Elias CANETTI, La langue sauvée, trad. de l'allemand Bernard Kreiss, Albin Michel, 364 p.
Quatrième de couverture
 : La langue sauvée constitue le premier volet de l'autobiographie d'Elias Canetti, prix Nobel de littérature. L'intellectuel, l'homme de toutes les tentatives, revient pour la première fois sur sa propre vie et parle de son enfance en Bulgarie, en Angleterre, en Autriche et en Suisse. L'origine espagnole de sa famille, le caractère quasi oriental de ce confluent de langues et de races qu'est la petite ville bulgare où il est né, le mode de vie patriarcal sous la houlette d'un grand-père tout-puissant qui s'inscrit encore dans la tradition des juifs séfarades d'origine espagnole, le déclenchement de la Première Guerre mondiale vécu dans la Vienne impériale, les années de guerre et d'immédiat après-guerre... tout cela constitue la riche toile de fond qui nourrit les observations de l'enfant.
Mais au-delà, c'est l'éducation sentimentale et l'intensité des premières révélations sur le cœur humain qui nous retiennent. Car tout ici parle au cœur : l'amour du père dont la mort prématurée délivre à l'enfant sa propre crainte de la mort ; le rapport à la mère qui lui ouvre les portes du vaste monde de la langue et de la littérature ; les premières inimitiés et toutes les petites expériences quotidiennes déterminantes ; et, enfin, l'écroulement nécessaire de l'enfance.


Ecrits autobiographiques
, Le Livre de poche, 1998, 1492 p.
Ce volume réunit :
- Histoire d'une jeunesse : La Langue sauvée (1905-1921)
- Histoire d'une vie : Le Flambeau dans l'oreille (1921-1931)
- Histoire d'une vie : Jeux de regard (1931-1937)
- Le Territoire de l'homme (1942-1972)
- Le Cœur secret de l'horloge (1973-1985)

Elias Canetti (1905-1994, prix Nobel en 1981)
La langue sauvée (1977)

Nous lisons ce livre pour le 13 mars 2026. Le groupe breton a pris de l'avance le 12 février.
Nous avions lu Le Flambeau dans l'oreille en 1989. Ce site n'existait pas encore et nous ne prenions même pas de notes....
Quelques infos sur l'auteur et articles sur le livre
en bas de page.

Les 9 cotes d'amour du groupe breton réuni le 12 février 2026
ChantalMarie-Odile Marie-Thé
AnnieBrigitte
ÉdithPhilippeSoaz

Annie
J'ai lu ce livre comme on regarde un album photos en sépia. Mais un album en plusieurs tomes tant ce livre est dense ! Il est si riche, il y a tellement à dire que la tâche est presque trop grande et que je me suis parfois sentie un peu submergée par tous ces détails, ces vies qui s'entrelacent, ces déplacements partout en Europe, ces langues qu'on apprend en un claquement de doigts (sauf l'allemand qui fut rude !), ces événements politiques (la guerre) et humains (la mort du père). C'est un livre qui demande de l'attention et chaque chapitre peut donner lieu à une recherche importante.
J'ai eu l'impression de vivre au même rythme que l'auteur, de ressentir presque les mêmes douleurs (par exemple quand le père décède brutalement). Il nous ouvre en grand les fenêtres sur sa vie et nous ne nous sentons pas des voyeurs, mais plutôt des témoins compatissants. C'est l'Histoire qui se déroule sous nos yeux avec ce témoignage à hauteur d'enfant, ce qui n'est pas si fréquent (j'ai retenu la scène de l'enfant roué de coups car il chantait en anglais). Nous naviguons entre le témoignage et le documentaire, entre les mémoires personnelles et les mémoires collectives.
J'ai beaucoup aimé toutes les descriptions, notamment de ses parents, mais également de toutes les personnes rencontrées au cours de sa jeunesse. L'auteur a un sens aigu de l'observation des corps et des âmes (par exemple les colères du grand-père Arditt). Il a aussi un talent remarquable pour l'apprentissage des langues étrangères, ce qui était apparemment très courant, et l'enseignante qui vit en moi a été interpellée par cet apprentissage qui apparaît d'une facilité déconcertante et par le niveau intellectuel général de cet enfant.
C'est un livre que je reprendrai probablement un jour par petits morceaux pour essayer de combler mes grandes lacunes concernant le passé des pays cités (telle la paix de Brest-Litvosk dont je n'avais jamais entendu parler).
J'ai apprécié ce livre qui se lit très bien si on fait abstraction de nombreuses références un peu compliquées.
Marie-Odile
J'ai découvert un texte extrêmement riche, toujours centré sur l'humain, et c'est ce qui m'a touchée.
J'ai aimé les innombrables portraits, ceux des personnages principaux bien sûr : le père, attachant, vu à travers les yeux de l'enfant, le grand-père et surtout la mère, personnage étonnant (qui reproche à la fin à son fils ce qu'elle a elle-même forgé), mais aussi ceux des personnages secondaires jamais négligés, comme les quatre dames de la pension Yalta. J'ai trouvé les portraits de professeurs excessivement nombreux, comme par souci de n'oublier personne, mais avec de jolies phrases, par exemple : Witz "nous offrait la richesse qui était en lui".
Deux faits restent présents tout au long du récit :
- la mort du père : pour la mère, pacifiste, "la guerre n'était autre chose que cette mort multipliée"
- la malédiction du grand-père.
J'ai noté quelques moments forts où il est question de vie ou de mort :
- le fils de 6 ans sauvant sa mère du suicide
- les officiers allemands et les officiers français, tous blessés, se saluant : "On se montrait ce qu'on avait en commun au bout du compte : une paire de béquille"
- le fœtus de la brebis tuée à l'abattoir, tableau choquant.
J'ai aimé le récit des premières fois :
- l'arménien triste : "il a été le premier réfugié de ma vie"
- le soldat déserteur du lied : "le premier mort dont je portai le deuil"
- la première expérience "de masse hostile" de l'enfant qui chante en anglais alors que tous le font en allemand.
Ces phrases ont créé en moi une attente, pas toujours satisfaite par la suite.
Souvent, c'est la dernière phrase du chapitre ou du paragraphe qui souligne l'importance du moment raconté et qui en dit l'essentiel.
Conclusion intéressante aussi de la liste des professeurs : "l'école était l'école de la diversité humaine (...) de la connaissance de l'homme", ou celle des grands hommes de l'almanach : "Je ne vois pas ce qui aurait pu me donner une idée plus frappante de la diversité, de la grandeur, des espérances de l'humanité."
Ce souci de l'aboutissement est encore plus perceptible au niveau du récit dans son ensemble, qui se clôt par l'impressionnante discussion où la mère arrache l'adolescent au paradis zurichois : "il est vrai que j'allais vivre tout autre chose que ce que j'avais connu au paradis. Il est vrai qu'à l'instar du premier homme je ne naquis qu'après avoir été chassé du paradis." Cette conclusion m'a donné envie de connaître la suite.
La composition d'ensemble selon les grandes villes habitées est simple et l'ordre chronologique reposant. Cet ordre est cependant perturbé lorsque sont évoqués les interdits avec un retour en arrière intéressant.
Même si le style est toujours égal, on sent l'enfant grandir par ses perceptions et l'analyse qu'il fait de son vécu : relation à la mère "source de bonheur et de tyrannie", projets de l'oncle, montée de l'antisémitisme, lucidité sur son propre orgueil, etc.
Reste en fil conducteur l'importance des langues, de la langue. Le singulier du titre m'interpelle. Certes "on habite une langue". Ici elles sont multiples et d'un énorme enjeu dans les relations humaines.
J'ouvre en grand.
Philippe
L'autobiographie de Elias Canetti, couvrant les seize premières années de sa vie, a été publiée en 1977 en langue allemande, alors qu'il avait 72 ans.
Elle est celle d'un enfant du début du 20e siècle, à la fin de l'Empire austro-hongrois, dans un pays, la Hongrie, qui avait été sous domination ottomane jusqu'en 1878. La vraie singularité de cette famille de commerçants établie en Europe centrale étant d'utiliser la langue espagnole, "la langue sauvée", sous-titre du livre. Plus de 4 siècles après l'expulsion des Juifs séfarades d'Espagne en 1492, événement majeur de l'histoire juive, les descendants de ceux qui avaient migré vers l'Europe centrale, parlaient encore espagnol. Le jeune Elias pratiquera de nombreuses langues au gré des déplacements de la famille, en plus de l'espagnol, le bulgare, l'anglais et l'allemand.
Le décès très prématuré de son père à 31 ans a lieu à Manchester. J'ai beaucoup admiré l'intelligence de la mère, qui a aidé Elias à faire le deuil du père, qu'il aimait tant, et à faire naître une vocation d'écrivain peut-être, par ces lectures partagées, qui les ont rapprochés également. On comprend assez vite que la maman, Mathilde, souffre de tuberculose. Elle sera de fait séparée de ses enfants. Elias vit dans une "pension" à Zurich, et ses deux petits frères dans un pensionnat à Lausanne.

Je fais un pas de côté pour savoir ce que sont devenus Nissim et Georges. Après Lausanne, ils ont poursuivi leurs études en France. Nissim a pris le prénom de son père Jacques (1909-1997). Il est devenu directeur artistique et producteur des plus grands artistes français de l'après-guerre : Edith Piaf, Brassens, Brel, Gainsbourg et Jacques Higelin. Georges Canetti (1911-1971) sera médecin biologiste, professeur à l'Institut Pasteur à Paris. Il sera à l'origine des antibiogrammes, afin de tester la sensibilité d'un germe aux antibiotiques, et des bi et trithérapies qui ont révolutionné le traitement de la tuberculose. Il est le découvreur d'une mycobactérie rare (mycobactérie canetti). Depuis 2006, un Prix Georges, Jacques et Elias Canetti, récompense des chercheurs de l'Institut Pasteur pour leurs travaux en maladies infectieuses. Le journal Les Échos titrait un article en juillet 2016 : "Les Canetti : trilogie de génie".

Lors de la dernière visite de Mathilde à son fils Elias, elle lui demande de quitter Zurich, de cesser ses études et d'aller travailler en Allemagne. Le grand-père omnipotent a-t-il décidé de couper les vivres en raison des mauvaises relations entretenues avec sa belle-fille ? Heureusement, le jeune Elias n'en fera rien, après des études de chimie, il sera écrivain. On lui décerne le Prix Nobel de Littérature en 1981, plus difficile à obtenir qu'une médaille olympique. Il en tire une jolie conclusion : "J'avais connu le paradis/.../je naquis après avoir été chassé du paradis".
Pour Voix au Chapitre, je garde cette autobiographie ouverte au trois quart en raison de quelques longueurs.
Chantal
J'ai aimé suivre ce gamin, puis ado, à travers Bulgarie, Angleterre, Suisse, Vienne... Le suivre à travers ces petits chapitres, souvenirs d'enfance de l'auteur. Qu'il reconstruit peut-être, il a plus de 70 ans, qu'il revisite parfois avec une certaine complaisance (?)... En tous cas, les souvenirs qui l'ont marqué, qui l'ont construit.
À plusieurs reprises, ce petit bonhomme si sûr de lui, ne doutant jamais d'avoir raison, m'a fait sourire et m'a évoqué Romain Gary dans La promesse de l'aube.
• Le thème récurrent, omniprésent, est celui de la famille : cette famille "juive séfarade espagnole", toujours mise en avant par la mère, famille aisée, très cultivée, qu'on sent "supérieure" dans la bouche de la mère qui lui inculque cela. Elle qui veut transmettre à son fils de gré, parfois de force (le terrible apprentissage de la langue allemande), tout ce qu'elle aime, les langues, le théâtre, laissant de côté le reste, la science, les arts...
Relation fusionnelle avec cette mère, voire toxique. De protecteur de sa mère à la mort du père, il va devenir jaloux : "la jalousie était devenue ma passion cardinale" : analyse très brillante de cette relation dont il va se délivrer, enfin, par la séparation d'avec sa mère malade.
• Un thème tout aussi important, c'est le Savoir, la transmission du Savoir, la culture, la, les, langues. C'est pour moi sans doute le thème le plus puissant :
- la transmission par le père et les livres offerts et racontés
- par la mère, à marche forcée pour l'allemand, les séances quotidiennes de théâtre entre elle et lui...
- la transmission par l'école, les maîtres, les professeurs. Leurs portraits, si précis, détaillés, longs passages, mais si... on les voit !
Un très très beau passage (p. 224 dans mon édition ancienne) m'a profondément touchée : un hommage vibrant aux professeurs, aux enseignants, passage magnifique. Qui ferait du bien à ceux d'aujourd'hui qui souffrent. Enseignants qui, dit-il, lui ont apporté la découverte du monde, et la connaissance de l'homme et la soif de connaissances nouvelles : "quand j'apprenais quelque chose de nouveau, je le ressentais physiquement, j'avais la sensation que mon corps se dilatait".
• Plein d'autres aspects m'ont intéressée : son imagination débordante (dialogues avec le papier peint...), les références historiques (les différents pays européens dans la Première Guerre mondiale).
Le livre est si dense et l'écriture si belle.
J'ai ressenti... de l'envie... par rapport à la chance de l'auteur d'être né dans ce milieu : aisé, sans soucis matériels, baignant dans la culture depuis la naissance. Oui, quelle chance !!
J'ai adoré cette lecture, vraiment. Et j'ouvre ce livre en grand.

Brigitte
Elias Canetti, nobélisé : je n'ai pas de réel souvenir d'avoir croisé son nom avant ce choix de Voix au chapitre. La lecture a été longue et parfois fastidieuse, alors que le livre offre des chapitres parfaitement structurés. Donc ce n'est pas une mise en cause du style, mais 400 pages d'une autobiographie dense, peut-être parfois trop dense… De plus, j'ai lu un texte aux caractères et paragraphes serrés dans une édition de poche. Date de publication originale en 1976 : Canetti avait 71 ans ! Le temps n'aurait rien déformé de ses souvenirs ? Les détails sont tels que je suis souvent étonnée de la précision.
Je reviens sur mes difficultés de lecture. Mon manque de connaissance est évident et sans doute parfois décourageant. Par exemple, je citerais l'histoire des peuples séfarade et bulgare durant le premier quart du XXe en Europe, peuples présentés comme tolérants vis-à-vis des Juifs et des immigrés si je crois Canetti… Je n'ai pas de références suffisantes sur la mythologie, sur les écrivains allemands, scandinaves, latins et grecs… : arrêter la lecture et me lancer dans des recherches a été trop complexe, un travail énorme… au-delà de ma motivation et de la gestion de mon temps. J'assume mon "ignorance" qui a sûrement limité mon avis. Je suis contente d'avoir fait cette découverte et d'être allée jusqu'au bout de la lecture.
Canetti était un enfant extraordinaire, mais déroutant qu'on dirait sans doute aujourd'hui à haut potentiel. Les élèves lui avaient donné le surnom de Socrate…, dont il était fier. Je ne le trouve pas vraiment sympathique avec ses frères (peu de souvenirs partagés) et ses camarades. À la fin du livre, il n'a que seize ans mais un comportement d'adulte depuis de nombreuses années. Adolescent, il évolue : "je pus constater que mes camarades étaient loin d'être inintéressants". Ce garçon juif intellectuel, issu d'un milieu très riche, amoureux de l'écriture, des livres, des langues, des arts en général, est en grandissant attiré également par les sciences, il fera de la chimie. Il est déconcertant tant dans sa passion d'apprendre que dans des discussions enflammées avec les adultes sur des sujets très sérieux dont la politique. Il se montre engagé, comme dans la pétition qu'il écrit contre des attitudes antisémites à l'école. Il est très critique des personnes qui l'entourent dont ses grands-pères. Dès son plus jeune âge, il est encouragé par sa mère souvent souffrante mais surtout très littéraire, qui lit les poètes comme d'autres la Bible. Mère que je trouve tyrannique mais, cependant elle lui apprend la modestie dit-il. Avec sa mère, il entretient une relation fusionnelle. A dix ans, elle lui déclare que tout ce qui est amour charnel est tabou. Qu'en dirait les freudiens - j'ai lu que Canetti ne supportait pas Freud ?? Il relate des fréquents épisodes de violence verbale entre lui et sa mère.
C'est un garçon complexe en amitié car il cherche à recevoir et donne peu. Il vise l'excellence. Intransigeant, il rejette et ne pardonne pas. Il décortique les situations et disserte. Le sens de certaines phrases m'échappe comme p. 218 : "comment le philosophe aurait-il pu soutenir la comparaison avec le poète ?"....
Des passages comme ce paragraphe sur le savoir p. 311-312, le suicide p. 316 m'ont interpellée. Sans oublier ses louanges du corps professoral. Quelle maturité, si c'est réellement ce qu'il pensait enfant. Ou souvenirs d'enfance revisités par un adulte ?
Dans notre monde actuel quelques phrases résonnent. Par exemple, "je commençais à comprendre que la haine entre les nations est un phénomène universellement répandu." Ou encore la morale qu'il retient de l'exode de son grand père en Turquie "il ne sied pas de garder un caillou dans sa poche et de la haine dans son cœur en prévision de la rencontre avec l'ennemi".
Je me suis interrogée sur le titre : "La langue sauvée". J'ai lu que ces souvenirs d'enfance si nombreux auraient aidé Canetti à se structurer ! La langue sauvée, ce pourrait être l'espagnol séfarade parlé par les migrants espagnols au XVIe qui ont vécu dans les Balkans à des milliers de kilomètres de chez eux. Canetti naît en Bulgarie. Est-ce en lien avec le fait que, au fil de ses déplacements malgré lui, il apprend plusieurs langues (nombre impressionnant), tout comme sa famille ? Il choisit l'allemand parlé par son père, décédé jeune, pour écrire. L'allemand lui rappelle l'amour de ses deux parents. Il argumente son intérêt à être polyglotte : comprendre tout le monde permet de sauver des situations. Il raconte "des histoires exemplaires où la connaissance des langues avait joué un rôle" comme p. 45. Faut-il voir dans la langue rouge d'un loup symbolique de la violence des hommes ? Ou encore dans un cauchemar récurrent de langue coupée : la peur de perdre son droit à s'exprimer et sa liberté de parole ?

Ci-dessous un article du journal satirique qui me permet de dire que maintenant je note quand Canetti est cité. Et je pense que je n'oublierai pas ce livre. De là, à lire les autres tomes ?!

[Début de l'article] Elias Canetti l'assurait (1) : Kafka emportait partout avec lui son recueil d'historiettes de l'écrivain allemand Peter Hebel (1763-1826). Kafka adorait rire. Un rire particulier. Du genre kafkaïen. Hebel aussi, dans un autre genre.
(1) Hebel Le Levier, de Frédéric Metz, suivi de Hebel et Kafka, par Elias Canetti, Pontcerq, 116 p.

Edith
D'abord le désir de découvrir ce livre, avec ce titre prometteur : la langue "sauvée"… de qui et de quoi ? L'histoire d'une jeunesse ? Il y a 100 ans.
Elias Canetti ? Que me dit la quatrième de couverture : Bulgarie, Angleterre, origine espagnole, Juif séfarade et Première Guerre mondiale, cela en 359 p. Puis je lis encore : langue et littérature, mère et mort du père et écroulement de l'enfance. Je me réjouis des propositions.
La couverture est belle et je ne sais pourquoi, me renvoie à l'image du film d'après la nouvelle de Thomas Mann Mort à Venise. Avec l'indolence et le temps long ressentis par le choix de la photo et en imagination, je vois le détroit du Bosphore. Il y aura des voyages "à l'ancienne par paquebot", des villes à découvrir. Et je me mets à lire.
La traduction par Bernard Kreiss permet une lecture facile et très agréable, malgré le caractère dense de la mise en page. Le contact de la couverture, en adéquation avec la douceur des propos, m'en fait un compagnon que j'aime retrouver à chaque moment de lecture. À ce stade, je dis que je l'ouvre en grand.
Néanmoins une lassitude s'installe, malgré les chapitres annoncés, tel que "Napoléon Invités cannibales Joies dominicales", au-delà des anecdotes, avec des souvenirs très, trop précis, racontés depuis l'enfance par l'adulte qu'il est devenu : je me lasse un peu.
Mais chaque reprise de lecture redonne goût à tourner les pages.
Alors de quoi est fait mon plaisir de lecture ?
- Évocation de l'Europe début de siècle avec ses "mœurs" d'une classe aisée sinon aristocratique : cela me plaît.
- Par la force du texte qui réside dans la précision des souvenirs "reconstruits" vraisemblablement. Les souvenirs d'enfance inscrits sont retravaillés presque 60 ans plus tard, avec la force de leurs empreintes premières. Elias est un enfant très tôt éveillé… ; il a été soumis dès la mort du père au désir intense et impératif de sa mère exclusivement littéraire et germanophile ; il est fils unique bien qu'il y ait deux autres frères.
- Par de belles pages déconcertantes, mais drôles pour moi, telle la lecture du récit de la méthode pédagogique employée par sa mère pour l'introduire - de force - dans la langue allemande. Le désir de la mère est intense de le rendre uniquement instruit de ses propres choix la littérature et le théâtre. Et intense est le désir d'Elias d'y adhérer, jusqu'à son adolescence 16 ans à Zurich. Je prends plaisir à les voir s'accrocher vivement dans des dialogues alertes, les seuls de tout le récit. Rassurant pour Elias : "je naquis qu'après avoir été chassé du paradis", celui de la Suisse.
- Par les relations mère/fils si finement analysées - non sans humour, et à regard d'enfant, combien même c'est l'adulte qu'il est devenu qui le relate. Notamment avec le chapitre consacré à l'histoire des souris. Un enfant peut avoir honte de sa mère : "Je ne pouvais la prendre dans mes bras, j'étais trop petit, je ne connaissais pas les paroles appropriées ; je n'avais pas non plus la même influence sur la souris qui sillonnait la pièce pendant un bon bout de temps". Et quelques lignes plus loin, en souvenir de la honte de la métamorphose de sa mère quand elle se laissait aller à sa peur, il mûrit un plan pour la guérir de ce mal… : une danse de souris avec la maman souriceau ; il ne faut pas ébruiter cette "vérité" car la peur honteuse des souris de la mère ne doit pas être révélée aux habitantes de la villa Yalta et elle ajoute écoutant le récit imaginé par Elias que ce n'est sûrement pas la maman souris qui s'est laissée aller ; ce en quoi, ce jeu d'incrédules mère et fils est la preuve de la force du lien qui les unit durant les premières années jusqu'au séjour en Suisse de Elias.
La honte pour sa mère se retrouve à nouveau dans le récit du peintre célèbre et du désir obsédant de sa mère d'être portraiturée.
A ces deux moments racontés si précisément, l'enfant Elias, devient l'adulte raisonneur et sérieux. Je reste épatée par la richesse si jeune, de ses acquis.
- Et les langues : langue espagnole, langue allemande, langue "secrète" des deux parents, langue "désirée" par Elias qui s'enrichira des autres langues telles que l'anglais et l'espagnol - sa langue de l'origine, espagnole séfarade des parents émigrés en Bulgarie - trop vite oubliée sinon négligée d'après Elias. Avec l'évocation des grands-parents et le traumatisme de la malédiction de l'un deux. J'en reviens ainsi au titre du livre, "la langue sauvée" : l'allemand ou l'espagnol ?
La langue de Canetti invite à poursuivre la lecture d'autres titres. Une belle découverte - à transmettre. Avec un tout : l'évocation de la moitié de début de siècle, guerre 14-18, la question de la judéité, les ravages de la guerre en Allemagne vaincue, tout cela au travers d'une regard d'enfant, et l'éveil "interdit" par sa mère à la sexualité, ainsi que le silence sur la mort du père.
Je maintiens mon ouverture aux ¾ pour mon hésitation à poursuivre parfois la lecture du fait de chapitres moins intéressants.
Marie Thé
J'ouvre ce livre en grand et je m'en sens imprégnée ; j'ai beaucoup aimé suivre l'auteur dans sa traversée d'une partie de l'Europe au début du XXe siècle. Tout d'abord la photo de couverture me rend songeuse, le Danube, peut-être...
Il m'est très difficile de parler d'un livre aimé, d'un livre si dense et si fort.
J'ai été stupéfaite par cette relation mère fils, ce dernier étant à la fois protecteur, omniprésent, mais aussi envahissant et même tyrannique : "Une nuit je viendrai te voler." La mort est très présente : "Avec ses cris, la mort de mon père entra en moi, elle ne devait jamais plus me quitter.", "Maintenant nous étions l'un pour l'autre ce qui restait de mon père." Pouvoir, liberté, entraînant une malédiction et... la mort.
J'aime la mère, forte, cultivée, passionnée, tout en regrettant son côté excessif, tyrannique aussi (apprentissage de l'allemand entre autres...)
A la lecture du dernier chapitre je me suis dit qu'il était temps de remettre les choses en place, le doux rêveur passionné est arrêté dans son élan, mais cette mère qui accable de reproches son fils de 16 ans, c'est tout de même elle qui l'a façonné.
Je retiens évidemment l'importance de la langue, des langues, et cela m'entraîne vers Amos Oz, me fait aussi penser à Aharon Appelfeld etc. (l'allemand, à la fois langue maternelle et langue des assassins, même si ce n'est pas le sujet ici). Mais les langues peuvent sauver (référence aux Grecs). Les dialectes, y compris celui des vallées reculées du Valais, ne sont pas oubliés. "Tu lèves trop souvent le doigt", résonnance... comprenne qui pourra...
J'ai adoré les échanges de l'enfant avec son père, les livres partagés, moments fondateurs. Apparaît la notion de pouvoir (Napoléon, etc.) Adoré les dimanches matin dans le lit des parents...
La description des personnages est remarquable, corps et esprit, tant de portraits magnifiques, du grand père Canetti, aux oncles et tantes, sans oublier les domestiques ou les dames de la pension Yalta. Et bien sûr les professeurs, tous différents les uns des autres. À propos de ceux-ci, j'ai trouvé quelques longueurs qui m'ont un peu lassée, l'auteur écrit pour lui, pour se souvenir, je me suis sentie en dehors parfois pas vraiment concernée. L'érudition m'a parfois assommée.
Je remarque un côté visionnaire et cela me dérange un peu : l'adulte qui écrit sur son enfance sait ce qui s'est passé après...
L'antisémitisme m'a bouleversée.
Je retiens encore "l'orgueil familial" de la mère, ou ceci : "Et elle m'expliquait alors qu'elle était trop méfiante pour être bonne." Mère effrayée d'être comparée à Médée, "mais elle n'en laissa rien paraître." Ou préférant "faire alliance avec le diable" pour mettre fin à la guerre (visionnaire). L'énumération des interdits a bien sûr retenu mon attention, ce qui touche à l'amour charnel en fait partie pour la mère.
"Je ne naquis qu'après avoir été chassé du paradis." Il y avait eu une autre naissance à Lausanne, à la langue allemande... Enfin, je rejoins la mère de l'auteur lorsque ses tâches quotidiennes deviennent un obstacle à la lecture. (Heureusement pour elle comme pour moi cela est passager).
Malgré quelques réserves je garde grand ouvert ce livre que je trouve remarquable.

AUTOUR DU LIVRE

LES ŒUVRES de Canetti : roman, essais, journal, correspondances, autobiographie
QUELQUES REPÈRES BIOGRAPHIQUES
: une vie européenne, des émissions, des potins
RÉCEPTION DES TROIS VOLUMES AUTOBIOGRAPHIQUES
par de grandes plumes du Monde

QUELQUES ARTICLES
prises de tête sur le livre que nous lisons
LE PRIX NOBEL
: pas de discours, un discours quand même


LES ŒUVRES de CANETTI traduites en français


Canetti est l'auteur d’un unique roman, Auto-da-fé (Die Blendung, 1935), considéré comme l’un des grands romans de son époque, et d'un essai majeur : Masse et puissance (Masse und Macht, 1960), vaste réflexion sur les comportements collectifs.
Il écrit également des pièces de théâtre, des aphorismes, une autobiographie en quatre volumes...

• Roman
- Auto-da-fé (1935, date de publication), trad. Paule Arhex, Gallimard, 1968 ; rééd. L'Imaginaire, 1991

Essais
- Masse et Puissance
(1960), trad. Robert Rovini, Gallimard, 1966 ; rééd. Tel, 1986.
- Le Territoire de l'homme : réflexions 1942-1972, trad. Armel Guerne, Albin Michel, 1978
; rééd. Le Livre de poche, 1998.
- La conscience des mots (1975), trad. Roger Lewinter, Albin Michel, 1984 ; rééd. Le Livre de poche, 1989.
- Le témoin auriculaire (1974), trad. Jean-Claude Hemery, Albin Michel, 1985 ; rééd. Le Livre de poche, 1988.
- Le collier de mouches
(1992), trad. Walter Weideli, Albin Michel, 1995.
- Le cœur secret de l'horloge
(1987), trad. Walter Weideli, Albin Michel, 1989 ; rééd. Le Livre de poche, 1998
.
- Notes de Hampstead
(1994), trad. Walter Weideli, Albin Michel, 1997 ; rééd. Le Livre de poche, 1999.
- Le livre contre la mort (posthume) Albin Michel, 2018 ; Le livre contre la mort, Livre de poche, 2019.

• Journal, notes et réflexions
- Les voix de Marrakech
(1968), trad. Françoise Ponthier, Albin Michel, 1980 ; rééd. Les Voix de Marrakech, Livre de poche, 1986.

Correspondances
- L'autre procès : lettres de Kafka à Félicie
(1969), trad. Lily Jumel, 1972.
- Amant sans adresse ; correspondance 1942-1992, Elias Canetti, Marie-louise Von Motesiczky, Nicole Taubes, trad. Nicole Taubes, Albin Michel, 2013.
- Lettres à Georges, trad. Claire de Oliveira, Albin Michel, 2009.

Autobiographie

Le cycle en trois volumes
- La langue sauvée (1977) : histoire d'une jeunesse 1905-1921, Albin Michel, 1980 ; rééd. Livre de poche, 1984 ; rééd. Albin Michel, 1980 puis 2005.
- Le Flambeau dans l'oreille, 1921-1931
(1980), trad. Michel Demet, Albin Michel, 1980 ; rééd. Livre de poche, 1985
; rééd. Albin Michel 2005.
- Jeux de regard, 1931-1937
(1985), trad. Walter Weideli, Albin Michel, 1987 ; rééd. Livre de poche, 1990 ; rééd. Albin Michel, 1994 puis 2005.

Complément autobiographique
- Les années anglaises (1989),
trad. Bernard Kreiss, Albin Michel, 2005 ; rééd. Les années anglaises, Livre de poche, 2007. Publication posthume.

Un gros volume d'écrits autobiographiques
Ecrits autobiographiques, Le Livre de poche, 1998, 1492 p. Ce volume réunit :
- Histoire d'une jeunesse : La Langue sauvée (1905-1921)
- Histoire d'une vie : Le Flambeau dans l'oreille (1921-1931)
- Histoire d'une vie : Jeux de regard (1931-1937)
- Le Territoire de l'homme (1942-1972)
-
Le Cœur secret de l'horloge (1973-1985)


QUELQUES REPÈRES BIOGRAPHIQUES


•Une vie européenne
- 1905 : naissance en Bulgarie, dans une communauté séfarade multilingue. Enfance marquée par de nombreux déplacements : Manchester, puis Vienne, où sa mère lui transmet l’allemand, qui deviendra sa langue littéraire.
- 1929 : doctorat de chimie à Vienne
- 1938 : exil en Angleterre après la montée du nazisme ; devient citoyen britannique en 1952.
- Installé ensuite en Suisse, où il meurt en 1994 à Zurich.
- Reçoit le prix Nobel de littérature en 1981 pour l’ensemble de son œuvre.

Des détails sur ›wikipedia.

Des repères avec des émissions :
- "Elias Canetti, l’éveilleur d’un passé qui parle au futur", Catherine Paoletti, Une vie une œuvre, 19 novembre 1998, 1h 27.
- "Nostalgie du monde d'Elias Canetti", avec Michel Zink, auteur de On lit mieux dans une langue qu'on sait mal, éd. Les belles lettres, L'invité de la grande matinale, France Inter, 8 juillet 2021.

- "Elias Canetti, la puissance des masses", Jean Lebrun, Intelligence service, France Inter, 6 novembre 2021, 47 min.
- Elias Canetti, Gérard Stieg, Entretiens en ligne, Fondation Maison de l'homme, Canal U, 9 mars 2005, 1h30 (sur Auto-da-fé principalement).
- Un portrait documentaire vidéo en allemand, Elias Canetti - ein Porträt in Dokumenten (1994) sur ›youtube
- Et à propos de notre lecture : un fana de l'autobiographie de Canetti, toujours talentueux en moins de deux minutes, Olivier Barrot en 1998 sur ›youtube.

Les potins
Une question qu'on oublie de se poser pour les artistes : de quoi vivait-il ? Canetti vient d’une famille de grands commerçants installés à Roussé, Manchester puis Vienne. Après la mort de son père, la famille conserve une aisance financière suffisante pour lui permettre d’étudier, voyager, écrire et fréquenter les milieux intellectuels sans exercer de métier salarié.

Véza Canetti (1887-1963), son épouse, écrivait sous pseudonyme pour des journaux tels que Arbeiter-Zeitung. Elle a subvenu aux besoins du couple, surtout dans les années viennoises. Après leur exil en Angleterre en 1938, elle a continué à assurer une part de leurs revenus par des travaux littéraires et des traductions. Canetti lui-même reconnaît dans
Jeux de regard qu’il lui doit sa survie matérielle et intellectuelle. Elle meurt en 1963.

La peintre Marie-Louise von Motesiczky (1906-1996), issue d’une famille très fortunée, rencontre Canetti en 1934 : leur relation durera un demi-siècle, jusqu’à la mort de Canetti. Elle joua un rôle d'amante, de mécène, lui offrant un logement, une stabilité matérielle, un espace de travail, un soutien affectif et financier constant. Leur correspondance (
Amant sans adresse) montre une relation passionnée, mais souvent déséquilibrée : elle est dévouée, lui reste distant, exigeant, parfois manipulateur. Marie-Louise a accepté que Canetti reste marié avec Véza et ne vive pas avec elle. Après la mort de Véza, leur relation devient plus visible, mais jamais officielle. Marie-Louise reste dans l’ombre, par choix mais aussi par la volonté de Canetti.

Plus accessoire : Canetti a bénéficié de bourses d’écriture, de résidences et de prix littéraires (dont le Georg-Büchner-Preis en 1972).

Ce n’est qu’après le prix Nobel de littérature en 1981 que ses droits d’auteur deviennent réellement substantiels. À ce moment-là, il a déjà 76 ans.


RÉCEPTION DES TROIS TOMES AUTOBIOGRAPHIQUES
par de grandes plumes du Monde


Voici les articles d'origine, sentant le papier journal jauni :
- La langue sauvée : histoire d'une jeunesse (1905-1921) : "Elias Canetti l'irréductible", Raphaël Sorin, 13 juin 1980.
- Le Flambeau dans l'oreille, 1921-1931 :
"Elias Canetti au cœur des années 20, François Bott, 28 mai 1982.
- Jeux de regard, 1931-1937
: "La Comédie humaine d'Elias Canetti", Roland Jaccard, 4 décembre 1987.
- Écrits autobiographiques
comportant les trois volumes : "Le territoire d'Elias Canetti", Edgar Reichmann, 6 mars 1998.


QUELQUES ARTICLES prises de tête sur le livre que nous lisons


- "Transmettre la langue", Marc Abélès, Ethnologie française, T. 25, n° 1, Le vertige des traces. Patrimoines en question, janvier-mars 1995, pp. 7-15. Début de l'article :

Qu'on me permette d'évoquer ici la question du patrimoine à partir d'un ouvrage qui ne relève pas du genre ethnologique, mais ne m'en a pas moins ouvert tout un horizon de questions. Comme son titre l'indique, La Langue sauvée a trait à un élément essentiel de notre patrimoine. La langue maternelle est ce qui est censé se transmettre d'une génération à l'autre le plus naturellement du monde. Comme s'opère cette transmission, quels obstacles rencontre-t-elle ? C'est ce dont nous parle l'écrivain Elias Canetti dans cet ouvrage qui constitue, au-delà de son aspect anecdotique, une réflexion de toute première importance sur les rapports entre filiation et transmission.

- "Élias Canetti. La langue du papier peint", Régine Robin, Le deuil de l'origine, éd. Kiné, 2003, p. 105-128. Début du chapitre :

Le premier tome des mémoires d’Élias Canetti s’appelle Die Gerettete Zunge. Geschichte einer Jugend, (La langue sauvée, histoire d’une jeunesse). Or, un étrange phénomène de mémorisation visuelle ou phonique veut qu’on fasse très souvent une erreur autour du syntagme "langue sauvée".

- "De la 'langue sauvée' à la langue maîtrisée : l'itinéraire d'Elias Canetti", Alain Cozic, Slavica Occitania, n° 20, 2005, p.245-258. Début de l'article :

Soit, en préambule, quelques données explicatives, et d’emblée significatives. Elias Canetti naît en 1905 à Roustchouk, port fluvial important sur le Danube inférieur, aujourd’hui Ruse en Bulgarie. Il y passe les six premières années de sa vie, séjourne ensuite à Manchester (1911-1913), une première fois à Vienne (1913-1916), une première fois à Zurich (1916-1921), à Francfort (1921-1924), une seconde fois à Vienne (1924-1938) ; il sera à Londres de 1938 à 1988 ; il meurt à Zurich en 1994. L’empire austro-hongrois donc de 1905 à 1916 en exceptant trois ans en Angleterre : de Roustchouk à Vienne, que relie le Danube, sur lequel, à l’époque, on voyage quatre jours pour se rendre d’une ville à l’autre. L’Autriche ensuite, de 1924 à 1938. 1938 et l’AnschluB : date et événements-clés, à partir desquels pour Canetti aussi commence l’émigration, l’exil. La Suisse enfin. Mais c’est à un écrivain autrichien que fut officiellement attribué le prix Nobel de littérature en 1981. (...) C’est la composante autobiographique de cette œuvre qui va m’intéresser ici et, des trois volumes de la trilogie, le premier essentiellement (La Langue sauvée). Succès mondial dès sa parution en 1977 - Canetti a 72 ans -, ce premier tome, sous-titré Histoire d’une jeunesse, couvre la vie de l’auteur, sa "jeunesse", de 1905 à 1921.

- "'Chacun est le centre du monde, mais vraiment chacun'. Quel est l'objet de l'autobiographie de Canetti ?", Rolf Wintermeyer, Austriaca (Cahiers universitaires d'information sur l'Autriche), n° 61, 2005, pp. 171-183. Fait partie d'un numéro thématique : Elias Canetti à la Bibliothèque nationale de France ; un colloque bilingue de 3 jours autour d'Elias Canetti s'est tenu à la BNF du 16 au 18 juin 2005, trois jours (programme ici). Début de l'article :

On a reproché à Canetti que le récit déployé dans son autobiographie était de facture traditionnelle, qu’il entretenait l’illusion d’une "narration objective", à l’instar de celle du grand roman du XIXe siècle, et qu’il mettait en scène un "moi" aux contours trop bien définis. Ce moi serait constitué, à la manière d’un édifice qui dure, par l’éducation, la tradition familiale ou religieuse, par un système de valeurs, de détestation et d’adoration, stable, mis en place dès l’enfance, ainsi que par les références et traditions littéraires et picturales. Tous ces ancêtres réels et spirituels activeraient les principes d’une entéléchie ou identité personnelle dans laquelle - en dépit de tous les conflits et ruptures spectaculaires dont le récit peut faire état vocation et accomplissement, projet et achèvement se rejoindraient en fin de compte d’une manière harmonieuse. Si les analyses qui vont dans ce sens ne sont pas toujours des critiques, elles reflètent cependant un étonnement. Comment se fait-il qu’un auteur de la modernité, et qui plus est a publié un roman "expérimental", peut raconter à l’instar d’un auteur ancien, et comment peut-il être si sûr de ce qu’il dit ? Les plus virulents déplorent un manque d’innovation littéraire, une "technique conventionnelle du récit", voire un "caractère arriéré". Ces reproches cumulent dans une accusation de lèse-modemité qui consisterait en l’absence d’un sujet éclaté. Le sujet moderne, croit-on savoir, ne peut connaître sa propre vérité. Or de l’adoption d’une telle forme de récit "à l’ancienne" découlerait inévitablement l’affirmation (illusoire) d’un sujet plein et accompli, maître de son destin, affirmation incompatible avec l’expression des doutes et incertitudes, avec la polyphonie nécessaire, avec le retour critique sur soi-même ou sur la sélection et déformation exercée par la mémoire.

- "Récit d'enfance et conscience métalinguistique : échos des Grandes Espérances de Charles Dickens dans La Langue sauvée d'Elias Canetti", Louise Sampagnay, CTELA (Centre transdisciplinaire d'épistémologie de la littérature et des arts vivants), Loxias, 74, septembre 2021. Début de l'article :

Jusqu’à la thèse de doctorat de C. Meyer (1), la présence d’intertextes extérieurs à l’aire germanique dans les écrits autobiographiques d’Elias Canetti avait été peu explorée en regard de ses influences allemandes et en particulier autrichiennes. Pourtant, l’ouvrage collectif dirigé par G. Neumann (2) ainsi que les statistiques établies par B. Kampel (3) concernant les auteurs admirés ou haïs par Canetti (4) laissaient envisager l’envergure de la Weltliteratur goethéenne (5) dans le récit de soi canettien et dans la construction rétrospective d’une figure d’écrivain-lecteur, érudit et passionné dès l’enfance. En postulant l’existence d’un lien transtextuel entre Les Grandes Espérances (1861) de Charles Dickens et La Langue sauvée (1977) d’Elias Canetti, nous proposons de réaffirmer la place de Dickens au sein de la "galerie des ancêtres" (6) dont aurait "besoin"un écrivain selon Canetti (7).

(1) Christine Meyer, Canetti, lecteur de Cervantès, Gogol, Stendhal : formes de l’intertextualité dans l’œuvre romanesque et autobiographique d’Elias Canetti, thèse de doctorat, Paris III, 1997.
(2) Gerhard Neumann (dir.), Canetti als Leser, Fribourg, Rombach, 1996.
(3) Beatrix Kampel, "Ein Dichter braucht Ahnen. Canettis Begegnungen mit Literatur und Literaten im Spiegel seiner Autobiographie" in K. Bartsch et G. Melzer (éd.), Experte der Macht. Elias Canetti, Graz, Droschl, 1985, pp. 102-115.
(4) Canetti est souvent manichéen dans ses jugements de valeur quant aux auteurs lus, oscillant entre hagiographie et critique acerbe.
(5) C’est-à-dire d’une littérature mondiale œuvrant au progrès et à l’avancement de l’humanité par-delà la langue d’écriture.
(6) Nous reprenons l’expression de Christine Meyer, dans "Comme un autre Don Quichotte". Intertextualités chez Canetti, Fontenay-aux-Roses, ENS-Éditions, 2001, p. 7.
(7) "Ein Dichter braucht Ahnen" affirme en effet Canetti à la fin du troisième tome de son autobiographie. Elias Canetti, Das Augenspiel. Lebensgeschichte 1931-1937, Munich, Hanser, 1980, p. 278.


LE PRIX NOBEL


Pas de discours
L'attribution du prix Nobel rend obligatoire une conférence "académique" du lauréat ("Nobel lecture"). Il y a eu des exceptions (santé, refus, impossibilité de se déplacer, choix personnel). Qui ? Qui ?

- Samuel Beckett en 1969 refuse de se rendre à Stockholm et ne prononce aucun discours. Il envoie un texte très bref lu par un représentant, mais ce n’est pas une conférence.
- Alexandre Soljenitsyne en 1970, empêché de quitter l’URSS, ne peut se rendre à Stockholm. Il prononcera une conférence plus tard, en 1974, après son exil, mais elle n’est pas considérée comme la “Nobel Lecture” officielle de l’année du prix.
- Elias Canetti en 1981 prononce uniquement un discours de banquet, très bref. Aucune raison officielle donnée.
- Svetlana Alexievitch en 2015 a donné une conférence, mais sous forme d’entretien public, et
non d’un texte structuré traditionnel. Les archives la classent comme “lecture”, mais elle ne correspond pas au format canonique.
- Bob Dylan en 2016 remet tardivement une "lecture", sous forme audio, ne se rend pas à Stockholm. La Fondation Nobel accepte finalement un enregistrement audio comme “lecture”. C’est un cas limite : lecture existante, mais non prononcée publiquement.

Les hypothèses concernant l'attitude de Canetti :
- une méfiance envers les discours programmatiques ; il a toujours refusé de “théoriser” son œuvre. Il se méfiait des systèmes, des doctrines, des manifestes, des explications d’auteur. La Nobel Lecture est précisément cela : un discours long, structuré, programmatique, où l’écrivain doit “expliquer” sa vision. Or Canetti a passé sa vie à démonter les systèmes de pensée qui enferment. Il est donc plausible qu’il ait refusé ce format par principe.
- un rapport complexe à la célébrité et aux institutions. Canetti n’était pas un écrivain mondain. Il vivait dans une forme de retrait, presque d’ascèse intellectuelle. Le Nobel, avec son cérémonial, ses obligations, ses attentes, pouvait représenter pour lui une institutionnalisation excessive, voire une forme de récupération. Le discours du banquet — bref, presque anecdotique — lui permettait de remplir le minimum rituel sans entrer dans la logique institutionnelle de la “grande conférence”.

- un choix esthétique : laisser parler les morts plutôt que lui-même. Son discours de banquet rend hommage à quatre figures : Kraus, Kafka, Musil, Broch. Ce geste est très "canettien" : se placer dans une lignée, parler à travers les autres, refuser la posture du maître qui expose sa doctrine. On peut y voir une forme de déplacement volontaire : au lieu de parler de lui, il parle de ceux qui l’ont formé. C’est presque une anti-lecture Nobel.

Un discours quand même

- Extrait du Discours de présentation du Dr Johannes Edfelt, de l'Académie suédoise

Parmi les écrits de Canetti, ses mémoires, déjà publiés en deux volumes, constituent un sommet. Dans ces souvenirs d'enfance et de jeunesse, il déploie toute la puissance de son style descriptif, à la fois épique et percutant. Une grande partie de la vie politique et culturelle de l'Europe centrale au début du XXe siècle – notamment à Vienne – y est reflétée. Les milieux singuliers, les destins humains exceptionnels qui ont jalonné son parcours et son éducation atypique – toujours guidé par la quête du savoir universel – y sont dépeints avec un style et une lucidité rarement égalés dans les mémoires de langue allemande de ce siècle.

Monsieur Canetti, par vos écrits d'une grande richesse, qui dénoncent les dérives de notre époque, vous souhaitez servir la cause de l'humanité. La passion intellectuelle s'allie chez vous à une responsabilité morale qui, selon vos propres termes, "se nourrit de miséricorde". Je vous transmets les chaleureuses félicitations de l'Académie suédoise et vous prie d'accepter le prix Nobel de littérature des mains de Sa Majesté le Roi.

- Discours d'Elias Canetti au banquet Nobel, le 10 décembre 1981 (en allemand, traduction française : Bernard Lortholary)

Vos Majestés, Vos Altesses royales, Mesdames et Messieurs,
Si l'on doit beaucoup à une ville que l'on connaît, peut-être doit-on davantage encore à une ville qu'on voudrait connaître, si pendant longtemps on en a eu le désir sans pouvoir l'assouvir. Mais je crois qu'il y a aussi, dans une vie, des divinités particulières incarnant des villes, des entités urbaines qu'ont marquées menace, incommensurabilité ou transfiguration. Elles furent pour moi au nombre de trois : Vienne, Londres et Zurich.
On peut attribuer au hasard que ce furent ces trois-là, mais ce hasard a encore nom l'Europe, et si l'on pourrait certes faire beaucoup de reproches à l'Europe - car que de choses sont parties d'elle ! -, aujourd'hui, où l'ombre de souffle sous laquelle nous vivons pèse lourd sur l'Europe, c'est d'abord pour l'Europe que nous tremblons. Car ce continent auquel on doit tant est chargé aussi d'une grande culpabilité et il a besoin de temps pour réparer ses péchés. Nous souhaitons passionnément qu'il ait ce temps, un temps où pourrait se répandre sur la terre un bienfait après l'autre, un temps si béni que personne au monde n'aurait plus lieu de maudire le nom de l'Europe.
À cette Europe tardive, la véritable Europe, ont appartenu dans ma vie quatre hommes dont je suis incapable de me séparer. C'est à eux que je dois de me trouver aujourd'hui devant vous, et je voudrais devant vous citer leurs noms. Le premier est Karl Kraus, le plus grand écrivain satirique de langue allemande. Il m'a appris à écouter, à m'adonner, sans que rien m'en détourne, à ce qui s'entend à Vienne. Il m'a, ce qui est encore plus important, vacciné contre la guerre, vaccin qui à l'époque était encore nécessaire pour beaucoup. Aujourd'hui, depuis Hiroshima, chacun sait ce qu'est la guerre, et que chacun le sache est notre unique espoir. Le deuxième est Franz Kafka, à qui fut donné de se métamorphoser en ce qui est petit et de se soustraire ainsi à la puissance. Cet apprentissage de toute une vie, le plus nécessaire de tous, c'est grâce à lui que j'en ai bénéficié. Le troisième et le quatrième, Robert Musil et Hermann Broch, je les ai connus du temps où j'étais à Vienne. L'œuvre de Robert Musil me fascine encore à ce jour ; peut-être m'a-t-il fallu atteindre cet âge avancé pour la comprendre pleinement. À l'époque, à Vienne, seule une partie en était connue, et ce que j'ai appris de lui était ce qu'il y a de plus difficile : qu'on peut entreprendre une œuvre sur des dizaines d'années sans savoir si elle se laissera achever, témérité qui est principalement faite de patience, qui suppose une obstination presque inhumaine. Avec Hermann Broch j'étais lié d'amitié. Je ne crois pas que son œuvre m'ait influencé, en revanche sa fréquentation m'a fait connaître le don qui l'a rendu capable de cet œuvre : ce don était sa mémoire du souffle. Depuis lors j'ai beaucoup réfléchi sur le souffle, et c'est de m'en occuper qui m'a porté.
Il me serait impossible de ne pas penser aujourd'hui à ces quatre hommes. S'ils étaient encore en vie, sans doute l'un d'entre eux serait-il là à ma place. Ne considérez pas comme de la prétention de ma part que je m'exprime sur une décision qui n'est pas de mon ressort. Mais je voudrais vous remercier de tout cœur, et je crois n'en avoir le droit que si d'abord j'ai publiquement reconnu devant vous ma dette envers ces quatre hommes.


Nos cotes d'amour, de l'enthousiasme au rejet :
                                        
à la folie
grand ouvert
beaucoup
¾ ouvert
moyennement
à moitié
un peu
ouvert ¼
pas du tout
fermé !


Nous écrire
Accueil | Membres | Calendrier | Nos avis | Rencontres | Sorties | Liens