur Geneviève Pastre que la veuve d'Endô dans le livre The Hill at Rouen. F. Pastre vint enseigner au Japon ; elle commença à traduire Silence sur la proposition de Endô, mais mourut avant de terminer.
- Couronnée par les plus grands prix littéraires du Japon, traduit en 21 langues, il était aussi un homme de "l'establishment littéraire" : membre de l'Académie des arts, président du Pen Club (1985-1989), il avait reçu en 1995 le prix de la Culture (décerné par l'État) que le Prix Nobel de littérature Kenzaburô Ôé quant à lui refusa...
- Une dernière décoration : Shûsaku Endô avait été fait "chevalier de Saint Sylvestre" par Paul VI.
- Avant de mourir, il demande à être accompagné dans son cercueil par deux de ses livres :
Silence et Le Fleuve sacré.

Les problèmes de traduction en français

• Sur les 12 œuvres traduites en français (dont 7 seulement directement du japonais) :
- 5 livres traduits de l'anglais traduit lui-même du ja
ponais, chacun par un traducteur différent (!), éd. Buchet-Chastel
- 1 (le premier roman) traduit du japonais par des traducteurs non professionnels, mais dont un universitaire japonais
- 2 traduits par une traductrice professionnelle du japonais Catherine Ancelot (vivant au Japon)
- 4 traduits du japonais par le même traducteur professionnel Minh Nguyen-Mordvinoff.

Il est à remarquer que les livres d'Endô ont successivement trois éditeurs français :
- Buchet-Chastel (5 livres)
de 1979 à 1987 ; dans l'un des romans, L'Extraordinaire voyage du samouraï Hasekura, figure une note de l'éditeur : "L'éditeur est tenu, par contrat, de faire traduire les œuvres de Shûsaku Endô de l'anglais"...
- Stock (1 livre en 1988), puis Denoël de 1991 à 1997 (5 livres).

• Une étude remarquable sur la traduction de Silence

- Dans un article cruel pour le lecteur français, Jean-Marcel Morlat et Janina Tomimoto mènent une comparaison entre les trois textes : japonais, anglais et français.
- Ils analysent les conséquences pour le lecteur de la traduction-relais "qui consiste à traduire à partir d’une traduction déjà réalisée dans une langue faisant office d’intermédiaire".
- Ils expliquent que les "traducteurs du japonais vers le français étant rares en France dans les années 70, il était alors courant pour les éditeurs de recourir à la traduction-relais" (en passant par la traduction anglaise et non le texte original).
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"Silence, paru au Japon en 1966, appartient à cette catégorie : en 1971, Henriette Guex-Rolle s’est ainsi reposée sur la traduction de William Johnston publiée deux années auparavant. William Johnston, s’il n’était pas traducteur de métier, était tout de même armé pour traduire Endô en raison de sa formation religieuse et de sa connaissance du Japon et du japonais."
- "Pourtant, son travail est à remettre en question, tout comme celui d’Henriette Guex-Rolle, qui souffre de multiples problèmes imputables à la version anglaise, mais qui sont parfois le résultat de ses propres choix traductifs."
- L’objectif de l'article est "d'analyser les problèmes soulevés par ce genre de procédé à travers ces deux traductions." : utilisation des notes de bas de page, façon de retranscrire les faits culturels dans les deux langues, erreurs de traduction depuis le japonais qui "affectent le travail de la traductrice française, laquelle est aussi prisonnière de ses propres choix de traduction depuis l’anglais."
- Pour consulter la démonstration : "La traduction : Shûsaku Endô en traduction-relais : le cas de Chinmoku (Silence)", Jean-Marcel Morlat et Janina Tomimoto, OUKA (Osaka University Knowledge Archives), n° 43, 31 mars 2017.

La traduction manquée de Françoise Pastre
Celle avec qui il eut une relation en France quand il était étudiant vient des années plus tard à Tokyo et entreprend la traduction de Silence en français, sur la demande de Endô : ses réactions ICI.

Livres et articles

• Sur Endô : un livre et des articles
- "Shûsaku Endô ou la quête d’un Christ japonais", Franck Damour, Études, février 2017 : un article très intéressant dans la revue jésuite, par le co-directeur de la revue de poésie Nunc, également historien.
- Une étude de fond sur l'œuvre d'Endô, y compris des livres non traduits : "Image de l'Occident dans l'œuvre romanesque d'Endô Shûsaku", Toshio Takemoto, Revue de littérature comparée, Didier Érudition, n° 328, 2008 
- "Shusaku Endo : un écrivain japonais catholique", Philippe Pons, Le Monde, 1er octobre 1996 (article rédigé à sa mort du correspondant pendant de longues années du Monde au Japon)
- "Shûsaku Endô : l'apprentissage de la compassion", Diane de Margerie, Le Magazine littéraire, suppl. littérature japonaise, 1997.

- Sur la relation de Endô au catholicisme (très proche de celui du personnage d''Inoué dans le roman Silence...), extrait ici d'un entretien avec lui.
"La christologie du romancier japonais Shûsaku Endô", Alle G. Hoekema : Bulletin EDA (Bulletin des Eglises d'Asie), 16 octobre 2000 : sur l'inconscient dans la réflexion d'Endô
- Le seul livre en français à ce jour consacré à Endô (c'est un de ses mérites) : Shûsaku Endô (1923-1996), Pierre Dunoyer, éd. Cerf, 2014 : partie biographique et présentation de dix livres de Endô, avec un chapitre par livre ; voir le chapitre sur le roman Silence. L'auteur, Pierre Dunoyer, a vécu de nombreuses années au Japon, est prêtre de la Société des missions étrangères de Paris (qui ont pour but l'évangélisation dans les pays non chrétiens, spécialement en Asie !) ; voir ses ouvrages historiques.

• Sur le catholicisme au Japon : quelques articles instructifs voire surprenants
- "Une Église catholique minoritaire et installée", Philippe Pons (le point sur le catholicisme au Japon à l'occasion de la venue de Jean-Paul II), Le Monde, 24 février 1981.
- "L'archipel du Japon chrétien" (dans ce pays mariant bouddhisme et shintoïsme, la route du Rosaire est semée de petites églises néogothiques...), Le Monde, 21 septembre 2007.
- "Au Japon, ce dieu caché au fond du débarras" (longtemps co
mbattue dans ce pays, la foi chrétienne se transmettait en secret), Philippe Pons, Le Monde, 7 février 2017. Un article de fond, court et récent.

A Nagasaki, deux musées
- Un musée littéraire est consacré à Shûsaku Endô dans l'ancienne ville de Sotome : le musée surplombe la mer de Goto et le village de Shitsu, où se dresse un monument dédié au roman Silence. Sotome est célèbre pour être le centre historique des chrétiens cachés et constitue le décor pour le roman Silence.
Fondé en 2000, le musée présente des livres ayant appartenu à Endo, des manuscrits, des lettres, des photographies et ses objets personnels préférés, dont son écritoire, sa Bible, son chapelet et une statue de Sainte Marie, héritée de sa mère et conservée à son chevet tout au long de sa vie.
- Un monument et un musée sont consacrés aux vingt-six martyrs crucifiés en 1597 et canonisés par la suite, parmi lesquels figurent trois enfants.

Paravent japonais : église et jésuites
Titre : Barbares du Sud - Date : entre 1593 and 1600 - Attribué à Kano Domi - École Kano (art Nanban)
extrait de Wikimedia

Des critiques à la sortie en France du film de Martin Scorsese

Les critiques s'en donnent à cœur joie pour titrer leur chronique à la sortie du film en février 2017... :
- "La nouvelle tentation christique de Martin Scorsese", Télérama
- "Le vrai martyr du film c'est le spectateur", Le Masque et la plume
- "Il était une foi au Japon", Le Monde
- "La quête spirituelle de Martin Scorsese", La Croix
- "Malgré une première heure bien ennuyeuse, il faut aller voir Silence", Les Inrocks
- "Silence, ça repousse", Libération
- "Un long chemin de croix pour public averti", L'Express

Sans oublier :
- des
histoires de tournage
- le making of
- la bande annonce

 

 

 

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