Elias CANETTI, La langue sauvée, trad. de l'allemand Bernard Kreiss, Albin Michel, 364 p.
Quatrième de couverture
 : La langue sauvée constitue le premier volet de l'autobiographie d'Elias Canetti, prix Nobel de littérature. L'intellectuel, l'homme de toutes les tentatives, revient pour la première fois sur sa propre vie et parle de son enfance en Bulgarie, en Angleterre, en Autriche et en Suisse. L'origine espagnole de sa famille, le caractère quasi oriental de ce confluent de langues et de races qu'est la petite ville bulgare où il est né, le mode de vie patriarcal sous la houlette d'un grand-père tout-puissant qui s'inscrit encore dans la tradition des juifs séfarades d'origine espagnole, le déclenchement de la Première Guerre mondiale vécu dans la Vienne impériale, les années de guerre et d'immédiat après-guerre... tout cela constitue la riche toile de fond qui nourrit les observations de l'enfant.
Mais au-delà, c'est l'éducation sentimentale et l'intensité des premières révélations sur le cœur humain qui nous retiennent. Car tout ici parle au cœur : l'amour du père dont la mort prématurée délivre à l'enfant sa propre crainte de la mort ; le rapport à la mère qui lui ouvre les portes du vaste monde de la langue et de la littérature ; les premières inimitiés et toutes les petites expériences quotidiennes déterminantes ; et, enfin, l'écroulement nécessaire de l'enfance.


Écrits autobiographiques
, Le Livre de poche, 1998, 1492 p.
Ce volume réunit :
- Histoire d'une jeunesse : La Langue sauvée (1905-1921)
- Histoire d'une vie : Le Flambeau dans l'oreille (1921-1931)
- Histoire d'une vie : Jeux de regard (1931-1937)
- Le Territoire de l'homme (1942-1972)
- Le Cœur secret de l'horloge (1973-1985)

Elias Canetti (1905-1994, prix Nobel en 1981)
La langue sauvée (1977)

Nous avons lu ce livre pour le 13 mars 2026.
Le groupe breton a pris de l'avance le 12 février.
Les avis des deux groupes sont très différents : uniquement positifs en Bretagne, plus divers à Paris.

Les 25 cotes d'amour des deux groupes
ChantalClaireEtienne Jérémy
Manuel
Marie-Odile Marie-Thé
Mégane
Sabine
entreetCatherine
AnnieBrigitte L Brigitte T
Danièle Édith
Monique Philippe Renée Soaz
entre
et Jacqueline
Annick L Fanny Françoise Richard
Thomas

Quelques infos sur l'auteur et des articles sur le livre ›en bas de page.

Elias Canetti n'était-il pas une recrue pour Voix au chapitre ?...
Les jeunes gens que je fréquentais avaient une chose en commun, quelles que fussent par ailleurs leurs divergences : ils ne s'intéressaient qu'aux choses de l'esprit. Ils étaient parfaitement au courant de ce dont parlaient les journaux et ils entraient dans un état de grande excitation dès qu'il s'agissait de livres. Quelques-uns, très rares, étaient au centre de leur attention, on aurait été méprisé si l'on n'avait pas tout su à leur sujet. On ne peut cependant pas dire que l'on suivait dans ces discussions une opinion quelconque, générale ou dominante, on lisait ces livres soi-même, on en lisait des passages aux autres, on les citait par cœur. La critique n'était pas seulement autorisée, elle était souhaitée, on cherchait les angles d'attaque pouvant faire chanceler la réputation officielle d'un livre, on discutait avec flamme et l'on accordait ce faisant la plus grande valeur à la logique, à l'esprit d'à-propos, à l'humour. À l'exception de tout ce qui était décrété par Karl Kraus, rien n'était solidement établi, on aimait beaucoup renâcler contre les choses qui s'imposaient trop facilement et trop vite.
Les livres importants étaient ceux qui ouvraient de larges perspectives de discussion. (L
e Flambeau dans l'oreille, 1921-1931, Livre de poche, 1985, p. 138)

Nous avions lu Le Flambeau dans l'oreille en 1989. Ce site n'existait pas encore et nous ne prenions même pas de notes...

Les 17 cotes d'amour du groupe parisien réuni le 13 mars 2026
ClaireEtienne Jérémy ManuelMégane Sabine
entreetCatherine
Brigitte Danièle Monique Renée
entre
etJacqueline
Annick L Fanny Françoise Richard
Thomas

Sabine(avis transmis)
Le charme du livre de ce soir a opéré avant même que je ne l'ouvre puisqu'il m'a été offert par notre hôte qui me lit peut-être ! Très vite, je me suis souvenue que j'avais souffert sur une version que j'avais à faire, mais qui concernait le second volet de son autobiographie, Le Flambeau dans l'oreille. C'était il y a quarante-cinq ans. Ouf, j'ai bonne mémoire.
J'arrête mon bavardage ! J'ai adoré ce livre dont l'écriture est tout à la fois riche et limpide, riche par ce souci des détails et de la précision (voir ici du côté du lexique), limpide par une syntaxe simple mais agrémentée de jolis subjonctifs imparfaits. Texte idéal pour une dictée en collège et un thème en fac d'allemand !
La scène augurale de la langue est géniale ; on frissonne et d'emblée, le thème de la langue est abordé, de façon subtile : comment la langue "coupée" va-t-elle être sauvée ? Et cette langue se démultiplie, au gré des personnages (le domestique arménien, fendeur de bois : "on échangeait quelques mots, mais très peu, et je ne sais plus dans quelle langue"), des situations ("on poussait ce soupir, 'Haman !', et je savais qu'on ne plaisantait plus", et un peu plus loin, " Quand il rentrait de l'affaire, mon père se mettait aussitôt à parler avec ma mère. Ils s'aimaient beaucoup en ce temps-là, ils avaient une langue bien à eux, inconnue de moi, l'allemand, la langue qui les ramenait au temps heureux où ils étaient étudiants à Vienne"). Ce goût pour les mots me parle (comme elle doit parler à beaucoup d'entre nous ce soir) et l'épisode de la "langue secrète" me rappelle une anecdote racontée par Daniel Pennac à la Maison de la poésie (il y a bien trente-cinq ans) ; il expliquait qu'il avait été très triste de comprendre la formule prononcée par la Mère-grand au Petit chaperon rouge : "Tire la chevillette et la bobinette cherra !". Le verbe "cheoir" dévoilé, c'est une partie du rêve qui s'est envolée… Pour ma part, j'ai toujours adoré, enfant, les verbes introducteurs de parole : acquiesça-t-il, rétorqua-t-elle, que je glissais dans mes compositions. De la même façon, l'épisode avec la petite Laurica (les lettres et la hache), qui témoigne de sa volonté de savoir lire, est savoureux.
L'amour des parents pour le théâtre est fort bien décrit lorsqu'il évoque sa mère qui lui fait des lectures de Shakespeare. Cette femme est fantasque, haute en couleurs tout comme son beau-père dont les excès mériteraient d'être mis en scène. Après les intimes, il y a toute cette galerie de professeurs et de camarades d'école qu'on voit parfaitement et qui m'ont renvoyée à mes propres souvenirs d'enfant. C'est ainsi que, lorsque Canetti entre chez Rascher, le libraire, je me suis totalement reconnue : "C'était déjà un plaisir en soi de pénétrer dans la librairie, de voir les gens fouiner, de s'entendre demander quels étaient les prochains titres que l'on envisageait d'acquérir et, surtout, d'embrasser d'un coup d'œil tous les livres qu'on lirait plus tard" . En cette période de fortes tensions politiques, je me raccroche à l'idée que seul "l'art sauvera le monde" (La poésie sauvera le monde, titre d'un essai de Jean-Pierre Siméon).
Enfin, le livre aborde le thème de l'antisémitisme dont est victime l'auteur : c'est tout simplement glaçant. Mon père m'a raconté comment les petits Hongrois lançaient des cailloux à la grille de son école juive alors qu'il n'avait que cinq ans. Canetti évoque alors ce qui deviendra l'objet d'une réflexion approfondie sur l'instinct grégaire : "la formation d'une meute".
L'épisode final de l'enfant "chassé du paradis" est aussi très fort.
Même si certains chapitres m'ont parfois ennuyée, j'ouvre en grand, évidemment.
Monique (avis transmis)
J'ai beaucoup apprécié cette autobiographie qui m'a captivée d'entrée. Je l'ai lue comme un roman.
L'enfance, probablement en partie fantasmée, dans un milieu cosmopolite à Roustchouk m'a tout de suite happée avec son atmosphère orientale et le personnage du grand-père. C'est sans doute la partie dont je me souviendrai le plus. Baigné dans des langues et des cultures différentes, le narrateur grandit auprès de parents cultivés, ce qui donne lieu à un récit culturellement riche. (J'aurais aimé mieux connaître le père qui apparaît plus intéressant que la mère).
Dès le début il se révèle un garçon très éveillé et réceptif aux environnements dans lesquels il se trouve. Son parcours à travers l'Europe de la culture qui a forgé son identité, m'a fait connaître des auteurs que je ne connaissais pas, n'étant pas du tout germanophile. J'ai toujours été intéressée par la Mitteleuropa et les grands noms qui s'y rattachent, que ce soit en littérature ou en musique. J'ai donc lu avec intérêt tout ce qui se rattache à ce sujet et au rayonnement culturel viennois.
J'ai aimé tout ce qui traite des langues dans cette Europe centrale déchirée par la Guerre. Pour le narrateur, l'allemand qui était la langue que ses parents utilisaient pour parler de théâtre et de musique est la langue de la culture.
Je me suis ennuyée lors du séjour à Zurich, même si le narrateur y est heureux et cherche à ouvrir ses connaissances à des domaines divers voir techniques.
Le personnage de la mère et son rôle tout au long du récit fait réfléchir. Je n'ai pas compris sa dureté. Après la mort du père, elle fait de son fils son premier partenaire émotionnel et intellectuel. Les lectures du soir en tête à tête sont de riches moments formateurs pour le fils. Mais avec le temps, son attitude fusionnelle avec son fils m'a gênée et m'est apparu comme une emprise exagérée et égoïste. (C'est un sujet en soi qui ne pouvait pas, bien entendu, être traité par le fils). L'apprentissage "en marche forcée" de la langue allemande a sans doute été efficace mais pose question pour sa pédagogie. Les reproches méprisants qu'elle lui fait à la fin du livre sur son amour des idées, et sa décision de l'envoyer terminer ses études dans une Allemagne qui vient de perdre la guerre sont très violents et m'ont choquée. Je comprends qu'une mère soit exigeante avec ses enfants mais il y des limites dans sa mise en œuvre.
Tout au long du récit j'ai apprécié le recul et la lucidité, du narrateur, tout en sachant que l'écriture décalée de ces mémoires doit altérer la "vérité" de ses souvenirs. J'ai trouvé le narrateur spécialement brillant pour son âge… L'auteur a-t-il forcé le trait ? C'est un compte-rendu réfléchi et critique non exempt d'émotion et de sensibilité. Le fait que cela se termine par la claque magistrale reçue par le narrateur avec l'expulsion inattendue de son paradis suisse me donne envie de connaître la suite.
Pour conclure j'ai aimé cette description "vécue" d'une enfance dans l'Europe du début du XXe siècle, le mélange linguistique et culturel qui y est décrit. J'aurais aimé un récit plus ramassé. Tout n'a pas le même intérêt. J'ouvre aux ¾.
Etienne(avis transmis)
Cela avait donc assez mal commencé car quelle ne fut pas ma déception en recevant ce premier tome de l'autobiographie d'Elias Canetti : pour 20 euros Albin Michel nous offre une mise en page d'une densité rebutante avec un texte coupé à certains endroits. Bref, ne connaissant rien de notre lauréat au prix Nobel je me disais que c'était assez mal embarqué pour le finir à temps, voire pour finir tout court.
Et là, miracle, j'ai été emporté par le talent de conteur de Canetti. Quelle richesse foisonnante ! Pays, langues, cultures, c'est une véritable ode à l'Europe dans toute sa diversité et son brassage. Mais quelle mémoire ! Comment fait-il pour se rappeler de toutes ces anecdotes ? Est-il hypermnésique ? On est en droit de se poser la question d'une mystification, est-ce que tout est réel ? En tout cas, à peine adolescent, le jeune Elias donne l'impression d'avoir vécu 10 vies à la fin du premier tome.
J'aime et essaie toujours de connecter les points, d'établir des filiations parmi les différents écrivains lus. Mon premier réflexe a été de le rapprocher de La Recherche : l'acuité des réflexions, le rapport viscéral à la mère, l'apprentissage de la vie, les références culturelles. J'ai aussi pensé à Walser (lorsqu'il était en Suisse, en plus il le cite), Thomas Mann (la mère aurait pu figurer dans La montagne magique), Joseph Roth ou encore Sebald (pour le talent de conteur d'anecdotes, les histoires imbriquées) et Romain Gary.
Pourtant autobiographie, à aucun moment je n'ai ressenti un désir d'étalage ou une exhaustivité lénifiante ; non au contraire ici c'est le partage. Dans sa grande marmite littéraire Canetti évoque et fait ressentir l'esprit européen d'avant et après-guerre. Roman d'apprentissage, roman historique évoquant le deuil, l'exil, la difficulté à trouver sa place, les ferments de la guerre et les prémices de la fièvre antisémite, tout cela est sublimé par une écriture sans fioriture, qui va droit au cœur d'une acuité vivifiante.
Je terminerai avec l'apothéose, justement placée en fin de tome : la joute verbale avec la mère. L'abcès crève enfin et Mathilde se laisse aller à un déferlement de mépris envers son fils qu'elle a pourtant "construit" au fil des années à son image. Elle casse son jouet en sorte et pourtant elle n'a pas complètement tort dans le fond mais je n'ai pu m'empêcher d'être ulcéré par son attitude. Finira-t-il par "tuer" la mère ? Le défi est grand... En tout cas je viens de recevoir le second tome et cette fois je n'aurai plus aucune appréhension.
Ouvert en grand.
Manuel (avis transmis)
Deus est en concert ce soir à l'Olympia et je vous fais encore faux bon !
Il y a quelque chose d'un peu paradoxal à tenter de juger un livre qui n'est autre que le récit des propres mémoires d'un auteur.
Le même embarras m'avait déjà saisi à la lecture de Ginzburg.
Je dirais qu'il se dégage de grandes thématiques dont certaines m'ont passionné et d'autres moins. À la fin du chapitre "Sous l'Empire des Grecs - Une école de connaissance de l'homme", je cite : "Quand je laisse défiler devant moi mes professeurs zurichois, ce qui me frappe, c'est leur diversité, la spécificité des modes personnels, la richesse qu'il y avait en eux. Et à la fin du chapitre, Réaliser l'osmose entre individus et type, c'est précisément l'une des tâches majeures du poète."
Canetti nous décrit non seulement ses professeurs, mais également toute une galerie de personnages que l'on croise une ou plusieurs fois : le père et son fantôme, la mère et ses absences, les frères (nous savons qu'ils sont là mais ils sont à peine évoqués), les grands-pères (la fameuse malédiction !), les professeurs, dont l'attachant Witz.
L'osmose poétique dont parle Canetti opère pour certains, mais pas pour tous. Le passage du re-souvenir du père grâce à la poésie de Meyer est d'anthologie ! Quelle émotion ! Les portraits des dames de Yalta sont pleins d'humour.
Puis il y a la relation avec la mère, que j'ai trouvée incroyable et qui a vite tourné à l'agacement. Quel sale gosse ! Je pense à tous ces enfants qu'on plante aujourd'hui devant la télé ou leur portable. Ici, la mère confisque les livres ! J'ai trouvé sa méthode d'apprentissage de l'allemand radicale mais efficace ! C'est elle qui éveille la curiosité de l'enfant. Quelle belle complicité dans les lectures et les échanges ! Mais la fin m'a terrassé ! Pauvre gosse de 16 ans qui se retrouve devant la désaveux de sa mère. C'est plutôt violent.
Canetti nous raconte la guerre (les Juifs déjà persécutés et migrants dans des trains, dans une totale indifférence), ainsi que ses pérégrinations (les difficultés pour quitter l'Autriche pour aller en Suisse), l'histoire de son pays… Ses découvertes littéraires, musicales et artistiques !
Cela m'a passionné !
Enfin j'ai pensé à Jérémy à la fin du chapitre "L'Enthousiaste" à propos des auteurs contemporains dont parle Witz à Canetti : "Ce qu'il importe de souligner, c'est que presque tout ce que j'appris alors était en contradiction flagrante avec ce qui me venait de la maison ; certes, je n'assimilais que très partiellement ces choses nouvelles, mais c'en était fait une fois pour toutes du préjugé que je nourrissais jusqu'alors contre ceux qui étaient morts depuis peu ou qui vivaient encore." J'espère qu'il change aussi d'avis grâce au groupe lecture !
J'ouvre en grand ce livre, bien qu'il aurait mérité d'être plus court.
Richard(avis transmis)
Je n'ai pas terminé, mais j'ouvre à moitié. La seule chose qu'à ce stade de ma lecture je vous indique est mon étonnement qu'ait été choisie une autobiographie et non pas un roman. J'ajouterai un avis plus complet après avoir terminé ma lecture.
Mégane (avis transmis)
Canetti nous offre une très belle plongée au cœur de la Mitteleuropa du début du XXe siècle.
J'ai notamment découvert un foisonnement de références littéraires de cette période et découvert mon ignorance crasse de tous ces auteurs germanophones (pile à lire, me revoici) tombés - pour certains - en désuétude (Gottfried Keller, Wedekind, Hebel, Robert Walser, Meyer. À part cela, Canetti m'a embarquée dans cette période, dans sa vie à la fois si particulière mais aussi si normale pour un enfant de cette époque et de ce milieu (social et géographique). J'ai envié sa capacité à passer d'une langue à l'autre, à s'adapter à son environnement tout en conservant sa liberté de jugement.
J'ai voyagé avec lui dans ces différents pays dans des temps difficiles, au temps où la guerre de 14-18 n'était pas encore la Première ni même vécue comme une guerre mondiale par la majorité de l'humanité.
Quant à sa mère, exigeante, farouchement indépendante et orgueilleuse à l'extrême, elle est ce personnage ambivalent qui veut pousser son fils à constamment s'améliorer tout en recherchant en lui l'adulte qui n'est pas encore pour confronter ses points de vue. Ce faisant, elle détruit l'innocence d'un jeune garçon en le forçant à grandir trop vite et/ou se moque de son détachement vis à vis de leur actualité géopolitique. le résultat est un jeune garçon cultivé, académiquement brillant - du moins dans les humanités - mais socialement très immature et d'un sérieux confinant au ridicule.
Vivement la suite !
Je ne résiste pas à ajouter cette citation, si familière aux amoureux de la lecture : "Si tant est que l'avenir m'inspirât alors quelque préoccupation, ce ne fut jamais qu'une préoccupation en rapport avec le nombre de livres qu'il me restaient à lire. Que se passerait-il quand je les aurais tous lus ? Certes, j'adorais relire les livres que j'aimais, le plaisir que j'y prenais reposait aussi sur la certitude qu'il y en aurait d'autres."
Ou encore celle-ci, pour les éternels curieux dont je fais partie : "Tout apprendre ! Tout apprendre ! C'est impossible, de toute façon. Il faut savoir s'arrêter d'apprendre et faire quelque chose. Et c'est pourquoi tu dois partir d'ici."
Rigolo au passage qu'un moyen d'arrêter d'étudier soit pour la mère de l'auteur de forcer son fils hors de sa zone de confort, partir et... apprendre d'autres choses !
Annick L
J'étais heureuse de découvrir un grand écrivain de langue allemande dont j'ignorais tout et avec un titre qui m'intriguait beaucoup. Mais j'en ressors avec une impression mitigée.
La première partie, durant sa petite enfance à Routschouk, m'a passionnée : quelle plume pour évoquer cette fresque familiale, haute en couleurs et en personnages marquants, dont la figure du grand-père Canetti, ce patriarche tyrannique qui avait construit son petit empire et autour duquel toute la vie s'organisait ! On plonge aussi avec intérêt dans cet univers singulier, enrichi par le brassage des communautés et des langues, au milieu duquel leur famille de juifs sépharades a réussi à préserver sa langue - ce ladino hispanisant - sa culture et ses rituels. Un tableau qui évoque bien aussi comment fonctionne cette société, avec ses disparités entre les privilégiés et les autres, serviteurs, mendiants - les Tziganes par exemple - ou invités. Et puis j'ai aimé que le récit se fasse à hauteur d'enfant, autour de souvenirs marquants : des peurs (dont la scène inaugurale), des petits bonheurs, des bribes de contes, de chansons et de découverte du langage, des langages plutôt, entre le ladino, le bulgare, le turc… et, déjà, la langue secrète parlée dans le couple parental : l'allemand.
La seconde partie, à Manchester, m'a beaucoup touchée, avec ce drame qui a brisé ce petit monde heureux et protégé de l'enfance. La mort de son père dont il était très proche et qu'il admirait beaucoup a été terrible. D'autant que sa mère se tenait jusqu'alors assez éloignée de ses enfants, livrés à des nourrices ou à des bonnes. Il s'est retrouvé, en tant qu'aîné, en première ligne et il a dû assumer de lourdes responsabilités auprès de sa mère, de santé fragile et désespérée, comme s'il devait combler la place du disparu. D'où le lien indéfectible qui va se construire entre eux deux et l'emprise que va exercer cette femme, très cultivée, sur son éducation, sur ce qu'il convient de lui apprendre avec, en particulier, l'imposition de la langue allemande. Un apprentissage mené sous la contrainte mais qui va fonctionner puisque ce sera la langue privilégiée par Elias Canetti, entre autres pour son œuvre.
Mais je dois dire qu'à partir de la troisième partie j'ai commencé à m'ennuyer car le monde évoqué s'est rétréci autour des relations exclusives entretenues avec sa mère et de sa formation intellectuelle. Certes j'ai admiré son appétit insatiable de lectures et de connaissances dans des domaines très variés, mais je me serais bien passée de l'énumération exhaustive de tous les auteurs qui ont marqué sa formation. Sans oublier la galerie de portraits de ses professeurs, qui ne vaut que pour lui. Un récit plat qui ne nous épargne aucun détail.
Enfin j'ai regretté, même si l'on comprend qu'il s'agit d'un récit consacré à son enfance et de jeunesse, à un âge où il était encore protégé par les adultes de la violence du monde extérieur, qu'il n'évoque que très brièvement les événements dramatiques qui ont jalonné cette période : Guerre des Balkans, Première Guerre mondiale, etc. D'autant qu'il écrit cette autobiographie à un âge avancé qui lui aurait permis de leur faire une place. Est seulement évoqué la façon dont il a été confronté à la montée de l'antisémitisme, déjà à l'œuvre.
Il en ressort l'impression d'avoir affaire à un jeune homme coupé du monde et des relations humaines, totalement désincarné. Y compris pendant son séjour dans cette institution dirigée par des femmes et réservée à des pensionnaires féminines.
J'ouvre à moitié.
Thomas
Je vais être un peu dur avec ce livre.
J'étais parti sur d'assez mauvaises bases, il faut dire. Encore de la matière biographique, après Ginzburg et Sapienza, alors que moi, il me faut de la fibre romanes
que ! (Ce qui ne m'avait pas empêché d'aimer Sapienza, mais je suis, comme le jeune Canetti, un homme avec sa contradiction...) En voyant le pavé à l'écriture serrée lors de mon achat à la librairie Le Divan, je me demande bien comment Claire a pu laisser passer cela.
Je lis les 20 premières pages avec une humeur assez grognonne, qui s'évacue finalement assez vite devant la saveur de quelques anecdotes. Hélas, très vite, aussi, je réalise que ce n'est pas grand-chose d'autre que cela : une collection d'anecdotes, sans doute très significatives pour l'auteur, mais dont il ne me restera pas grand-chose ! Un écueil que je rencontre souvent dans les livres de ce genre. Sauf à y retrouver le style majestueux de Michon dans
Les vies minuscules, la plume de Chandernagor dans L'Allée du Roi, l'humour et le sens de la formule de Romain Gary ou l'analyse historique de Zweig ou Simone Veil... Mais ici, rien de tout cela !
Et je passe sur l'histoire ridicule des souris qui a enlevé toute crédibilité à la mère, ou sur l'entassement de références à propos de la littérature suisse du début du XXe siècle. Peut-être suis-je victime de mon ignorance - et que je n'aime pas qu'on me tende ce vilain miroir ! - mais autant certains auteurs ont parfois pu réussir à m'intéresser à des ouvrages qui m'étaient inconnus, autant, ici, j'ai eu l'impression d'être enseveli par une avalanche qui en imposait bien plus par la quantité des œuvres citées que par la brillance des descriptions qui en étaient faites.
Je n'ai toutefois pas passé un mauvais moment, les 10 dernières pages sont très belles, l'auteur fait par moments preuve d'un joli recul mi-tendre mi-ironique envers cette jeune version de lui-même ; seulement j'ai presque déjà tout oublié, et probablement ne m'en restera-t-il pas plus dans deux mois, qu'il ne reste du second tome aux rescapés de 89...
Ce concert de louanges que j'entends ne me laisse guère le choix : alors qu'en venant je pensais ouvrir à moitié, je ne peux décemment pas ouvrir plus qu'au quart, pour apporter un minimum d'équilibre... Et pour qu'on puisse dire que "c'était bien un livre pour le groupe lecture !"
Renée(à l'écran)
J'étais enthousiaste au début ; l'écriture m'a accrochée, j'étais sous le charme, le propos me passionnait : tout allait bien.
Cependant je me suis un peu lassée au fur et à mesure : peut-être y avait-il un peu de jalousie devant cet enfant, comme j'aurais rêvé en avoir. J'avais envie de lui dire comme sa mère : "tu es infatué de ta propre petite personne".
Il faut dire qu'habituellement je n'aime pas trop les autobiographies. Cependant le dernier paragraphe m'a rappelé ma lecture d'Auto-da-fé ; ce sont les mêmes thèmes : le héros, fou de livres, de culture, de connaissances, se coupe de tout ce qui est humain et se suicide en brûlant avec sa bibliothèque. Il est écrit après les autodafés nazis. Les
gens qui ne vivent que dans leur "tête", avec leur intellect, s'isolent des autres par manque de contact. Le roman Auto-da-fé est la suite et le mûrissement de cette conclusion. Donc ce dernier paragraphe m'a réconciliée avec ce livre : la connaissance, la science doivent rester connectées à l'humain. Avec l'I.A. et diverses expériences sur la génétique, par exemple, le danger nous guette : nous ne voulons pas des humanoïdes qui prendraient toutes les décisions pour nous, ni d'un homme "augmenté". L'auteur adulte attribue à sa mère des propos qui lui étaient peut-être propres a posteriori : cet ado vit "en dehors " du monde réel, du monde du travail.
J'ouvre aux ¾.
Claire
J'ai énormément aimé ce livre. Même les réserves que certains formulent - la profusion de références obscures, les interminables cortèges de professeurs - j'ai tout gobé, au point d'enchaîner immédiatement sur le volume suivant.
J'ai été surprise par ce que disent Richard et Manuel : à Voix au chapitre nous lisons des œuvres de papier ; j'allais dire "des textes", mais je me reprends puisque nous avons choisi un livre sans texte. Nous avons lu des romans, récits fictifs ou non, autobiographies et autofictions, recueils de poésie, pièces de théâtre, BD et manga, essais, biographies. Aucun genre ne nous est interdit. Et puisque le défi est d'analyser l'effet du livre sur nous, un livre à caractère autobiographique comme La langue sauvée n'a-t-il pas sa place, d'autant que son ambition littéraire saute aux yeux.
Quant au ras-le-bol sous-entendu par Thomas après deux autres textes autobiographiques de Ginzburg et Sapienza, je dirais : au contraire ! Comme c'est intéressant de découvrir trois livres de facture si différente !
Dans ce livre, tout m'a plu et en particulier le ton qui selon moi vient d'une distance qui joue sur le lecteur, en tout cas sur moi. Une distance élastique qui varie avec les temps : le temps raconté (jadis), le temps de l'écriture (aujourd'hui) et de la lecture (un autre aujourd'hui). Ainsi lorsqu'il évoque "le risque d'ennuyer mon lecteur" ou qu'il imagine un passé ultérieur qui ne s'est jamais produit : "Je ne suis jamais retourné dans cette vallée ; il se peut que beaucoup de choses aient changé, là aussi, au cours du demi-siècle écoulé" ou encore un futur antérieur, en renvoyant à son roman Autodafé. Il y a aussi cette distance qui confine à l'invisibilisation - choquante - des frères.
Le cosmopolitisme, rencontré déjà dans nos lectures, me fait rêver : je pense à Zweig dans Le monde d'hier circulant sans passeport d'un pays à l'autre, à Sándor Márai dans Les étrangers, à Joseph Roth dans La Crypte des capucins. Le ballet des langues est étonnant : "A la maison, nous ne pratiquions que quatre langues".
J'ai adoré la centration sur la lecture, le savoir, l'apprentissage, les liens passionnels avec ceux qui détiennent le savoir - la mère comprise. Nous avions lu un livre où l'amour de l'allemand était lié aussi à l'amour de la mère, Histoire d'une vie d'Appelfeld, qui écrit : "Dans sa bouche les mots avaient une sonorité pure, comme si elle les prononçait dans une clochette de verre exotique". La relation fils/mère m'a stupéfiée : avec ces temps de lecture jusqu'à point d'heure, le rapport aux livres ; il imite sa mère, acquérant "l'art de saisir ce qu'il y a derrière les mots"... La lecture est un événement permanent et l'univers des livres étonnamment intérieur pour Canetti : les héros "sont devenus partie constitutive de mon monde personnel au point que je n'arrive plus à les en dissocier. (...) depuis ma dixième année (...) c'est devenu chez moi une sorte d'article de foi de croire que je suis formé de nombreux êtres dont je n'ai absolument pas conscience. Je pense qu'ils déterminent ce qui m'attire ou me rebute chez les gens que je rencontre." Sa mémoire est exceptionnelle : "Je me souviens parfaitement comment Ulysse a pris de l'influence sur le garçon de dix ans que j'étais alors". Quant à cette expression qui revient, "les choses de l'esprit", elle convient à merveille, choses de l'esprit qui touchent même le corps... : "Quand j'apprenais quelque chose de nouveau, je le ressentais physiquement ; j'avais la sensation que mon corps se dilatait. Le fait était que les choses que j'apprenais me paraissaient le plus souvent sans rapport avec celles que je savais déjà. Quelque chose de nouveau, complètement séparé du reste, s'enracinait là où avant il n'y avait rien. Une porte s'ouvrait brusquement là où l'on ne s'y attendait pas, et voilà qu'on se retrouvait dans un paysage baignant dans sa propre lumière, et qui s'étendait à l'infini, et où toute chose portait un nom nouveau."
Alors que Thomas ridiculise la scène des souris entre le père et la mère, je l'apprécie pour ma part, d'autant que le père extraordinaire par maints aspects, l'est aussi par son côté souris : "C'est donc grâce à mon père que j'approchai le monde des bêtes, ces bêtes sans lesquelles une enfance ne serait se concevoir" alors que la mère est nulle dans l'affaire du porcelet.
L'écriture m'a constamment séduite, avec des temps forts [t'es trop longue, tu es coupée, tu n'avais qu'à faire moins de citations => ici la suite de ton avis, non mais !]
Jérémy
Avant la lecture : J'aurais voulu lire Auto-da-fé que j'avais proposé parce qu'il traîne chez moi depuis longtemps et que je ne m'y mettrai peut-être jamais si je ne suis pas "obligé" de le lire avec le groupe. Mais Claire a dit que quelqu'un avait dit qu'Auto-da-fé devenait un peu pénible vers le milieu, alors on s'est retrouvé à lire La Langue sauvée. Pas mon premier choix mais content quand même de m'y mettre car je n'avais jamais rien lu de cet auteur qui me faisait bien envie.
Après la lecture : J'ai fini le livre une semaine avant notre rencontre et j'avais dicté toutes les citations qui m'ont marqué pendant la lecture à ChatGPT pour pouvoir les insérer dans mon avis ! Las ! J'ai fermé la page et le bougre n'a rien voulu savoir, il n'a plus rien et ne me connaît plus. Et entretemps j'ai ramené le livre à la bibliothèque bien sûr. Dommage car il y a quelques passages qui m'avaient vraiment beaucoup plu. Qu'à cela ne tienne, je vais essayer de faire fonctionner ma mémoire pour une fois.
J'ai beaucoup aimé le livre, presque de bout en bout. De toute façon, le livre partait avec une longueur d'avance car en général je suis très friand d'autobiographies. J'adore que les gens me racontent leur vie. Ici cela fonctionne d'autant mieux que le découpage en "chapitres", comme autant de souvenirs qui lui remontent de son enfance, facilite la lecture. Ils peuvent presque se lire indépendamment.
J'ai trouvé cette famille attachante. Canetti rend vraiment bien les caractères et traits de personnalité des uns et des autres au travers des anecdotes qu'il raconte. La mère bien évidemment, fière, orgueilleuse même, baignée de culture classique, élitiste, exigeante, cassante même. Je me souviens d'un passage où l'une des domestiques se plaint qu'elle dise à son fils qu'il est bête alors qu'elle est en train d'essayer de lui apprendre l'allemand. Elle lui répond alors quelque chose comme "Mais si ce n'était pas le cas je ne le lui dirais pas !" Dur dur quand même... Dévastée par la mort de son mari alors qu'elle n'a, si j'ai bien compris, que 27 ans, elle se débrouille comme elle peut pour éduquer ses trois fils.
Il y a bien évidemment leurs lectures communes, leurs échanges. Elle le stimule, elle le traite pour ainsi dire d'égal à égal, pas comme un enfant. Il finit à son tour par lui apprendre des choses, sur la mythologie notamment si mes souvenirs sont bons. Mais peu à peu il s'émancipe et développe ses propres centres d'intérêt, notamment pour les sciences naturelles, les plantes, ce qu'elle appelle "la phylogénie des épinards" et qui, elle, la barbe, et qu'elle méprise même un peu. À se demander si à dévaloriser ses nouveaux centres d'intérêt qu'elle juge secondaires, elle ne finit pas par le mépriser un peu lui aussi.
J'ai bien aimé les livres que lui ramène le père, les "cadeaux" qu'il lit encore et encore. Napoléon qu'il assimile à l'oncle qu'il déteste... Le petit cérémonial que son père a avec son petit frère pour lui apprendre l'anglais et à la fin duquel Elias ajoute "Europe".
Et puis la langue, les langues bien sûr, cette Europe cosmopolite, la culture cosmopolite dans laquelle il baigne, l'espagnol des juifs séfarades, l'anglais, l'allemand, le turc, le bulgare. Au passage je ne connaissais pas du tout l'histoire commune à la Bulgarie et à la Turquie !
Il y a de nombreuses références aux auteurs qui ont marqué Canetti, qu'il a progressivement découverts en grandissant. Il y en a beaucoup mais je ne les ai pas trouvées étouffantes. Je n'avais jamais entendu parler de la plupart des auteurs allemands cités.
L'histoire est présente, en arrière-plan, en toile de fond, mais comme l'une d'entre vous l'a dit, ce n'est qu'un enfant, il n'a jamais que 9 ans lorsque la Première Guerre mondiale éclate, c'est normal qu'elle ne soit pas au centre de son existence. D'autant plus qu'ils vivent quand même "en périphérie" à ce moment-là, en Angleterre ou en Suisse, je ne sais plus. On voit aussi poindre la montée de l'antisémitisme et l'aveuglement de la mère, qui lui dit que si remarque antisémite il y a eu, elle ne devait pas lui être adressée.
Vers la fin, il y a un passage un peu longuet avec l'enchaînement des portraits de professeurs. En soi ce n'est pas inintéressant, mais le fait qu'ils soient tous au même endroit du livre rend le procédé un peu répétitif. Je l'ai trouvé un brin complaisant envers lui-même lorsqu'il explique, a posteriori, avec son regard et son analyse d'adulte, pourquoi il levait toujours la main en classe, pourquoi il voulait toujours être le premier à répondre, ce qui tapait certainement sur le système de ses camarades et également de certains de ses professeurs. Je ne me souviens plus de l'argumentation malheureusement, mais je me souviens m'être dit en la lisant "Mouais, un peu facile...".
La fin est très dure, et pour autant j'ai beaucoup "aimé" ce que lui dit la mère, j'ai trouvé cela cruel mais juste. J'avais relevé plein de passages... Pour moi elle a peur du "monstre" qu'elle a créé. C'est elle qui l'a élevé dans la vénération de la culture et du savoir mais après deux ans passés loin de lui, elle a perdu le contrôle. Elle n'est plus maîtresse de ses références et de ses lectures, il est devenu autonome de ce côté-là. Et par ailleurs, il me semble qu'elle a peur d'avoir créé un homme théorique, une sorte de rat de bibliothèque qui risque de passer sa vie à accumuler des connaissances, mais sans jamais rien produire lui-même. Un peu comme le personnage de Casaubon dans Middlemarch. Elle se dit peut-être aussi qu'il a vécu trop préservé, matériellement, au milieu de cet aréopage de jeunes et de vieilles filles, il n'a pas connu les privations de la guerre, il n'a pas vu ce que c'était, il n'a pas ce qu'il faut pour devenir un homme et faire ses preuves.
Bref, j'ai beaucoup aimé ce livre qui m'a donné envie de lire les deux autres "tomes".
J'ouvre en grand.
Fanny
J'ai beaucoup aimé le début, entre les voyages dans différents pays d'Europe. Mais je rejoins les mitigé.es...
Il y a lui, sa famille, avec une grande ouverture et puis ça se referme. De manière je trouve assez paradoxale, l'ouverture au monde me semble plus présente lorsqu'il est jeune enfant qu'à l'adolescence. Il retrace sa vision d'enfant, mais avec son regard d'adulte et je trouve que le maillage entre ces deux temporalités ne fonctionne pas bien, peut-être avec trop de recul pour un regard d'enfant et pas assez pour un regard rétrospectif d'adulte.
À partir de la moitié, ma lecture s'est essoufflée. J'avais envie de refermer.
Les références constituent un catalogue qui ne m'a pas tellement donné envie d'aller plus loin dans la découverte.
Mes souvenirs s'étiolent alors que j'ai terminé le livre il y a moins d'une semaine.
La dernière partie au lycée m'a ennuyée, malgré la galerie de profs et cette vie avec les vieilles filles : tout ce passage méritait d'être resserré.
Je suis intéressée par le père et la mère. Je vous trouve indulgents avec la mère qui est toxique : c'est un climat incestuel dans le sens où la mère place son fils à une place qui ne devrait pas être la sienne, il lui sert de compagnon et elle lui pose l'interdit des relations amoureuses.
Les tantes ont compris qu'il avait épousé la mère. Les frères sont quasiment supprimés, ils n'ont pas leur place dans cette relation.
J'ouvre à moitié.
Catherine entre
et

Je ne connaissais pas Canetti avant qu'il soit programmé et n'avais donc rien lu de lui.
La construction du livre est simple, chronologique et de ville en ville, hormis la dernière partie zurichoise, dans laquelle figurent des chapitres "soumissions aux interdits" par exemple, avec des retours en arrière. Je me suis laissé porter par ce périple européen au début du siècle. C'est un livre foisonnant, presque trop riche, qui mêle l'histoire personnelle de Canetti à l'histoire de l'Europe en arrière-plan, on y traverse 4 villes européennes, une guerre, l'antisémitisme naissant, on y parle de géopolitique, de littérature, de théâtre, de peinture, d'histoire, de religion, d'éducation, de géographie, de sciences naturelles, au gré des découvertes d'Elias, enfant précoce et surdoué, nourri intellectuellement par l'école et ses professeurs, mais aussi et surtout par sa mère, avec laquelle il a une relation fusionnelle, passionnée, parfois toxique.
Ce que j'ai aimé particulièrement c'est que ce périple se fasse à hauteur d'enfant qui se construit petit à petit et découvre son identité. La partie située à Routschouk mêle donc les sensations et les peurs d'un enfant de 2 ans (souvenir de la couleur rouge, peur qu'on lui coupe la langue, peur des Tziganes, peur des loups), la découverte de son environnement, de sa famille. J'ai appris des choses sur les sépharades espagnols, j'ai aimé le côté cosmopolite et coloré de la ville, les populations et les langues mélangées. J'ai eu l'impression d'y être, de voir la maison, la butica...
Dès les premières pages, il est question de l'importance et de la place des langues. Le bulgare est la langue maternelle d'Elias Canetti, mais il écoutait des contes en bulgare, ses parents se parlaient en allemand, qui était leur langue secrète et il s'aperçoit plus tard qu'il se souvient des contes bulgares en allemand alors qu'il a oublié le bulgare. J'ai trouvé assez fascinant tout au long du livre tout ce qui concerne les langues, la multiplicité des langues parlées (17 pour le grand-père) (d'autant plus fascinant pour une Française qui parle mal l'anglais et pas du tout l'allemand malgré 6 ans d'études...). J'ai aimé le titre, "la langue sauvée" et je me suis interrogée sur sa signification ; sans aller vérifier quel était le titre en allemand, j'avais considéré l'anecdote de l'incipit comme une métaphore, et la langue sauvée comme étant l'allemand, langue enseignée par la mère, avec un apprentissage dans la souffrance mais efficace !
C'est bien sûr la relation d'Elias avec sa mère qui domine le livre, mais les autres personnages de la famille sont bien présents aussi, j'ai été touchée par la relation d'Elias avec son père, très bienveillant, très ouvert d'esprit, qui lui transmet son amour de la lecture ; j'ai aimé aussi le grand-père tyrannique. Les petits frères sont complètement mis de côté, on en parle très peu, Elias les dédaigne, les maltraite un peu parfois, ils sont mis en pension, j'ai eu de la peine pour eux et j'ai été très contente de découvrir, grâce à Philippe, qu'ils avaient eu un destin à la hauteur de celui de leur grand frère.
L'appétit de savoir d'Elias est une constante tout au long du livre ; j'ai quand même été un peu estomaquée de sa précocité et de l'étendue de ses lectures : quel contraste quand même avec aujourd'hui.
Mon attention a un peu fléchi au milieu du livre, les descriptions de tous les professeurs m'ont paru un peu longues, de même que la ribambelle d'auteurs cités, que je ne connais évidemment pas pour la plupart. C'est le seul bémol pour moi, j'ai trouvé parfois ça un peu trop érudit et lassant.
Le contexte historique n'est pas au premier plan, il est vu à travers les yeux d'un enfant, mais présent tout au long du livre à travers des anecdotes (le wagon à bestiaux transportant les réfugiés juifs religieux fuyant les Russes, la rencontre avec des blessés de guerre allemands et français...).
L'écriture est fluide, il y a même par moments de l'humour, les souris, la bonne, suspectée d'être une espionne parce qu'elle comprend l'anglais. Et, même si la scène finale avec la mère, qui vient l'arracher à son paradis zurichois pour l'envoyer en Allemagne encore marquée par la guerre perdue, est très violente "cette fois, j'avais bel et bien l'impression qu'elle voulait m'anéantir (...) L'effroi me glaçait", elle soulève une réflexion intéressante et la dernière phrase évoque un nouvel envol "à l'instar du premier homme, je ne naquis qu'après avoir été chassé du paradis" qui me donne envie de lire la suite.
Je l'ouvre entre ¾ et en grand. Merci à Danièle de m'avoir fait découvrir cet auteur.
Brigitte
(à l'écran)
Je constate que nous avions lu, en 1989, Le flambeau dans l'oreille, un autre livre du même auteur. Je n'en ai conservé aucun souvenir.
En ce qui concerne La langue sauvée, j'ai énormément apprécié le début de cette autobiographie. C'est passionnant, très bien écrit. On partage la vie de ce tout petit enfant dans ce port de Bulgarie, grouillant d'activité, où se croisent de très nombreuses nationalités, où l'on parle huit langues dans la vie quotidienne. Il fait partie d'une famille très nombreuse et très présente. Dans ce monde un personnage émerge, celui de Jacques, son père. La description de la relation du petit Elias avec son père est une grande réussite. Je n'avais encore jamais lu un récit de ce genre.
Cette relation se poursuit à Manchester, où s'installe la famille. Jacques fait découvrir à son jeune fils les plus grands auteurs dans des ouvrages pour enfants qui réussissent à le captiver. Il le fait parler, et discute avec lui de ces grands textes. Quelle leçon magistrale d'ouverture d'esprit !! Malheureusement Jacques meurt brutalement.
La seconde partie centrée sur la relation d'Elias avec sa mère et les grandes discussions entre eux sur les grands classiques de la littérature et du théâtre qui font de lui un passionné de lecture, un affamé de connaissances nouvelles, un futur intellectuel, m'a beaucoup intéressée aussi.
En revanche, la troisième partie, où il est pensionnaire à Zurich, devient plus classique. Bien sûr, on découvre la vie scolaire, les programmes, les enseignants, les camarades… d'un jeune collégien au début du XXe siècle. Mais je me suis lassée des portraits des divers professeurs et des digressions sur la langue.
Ce jeune adolescent qui vit totalement dans le monde de ses lectures, est-il le même que nos adolescents du XXIe siècle absorbés par leurs réseaux sociaux?
Je ne comprends pas vraiment le sens du titre de cet ouvrage.
J'ouvre aux ¾, surtout à cause de la première partie.
Françoise

Je ne suis pas trop légitime pour donner un avis car je n'ai lu qu'une petite moitié. J'étais tout en pensée avec Everett, que j'avais hâte de retrouver.
Ce que j'ai lu, je l'ai trouvé intéressant mais très classique. Il y a l'arrière-plan Mittleeuropa, des moments intéressants sur son parcours et une grande part consacrée à sa mère : la relation est toxique si ce n'est incestueuse. Je me suis aperçue que j'avais le troisième volume "Jeux de regard" dans ma bibliothèque peut-être plus intéressant par la période 1931-1931, mais je doute de le lire.

J'ouvre à moitié, je ne suis pas emballée, bien qu'il il y ait des passages intéressants. C'est le récit d'un gamin autocentré, dans sa bulle. Il y a l'évocation de la guerre et de l'antisémitisme ou l'on comprend que c'est le récit d'une enfance préservée. Plusieurs du groupe m'ont dit qu'il fallait au moins que je lise les dix dernières pages, je vais donc le faire.
Jacqueline
entre et
Je ne connaissais pas du tout Canetti et j'étais très alléchée par ce titre "la langue sauvée" que j'imaginais se rapporter à une langue parlée… Si bien qu'au tout début, en lisant ce premier souvenir de terreur enfantine face à la menace de lui couper l'organe réel qu'est la langue, il m'a échappé que ce récit donnait son sens au titre… Tout le long du livre, je me questionnais sur ce qu'était cette langue sauvée, l'espagnol ancestral ? L'allemand, langue intime des parents ? J'attendais… tout en étant par ailleurs un peu déçue de ma lecture. Il y avait bien au début la multiplicité des langues et des cultures dans ce port bulgare, leur cohabitation dans le respect et le profit mutuel. À travers le regard de l'enfant, je ressentais à la fois la tolérance et le cloisonnement, peut-être un héritage de l'ancien empire ottoman ? En fait je retrouvai ce que j'avais aimé découvrir dans Le Pont sur la Drina d'Ivo Andric qu'on avait lu il y a 5 ans. Par ailleurs, l'atmosphère du magasin du patriarche me rappelait un peu Les vies d'après de Gurnah dans nos lectures africaines. Donc rien de vraiment très nouveau pour moi ! Peut-être un peu plus sur les sépharades… J'avais découvert en lisant le livre d'Antonio Muñoz Molina ce qu'était leur langue, "le latido", maintenant en voie de disparition, (comme le yiddish, sinon encore plus) et j'ai tout de suite pensé que c'était ce dont il était question : "l'espagnol qu'ils parlaient entre eux était pratiquement le même que celui qu'ils parlaient, des siècles auparavant, quand on les avait chassés de la péninsule". Il m'a semblé que c'étaient des propos de sa mère et cela m'a rappelé ma grand-mère, à peu près de la même génération, fille lettrée d'une institutrice genevoise, qui m'expliquait que le québécois était du français du 17e siècle…
Le livre se lit facilement dans une facture à l'ancienne, mais sans surprise. C'est une suite d'anecdotes et de portraits bien écrits qui ne m'ont guère laissé de souvenirs… Peut-être au début, la menace de couper la langue pour faire respecter un secret ; plus tard, la différence entre le statut de bonne à Vienne et celui de "fille de maison" en Suisse, l'émotion de la mère à Zürich lors de la rencontre entre grands blessés de guerre des deux camps, la rencontre du Dr Wedekind frère du poète… Mais je n'ai pas réussi à m'intéresser à tous les enseignants et condisciples…
Et puis, j'ai eu l'impression qu'on ne rendait pas justice à cette mère, ce que je comprends de la part d'un grand adolescent ou d'un jeune adulte qui doit construire sa vie (il m'a paru tout de même assez indifférent à la maladie de sa mère !) ; mais par contre je vous trouve bien sévère avec elle. Elle a le statut d'une femme cultivée de son époque. Elle ne gagne pas sa vie, elle se trouve dépendante de sa famille. Seule, avec trois enfants, elle élève ce fils aîné à son image et le prend comme soutien affectif jusqu'à ce que, sous l'influence d'une rencontre, elle se préoccupe de ce que, bientôt homme, il devra gagner sa vie…
Quant à sa méthode pour que ce fils apprenne l'allemand, elle nous paraît complètement aberrante mais elle a été efficace ! Je viens de lire une réédition récente de Le maître ignorant : cinq leçons sur l'émancipation intellectuelle, un petit livre du philosophe Jacques Rancière qui a travaillé sur l'enseignement mutuel après la révolution. Il y parle d'un pédagogue émancipateur qui a enseigné le français a des enfants flamands alors qu'il ne parlait pas leur langue… La méthode de Jacotot n'est pas exactement celle de cette mère mais cela m'a aidé à comprendre sa réussite…
En tout cas, après l'acte d'autorité de la mère pour ramener Elias à Vienne, j'avais envie de savoir ce qu'il en adviendrait de la suite. J'ai donc enchaîné avec l'autobiographie complète par curiosité et elle ne m'a pas plus enthousiasmée que le premier tome…
C'est toujours cette succession de portraits et d'anecdotes avec la précision étonnante des souvenirs, rendus fidèlement et dans leur déroulé temporel, avec la maîtrise du récit acquise par l'adulte qui se souvient. J'ai apprécié les courts chapitres, leurs titres et la table des matières détaillée qui permet de retrouver rapidement un passage. Mais il m'a manqué quelque chose du regard rétrospectif de l'adulte qui écrit sur ce qu'il a été ; il m'a manqué une plus grande réflexion sur son évolution, quelque chose où le temps ne serait pas qu'une succession d'événements.
J'ai vu naître le projet d'écriture de
Masse et Puissance dans le deuxième tome, puis la suite de son élaboration sans que Canetti en donne vraiment le contenu... Cela m'a donné envie de lire cette œuvre maîtresse. Je l'ai un peu parcourue avec l'impression d'un essai tout à fait à ma portée… Mais finalement, après avoir entendu Renée, et comme c'est un roman, je préfèrerais lire Auto-da-fé !
Je pensais n'ouvrir La Langue sauvée qu'à moitié mais, après y être un peu revenue, j'ouvre entre moitié et trois quarts.
Danièle
J'arrive donc en fin de tour de table, comme la tradition le veut, puisque je suis la personne qui a conseillé cette autobiographie d'Elias Canetti. Je suis heureuse qu'elle ait soulevé autant de réactions sur des points qui me tenaient à cœur lorsque je l'ai lu pour la première fois il y a… quelques dizaines d'années.
En premier, les rapports ambigus de l'enfant à la mère, et leur évolution, de la haine à la fusion. Il existe un mot en allemand, "Hassliebe" (amour-haine), pour exprimer cette ambivalence des sentiments. Pas de complexe d'Œdipe ici, ou alors à l'envers. Le père, par son caractère enjoué, son imagination créative et sa tolérance, faisait de l'ombre à la mère, rigide et parfois brutale par ses méthodes éducatives et ses remarques acides. La mort du père renverse les rôles. Elle devient le substitut du père pour la suite de son éducation. Mais il devient aussi le substitut du père pour la mère, qui était amoureuse du père à travers l'amour commun de la littérature, du théâtre et des langues. Elle continue avec le fils. On est en plein dans le complexe d'Œdipe, très à la mode à l'époque. L'empathie, dont fait preuve Elias Canetti vis-à-vis de sa mère dans de nombreux épisodes, témoigne déjà d'une grande sensibilité.
J'ai aimé aussi assister à la naissance d'une culture classique et de l'apprentissage de l'allemand, dès l'enfance, sans artifice pédagogique… mais à quel prix ! J'ai été horrifiée par la méthode barbare qu'elle a employée, moi qui étais prof d'allemand et grande pédagogue ! Et si cela a fonctionné, c'est plutôt par ce que l'allemand représentait pour l'enfant : une langue secrète que ses parents employaient pour ne pas être compris de lui. Ce qui évidemment a accru son envie de la comprendre. C'est par cette langue que ses parents se sont connus ; au-delà de la langue, il accède au monde des parents, à l'époque heureuse où ils vivaient à Vienne.
Un point très important pour moi dans cette autobiographie était aussi le cosmopolitisme, comme idéal de paix. Chaque ethnie conserve sa langue et ses traditions, au sein d'un même pays. C'est le contraire de la tour de Babel ! Mais aussi, l'enfant Elias Canetti, par ses voyages successifs en Angleterre, en Autriche, en Suisse, apprend déjà à être citoyen du monde, (comme Stefan Zweig), ce qui sera l'idéal qu'il poursuivra ensuite.
Ce qui m'a enchantée, c'est la finesse des descriptions, le style limpide et clair, très classique, avec parfois une pointe d'humour dans les descriptions dignes de La Bruyère : la galerie de portraits des professeurs (dont certains m'ont fait penser au Cercle des poètes disparus), les demoiselles de la pension…
La traduction reste donc également classique et sans problème. Elle est même explicative pour le terme allemand "Spaniole" qui devient en français "séfarades espagnols", terme beaucoup plus clair pour un lecteur francophone.
On ne peut passer sous silence la traduction du titre : "Die gerettete Zunge" signifie bien "la langue sauvée", mais il n'y a aucune ambiguïté en allemand sur le terme "Zunge", qui veut dire la langue, comme organe de la parole, et qui fait allusion à la première anecdote du livre quand un ami de sa bonne, pour plaisanter, dit qu'il va lui couper la langue. Cela devient une image métaphorique qui dépasse même le concept du langage, c'est une question d'identité. À travers le choix de la langue allemande, transmise par la mère, s'est constituée l'identité de Canetti.
Relisant ce livre des années après, je trouve que le personnage lui-même peut paraître imbuvable, conscient de son intelligence et ne s'intéressant qu'à l'acquisition de savoirs livresques. Mais, au fil de la lecture, l'auteur enfant mûrit et convient qu'il avait l'arrogance de la jeunesse et que les condisciples qu'il dédaignait parfois avaient d'autres choses à lui apporter que les plaisirs intellectuels. Il faut dire que sa mère l'a toujours élevé dans l'idée qu'ils étaient issus d'une caste supérieure, les séfarades espagnols.
C'est ainsi qu'il fait part de son extrême perplexité dans la séquence où il fait l'apprentissage de l'antisémitisme, en même temps qu'on le désigne pour la première fois comme juif. Cela lui paraît inconcevable. Et d'ailleurs, l'affaire n'est pas vraiment développée, peut-être parce que ça se passe en Suisse : la raison pour laquelle ses camarades se seraient plaints de lui étant simplement le fait qu'il levait trop souvent le doigt en classe. Ce passage m'a déconcertée, quand on connaît la suite des événements.
Dans cette narration, qui n'est pas seulement l'étalage d'une culture livresque, j'ai noté un indice qui montre qu'Elias est aussi un enfant avec ses peurs et ses désirs, voire ses désirs charnels : la couleur rouge éparpillée çà et là : la première scène, "baignée de rouge", les taches rouges de la langue des loups et du loup-garou, les pommettes roses de Mary, qu'il aurait bien envie d'embrasser et même de croquer. Cela m'a fait penser à ces peintres comme Turner ou Corot, qui, avec une seule tache rouge dans leurs tableaux, donnent une tout autre dimension à leur œuvre.
J'ai été désagréablement étonnée du peu de commentaires sur ses frères, qu'il jugeait même parfois comme encombrants, avec l'assentiment de la mère. Certes la pratique du pensionnat contribue à cette situation. Malgré tout, nous verrons que ces frères ont eu des carrières dans d'autres domaines au moins aussi glorieuses que celle d'Elias Canetti. Peut-être, dans sa naïveté d'enfant, Elias se sentait-il le centre du monde.
Finalement, j'ai relu avec plaisir cette autobiographie et surtout j'ai retrouvé aux mêmes endroits le même contentement. Je ne me souvenais plus du tout des longues listes d'auteurs maintenant un peu disparus, et je n'ai pas adhéré aux passages sur la mythologie. Et j'en reste au même point !
À cause de ces longueurs, je n'ouvre pas tout à fait en grand.

Claire, après la séance
J'ai terminé le deuxième volume Le Flambeau dans l'oreille, 1921-1931, et pour compléter les divers propos sur "la langue" (die Zunge, a insisté Danièle, l'organe et non le langage), j'attire votre attention sur deux "langues" plus qu'étonnantes...
1. L'une de ses logeuses, veuve, qui a pour idole feu son mari dont les portraits envahissent toutes les pièces de son appartement, y compris la chambre de Canetti, semble être somnambule : il lui arrive la nuit d'entrer dans la chambre de Canetti, qui fait attention à ne pas bouger dans son lit : elle détache chacun des portraits, les tourne l'un après l'autre, et lèche (oui !) longuement l'envers.
2. De nombreuses pages sont consacrées à un personnage qui loge près de chez Canetti et avec qui il passe de longs moments, Thomas Marek, brillant étudiant en philosophie dont les professeurs viennent à domicile. Pourquoi ? Il est très très très paralytique et seul son visage est mobile. Comment lit-il ? Il tourne les pages avec sa langue (oui !). Il faut le lire pour le croire…

Par ailleurs, Voix au chapitre est en relation avec le groupe de Tenerife au sein duquel José Luis, un des piliers du groupe, s'avère avoir été un spécialiste de l'enseignement des langues étrangères ; dans un de ses articles, intitulé "L'émergence de l'inconscient dans l'appropriation des langues étrangères", il consacre tout un passage au fameux apprentissage de l'allemand de Canetti avec sa mère, que j'ai mis en ligne avec son accord.

Et voici les 8 cotes d'amour du groupe breton réuni le 12 février 2026
ChantalMarie-Odile Marie-Thé
AnnieBrigitte
ÉdithPhilippeSoaz

Annie
J'ai lu ce livre comme on regarde un album photos en sépia. Mais un album en plusieurs tomes tant ce livre est dense ! Il est si riche, il y a tellement à dire que la tâche est presque trop grande et que je me suis parfois sentie un peu submergée par tous ces détails, ces vies qui s'entrelacent, ces déplacements partout en Europe, ces langues qu'on apprend en un claquement de doigts (sauf l'allemand qui fut rude !), ces événements politiques (la guerre) et humains (la mort du père). C'est un livre qui demande de l'attention et chaque chapitre peut donner lieu à une recherche importante.
J'ai eu l'impression de vivre au même rythme que l'auteur, de ressentir presque les mêmes douleurs (par exemple quand le père décède brutalement). Il nous ouvre en grand les fenêtres sur sa vie et nous ne nous sentons pas des voyeurs, mais plutôt des témoins compatissants. C'est l'Histoire qui se déroule sous nos yeux avec ce témoignage à hauteur d'enfant, ce qui n'est pas si fréquent (j'ai retenu la scène de l'enfant roué de coups car il chantait en anglais). Nous naviguons entre le témoignage et le documentaire, entre les mémoires personnelles et les mémoires collectives.
J'ai beaucoup aimé toutes les descriptions, notamment de ses parents, mais également de toutes les personnes rencontrées au cours de sa jeunesse. L'auteur a un sens aigu de l'observation des corps et des âmes (par exemple les colères du grand-père Arditt). Il a aussi un talent remarquable pour l'apprentissage des langues étrangères, ce qui était apparemment très courant, et l'enseignante qui vit en moi a été interpellée par cet apprentissage qui apparaît d'une facilité déconcertante et par le niveau intellectuel général de cet enfant.
C'est un livre que je reprendrai probablement un jour par petits morceaux pour essayer de combler mes grandes lacunes concernant le passé des pays cités (telle la paix de Brest-Litvosk dont je n'avais jamais entendu parler).
J'ai apprécié ce livre qui se lit très bien si on fait abstraction de nombreuses références un peu compliquées.
Marie-Odile
J'ai découvert un texte extrêmement riche, toujours centré sur l'humain, et c'est ce qui m'a touchée.
J'ai aimé les innombrables portraits, ceux des personnages principaux bien sûr : le père, attachant, vu à travers les yeux de l'enfant, le grand-père et surtout la mère, personnage étonnant (qui reproche à la fin à son fils ce qu'elle a elle-même forgé), mais aussi ceux des personnages secondaires jamais négligés, comme les quatre dames de la pension Yalta. J'ai trouvé les portraits de professeurs excessivement nombreux, comme par souci de n'oublier personne, mais avec de jolies phrases, par exemple : Witz "nous offrait la richesse qui était en lui".
Deux faits restent présents tout au long du récit :
- la mort du père : pour la mère, pacifiste, "la guerre n'était autre chose que cette mort multipliée"
- la malédiction du grand-père.
J'ai noté quelques moments forts où il est question de vie ou de mort :
- le fils de 6 ans sauvant sa mère du suicide
- les officiers allemands et les officiers français, tous blessés, se saluant : "On se montrait ce qu'on avait en commun au bout du compte : une paire de béquille"
- le fœtus de la brebis tuée à l'abattoir, tableau choquant.
J'ai aimé le récit des premières fois :
- l'arménien triste : "il a été le premier réfugié de ma vie"
- le soldat déserteur du lied : "le premier mort dont je portai le deuil"
- la première expérience "de masse hostile" de l'enfant qui chante en anglais alors que tous le font en allemand.
Ces phrases ont créé en moi une attente, pas toujours satisfaite par la suite.
Souvent, c'est la dernière phrase du chapitre ou du paragraphe qui souligne l'importance du moment raconté et qui en dit l'essentiel.
Conclusion intéressante aussi de la liste des professeurs : "l'école était l'école de la diversité humaine (...) de la connaissance de l'homme", ou celle des grands hommes de l'almanach : "Je ne vois pas ce qui aurait pu me donner une idée plus frappante de la diversité, de la grandeur, des espérances de l'humanité."
Ce souci de l'aboutissement est encore plus perceptible au niveau du récit dans son ensemble, qui se clôt par l'impressionnante discussion où la mère arrache l'adolescent au paradis zurichois : "il est vrai que j'allais vivre tout autre chose que ce que j'avais connu au paradis. Il est vrai qu'à l'instar du premier homme je ne naquis qu'après avoir été chassé du paradis." Cette conclusion m'a donné envie de connaître la suite.
La composition d'ensemble selon les grandes villes habitées est simple et l'ordre chronologique reposant. Cet ordre est cependant perturbé lorsque sont évoqués les interdits avec un retour en arrière intéressant.
Même si le style est toujours égal, on sent l'enfant grandir par ses perceptions et l'analyse qu'il fait de son vécu : relation à la mère "source de bonheur et de tyrannie", projets de l'oncle, montée de l'antisémitisme, lucidité sur son propre orgueil, etc.
Reste en fil conducteur l'importance des langues, de la langue. Le singulier du titre m'interpelle. Certes "on habite une langue". Ici elles sont multiples et d'un énorme enjeu dans les relations humaines.
J'ouvre en grand.
Philippe
L'autobiographie de Elias Canetti, couvrant les seize premières années de sa vie, a été publiée en 1977 en langue allemande, alors qu'il avait 72 ans.
Elle est celle d'un enfant du début du 20e siècle, à la fin de l'Empire austro-hongrois, dans un pays, la Hongrie, qui avait été sous domination ottomane jusqu'en 1878. La vraie singularité de cette famille de commerçants établie en Europe centrale étant d'utiliser la langue espagnole, "la langue sauvée", sous-titre du livre. Plus de 4 siècles après l'expulsion des Juifs séfarades d'Espagne en 1492, événement majeur de l'histoire juive, les descendants de ceux qui avaient migré vers l'Europe centrale, parlaient encore espagnol. Le jeune Elias pratiquera de nombreuses langues au gré des déplacements de la famille, en plus de l'espagnol, le bulgare, l'anglais et l'allemand.
Le décès très prématuré de son père à 31 ans a lieu à Manchester. J'ai beaucoup admiré l'intelligence de la mère, qui a aidé Elias à faire le deuil du père, qu'il aimait tant, et à faire naître une vocation d'écrivain peut-être, par ces lectures partagées, qui les ont rapprochés également. On comprend assez vite que la maman, Mathilde, souffre de tuberculose. Elle sera de fait séparée de ses enfants. Elias vit dans une "pension" à Zurich, et ses deux petits frères dans un pensionnat à Lausanne.

Je fais un pas de côté pour savoir ce que sont devenus Nissim et Georges. Après Lausanne, ils ont poursuivi leurs études en France. Nissim a pris le prénom de son père Jacques (1909-1997). Il est devenu directeur artistique et producteur des plus grands artistes français de l'après-guerre : Edith Piaf, Brassens, Brel, Gainsbourg et Jacques Higelin. Georges Canetti (1911-1971) sera médecin biologiste, professeur à l'Institut Pasteur à Paris. Il sera à l'origine des antibiogrammes, afin de tester la sensibilité d'un germe aux antibiotiques, et des bi et trithérapies qui ont révolutionné le traitement de la tuberculose. Il est le découvreur d'une mycobactérie rare (mycobactérie canetti). Depuis 2006, un Prix Georges, Jacques et Elias Canetti, récompense des chercheurs de l'Institut Pasteur pour leurs travaux en maladies infectieuses. Le journal Les Échos titrait un article en juillet 2016 : "Les Canetti : trilogie de génie".

Lors de la dernière visite de Mathilde à son fils Elias, elle lui demande de quitter Zurich, de cesser ses études et d'aller travailler en Allemagne. Le grand-père omnipotent a-t-il décidé de couper les vivres en raison des mauvaises relations entretenues avec sa belle-fille ? Heureusement, le jeune Elias n'en fera rien, après des études de chimie, il sera écrivain. On lui décerne le Prix Nobel de Littérature en 1981, plus difficile à obtenir qu'une médaille olympique. Il en tire une jolie conclusion : "J'avais connu le paradis/.../je naquis après avoir été chassé du paradis".
Pour Voix au Chapitre, je garde cette autobiographie ouverte au trois quart en raison de quelques longueurs.
Chantal
J'ai aimé suivre ce gamin, puis ado, à travers Bulgarie, Angleterre, Suisse, Vienne... Le suivre à travers ces petits chapitres, souvenirs d'enfance de l'auteur. Qu'il reconstruit peut-être, il a plus de 70 ans, qu'il revisite parfois avec une certaine complaisance (?)... En tous cas, les souvenirs qui l'ont marqué, qui l'ont construit.
À plusieurs reprises, ce petit bonhomme si sûr de lui, ne doutant jamais d'avoir raison, m'a fait sourire et m'a évoqué Romain Gary dans La promesse de l'aube.
• Le thème récurrent, omniprésent, est celui de la famille : cette famille "juive séfarade espagnole", toujours mise en avant par la mère, famille aisée, très cultivée, qu'on sent "supérieure" dans la bouche de la mère qui lui inculque cela. Elle qui veut transmettre à son fils de gré, parfois de force (le terrible apprentissage de la langue allemande), tout ce qu'elle aime, les langues, le théâtre, laissant de côté le reste, la science, les arts...
Relation fusionnelle avec cette mère, voire toxique. De protecteur de sa mère à la mort du père, il va devenir jaloux : "la jalousie était devenue ma passion cardinale" : analyse très brillante de cette relation dont il va se délivrer, enfin, par la séparation d'avec sa mère malade.
• Un thème tout aussi important, c'est le Savoir, la transmission du Savoir, la culture, la, les, langues. C'est pour moi sans doute le thème le plus puissant :
- la transmission par le père et les livres offerts et racontés
- par la mère, à marche forcée pour l'allemand, les séances quotidiennes de théâtre entre elle et lui...
- la transmission par l'école, les maîtres, les professeurs. Leurs portraits, si précis, détaillés, longs passages, mais si... on les voit !
Un très très beau passage (p. 224 dans mon édition ancienne) m'a profondément touchée : un hommage vibrant aux professeurs, aux enseignants, passage magnifique. Qui ferait du bien à ceux d'aujourd'hui qui souffrent. Enseignants qui, dit-il, lui ont apporté la découverte du monde, et la connaissance de l'homme et la soif de connaissances nouvelles : "quand j'apprenais quelque chose de nouveau, je le ressentais physiquement, j'avais la sensation que mon corps se dilatait".
• Plein d'autres aspects m'ont intéressée : son imagination débordante (dialogues avec le papier peint...), les références historiques (les différents pays européens dans la Première Guerre mondiale).
Le livre est si dense et l'écriture si belle.
J'ai ressenti... de l'envie... par rapport à la chance de l'auteur d'être né dans ce milieu : aisé, sans soucis matériels, baignant dans la culture depuis la naissance. Oui, quelle chance !!
J'ai adoré cette lecture, vraiment. Et j'ouvre ce livre en grand.

Brigitte
Elias Canetti, nobélisé : je n'ai pas de réel souvenir d'avoir croisé son nom avant ce choix de Voix au chapitre. La lecture a été longue et parfois fastidieuse, alors que le livre offre des chapitres parfaitement structurés. Donc ce n'est pas une mise en cause du style, mais 400 pages d'une autobiographie dense, peut-être parfois trop dense… De plus, j'ai lu un texte aux caractères et paragraphes serrés dans une édition de poche. Date de publication originale en 1976 : Canetti avait 71 ans ! Le temps n'aurait rien déformé de ses souvenirs ? Les détails sont tels que je suis souvent étonnée de la précision.
Je reviens sur mes difficultés de lecture. Mon manque de connaissance est évident et sans doute parfois décourageant. Par exemple, je citerais l'histoire des peuples séfarade et bulgare durant le premier quart du XXe en Europe, peuples présentés comme tolérants vis-à-vis des Juifs et des immigrés si je crois Canetti… Je n'ai pas de références suffisantes sur la mythologie, sur les écrivains allemands, scandinaves, latins et grecs… : arrêter la lecture et me lancer dans des recherches a été trop complexe, un travail énorme… au-delà de ma motivation et de la gestion de mon temps. J'assume mon "ignorance" qui a sûrement limité mon avis. Je suis contente d'avoir fait cette découverte et d'être allée jusqu'au bout de la lecture.
Canetti était un enfant extraordinaire, mais déroutant qu'on dirait sans doute aujourd'hui à haut potentiel. Les élèves lui avaient donné le surnom de Socrate…, dont il était fier. Je ne le trouve pas vraiment sympathique avec ses frères (peu de souvenirs partagés) et ses camarades. À la fin du livre, il n'a que seize ans mais un comportement d'adulte depuis de nombreuses années. Adolescent, il évolue : "je pus constater que mes camarades étaient loin d'être inintéressants". Ce garçon juif intellectuel, issu d'un milieu très riche, amoureux de l'écriture, des livres, des langues, des arts en général, est en grandissant attiré également par les sciences, il fera de la chimie. Il est déconcertant tant dans sa passion d'apprendre que dans des discussions enflammées avec les adultes sur des sujets très sérieux dont la politique. Il se montre engagé, comme dans la pétition qu'il écrit contre des attitudes antisémites à l'école. Il est très critique des personnes qui l'entourent dont ses grands-pères. Dès son plus jeune âge, il est encouragé par sa mère souvent souffrante mais surtout très littéraire, qui lit les poètes comme d'autres la Bible. Mère que je trouve tyrannique mais, cependant elle lui apprend la modestie dit-il. Avec sa mère, il entretient une relation fusionnelle. À dix ans, elle lui déclare que tout ce qui est amour charnel est tabou. Qu'en dirait les freudiens - j'ai lu que Canetti ne supportait pas Freud ?? Il relate des fréquents épisodes de violence verbale entre lui et sa mère.
C'est un garçon complexe en amitié car il cherche à recevoir et donne peu. Il vise l'excellence. Intransigeant, il rejette et ne pardonne pas. Il décortique les situations et disserte. Le sens de certaines phrases m'échappe comme p. 218 : "comment le philosophe aurait-il pu soutenir la comparaison avec le poète ?"...
Des passages comme ce paragraphe sur le savoir p. 311-312, le suicide p. 316 m'ont interpellée. Sans oublier ses louanges du corps professoral. Quelle maturité, si c'est réellement ce qu'il pensait enfant. Ou souvenirs d'enfance revisités par un adulte ?
Dans notre monde actuel quelques phrases résonnent. Par exemple, "je commençais à comprendre que la haine entre les nations est un phénomène universellement répandu." Ou encore la morale qu'il retient de l'exode de son grand père en Turquie "il ne sied pas de garder un caillou dans sa poche et de la haine dans son cœur en prévision de la rencontre avec l'ennemi".
Je me suis interrogée sur le titre : "La langue sauvée". J'ai lu que ces souvenirs d'enfance si nombreux auraient aidé Canetti à se structurer ! La langue sauvée, ce pourrait être l'espagnol séfarade parlé par les migrants espagnols au XVIe qui ont vécu dans les Balkans à des milliers de kilomètres de chez eux. Canetti naît en Bulgarie. Est-ce en lien avec le fait que, au fil de ses déplacements malgré lui, il apprend plusieurs langues (nombre impressionnant), tout comme sa famille ? Il choisit l'allemand parlé par son père, décédé jeune, pour écrire. L'allemand lui rappelle l'amour de ses deux parents. Il argumente son intérêt à être polyglotte : comprendre tout le monde permet de sauver des situations. Il raconte "des histoires exemplaires où la connaissance des langues avait joué un rôle" comme p. 45. Faut-il voir dans la langue rouge d'un loup symbolique de la violence des hommes ? Ou encore dans un cauchemar récurrent de langue coupée : la peur de perdre son droit à s'exprimer et sa liberté de parole ?

Ci-dessous un article du journal satirique qui me permet de dire que maintenant je note quand Canetti est cité. Et je pense que je n'oublierai pas ce livre. De là, à lire les autres tomes ?!

[Début de l'article] Elias Canetti l'assurait (1) : Kafka emportait partout avec lui son recueil d'historiettes de l'écrivain allemand Peter Hebel (1763-1826). Kafka adorait rire. Un rire particulier. Du genre kafkaïen. Hebel aussi, dans un autre genre.
(1) Hebel Le Levier, de Frédéric Metz, suivi de Hebel et Kafka, par Elias Canetti, Pontcerq, 116 p.

Edith
D'abord le désir de découvrir ce livre, avec ce titre prometteur : la langue "sauvée"… de qui et de quoi ? L'histoire d'une jeunesse ? Il y a 100 ans.
Elias Canetti ? Que me dit la quatrième de couverture : Bulgarie, Angleterre, origine espagnole, Juif séfarade et Première Guerre mondiale, cela en 359 p. Puis je lis encore : langue et littérature, mère et mort du père et écroulement de l'enfance. Je me réjouis des propositions.
La couverture est belle et je ne sais pourquoi, me renvoie à l'image du film d'après la nouvelle de Thomas Mann Mort à Venise. Avec l'indolence et le temps long ressentis par le choix de la photo et en imagination, je vois le détroit du Bosphore. Il y aura des voyages "à l'ancienne par paquebot", des villes à découvrir. Et je me mets à lire.
La traduction par Bernard Kreiss permet une lecture facile et très agréable, malgré le caractère dense de la mise en page. Le contact de la couverture, en adéquation avec la douceur des propos, m'en fait un compagnon que j'aime retrouver à chaque moment de lecture. À ce stade, je dis que je l'ouvre en grand.
Néanmoins une lassitude s'installe, malgré les chapitres annoncés, tel que "Napoléon Invités cannibales Joies dominicales", au-delà des anecdotes, avec des souvenirs très, trop précis, racontés depuis l'enfance par l'adulte qu'il est devenu : je me lasse un peu.
Mais chaque reprise de lecture redonne goût à tourner les pages.
Alors de quoi est fait mon plaisir de lecture ?
- Évocation de l'Europe début de siècle avec ses "mœurs" d'une classe aisée sinon aristocratique : cela me plaît.
- Par la force du texte qui réside dans la précision des souvenirs "reconstruits" vraisemblablement. Les souvenirs d'enfance inscrits sont retravaillés presque 60 ans plus tard, avec la force de leurs empreintes premières. Elias est un enfant très tôt éveillé… ; il a été soumis dès la mort du père au désir intense et impératif de sa mère exclusivement littéraire et germanophile ; il est fils unique bien qu'il y ait deux autres frères.
- Par de belles pages déconcertantes, mais drôles pour moi, telle la lecture du récit de la méthode pédagogique employée par sa mère pour l'introduire - de force - dans la langue allemande. Le désir de la mère est intense de le rendre uniquement instruit de ses propres choix la littérature et le théâtre. Et intense est le désir d'Elias d'y adhérer, jusqu'à son adolescence 16 ans à Zurich. Je prends plaisir à les voir s'accrocher vivement dans des dialogues alertes, les seuls de tout le récit. Rassurant pour Elias : "je naquis qu'après avoir été chassé du paradis", celui de la Suisse.
- Par les relations mère/fils si finement analysées - non sans humour, et à regard d'enfant, combien même c'est l'adulte qu'il est devenu qui le relate. Notamment avec le chapitre consacré à l'histoire des souris. Un enfant peut avoir honte de sa mère : "Je ne pouvais la prendre dans mes bras, j'étais trop petit, je ne connaissais pas les paroles appropriées ; je n'avais pas non plus la même influence sur la souris qui sillonnait la pièce pendant un bon bout de temps". Et quelques lignes plus loin, en souvenir de la honte de la métamorphose de sa mère quand elle se laissait aller à sa peur, il mûrit un plan pour la guérir de ce mal… : une danse de souris avec la maman souriceau ; il ne faut pas ébruiter cette "vérité" car la peur honteuse des souris de la mère ne doit pas être révélée aux habitantes de la villa Yalta et elle ajoute écoutant le récit imaginé par Elias que ce n'est sûrement pas la maman souris qui s'est laissée aller ; ce en quoi, ce jeu d'incrédules mère et fils est la preuve de la force du lien qui les unit durant les premières années jusqu'au séjour en Suisse de Elias.
La honte pour sa mère se retrouve à nouveau dans le récit du peintre célèbre et du désir obsédant de sa mère d'être portraiturée. À ces deux moments racontés si précisément, l'enfant Elias, devient l'adulte raisonneur et sérieux. Je reste épatée par la richesse si jeune, de ses acquis.
- Et les langues : langue espagnole, langue allemande, langue "secrète" des deux parents, langue "désirée" par Elias qui s'enrichira des autres langues telles que l'anglais et l'espagnol - sa langue de l'origine, espagnole séfarade des parents émigrés en Bulgarie - trop vite oubliée sinon négligée d'après Elias. Avec l'évocation des grands-parents et le traumatisme de la malédiction de l'un deux. J'en reviens ainsi au titre du livre, "la langue sauvée" : l'allemand ou l'espagnol ?
La langue de Canetti invite à poursuivre la lecture d'autres titres. Une belle découverte - à transmettre. Avec un tout : l'évocation de la moitié de début de siècle, guerre 14-18, la question de la judéité, les ravages de la guerre en Allemagne vaincue, tout cela au travers d'une regard d'enfant, et l'éveil "interdit" par sa mère à la sexualité, ainsi que le silence sur la mort du père.
Je maintiens mon ouverture aux ¾ pour mon hésitation à poursuivre parfois la lecture du fait de chapitres moins intéressants.
Marie Thé
J'ouvre ce livre en grand et je m'en sens imprégnée ; j'ai beaucoup aimé suivre l'auteur dans sa traversée d'une partie de l'Europe au début du XXe siècle. Tout d'abord la photo de couverture me rend songeuse, le Danube, peut-être...
Il m'est très difficile de parler d'un livre aimé, d'un livre si dense et si fort.
J'ai été stupéfaite par cette relation mère fils, ce dernier étant à la fois protecteur, omniprésent, mais aussi envahissant et même tyrannique : "Une nuit je viendrai te voler." La mort est très présente : "Avec ses cris, la mort de mon père entra en moi, elle ne devait jamais plus me quitter.", "Maintenant nous étions l'un pour l'autre ce qui restait de mon père." Pouvoir, liberté, entraînant une malédiction et... la mort.
J'aime la mère, forte, cultivée, passionnée, tout en regrettant son côté excessif, tyrannique aussi (apprentissage de l'allemand entre autres...)
A la lecture du dernier chapitre je me suis dit qu'il était temps de remettre les choses en place, le doux rêveur passionné est arrêté dans son élan, mais cette mère qui accable de reproches son fils de 16 ans, c'est tout de même elle qui l'a façonné.
Je retiens évidemment l'importance de la langue, des langues, et cela m'entraîne vers Amos Oz, me fait aussi penser à Aharon Appelfeld etc. (l'allemand, à la fois langue maternelle et langue des assassins, même si ce n'est pas le sujet ici). Mais les langues peuvent sauver (référence aux Grecs). Les dialectes, y compris celui des vallées reculées du Valais, ne sont pas oubliés. "Tu lèves trop souvent le doigt", résonnance... comprenne qui pourra...
J'ai adoré les échanges de l'enfant avec son père, les livres partagés, moments fondateurs. Apparaît la notion de pouvoir (Napoléon, etc.) Adoré les dimanches matin dans le lit des parents...
La description des personnages est remarquable, corps et esprit, tant de portraits magnifiques, du grand père Canetti, aux oncles et tantes, sans oublier les domestiques ou les dames de la pension Yalta. Et bien sûr les professeurs, tous différents les uns des autres. À propos de ceux-ci, j'ai trouvé quelques longueurs qui m'ont un peu lassée, l'auteur écrit pour lui, pour se souvenir, je me suis sentie en dehors parfois pas vraiment concernée. L'érudition m'a parfois assommée.
Je remarque un côté visionnaire et cela me dérange un peu : l'adulte qui écrit sur son enfance sait ce qui s'est passé après...
L'antisémitisme m'a bouleversée.
Je retiens encore "l'orgueil familial" de la mère, ou ceci : "Et elle m'expliquait alors qu'elle était trop méfiante pour être bonne." Mère effrayée d'être comparée à Médée, "mais elle n'en laissa rien paraître." Ou préférant "faire alliance avec le diable" pour mettre fin à la guerre (visionnaire). L'énumération des interdits a bien sûr retenu mon attention, ce qui touche à l'amour charnel en fait partie pour la mère.
"Je ne naquis qu'après avoir été chassé du paradis." Il y avait eu une autre naissance à Lausanne, à la langue allemande... Enfin, je rejoins la mère de l'auteur lorsque ses tâches quotidiennes deviennent un obstacle à la lecture. (Heureusement pour elle comme pour moi cela est passager).
Malgré quelques réserves je garde grand ouvert ce livre que je trouve remarquable.

AUTOUR DU LIVRE

LES ŒUVRES de Canetti : roman, essais, journal, correspondances, autobiographie
QUELQUES REPÈRES BIOGRAPHIQUES
: une vie européenne, des émissions, des potins
RÉCEPTION DES TROIS VOLUMES AUTOBIOGRAPHIQUES
par de grandes plumes du Monde

QUELQUES ARTICLES
prises de tête sur le livre que nous lisons
LE PRIX NOBEL
: pas de discours, un discours quand même


LES ŒUVRES de CANETTI traduites en français


Canetti est l'auteur d’un unique roman, Auto-da-fé (Die Blendung, 1935), considéré comme l’un des grands romans de son époque, et d'un essai majeur : Masse et puissance (Masse und Macht, 1960), vaste réflexion sur les comportements collectifs.
Il écrit également des pièces de théâtre, des aphorismes, une autobiographie en quatre volumes...

• Roman
- Auto-da-fé (1935, date de publication), trad. Paule Arhex, Gallimard, 1968 ; rééd. L'Imaginaire, 1991

Essais
- Masse et Puissance
(1960), trad. Robert Rovini, Gallimard, 1966 ; rééd. Tel, 1986.
- Le Territoire de l'homme : réflexions 1942-1972, trad. Armel Guerne, Albin Michel, 1978
; rééd. Le Livre de poche, 1998.
- La conscience des mots (1975), trad. Roger Lewinter, Albin Michel, 1984 ; rééd. Le Livre de poche, 1989.
- Le témoin auriculaire (1974), trad. Jean-Claude Hemery, Albin Michel, 1985 ; rééd. Le Livre de poche, 1988.
- Le collier de mouches
(1992), trad. Walter Weideli, Albin Michel, 1995.
- Le cœur secret de l'horloge
(1987), trad. Walter Weideli, Albin Michel, 1989 ; rééd. Le Livre de poche, 1998
.
- Notes de Hampstead
(1994), trad. Walter Weideli, Albin Michel, 1997 ; rééd. Le Livre de poche, 1999.
- Le livre contre la mort (posthume) Albin Michel, 2018 ; Le livre contre la mort, Livre de poche, 2019.

• Journal, notes et réflexions
- Les voix de Marrakech
(1968), trad. Françoise Ponthier, Albin Michel, 1980 ; rééd. Les Voix de Marrakech, Livre de poche, 1986.

Correspondances
- L'autre procès : lettres de Kafka à Félicie
(1969), trad. Lily Jumel, 1972.
- Amant sans adresse ; correspondance 1942-1992, Elias Canetti, Marie-louise Von Motesiczky, Nicole Taubes, trad. Nicole Taubes, Albin Michel, 2013.
- Lettres à Georges, trad. Claire de Oliveira, Albin Michel, 2009.

Autobiographie

Le cycle en trois volumes
- La langue sauvée (1977) : histoire d'une jeunesse 1905-1921, Albin Michel, 1980 ; rééd. Livre de poche, 1984 ; rééd. Albin Michel, 1980 puis 2005.
- Le Flambeau dans l'oreille, 1921-1931
(1980), trad. Michel Demet, Albin Michel, 1980 ; rééd. Livre de poche, 1985
; rééd. Albin Michel 2005.
- Jeux de regard, 1931-1937
(1985), trad. Walter Weideli, Albin Michel, 1987 ; rééd. Livre de poche, 1990 ; rééd. Albin Michel, 1994 puis 2005.

Complément autobiographique
- Les années anglaises (1989),
trad. Bernard Kreiss, Albin Michel, 2005 ; rééd. Les années anglaises, Livre de poche, 2007. Publication posthume.

Un gros volume d'écrits autobiographiques
Écrits autobiographiques, Le Livre de poche, 1998, 1492 p. Ce volume réunit :
- Histoire d'une jeunesse : La Langue sauvée (1905-1921)
- Histoire d'une vie : Le Flambeau dans l'oreille (1921-1931)
- Histoire d'une vie : Jeux de regard (1931-1937)
- Le Territoire de l'homme (1942-1972)
-
Le Cœur secret de l'horloge (1973-1985)


QUELQUES REPÈRES BIOGRAPHIQUES


•Une vie européenne
- 1905 : naissance en Bulgarie, dans une communauté séfarade multilingue. Enfance marquée par de nombreux déplacements : Manchester, puis Vienne, où sa mère lui transmet l’allemand, qui deviendra sa langue littéraire.
- 1929 : doctorat de chimie à Vienne
- 1938 : exil en Angleterre après la montée du nazisme ; devient citoyen britannique en 1952.
- Installé ensuite en Suisse, où il meurt en 1994 à Zurich.
- Reçoit le prix Nobel de littérature en 1981 pour l’ensemble de son œuvre.

Des détails sur ›wikipedia.

Des repères avec des émissions :
- "Elias Canetti, l’éveilleur d’un passé qui parle au futur", Catherine Paoletti, Une vie une œuvre, 19 novembre 1998, 1h 27.
- "Nostalgie du monde d'Elias Canetti", avec Michel Zink, auteur de On lit mieux dans une langue qu'on sait mal, éd. Les belles lettres, L'invité de la grande matinale, France Inter, 8 juillet 2021.

- "Elias Canetti, la puissance des masses", Jean Lebrun, Intelligence service, France Inter, 6 novembre 2021, 47 min.
- Elias Canetti, Gérard Stieg, Entretiens en ligne, Fondation Maison de l'homme, Canal U, 9 mars 2005, 1h30 (sur Auto-da-fé principalement).
- Un portrait documentaire vidéo en allemand, Elias Canetti - ein Porträt in Dokumenten (1994) sur ›youtube
- Et à propos de notre lecture : un fana de l'autobiographie de Canetti, toujours talentueux en moins de deux minutes, Olivier Barrot en 1998 sur ›youtube.

Les potins
Une question qu'on oublie se poser concernant les artistes, et donc pour cet écrivain : de quoi vivait-il ? Canetti vient d’une famille de grands commerçants installés à Roussé, Manchester puis Vienne. Après la mort de son père, la famille conserve une aisance financière suffisante pour lui permettre d’étudier, voyager, écrire et fréquenter les milieux intellectuels sans exercer de métier salarié.

Véza Canetti (1887-1963), son épouse, écrivait sous pseudonyme pour des journaux tels que Arbeiter-Zeitung. Elle a subvenu aux besoins du couple, surtout dans les années viennoises. Après leur exil en Angleterre en 1938, elle a continué à assurer une part de leurs revenus par des travaux littéraires et des traductions. Canetti lui-même reconnaît dans
Jeux de regard qu’il lui doit sa survie matérielle et intellectuelle. Elle meurt en 1963.

› La peintre Marie-Louise von Motesiczky (1906-1996), issue d’une famille très fortunée, rencontre Canetti en 1934 : leur relation durera un demi-siècle, jusqu’à la mort de Canetti. Elle joua un rôle d'amante, de mécène, lui offrant un logement, une stabilité matérielle, un espace de travail, un soutien affectif et financier constant. Leur correspondance (
Amant sans adresse) montre une relation passionnée, mais souvent déséquilibrée : elle est dévouée, lui reste distant, exigeant, parfois manipulateur. Marie-Louise a accepté que Canetti reste marié avec Véza et ne vive pas avec elle. Après la mort de Véza, leur relation devient plus visible, mais jamais officielle. Marie-Louise reste dans l’ombre, par choix mais aussi par la volonté de Canetti.

Plus accessoire : Canetti a bénéficié de bourses d’écriture, de résidences et de prix littéraires (dont le Georg-Büchner-Preis en 1972).
Ce n’est qu’après le prix Nobel de littérature en 1981 que ses droits d’auteur deviennent réellement substantiels. À ce moment-là, il a déjà 76 ans.

Il y eut d'autres amantes fort intéressantes et la meilleure est pour la fin...
› Avec Anna Mahler, il eut une liaison brève dans les années 1930 à Vienne où il
fréquente les milieux artistiques : elle est une figure importante du cercle intellectuel : sculptrice, fille de Gustav et Alma Mahler.
› Avec Frieda Benedikt, écrivaine et critique littéraire, la relation amoureuse vers 1936 a une forte dimension intellectuelle, asymétrique, marquée par l'ascendant psychologique et littéraire de Canetti.
› Le meilleur pour la fin, car il s'agit d'une autrice importante, jamais lue à Voix au chapitre, Iris Murdoch. Ce fut une liaison qui compta, après son installation à Londres dans les années 1950 : une relation intense et conflictuelle. Iris Murdoch était mariée et eut de multiples liaisons avec des hommes et des femmes. Son mari, John Bayley, lui-même écrivain et critique littéraire, décrira Canetti comme une figure à la fois fascinante et tyrannique ("monstre de Hampstead"). Philosophe formée à Oxford, romancière majeure semble-t-il, Iris Murdoch mériterait peut-être que nous nous intéressions à elle (ses livres chez Gallimard ›ici)...


RÉCEPTION DES TROIS TOMES AUTOBIOGRAPHIQUES
par de grandes plumes du Monde


Voici les articles d'origine, sentant le papier journal jauni :
- La langue sauvée : histoire d'une jeunesse (1905-1921) : "Elias Canetti l'irréductible", Raphaël Sorin, 13 juin 1980.
- Le Flambeau dans l'oreille, 1921-1931 :
"Elias Canetti au cœur des années 20, François Bott, 28 mai 1982.
- Jeux de regard, 1931-1937
: "La Comédie humaine d'Elias Canetti", Roland Jaccard, 4 décembre 1987.
- Écrits autobiographiques
comportant les trois volumes : "Le territoire d'Elias Canetti", Edgar Reichmann, 6 mars 1998.


QUELQUES ARTICLES prises de tête sur le livre que nous lisons


- "Transmettre la langue", Marc Abélès, Ethnologie française, T. 25, n° 1, Le vertige des traces. Patrimoines en question, janvier-mars 1995, pp. 7-15. Début de l'article :

Qu'on me permette d'évoquer ici la question du patrimoine à partir d'un ouvrage qui ne relève pas du genre ethnologique, mais ne m'en a pas moins ouvert tout un horizon de questions. Comme son titre l'indique, La Langue sauvée a trait à un élément essentiel de notre patrimoine. La langue maternelle est ce qui est censé se transmettre d'une génération à l'autre le plus naturellement du monde. Comme s'opère cette transmission, quels obstacles rencontre-t-elle ? C'est ce dont nous parle l'écrivain Elias Canetti dans cet ouvrage qui constitue, au-delà de son aspect anecdotique, une réflexion de toute première importance sur les rapports entre filiation et transmission.

- "Élias Canetti. La langue du papier peint", Régine Robin, Le deuil de l'origine, éd. Kiné, 2003, p. 105-128. Début du chapitre :

Le premier tome des mémoires d’Élias Canetti s’appelle Die Gerettete Zunge. Geschichte einer Jugend, (La langue sauvée, histoire d’une jeunesse). Or, un étrange phénomène de mémorisation visuelle ou phonique veut qu’on fasse très souvent une erreur autour du syntagme "langue sauvée".

- "De la 'langue sauvée' à la langue maîtrisée : l'itinéraire d'Elias Canetti", Alain Cozic, Slavica Occitania, n° 20, 2005, p.245-258. Début de l'article :

Soit, en préambule, quelques données explicatives, et d’emblée significatives. Elias Canetti naît en 1905 à Roustchouk, port fluvial important sur le Danube inférieur, aujourd’hui Ruse en Bulgarie. Il y passe les six premières années de sa vie, séjourne ensuite à Manchester (1911-1913), une première fois à Vienne (1913-1916), une première fois à Zurich (1916-1921), à Francfort (1921-1924), une seconde fois à Vienne (1924-1938) ; il sera à Londres de 1938 à 1988 ; il meurt à Zurich en 1994. L’empire austro-hongrois donc de 1905 à 1916 en exceptant trois ans en Angleterre : de Roustchouk à Vienne, que relie le Danube, sur lequel, à l’époque, on voyage quatre jours pour se rendre d’une ville à l’autre. L’Autriche ensuite, de 1924 à 1938. 1938 et l’AnschluB : date et événements-clés, à partir desquels pour Canetti aussi commence l’émigration, l’exil. La Suisse enfin. Mais c’est à un écrivain autrichien que fut officiellement attribué le prix Nobel de littérature en 1981. (...) C’est la composante autobiographique de cette œuvre qui va m’intéresser ici et, des trois volumes de la trilogie, le premier essentiellement (La Langue sauvée). Succès mondial dès sa parution en 1977 - Canetti a 72 ans -, ce premier tome, sous-titré Histoire d’une jeunesse, couvre la vie de l’auteur, sa "jeunesse", de 1905 à 1921.

- "'Chacun est le centre du monde, mais vraiment chacun'. Quel est l'objet de l'autobiographie de Canetti ?", Rolf Wintermeyer, Austriaca (Cahiers universitaires d'information sur l'Autriche), n° 61, 2005, pp. 171-183. Fait partie d'un numéro thématique : Elias Canetti à la Bibliothèque nationale de France ; un colloque bilingue de 3 jours autour d'Elias Canetti s'est tenu à la BNF du 16 au 18 juin 2005, trois jours (programme ici). Début de l'article :

On a reproché à Canetti que le récit déployé dans son autobiographie était de facture traditionnelle, qu’il entretenait l’illusion d’une "narration objective", à l’instar de celle du grand roman du XIXe siècle, et qu’il mettait en scène un "moi" aux contours trop bien définis. Ce moi serait constitué, à la manière d’un édifice qui dure, par l’éducation, la tradition familiale ou religieuse, par un système de valeurs, de détestation et d’adoration, stable, mis en place dès l’enfance, ainsi que par les références et traditions littéraires et picturales. Tous ces ancêtres réels et spirituels activeraient les principes d’une entéléchie ou identité personnelle dans laquelle - en dépit de tous les conflits et ruptures spectaculaires dont le récit peut faire état vocation et accomplissement, projet et achèvement se rejoindraient en fin de compte d’une manière harmonieuse. Si les analyses qui vont dans ce sens ne sont pas toujours des critiques, elles reflètent cependant un étonnement. Comment se fait-il qu’un auteur de la modernité, et qui plus est a publié un roman "expérimental", peut raconter à l’instar d’un auteur ancien, et comment peut-il être si sûr de ce qu’il dit ? Les plus virulents déplorent un manque d’innovation littéraire, une "technique conventionnelle du récit", voire un "caractère arriéré". Ces reproches cumulent dans une accusation de lèse-modernité qui consisterait en l’absence d’un sujet éclaté. Le sujet moderne, croit-on savoir, ne peut connaître sa propre vérité. Or de l’adoption d’une telle forme de récit "à l’ancienne" découlerait inévitablement l’affirmation (illusoire) d’un sujet plein et accompli, maître de son destin, affirmation incompatible avec l’expression des doutes et incertitudes, avec la polyphonie nécessaire, avec le retour critique sur soi-même ou sur la sélection et déformation exercée par la mémoire.

- "Récit d'enfance et conscience métalinguistique : échos des Grandes Espérances de Charles Dickens dans La Langue sauvée d'Elias Canetti", Louise Sampagnay, CTELA (Centre transdisciplinaire d'épistémologie de la littérature et des arts vivants), Loxias, 74, septembre 2021. Début de l'article :

Jusqu’à la thèse de doctorat de C. Meyer (1), la présence d’intertextes extérieurs à l’aire germanique dans les écrits autobiographiques d’Elias Canetti avait été peu explorée en regard de ses influences allemandes et en particulier autrichiennes. Pourtant, l’ouvrage collectif dirigé par G. Neumann (2) ainsi que les statistiques établies par B. Kampel (3) concernant les auteurs admirés ou haïs par Canetti (4) laissaient envisager l’envergure de la Weltliteratur goethéenne (5) dans le récit de soi canettien et dans la construction rétrospective d’une figure d’écrivain-lecteur, érudit et passionné dès l’enfance. En postulant l’existence d’un lien transtextuel entre Les Grandes Espérances (1861) de Charles Dickens et La Langue sauvée (1977) d’Elias Canetti, nous proposons de réaffirmer la place de Dickens au sein de la "galerie des ancêtres" (6) dont aurait "besoin" un écrivain selon Canetti (7).

(1) Christine Meyer, Canetti, lecteur de Cervantès, Gogol, Stendhal : formes de l’intertextualité dans l’œuvre romanesque et autobiographique d’Elias Canetti, thèse de doctorat, Paris III, 1997.
(2) Gerhard Neumann (dir.), Canetti als Leser, Fribourg, Rombach, 1996.
(3) Beatrix Kampel, "Ein Dichter braucht Ahnen. Canettis Begegnungen mit Literatur und Literaten im Spiegel seiner Autobiographie" in K. Bartsch et G. Melzer (éd.), Experte der Macht. Elias Canetti, Graz, Droschl, 1985, pp. 102-115.
(4) Canetti est souvent manichéen dans ses jugements de valeur quant aux auteurs lus, oscillant entre hagiographie et critique acerbe.
(5) C’est-à-dire d’une littérature mondiale œuvrant au progrès et à l’avancement de l’humanité par-delà la langue d’écriture.
(6) Nous reprenons l’expression de Christine Meyer, dans "Comme un autre Don Quichotte". Intertextualités chez Canetti, Fontenay-aux-Roses, ENS-Éditions, 2001, p. 7.
(7) "Ein Dichter braucht Ahnen" affirme en effet Canetti à la fin du troisième tome de son autobiographie. Elias Canetti, Das Augenspiel. Lebensgeschichte 1931-1937, Munich, Hanser, 1980, p. 278.


LE PRIX NOBEL


Pas de discours
L'attribution du prix Nobel rend obligatoire une conférence "académique" du lauréat ("Nobel lecture"). Il y a eu des exceptions (santé, refus, impossibilité de se déplacer, choix personnel). Qui ? Qui ?

- Samuel Beckett en 1969 refuse de se rendre à Stockholm et ne prononce aucun discours. Il envoie un texte très bref lu par un représentant, mais ce n’est pas une conférence.
- Alexandre Soljenitsyne en 1970, empêché de quitter l’URSS, ne peut se rendre à Stockholm. Il prononcera une conférence plus tard, en 1974, après son exil, mais elle n’est pas considérée comme la “Nobel Lecture” officielle de l’année du prix.
- Elias Canetti en 1981 prononce uniquement un discours de banquet, très bref. Aucune raison officielle donnée.
- Svetlana Alexievitch en 2015 a donné une conférence, mais sous forme d’entretien public, et
non d’un texte structuré traditionnel. Les archives la classent comme “lecture”, mais elle ne correspond pas au format canonique.
- Bob Dylan en 2016 remet tardivement une "lecture", sous forme audio, ne se rend pas à Stockholm. La Fondation Nobel accepte finalement un enregistrement audio comme “lecture”. C’est un cas limite : lecture existante, mais non prononcée publiquement.

Les hypothèses concernant l'attitude de Canetti :
- une méfiance envers les discours programmatiques ; il a toujours refusé de “théoriser” son œuvre. Il se méfiait des systèmes, des doctrines, des manifestes, des explications d’auteur. La Nobel Lecture est précisément cela : un discours long, structuré, programmatique, où l’écrivain doit “expliquer” sa vision. Or Canetti a passé sa vie à démonter les systèmes de pensée qui enferment. Il est donc plausible qu’il ait refusé ce format par principe.
- un rapport complexe à la célébrité et aux institutions. Canetti n’était pas un écrivain mondain. Il vivait dans une forme de retrait, presque d’ascèse intellectuelle. Le Nobel, avec son cérémonial, ses obligations, ses attentes, pouvait représenter pour lui une institutionnalisation excessive, voire une forme de récupération. Le discours du banquet — bref, presque anecdotique — lui permettait de remplir le minimum rituel sans entrer dans la logique institutionnelle de la “grande conférence”.

- un choix esthétique : laisser parler les morts plutôt que lui-même. Son discours de banquet rend hommage à quatre figures : Kraus, Kafka, Musil, Broch. Ce geste est très "canettien" : se placer dans une lignée, parler à travers les autres, refuser la posture du maître qui expose sa doctrine. On peut y voir une forme de déplacement volontaire : au lieu de parler de lui, il parle de ceux qui l’ont formé. C’est presque une anti-lecture Nobel.

Un discours quand même

- Extrait du Discours de présentation du Dr Johannes Edfelt, de l'Académie suédoise

Parmi les écrits de Canetti, ses mémoires, déjà publiés en deux volumes, constituent un sommet. Dans ces souvenirs d'enfance et de jeunesse, il déploie toute la puissance de son style descriptif, à la fois épique et percutant. Une grande partie de la vie politique et culturelle de l'Europe centrale au début du XXe siècle – notamment à Vienne – y est reflétée. Les milieux singuliers, les destins humains exceptionnels qui ont jalonné son parcours et son éducation atypique – toujours guidé par la quête du savoir universel – y sont dépeints avec un style et une lucidité rarement égalés dans les mémoires de langue allemande de ce siècle.

Monsieur Canetti, par vos écrits d'une grande richesse, qui dénoncent les dérives de notre époque, vous souhaitez servir la cause de l'humanité. La passion intellectuelle s'allie chez vous à une responsabilité morale qui, selon vos propres termes, "se nourrit de miséricorde". Je vous transmets les chaleureuses félicitations de l'Académie suédoise et vous prie d'accepter le prix Nobel de littérature des mains de Sa Majesté le Roi.

- Discours d'Elias Canetti au banquet Nobel, le 10 décembre 1981 (en allemand, traduction française : Bernard Lortholary)

Vos Majestés, Vos Altesses royales, Mesdames et Messieurs,
Si l'on doit beaucoup à une ville que l'on connaît, peut-être doit-on davantage encore à une ville qu'on voudrait connaître, si pendant longtemps on en a eu le désir sans pouvoir l'assouvir. Mais je crois qu'il y a aussi, dans une vie, des divinités particulières incarnant des villes, des entités urbaines qu'ont marquées menace, incommensurabilité ou transfiguration. Elles furent pour moi au nombre de trois : Vienne, Londres et Zurich.
On peut attribuer au hasard que ce furent ces trois-là, mais ce hasard a encore nom l'Europe, et si l'on pourrait certes faire beaucoup de reproches à l'Europe - car que de choses sont parties d'elle ! -, aujourd'hui, où l'ombre de souffle sous laquelle nous vivons pèse lourd sur l'Europe, c'est d'abord pour l'Europe que nous tremblons. Car ce continent auquel on doit tant est chargé aussi d'une grande culpabilité et il a besoin de temps pour réparer ses péchés. Nous souhaitons passionnément qu'il ait ce temps, un temps où pourrait se répandre sur la terre un bienfait après l'autre, un temps si béni que personne au monde n'aurait plus lieu de maudire le nom de l'Europe.
À cette Europe tardive, la véritable Europe, ont appartenu dans ma vie quatre hommes dont je suis incapable de me séparer. C'est à eux que je dois de me trouver aujourd'hui devant vous, et je voudrais devant vous citer leurs noms. Le premier est Karl Kraus, le plus grand écrivain satirique de langue allemande. Il m'a appris à écouter, à m'adonner, sans que rien m'en détourne, à ce qui s'entend à Vienne. Il m'a, ce qui est encore plus important, vacciné contre la guerre, vaccin qui à l'époque était encore nécessaire pour beaucoup. Aujourd'hui, depuis Hiroshima, chacun sait ce qu'est la guerre, et que chacun le sache est notre unique espoir. Le deuxième est Franz Kafka, à qui fut donné de se métamorphoser en ce qui est petit et de se soustraire ainsi à la puissance. Cet apprentissage de toute une vie, le plus nécessaire de tous, c'est grâce à lui que j'en ai bénéficié. Le troisième et le quatrième, Robert Musil et Hermann Broch, je les ai connus du temps où j'étais à Vienne. L'œuvre de Robert Musil me fascine encore à ce jour ; peut-être m'a-t-il fallu atteindre cet âge avancé pour la comprendre pleinement. À l'époque, à Vienne, seule une partie en était connue, et ce que j'ai appris de lui était ce qu'il y a de plus difficile : qu'on peut entreprendre une œuvre sur des dizaines d'années sans savoir si elle se laissera achever, témérité qui est principalement faite de patience, qui suppose une obstination presque inhumaine. Avec Hermann Broch j'étais lié d'amitié. Je ne crois pas que son œuvre m'ait influencé, en revanche sa fréquentation m'a fait connaître le don qui l'a rendu capable de cet œuvre : ce don était sa mémoire du souffle. Depuis lors j'ai beaucoup réfléchi sur le souffle, et c'est de m'en occuper qui m'a porté.
Il me serait impossible de ne pas penser aujourd'hui à ces quatre hommes. S'ils étaient encore en vie, sans doute l'un d'entre eux serait-il là à ma place. Ne considérez pas comme de la prétention de ma part que je m'exprime sur une décision qui n'est pas de mon ressort. Mais je voudrais vous remercier de tout cœur, et je crois n'en avoir le droit que si d'abord j'ai publiquement reconnu devant vous ma dette envers ces quatre hommes.


Nos cotes d'amour, de l'enthousiasme au rejet :
                                        
à la folie
grand ouvert
beaucoup
¾ ouvert
moyennement
à moitié
un peu
ouvert ¼
pas du tout
fermé !


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