Percival Everett, 2024



Effacement
, éd. de L'Olivier, 2025, 384 p.

Quatrième de couverture : "Je ne crois pas à la race. Je crois qu’il y a des gens prêts à me descendre, me pendre, me rouler, me faire obstacle […] à cause de ma peau noire, de mes cheveux frisés, de mon nez épaté et de mes ancêtres esclaves. Mais c’est ainsi."

Thelonious "Monk" Ellison, écrivain noir américain, recherche désespérément le succès. Scandalisé par le triomphe d’un mauvais roman réunissant tous les clichés sur "le ghetto", il écrit sous pseudonyme une parodie intitulée Ma Pataulogie qu’il soumet à un éditeur. Les choses lui échappent totalement : le livre réintitulé Fuck devient un immense best-seller, tous saluent l’authenticité du propos sans avoir perçu la moindre ironie. Monk plonge alors dans une crise profonde qui remet en cause toute son existence.

"Relire aujourd’hui ce roman de Percival Everett paru en 2001 montre la force et le pouvoir visionnaire de son œuvre." The New York Times


Effacement
, trad. Anne-Laure Tissut, Actes Sud, 2004 ; rééd. Babel, 2005, 306 p.

Quatrième de couverture : Thelonious Monk Ellison, romancier noir américain que la réussite n'a cessé de fuir, se voit un jour reprocher de ne pas écrire dans un style "assez black". Révolté par l'audience phénoménale d'un roman médiocre consacré à la réalité des ghettos, il en rédige, sous pseudonyme, une parodie incisive et vengeresse qu'il soumet par défi à un éditeur. Le succès est aussi fracassant qu'immédiat. Mais ce jeu schizophrène reste sans effet sur la vie du "vrai" Monk au moment d'affronter les tragédies personnelles et les crises familiales qui bouleversent son improbable existence d'artiste...
Très politiquement incorrect dans son approche de la question raciale, ce roman, où l'autodérision et l'ironie côtoient le lyrisme, est pétri d'une érudition jubilatoire, d'une redoutable connaissance du milieu littéraire, et, plus que tout, d'une intime fréquentation des passions de l'âme...

Professeur de littérature à la Southern California University, Percival Everett est écrivain, poète et peintre. En France, tous ses romans sont publiés par Actes Sud. Effacement a été porté à l'écran sous le titre d'American Fiction (prix du public du Festival international du film de Toronto 2023) par Cord Jefferson.


Première édition :


Erasure, Faber and Faber, 2004

Commentaire de la couverture par une universitaire : "Celle de l’édition originale d’Erasure montre la photographie en noir et blanc d’un enfant noir pointant une arme à feu sur sa tempe. Un insert reprenant un fragment de la photographie avec un cadrage différent et en couleur sépia s’inscrit à l’intérieur à la fois comme emboîté et comme en surimpression. Cela crée une indécision : s’agit-il d’images d’archives ? D’un album de famille ? S’opère ainsi un détournement de l’image du jeune noir, Black Boy, associée aux images d’émeutes, de violences urbaines, de ghetto, ou d’un possible cliché pris dans l’enfance de l’auteur (fictif ?) en une mise en scène de l’effacement de soi. Une croix rouge s’inscrit sur le nom "percival everett" placé sous le titre "erasure" : si l’on sait que Percival Everett partage avec les théoriciens du postcolonialisme, Homi K. Bhabha et Gayatri Chakravorty Spivak, des références communes à la French Theory, ce substantif peut évoquer la "différance" de Derrida, que l’on ne peut dire "originaire" que "sous rature". La croix rature donc un nom d’auteur, lui-même placé "sous" "erasure", "under erasure", "sous rature". (Yolaine Parisot, "Scénographies postcoloniales d’auteurs : Percival Everett, Erasure, 2001 et Gary Victor, Banal oubli, 2008" in Postures postcoloniales : domaines africains et antillais, dir. Anthony Mangeon, 2012, p. 285-309)

Percival Everett (né en 1956)
Effacement (2001, traduit en 2004)

"La lecture est la chose la plus subversive qui soit
et elle fait peur, bien sûr. Si les fascistes brûlent les livres,
c’est uniquement parce qu’ils ont peur que les gens lisent.
La deuxième chose la plus subversive
que les gens puissent faire est de
faire partie d’un club de lecture."
Percival Everett

Nous avons lu ce livre pour le 26 juin 2026.
Et nous avons visionné l'adaptation au cinéma par Cord Jefferson, Fiction à l'américaine (2023), meilleur scénario adapté aux Oscars 2024.

Des infos en bas de page autour du livre : Repères biographiques
Œuvres
traduites en France
Radio, vidéo, articles, livres
Le film La traductrice

Nos 20 cotes d'amour pour la dernière séance de l'année
Annick LFrançoise Katell MoniqueOdile Renée
Brigitte DanièleJacquelineJérémyManuelRozenn
CatherineClaireFannyJean Mégane Richard
Etienne
Thomas

(ATMOSPHÈRE CANICULAIRE ET BRUYANTE)

Claire
Incroyable ce soir, on a une majorité de mecs !

Thomas
La majorité ? On voit que tu n'as pas fait Math Sup !
Rozenn
(avis transmis)
J'aurais bien aimé pouvoir vous entendre et en discuter, mais la canicule a bouleversé les emplois du temps. Je ferai mieux l'année prochaine, vous me manquez !
J'ai un avis partagé.
J'ai beaucoup apprécié tout ce qui concerne le racisme : le fait de se retrouver renvoyé à une race, qui correspondrait à une place sociale, quand on se sent ailleurs, avec une identité multiple.
J'ai apprécié au fil de la lecture les ruptures de ton et de genres : la communication au colloque est savoureuse, le pastiche de roman qu'il faut ensuite assumer.
Les rapports dans la famille, chacun des personnages. Les rebondissements.
Et surtout la distance tout au long.
Alors pourquoi est-ce que je ne marche pas complètement ? Il me semble que le tout est un peu heurté : un exercice très réussi, mais qui resterait un exercice, une suite de consignes.
J'ouvre quand même presque en grand, disons au trois-quart, mais j'aurais pu changer d'avis.
Katell (avis transmis)
"On nous dit de ne pas prendre le sujet d'une déclaration comme synonyme de l'auteur de sa formulation, ni en termes de substance, ni de fonction."
Si Effacement n'est pas un livre pour le groupe lecture, alors aucun autre livre ne l'est...
Un des meilleurs romans que j'aie lus cette année : intelligent, fin, sarcastique, humain, humoristique. Un livre qui rappelle que la littérature est un espace de jeu, de masque, de distance.
J'ai adoré tous les niveaux de langue : le récit, le pastiche, la communication universitaire, les idées de romans avec Rothko, Wittgenstein, Resnais, Klee, Kollwitz, Hitler..., la pêche à la mouche, le travail du bois. Percival Everett est un virtuose : tout s'imbrique et s'harmonise avec une évidence incroyable.
C'est un roman qui se suffit à lui-même. Je me demande ce que ça donne en film ? Car il est essentiellement littéraire, la quintessence de la littérature. Probablement le scénario ne retient que le récit…
Le seul point qui m'a troublée : le meurtre de Lisa, traité comme un événement périphérique. Un trou, un effacement...
J'ouvre en grand et j'ai hâte d'en lire d'autres de Percival Everett.
Etienne(avis transmis de Rennes)
Malheureusement encore une fois non présent avec vous mais voici mon avis. J'essaierai d'être plus présent l'année prochaine mais j'avoue être plus sélectif dans mes choix de lectures et faire l'impasse sur un titre ne m'inspirant pas ayant moins de temps pour lire depuis 2-3 ans.
Bonne soirée
Ai-je été le seul à avoir eu l'impression malaisante d'être pris au piège par ce livre ? Que Percival Everett a
joué au troll avec moi ? M. Everett est manifestement quelqu'un de très érudit qui sait très bien jouer avec tous les codes du roman, mais quel était véritablement le projet de ce roman ? Une méditation sur l'identité, l'essentialisation ? Peut-être, mais je n'ai pas cru une seule seconde qu'il croyait lui-même à cette histoire, c'est surtout une énorme farce. Je résume : c'est donc l'histoire d'un romancier afro-américain spécialiste de littérature moderne occidentale dans le creux de la vague qui, en prenant un pseudonyme, va pasticher un roman "authentique" de l'expérience afro-américaine et rencontrer un succès qui le débordera alors qu'il pensait avoir écrit un navet. Dans un effet de poupée russe, le tout est écrit par un romancier afro-américain dans un style caricatural post-moderne avec des clins d'œil et des références appuyées (voire lourdingues) à une culture élitiste européenne (franchement, c'était d'un risible les dialogues de Rothko, Wittgenstein et Alain Resnais…). Bref une impression de bingo de roman houellebecquien : l'anesthésie affective du narrateur, la tonalité quasi nihiliste de la prose, la misère sexuelle, l'humour désabusé, le vernis philosophico-culturel.

Si l'idée était de faire une construction à la Borges du type tel-est-pris-qui-croyait-prendre ou regardez-comme-ils-sont-sots-ces-critiques-américain-hahaha-alors-que-nous-européens-nous-avons-la-Culture-oh-mais-attendez-il-est-peut-être-en-train-de-se-moquer-de-nous-également-olala-c'est-vertigineux et bien on peut dire que c'est réussi, mais pour moi ça reste juste un exercice de style.
Si par contre il écrit premier degré, je suis désolé, mon QI d'huître m'a fait passer complètement à côté de l'œuvre, je n'ai pas compris ce qu'il a voulu dire. Je lis qu'Effacement est un livre "diablement intelligent" sur l'identité afro-américaine mais, navré, je n'en ressors avec aucun début de commencement d'élément de réflexion, c'est plat et froid. La lecture de Fuck m'a été aussi pénible que celle du livre globalement. Des thèmes sont posés là (le deuil du père, de la sœur, l'homosexualité du frère, la démence de la mère), mais sont-ils seulement explorés ? Je lis aussi qu'Everett fait un travail remarquable sur la langue. Ces espèces de petits paragraphes avec de temps en temps des citations en latin ?

Je l'ouvre donc à 1/4 ; si le capital culturel de ce livre l'inscrit d'emblée dans la catégorie "pour le groupe", il m'a cependant profondément déçu par sa vacuité, probablement que j'en attendais beaucoup plus.
Odile(avis transmis de Dijon)
Ce livre démarre au galop avec le portrait compact du narrateur, physique, puis familial pour aboutir sur le sujet central du livre à la page 2 : que doit écrire un Noir pour que ça soit apprécié par le monde littéraire et les lecteurs qui semblent n'attendre que des récits de rudes travaux dans des plantations ou de vies de bagarres et d'obscénités ?
De la page 100 et jusqu'à la page 185, un quart du roman, il nous démontre par la parodie ce qu'on attend de l'écrivain noir - un récit censé être autobiographique, grossier, mal poli, d'un être borné et frustre qui va de mal en pis. Le succès de ce livre l'amène au désespoir.
Le livre est tout morcelé : les drames des relations familiales coexistent avec les passages théoriques ou le plaisir de la pêche ou les mésaventures du menuisier amateur. Et il y a beaucoup d'humour.
Comme dans James il met en scène un Noir cultive et conscient de ce qu'attendent de lui les Blancs, qui se prête au jeu. James, dans la plantation, suivait (ou donnait, je ne me souviens plus) des cours de linguistique aux jeunes Noirs pour parler aux Blancs de la manière que ceux-ci attendent.
Pour moi, Percival Everett est un brillant polémiste, un écrivain plein de finesse aussi et qui y va carrément. Le passage Fuck, roman dans le roman, est affreux, mais il y va ! Ça n'a pas dû être facile à écrire.
Il termine le livre par "Hypotheses non fingo" (je n'avance pas d'hypothèses), une expression employée par Newton et qui semble vouloir dire qu'il ne veut pas déduire quelque chose de toute cette histoire qui aboutit au couronnement de la parodie du "livre noir authentique"...
Phrase retenue : "Mon suicide ne serait pas un geste de rage et de désespoir, mais seulement de désespoir, et ma sensibilité artistique ne le supportait pas."
Ouvert en grand.
Catherine
(avis transmis)
Pas tout à fait fini Effacement, il me reste 40 pages.
J'ai déjà lu un roman de Percival Everett, James. Il s'agit, en gros, de Huckleberry Finn revisité, raconté selon le point de vue de l'esclave, Jim. J'avais assez aimé ce livre, surtout le jeu sur le langage. Ça m'avait donné envie d'en lire d'autres, en particulier celui-ci, Effacement, car j'ai aimé le pitch du roman, un écrivain noir au succès confidentiel, car on attend de lui qu'il écrive des romans "de Noir", et qui finit par écrire une parodie, intitulée Fuck, saluée immédiatement comme un chef-d'œuvre. J'ai aimé là aussi le jeu sur la langue, Fuck étant écrit dans le dialecte des Blacks que l'auteur n'utilise évidemment pas.
Ça met en lumière un racisme latent dont les Blancs ne sont pas réellement conscients. Un auteur noir ne peut pas écrire sur Eschyle, il est nécessairement réduit à des stéréotypes raciaux, il doit parler du "peuple noir", du ghetto, les personnages doivent être nécessairement révoltés, pauvres, délinquants… J'ai trouvé cette démonstration convaincante.
Sur ce fond, se greffe la description de la famille du narrateur, une famille noire aisée, éduquée, appartenant à la bourgeoisie. Les relations familiales sont compliquées, entre les parents, les frères et sœur, il y a des secrets, des non-dits, le frère gay, la liaison du père. J'ai bien accroché. Le personnage le moins attachant (pour moi) est d'ailleurs le narrateur, très autocentré, assez condescendant.
J'ai aimé l'humour très présent, j'ai souvent souri, avec le jeu télévisé, l'entrevue avec le producteur, le dialogue entre Rauschenberg et Kooning ou Wilde et Joyce par exemple.
Il y a quand même des longueurs, j'ai trouvé ça long à démarrer, la satire du milieu littéraire m'a modérément intéressée, les digressions sur la pêche ou le travail du bois bof, Ma Pataulogie ça m'a paru un peu long, surtout qu'on a déjà eu droit à des passages de Not' vie dans le ghetto. C'est vrai que c'est assez proche de Bois Sauvage qu'on a lu récemment.
Donc mon intérêt a été inégal. J'ai d'ailleurs trouvé que le film qui a bien transmis l'idée et l'esprit du bouquin était au final plus ramassé et plus percutant, et j'ai nettement préféré la (les fins) du film à celle du livre.
Donc je suis un peu mitigée au final, j'ouvre à moitié. Contente de l'avoir lu néanmoins.
J'allais oublier la phrase : "Ce roman, finement travaillé, présente des passages très élaborés, une langue riche et un jeu subtil sur l'intrigue, mais on a peine à comprendre ce que cette réécriture des Perses d'Eschyle a à voir avec l'expérience afro-américaine."
Danièle
(avis transmis)
Livre déconcertant, éclaté, tant dans l'ordre chronologique que dans les thèmes abordés. L'auteur pratique la dérision et surtout l'autodérision, mais on ne sait pas toujours à quel moment ! Manifestement, il critique l'enflure du discours dans les élucubrations linguistiques, particulièrement de l'époque structuraliste, ou de toute entreprise philosophique, mais en même temps il pousse au plaisir jouissif d'un plaisir intellectuel, qui sera sans doute plus ou moins partagé par les différents lecteurs. Au lecteur d'accepter ce jeu, que j'ai plutôt aimé.
Les incipits des différents chapitres ont leur importance dans la réflexion de l'auteur. Ils sont presque tous construits de la même manière : deux personnages célèbres de l'histoire, de l'histoire de l'art, de la philosophie, de la politique…, entament un dialogue sur des sujets très différents. Mais dans la réalité, ces personnages ne peuvent pas s'être connus car ils ne sont pas tout à fait de la même époque. Où l'on voit l'universalité de la pensée et des thèmes qui traversent l'histoire ! De même, il a plusieurs hobbies, la pêche, le travail du bois..., qui sont pour lui l'occasion de comparaison avec les activités intellectuelles, et qui apparaissent en contrepoint dans le roman, comme un élément essentiel de sa vie et de sa réflexion sur l'art : "Je me demandais pourquoi je travaillais le bois. Mon instinct d'écrivain me poussait à remettre en question les formes et en même temps à les affirmer, selon une ironie difficile à formuler, encore plus à justifier."
"Selon certains membres de la société dans laquelle je vis, que l'on dit être noirs, je ne suis pas assez noir, d'autres que l'on dit blancs, […], me tiennent le même discours." Nous sommes ce que les autres attendent de nous en fonction de nos origines ! Thème souvent traité dans la littérature, aussi concernant les Juifs. C'est l'idée principale du roman, et quand le narrateur veut traiter ce thème avec humour, provocation et dérision, en écrivant une parodie la plus stéréotypée et la plus nulle qui soit, il n'est pas compris et ajoute au consensus ambiant. On ne s'en sort pas !!! Cette question traverse le roman, souvent discrètement, en creux "Je me sentais si bête d'avoir catalogué cette femme aux ongles bleus, de l'avoir cru bête et fade, ce qu'elle n'était nullement, c'était moi l'imbécile". À transposer, évidemment. Mais au moins il reconnaît son erreur !
Mais surtout, il a une vie si riche en occupations et réflexions de toutes sortes qu'il ne peut être résumé par sa race. Cela ressort dans tout le roman.
La question raciale est donc abordée de plusieurs manières, et s'ajoute à son histoire familiale, traitée avec une grande sensibilité : le conflit entre frères et sœurs, la préférence des parents pour l'un d'entre eux, la maladie Alzheimer de la mère, la fin de vie isolée ou en nouveau couple.
Le titre "Effacement" prend tout son sens à la fin du roman, et se fait l'écho des débats concernant l'art contemporain, à partir de Magritte, en passant par Marcel Duchamp, pour savoir ce qui constitue une œuvre d'art, de même que l'œuvre parodique du narrateur peut constituer une œuvre d'art également : "Tu as vendu mon tableau ? - Non, j'ai effacé ton tableau, j'ai vendu mon effacement."
Comment, par ailleurs, ne pas penser à notre activité dans le groupe lecture ? "J'ouvris mon premier livre. En fait, je pris plaisir à le lire. Mais le livre en lui-même était détestable". J'ai souvent entendu cela dans notre groupe !!!
Le tout se dirige en une spirale infernale vers la fin du roman, très impressionnante, prenant l'allure d'un cauchemar. L'œuvre qui se voulait une parodie, est prise au premier degré par le public et les jurés. En lui décernant le premier prix, ils le ravalent au stéréotype du Noir, auquel l'auteur veut justement échapper. Il ne sait plus lequel des noms d'emprunt correspond le plus à sa vraie personnalité.
J'ai aimé sur la fin cette montée en puissance douloureuse, en opposition aux réflexions linguistiques et philosophiques très théoriques qui jalonnent le texte, qui, elles, m'ont amusée.
J'ouvre aux 3/4 malgré les longueurs qui ont failli me faire abandonner la lecture à la moitié du roman.
Richard(avis transmis)
J'ai lu ce livre en anglais - ou plutôt en argot noir américain pour une grande partie ; j'avais souvent besoin d'un dictionnaire (exemples : "pop a cap in my ass" et "get a nine" = selon la version française du livre "se faire plomber le cul" et "se dégoter un calibre 9"). Même sans l'argot, la langue des Noirs américains prend des libertés avec la grammaire ("I be" et non "I was", ajout d'un s en conjuguant un verbe au pluriel) - ce qui doit rendre la traduction en français difficile...
L'idée d'inclure un roman à l'intérieur d'un autre n'est sûrement pas nouvelle ; c'est vrai que c'est essentiel pour la narration, mais présente un effet de répétition que je trouve fatigant et je ne l'ai pas lu en entier.
Dans l'ensemble, le livre est un bon commentaire social, dépeignant le lot des Noirs aux USA et illustrant bien le monde de l'édition et son hypocrisie.
Au niveau des personnages, j'apprécie l'aspect du caractère simple et authentique de Monk qui aime bien travailler le bois (par rapport au monde des intellectuels).
Et la narration avance suffisamment pour maintenir l'intérêt du lecteur.
C'est pour ces raisons que je l'ouvre à moitié et pas davantage.
Monique
(en direct)
Cela n'a pas toujours été une lecture facile. C'est déroutant mais brillant ! J'ai été séduite même si je n'ai pas tout compris.
C'est une satire très américaine de ce qu'une majorité du lectorat attend des écrits d'auteurs noirs.
La construction est surprenante avec par exemple des intermèdes sur la menuiserie ou la pêche ou les curieux échanges entre artistes ou écrivains connus dont l'intérêt m'a échappé mais qui n'ont pas gêné ma lecture.
Au début, j'ai eu peur à la lecture de la conférence carrément hermétique sur le nouveau roman que j'ai fini par survoler en me disant que j'y reviendrai plus tard si nécessaire.
Une autre surprise a été la version in extenso de Ma Pataulogie, parodie outrancière, saturée de clichés, abusant du langage oral prêté au ghetto. Cette partie aurait pu être abrégée, son intérêt est de nous faire inconditionnellement partager l'incompréhension du narrateur pour le triomphe que remporte cette œuvre.
Au fur et à mesure du triomphe, Monk s'enfonce dans une forme de dépossession de lui-même, un effacement de sa singularité.
En contrepoint, l'histoire du narrateur et de sa famille apporte un démenti aux clichés sur la vie des noirs américains. Cette famille, indépendamment de sa couleur de peau, traverse des difficultés de la vie : le deuil, la maladie, les tensions familiales. Le narrateur se montre subtil dans ses rapports aux autres. Il les accepte tels qu'ils sont. C'est un homme cultivé, intelligent, qui sait prendre de la distance par rapport aux événements, J'ai aimé la finesse de ses réactions qui m'ont émue.
J'ai été sensible au cheminement de cet homme qui cherchait à être intègre mais qui s'est laissé dériver vers ce qu'il ne souhaitait pas.
J'ai apprécié la dérision sur les stéréotypes racistes, la critique sur le milieu littéraire, sur les critiques et les prix littéraires et la satire souvent drôle du milieu de l'édition. J'ai aussi noté l'ambiguïté du rôle de l'argent. C'est grinçant et souvent subtil. C'est ce que j'aime !
Quelques passages à noter :
- le show d'Oprah Winfrey qui véhicule les mêmes stéréotypes raciaux que les blancs
- le jeu télévisé très drôle car exagéré à dessein.
L'étendue de la culture, l'intelligence et l'humour de l'auteur m'ont charmée.
C'est un roman original et stimulant qui interpelle et pousse à réfléchir aux questions d'identité, de couleur, de littérature et à se méfier des stéréotypes et idées préconçues.
J'ouvre en grand.
La phrase marquante : "Ce roman, finement travaillé, présente des personnages très élaborés, une langue riche et un jeu subtil sur l'intrigue, mais on a peine à comprendre ce que cette réécriture des Perses a à voir avec l'expérience afro-américaine."
Jacqueline
J'ai eu beaucoup de sympathie pour ce personnage d'écrivain décalé, qui cherche sa place entre ses ambitions, sa maladresse à communiquer et les différentes contraintes sociales avec lesquelles il compose…
J'avais noté la manière recherchée dont il exprimait ses tourments, à propos d'argent "Je songeai aussi au relatif confort matériel qui m'étais soudain échu, me libérant un moment de l'obligation d'enseigner. C'était appréciable dans la mesure où je ne pouvais vraiment pas me résoudre à accepter d'être exploité par l'American University pour donner des cours d'histoire littéraire à des gamins qui se fichaient pas mal de Melville, Twain ou Hurston". Sûr qu'il est loin des gamins dont il parle ! Ni Pennac, ni Bégaudeau ! Et je ne saurais blâmer son point de vue… Par contre, au programme deux écrivains très connus, et Hurston ? J'ai cherché : c'est en fait une romancière noire, Zora Neale Hurston (1891-1960) qui serait aussi importante. Peter Bagge a fait sur elle une BD, Fire.
J'ai adoré les dialogues que notre écrivain imagine entre personnalités célèbres. Et aussi les courtes parenthèses sur le travail du bois ou la pêche à la truite… (clin d'œil à Hemingway ?)
J'ai aimé les évocations de souvenirs du narrateur : un vrai roman et ça aide à comprendre qu'il ne trouve nulle part sa place. À un moment, il cite son père : "Bien sûr, il serait regrettable de vivre trop vieux. Cela n'amène rien de bon. On ne devrait pas prendre l'habitude de vivre" et j'ai apprécié…
J'ai adoré les dialogues et l'ironie désabusée qui s'en dégage… particulièrement ceux avec le frère, mais aussi avec les autres…
J'ai aimé toutes ces situations de couples bancales et le regard sur la fin de vie de la mère…
Moi qui ne connais les États-Unis que par la littérature, j'ai dû chercher ce qu'était "la Reconstruction" et retrouver sous ce mot une période historique et la situation ambiguë des Noirs dans le sud, ce qui m'avait plu dans le beau livre de Gaines Dites-leur que je suis un homme que nous avions lu.
La question des différences de langage entre communautés est au cœur de ce livre. Elle s'était déjà posée dans le groupe autour du roman de Jesmyn Ward Bois sauvage (auquel, je continue de faire crédit de son authenticité).
J'ai bien aimé la profession de foi du narrateur écrivain : "Pour moi, écrire ne relevait ni du témoignage, ni du geste de protestation sociale (même si d'une certaine façon, écrire en relève toujours) et je n'étais pas non plus porté par une prétendue tradition orale."
J'ouvre au ¾ pour le plaisir que j'ai trouvé à le lire (y compris la parodie de textes universitaires savants qui m'échappent et que j'ai allègrement sautés). J'aurais pu l'ouvrir en grand, mais d'apprendre que l'auteur avait cautionné le film me pose question : cette sitcom classique m'a laissée de marbre avec tous les clichés qu'elle véhicule. Rien de ce qui avait pu me séduire dans le livre. À aucun moment, cela ne m'a fait rire, contrairement au dernier film d'Almodovar Autofiction qui traite un peu du même sujet (je l'ai vu dans une salle en voie de disparition et, il est vrai, très bien climatisée, ce qui a dû compter dans mon plaisir !). Bref, son titre
American fiction m'a paru tout à fait justifié comme American Darling et American psycho lus dans le groupe, mais cela m'a laissée complètement froide, je ferme… et me demande : Percival Everett ne céderait-il pas, comme son héros, à la dure nécessité pour l'écrivain de gagner sa vie ?
Brigitte
(à l'écran)
Je ne connaissais pas cet auteur, comme je ne connais pas suffisamment la littérature contemporaine américaine, à laquelle il fait souvent allusion.
C'est un livre très intéressant, écrit par un auteur très cultivé et talentueux.
Le narrateur nous fait profiter de sa compétence à écrire des textes de styles extrêmement variés, depuis l'article érudit destiné aux spécialistes les plus pointus, jusqu'au roman le plus violent et vulgaire, en passant par la vie de sa famille et la déchéance de sa mère, atteinte d'Alzheimer.
Son sujet est la manière dont le lectorat américain reçoit la littérature afro-américaine. Comment son livre Pataulogie, renommé Fuck, qu'il considère comme honteusement mauvais et complaisant, rencontre un énorme succès, devient un best-seller, et lui apporte un confort financier bienvenu.
J'ai bien aimé la rupture de son aventure avec Marylin, parce qu'elle a aimé un livre sur "le ghetto" !
J'ai moins aimé la fin, qui est, tout compte fait, plutôt banale.
Je n'ai pas vraiment compris comment le titre "Effacement" s'applique à son best-seller ou à ses autres écrits (telle la nouvelle sur Tom - très réussie), ou à la vie de sa mère ou à tout ce qui a rapport avec lui (comme le fait de gommer un écrit, jusqu'à ce qu'il ne reste que des traces à peine visibles d'une quelconque écriture comme il l'explique quelque part.)
On pourrait demander à Lahcen ce qu'il pense de la partie consacrée au jury littéraire, dont le narrateur devient le lauréat. Finalement, ce qui compte dans la vie, c'est de passer à la télé !!
J'ouvre aux 3/4.
Thomas
Au début, j'étais réservé. Ces dernières années j'avais lu un certain nombre de romans catégorisés comme littérature afro-américaine : I know why the caged bird sings de Maya Angelou, Beloved de Toni Morrison, Underground Railroad de Colson Whitehead... Et si certains m'avaient bien plu, je n'avais pas forcément envie de me replonger, à ce moment-là, dans une lecture de ce type. Alors quand l'auteur/narrateur commence à expliquer qu'il en a marre que ses éditeurs ne le trouvent pas "assez noir" et qu'il manifeste son droit à parler d'autre chose que de sa condition d'homme noir, j'ai été agréablement surpris, et j'étais prêt à ce qu'il nous entraîne vers la Grèce antique ou d'autres horizons.
Puis, après un début que j'ai trouvé réussi, j'ai cru qu'on arrivait enfin sur le thème principal du roman avec l'assassinat de sa sœur. Je m'attendais à une plongée dans le monde des Américains anti-avortement, que j'imaginais grinçante à souhait. Ça commençait un peu à me faire penser à American Pastoral de Philip Roth, avec la pêche et la menuiserie à la place de la fabrique de gants. Hélas, si à la fin du roman de Philip Roth j'étais à deux doigts (sans mauvais jeux de mots) de me chercher une formation de gantier, à aucun moment Everett ne m'a donné l'envie, ni de pêcher, ni de fabriquer des tabourets !
De manière générale, tout est allé de mal en pis. En particulier, j'ai assez peu aimé sa critique du livre sur le ghetto, qu'il affirme détester alors qu'il n'en a lu que quelques lignes à peine. Attitude qui me paraît déjà assez peu constructive en soi, et qui m'a en plus donné l'impression qu'il critiquait l'ensemble des œuvres tentant de retranscrire ainsi le langage de certains personnages. Or, si je peux tout à fait comprendre qu'il soit horripilé par les préjugés voulant que la population noire s'exprime ainsi, est-ce qu'on doit estimer que Toni Morrison, pour ne citer qu'elle, écrirait mal, au motif que certains de ses personnages s'expriment dans un vocabulaire de ce type ? Bref, j'ai trouvé le narrateur très méprisant et caricatural sur cet aspect-là, alors que pour le reste il m'était plutôt sympathique.
Quant au reste de ce qui lui arrive... j'ai trouvé qu'il enchaînait les archétypes modernes comme des perles : frère homosexuel, mère perdant la mémoire, famille implosant, histoires d'amour à 60 ans passés, sans même parler de cette demi-sœur qui arrive comme un cheveu sur la soupe et n'a rien d'original. S'il est évidemment possible d'écrire de très belles choses sur chacun de ces sujets (Giovanni's Room de Baldwin sur l'homosexualité par exemple), j'ai trouvé qu'il se contentait de les accumuler sans en tirer quelque profondeur que ce soit. Au point que je me demande même s'il ne voulait pas, là aussi, se faire la parodie d'une culture moderne cherchant à "cocher le plus de cases possibles"... Dans tous les cas, ce qui avait bien commencé se réduit à une farce, plutôt agréable à lire, certes, mais dont je ne retirerai pas grand-chose.
J'ouvre au quart, en retenant comme phrase "symbole" de ma déception ce passage à la fin du livre où, se posant la question de l'identité de son alter-ego Leigh : "What did it mean that I could put those questions to myself? Of course, it meant nothing and so, it meant everything" (Ne rien signifier et tout signifier ? En ce qui me concerne, j'en resterai à la première option !)

Fanny
Je me suis plongée avec un grand plaisir dans les premières pages de ce livre.
J'ai particulièrement aimé la relation de Monk avec sa sœur : en quelques pages, l'auteur décrit cette relation complexe, faite de respect, d'affection, mais aussi de rivalité et de jalousie.
Sur l'ensemble du roman, la construction est très originale : l'auteur joue avec différents styles, différentes dimensions, et plusieurs histoires qui s'entremêlent (Monk, sa famille, ses écrits, les personnages de Fuck) ; mais j'ai eu l'impression de lire un exercice de style : intéressant, parfois brillant, mais parfois maladroit je trouve, dans sa construction.
Au début, Monk évoque sa thèse, c'est probablement brillant et on ne doute pas de ses compétences intellectuelles. Mais je dois dire que je n'ai rien compris, était-ce vraiment l'objet de nous en présenter un passage aussi long ?
Suite, et là apothéose : il décide d'écrire un très mauvais roman mal écrit avec un style plat, un vocabulaire extrêmement limité et empli de clichés... à mon sens l'objectif est atteint... : fallait-il vraiment nous l'imposer pendant 80 pages ? Une petite dizaine aurait, je trouve, amplement suffi à comprendre le concept et à le vivre en tant que lecteur. Et vers la fin : rebelote, lecture à l'émission de télévision ; je trouve que nous intégrer à nouveau plusieurs pages n'a aucun intérêt.
La relation avec sa mère, l'histoire du couple parental, le parcours de son frère, sont intéressants, mais un peu noyés dans l'ensemble du roman.
L'idée que Fuck soit sélectionné pour être prix littéraire pour lequel Monk est juré donne un second souffle au roman ; la réflexion éthique qui l'accompagne sur la compromission de son art est intéressante et je trouve bien amenée. La perte de repères, voire d'identité, par Monk - peut-être en miroir avec la maladie de sa mère ? - est aussi je trouve très intéressante. Mais sur les dernières pages, je trouve que cela s'accélère trop vite, à mon sens cela manque de cheminement, ce qui fait que je n'y ai pas totalement cru.
J'ouvre 1/2.
Je retiens ce passage :
"DE KOONING : Tu y as mis ton nom.
RAUSCHENBERG : Et alors ? C'est mon œuvre.
DE KOONING : Ton œuvre ? T'as vu ce que tu as fait de mon tableau ?
RAUSCHENBERG : Beau boulot, hein ? Ça a été dur de tout effacer. J'en ai encore mal au poignet. Je l'ai intitulé Dessin effacé.
DE KOONING : Très fin.
RAUSCHENBERG : Je l'ai déjà vendu. Dix mille.
DE KOONING : Tu as vendu mon tableau ?
RAUSCHENBERG : Non, j'ai effacé ton tableau. J'ai vendu mon effacement.
"

Annick L
(à l'écran depuis la Bretagne)
J'ai trouvé ce livre très original et passionnant.
Le sujet est ambitieux : dénoncer les représentations - pleines de stéréotypes racistes et misérabilistes - dans lesquelles tout écrivain issu de la communauté africaine-américaine se retrouve enfermé quand il veut être publié et diffusé aux USA. Mais cette dimension critique est mise en scène dans un récit de fiction, autour de la figure de Thelonious "Monk" Ellison, un auteur-universitaire qui cherche désespérément à être reconnu pour son talent d'écrivain singulier.
Bien sûr, au début, le lecteur a du mal à suivre le fil de la narration, tant la forme est hybride, pleine de collages en tout genre : petits dialogues imaginaires et absurdes entre philosophes, citations érudites, aller-retours dans l'histoire familiale entre passé (marqué par la relation privilégiée avec son père) et présent, trame étoffée par des inserts de courriers échangés. C'est d'autant plus perturbant que beaucoup de références culturelles nous échappent… Et le pire est atteint quand le narrateur nous livre un pastiche de "black novel", une mise en abîme de 80 pages dont on se serait bien passé !
Mais l'histoire se poursuit, on finit par s'attacher à cet anti-héros incompris de tous, y compris de certains membres de sa famille et de ses rares "ami.e.s". Car, dans sa quête de reconnaissance identitaire, il est rejeté également par la communauté noire qui le considère comme un intellectuel bourgeois arrogant.
J'ai été très touchée par ce qu'il nous livre, par bribes, sur ses relations avec sa sœur qu'il admirait - une femme médecin assassinée par des fanatiques religieux -, sa mère, atteinte d'une forme de dégénérescence sénile, qu'il tente d'accompagner avec sensibilité, ou son frère qui assume enfin son homosexualité avec agressivité. Cela donne au personnage une profonde humanité.
Ce récit est, de plus, magistralement conduit jusqu'au retournement final : c'est pourtant sa parodie de roman ethnique, conforme aux clichés attendus, qui va lui permettre d'atteindre le succès public et critique. Et on a droit à un grand numéro burlesque, avec jury de pseudo-critiques, émissions de télé, etc. Quelle plume ! Quant au véritable, à l'authentique Monk, il se retrouve, cette fois, définitivement effacé au profit de son double préfabriqué.
Mais ce qui m'a vraiment enchantée, malgré la surcharge des références culturelles et le côté mélodramatique de la situation, c'est le ton distancié, ironique du narrateur qui n'est jamais dupe… je me suis laissé prendre à ce jeu.
Peut-être que cette œuvre lue dans le contexte de l'Amérique de Trump a résonné de façon particulièrement forte en moi, comme un contrepoint ?
J'ouvre en très grand.
Percutant : "La vérité, la rude vérité, c'est que la race est un sujet auquel je ne pense jamais (...) Je ne crois pas à la race. Je crois qu'il y a des gens prêts à me descendre, me pendre, me rouler, me faire obstacle, parce que eux croient à la race, à cause de ma peau noire, de mes cheveux frisés, de mon nez épaté et de mes ancêtres esclaves. Mais c'est ainsi."
Mégane
L'idée est très intéressante : l
e développement du personnage principal en Noir pas assez noir, trop cultivé, pas assez "du ghetto", s'exprimant correctement (voire avec recherche, d'aucuns diraient pédanterie), écrivant sur des thématiques "blanches", telles que les mythes grecs ou le nouveau roman.
L'envie du personnage de singer cette industrie du livre si prévisible, fermée, commerciale et aux écrits médiocres ("qui se laissent lire") est originale : malheureusement, peu de monde a l'heur de comprendre sarcasme et second degré, d'autant moins que ledit sarcasme se veut culturellement élitiste.
Cela étant, le personnage principal est tout bonnement insupportable, pédant et détestable à souhait sous prétexte qu'il a fait une licence à Harvard et que ses textes sont obscurs au commun des mortels. Décidément, dans ce livre plutôt profond, l'auteur singe l'élitisme qui singe la médiocrité. Qu'est-ce que cela dit de l'auteur ? Il me faudrait lire d'autres romans avant d'émettre un jugement définitif.
Le pathos familial du roman, bien que parfois pénible à lire, ajoute une dimension humaine à ce pur esprit qu'est le personnage principal et permet de le faire descendre de sa tour d'ivoire philosophico-pouetpouet avant de devenir schizophrénie.
Claire
J'étais prête à m'enthousiasmer après les mimiques pâmées de Françoise évoquant le livre, corroborées par quelques commentaires passionnés de Renée.
J'ai beaucoup apprécié le livre objet : format mimi, joli dans la main, rabats, numéros de chapitres originaux, paragraphes aérés… Je n'ai compris bien après que les croix innombrables renvoient à l'effacement.
J'ai trouvé le sujet du livre très intéressant, à travers ce Noir qui veut déjouer les clichés et les assignations.
J'ai beaucoup apprécié le suspense relatif à sa famille d'une part, et à l'histoire du roman fabriqué dans le monde médiatique d'autre part. Tout ça m'a paru assez bien monté et tressé.
J'ai trouvé certains moments rigolos, par exemple "Il fut un temps où je cherchais toujours un sens profond à tout, me prenant pour une sorte de détective herméneute, mais à douze ans j'y mis un terme." ou dramatiques, avec la scène au lit avec Marilyn où tout baigne jusqu'au moment où est découvert le livre méprisable et donc débandant.
J'ai bien aimé les sujets courts de nouvelles.
La situation avec l'éditeur est excellente et m'a rappelé, aussi torve (ça se dit pas ?), celle de Boualem Sansal.
Malheureusement, j'ai parallèlement été EXASPÉRÉE par les caricatures, le mépris et la prétention :
- par les comportements outranciers : par exemple l'échauffourée au colloque, la caricature des jurés
- par le mépris du narrateur =>pour les auteurs des romans qu'il exècre (et qu'il ne lit pas d'ailleurs) => pour les lecteurs (la preuve, il quitte sa nana parce qu'elle lit UN roman méprisable) => et j'ajouterai le mépris pour le lecteur qui n'est pas à même de comprendre l'analyse de S/Z de Barthes en lien avec son sujet.
Je n'ai vu aucun second degré.
Je n'ai pas du tout aimé les passages en italiques, avec Rothko ou entre Wilde et Joyce : j'ai trouvé ça prétentieux, des jeux pour happy few et j'ai fini par les sauter. Les refrains sur la menuiserie et la truite suscitaient mes bofs à répétition. Et la fin m'a paru décevante.
Je n'ai pas aimé ces choix de composition (le tressage qui a plu à certaines de toutes sortes d'écrits) et le comble pour cet auteur supermodernepostmoderne, c'est le récit "traditionnel" qui a fini par m'intéresser exclusivement. Et même dans cette approche réduite, selon l'expression consacrée à Voix au chapitre, "qu'a fait l'éditeur ?!" :
- pourquoi p. 272 y a-t-il un passage à la 3e personne sans raison, complètement déplacé, quittant la 1ère personne constante ?
- les va-et-vient avec l'enfance finissent par faire procédé, p. 275 par exemple
- des détails paraissent inutiles : "Je regardai le cheeseburger de Lisa avec insistance tandis qu'elle en retirait les oignons pour les mettre de côté sur le bord de son assiette"
- une fois que j'ai vu de quoi il retournait pour le roman inclus, j'ai entièrement sauté la suite : pourquoi conserver entièrement cette daube aux yeux du narrateur de plus de 80 pages ? Je répète : qu'a fait l'éditeur, le vrai ?
Mon exaspération redouble quand j'entends les avis béats de cette gente assemblée ; je bouts en lisant, lors d'un flashback, la discussion familiale sur Finnegans Wake de Joyce et les propos du jeune Monk : "le trait dominant du livre demeure son respect des normes narratives : son principe d'accrétion, par le recours aux procédés de la métaphore et du symbole." Accrétion ! Des claques !
Ensuite, j'ai lu "des choses" sur le roman et mon exaspération a grandi en lisant les interprétations savantes qui rendaient clairs l'analyse de Barthes et les inserts. Cet auteur s'adresse en partie à ses pairs, d'une élite.
J'ai ensuite écouté des interviews où l'auteur répète la même chose (j'ai lu et entendu plusieurs fois que la "chose la plus subversive que les gens puissent faire est de faire partie d’un club de lecture" : on se calme !). Exagèrerai-je en disant que si Christine Angot a l'inceste comme fonds de commerce, Everett a pour fonds de commerce le Noir inversant le cliché, savant et se moquant des Blancs.
Everett a un master d'écriture créative et lui-même a enseigné la création littéraire : le montage du livr
e finit par sentir un genre de fabrication à ficelles visibles (j'te mets ça et puis ça et puis ça).
J'ouvre à moitié ce livre. Moitié ouvert pour le récit et le sujet. Moitié fermé à cause de l'irritation (la prétention, le mépris) et l'ennui (causé par la prétention).
Une seule fois, j'ai lu une phrase de distance sur soi : "Ma crise chez Mailyn relevait peut-être de la retraite stratégique autant que d'un snobisme littéraire feignant la révolte" (il faut attendre la p. 312, il n'en reste plus que 60...)
Et là-dessus arrive le film ! Le film est formidable, car il ôte tous les défauts. Et la fin est brillantissime, à la John Fowles, trois fins différentes. J'ouvre en grand le film !

Ah oui ! À propos du sujet central du livre, j'ai très vite pensé à un livre lu il y a 20 ans que j'avais bien aimé, Je suis noir et je n'aime pas le manioc de Georges Kelman, écrivain de chez nous et d'origine camerounaise, auteur d'une douzaine de livres et comme Everett titulaire d'un master de littérature. Il cite
dans ce livre cette anecdote : "Alors, mon brave, dit un ministre français à un émigré, convalescent dans un hôpital de Bamako qu'il visite, toi content repartir France regagner sous ! Toi faire quoi en France ?
- Je suis professeur de français à la Sorbonne, monsieur le ministre.
"
Jérémy
(complètera son avis un de ces jours)
Je n'avais jamais entendu parler de cet auteur. Moi aussi j'ai adoré l'objet livre.
Tout de suite, j'ai été planté dans le livre comme pour Indiana, en me disant ce livre est pour moi.
J'ai aimé le ton. Distant. Sarcastique. Lucide sur lui-même. Il ne se fait pas de cadeau.
Les affaires familiales ? De la jalousie mais beaucoup d'amour.
La phrase sur le cheeseburger montre la tension au quotidien.
Quant au roman de 80 pages, j'ai accroché, il était fait pour moi, Blanc privilégié, montrant des Noirs stupides, c'était pour moi. C'est bien rendu.
La menuiserie et la pêche, ça ne m'a pas gêné.
Il y a des passages drôles avec les prénoms : Fantaisie et Mystère. Et le kiki à l'air.
J'ouvre aux ¾.
Jean

Mettre un livre dans un livre, l'idée me semble géniale. En feuilletant Effacement avant de le lire j'ai tout de suite vu ce Fuck inséré au milieu du récit, mais je ne pensais pas qu'il s'agissait d'une histoire entière. Je savais en tout cas que ce roman dans le roman arriverait et j'ai dévoré
les premières pages pour y arriver. La mort de la sœur du héros m'a estomaqué, car je commençais à m'attacher à cette médecin et à leur relation, complexe mais touchante. La succession de petits paragraphes sur les activités annexes de pêche ou de menuiserie de l'écrivain, ses souvenirs d'enfance, les dialogues entre personnages célèbres, tout cela m'a aussi plu au début, car j'avais le sentiment que ça allait quelque part, que l'auteur tissait une histoire dont le motif final serait harmonieux comme une toile d'araignée révélée par la rosée. Je trouve malheureusement que le pari n'a pas été tenu et, qu'après Fuck, le récit s'enlise.
Faire comprendre que le narrateur est quelqu'un de pédant et imbu de sa science, cela pouvait se faire sans nous imposer une conférence incompréhensible sur Barthes. Incapable de sauter des lignes quand je lis - de peur de passer à côté d'un éclair de génie - j'ai lu scrupuleusement ces pages horribles, mais personne ne devrait avoir à lire ça avant de se coucher. En tout cas c'est une méthode efficace pour montrer la pédanterie de Monk. Qu'il refuse d'être ramené à sa prétendue condition d'homme noir, cela me semble plus qu'entendable, et le personnage est à cet égard bien construit, sans manichéisme. On y croit. La critique d'une littérature noire qui devrait être misérabiliste pour être bonne et authentique est intéressante. J'ai pensé tout de suite à Bois sauvage de Jesmyn Ward, qui ne m'avait pas particulièrement plu, en partie à cause de ce pathos débordant, alors que j'ai adoré des romans comme ceux de Toni Morrisson (Beloved ou Home), qui évitent cet écueil avec brio.
Fuck se lit facilement, même s'il est évident que ce n'est qu'un exercice humoristico-littéraire et pas un vrai livre. Aucune maison d'édition ne l'accepterait... N'en publier qu'un extrait aurait pu maintenir l'illusion que Ma pataulogie puisse en effet plaire à des éditeurs peu recommandables. En remettre un extrait, plus loin dans le récit, était une punition inutile. La fin du roman m'a d'ailleurs fortement déçu. L'avalanche de citations latines ne sert strictement à rien. Les histoires miniatures sont parfois intéressantes (comme celle du jeu télévisée), mais l'absence de fil directeur entre tous ces arcs narratifs se fait de plus en plus sentir. La découverte de sa demi-sœur ne m'a pas touché du tout, tout comme les surgissements de son père décédé ou la plongée de sa mère dans la folie. Trop d'histoires dans un livre qui est déjà une histoire dans une histoire. Malgré tout, j'ai lu Effacement d'une traite et il m'a étonné.
Manuel
J'ai abordé ma lecture sans rien connaître de son auteur. Je ne savais même pas qu'il était noir. À la page 10, j'ai été heurté que le narrateur, Monk, définisse sa race à cause de sa couleur de peau : "je suis noir ; c'est ma race". Est-ce que, finalement, le narrateur ne serait pas complice du racisme qu'il souhaite dénoncer ?
Le narrateur constate (et c'est ce qui l'afflige) que les membres du milieu intellectuel et littéraire auquel il croit appartenir l'assignent à son origine, et qu'ils n'acceptent pas qu'il soit probablement plus brillant. Il écrit une courte fiction qui se passe dans le ghetto noir, avec tous les clichés possibles : une famille noire misérable, avec un père devenu SDF, un gamin machiste qui couche (et viole) avec tout ce qu'il peut et qui est poursuivi à la fin pour être livré à la police, le tout assorti de la transcription du langage parlé du ghetto… Au grand désespoir du narrateur, le livre sera un succès critique et commercial. La nouvelle occupe une centaine de pages : je ne l'ai pas trouvée drôle, mais plutôt navrante.
Le narrateur fait étalage de sa culture à n'en plus finir. Est-ce voulu pour faire du lecteur blanc une espèce de complice de cette entreprise de dénigrement ?
Cet "arc narratif" m'a rappelé Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie, qui dénonce le racisme dissimulé derrière sentiment de bienveillance nourri de clichés aux États-Unis.
Le narrateur a une sœur, Lisa, qui officie dans un hôpital dont des intégristes occupent les abords. Dans un bar, Monk et sa sœur sont surveillés par un étrange individu… La sœur est assassinée dès la page 72. Nous avions deviné assez rapidement que cela se terminerait mal. J'aurais voulu que ce récit soit plus développé : l'influence des groupes intégristes chrétiens aux États-Unis, par exemple. Est-ce voulu d'avoir placé les dialogues entre Hitler et Eckart ? Ou entre Klee et Kollwitz : "Comment se fait-il que les hommes sanguinaires soient si prudes ? Pourquoi tant d'hostilité envers la sexualité et les images du corps ?"
C'est un mauvais coup du sort, car Lisa s'occupait de leur mère, atteinte d'un début d'Alzheimer. La prise de conscience du fils et la description de la maladie de sa mère m'ont perturbé. Il n'y a aucun pathos : les faits sont livrés dans leur état le plus brut, le plus clinique et c'est terrible.
Le narrateur a aussi un frère gay qui a fait son coming out. Soit, mais là, je me suis dit que cela faisait beaucoup. Je pourrais continuer avec une histoire d'amour du père, qui a eu une fille et dont le narrateur va retrouver la trace, Lorraine la domestique qui se marie, les réflexions sur la pêche, la menuiserie, la critique du milieu littéraire, les dialogues imaginés, les différentes typographies, un jeu télévisé pas drôle et caricatural… n'en jetez plus.
Pour ma part, il y a bien trop "d'arcs narratif". Comme plusieurs d'entre vous l'ont fait remarquer, les thèmes abordés ne sont pas assez "développés". Les courts paragraphes ne peuvent aider à appréhender les réflexions de l'auteur et le thème du racisme est dilué. On a bien compris dès la page 40 que le narrateur a le sentiment de se sentir exclu, aussi bien avec sa famille : "Je me sentis gêné, de trop, ce vieux sentiment familier de n'être pas à ma place" que lorsqu'il gagne son prix p. 371 : "Je ne me sens pas à ma place en général". Finalement, j'ai eu du mal à cerner le projet de l'auteur. J'ouvre aux ¾.
Renée(à l'écran à Narbonne)
Je l’avais lu en 2004. J’avais gardé un souvenir vague, mais j’étais consciente que c’était un livre important et un auteur à suivre. Récemment, à La Grande Librairie, il présentait son dernier roman James. Il a dit que "Lire est l’acte le plus subversif à notre époque, et le second acte subversif est de faire partie d’un club de lecture". Nous nous devions donc de le programmer dans notre club de lecture à Narbonne. Cependant, les critiques pensent qu’Effacement est son meilleur roman. Allons donc pour Effacement.
J’ai été emballée par ce roman. La construction est fragmentaire et très originale : allers-retours entre le passé, le présent, l’écriture qu’il aime de par sa culture, celle qu’on attend d’un Noir, des idées de romans, des notes sur la peinture ou la culture, la famille, etc. J’ai beaucoup aimé la conférence totalement absconse du début, devant "la Société du nouveau roman", qui se réclame d’une écriture "postmoderne". Ce pastiche du S/Z de Roland Barthes m’a sérieusement donné envie de lire l’original.
Everett rappelle qu’aux USA la littérature française est estimée, et que certains écrivains sont plus connus en France qu’aux États-Unis, ce qui est pour eux un grand honneur, un gage de qualité. Les dialogues entre Rothko et Motherwell sont assez savoureux. J’ai beaucoup aimé également l’humour de toutes les anecdotes : celle du dessin de De Kooning effacé par Rauschenberg, qui le signe et le vend Dessin effacé ; celle du jeu télévisé où l’on fonce le visage du Noir (ça me semble vraisemblable). En revanche, il exagère trop dans la différence de niveau entre les questions pour le Noir et pour le Blanc.
La critique corrosive des milieux de l’édition est formidable. La dernière phrase également est épatante : "Hypotheses non fingo". Quelle ouverture ! "Je ne fais aucune hypothèse pour la suite" : et donc nous pouvons
imaginer n'importe quelle fin.
Certains l’ont trouvé pédant, ça les a agacés. Je cherchais confusément une réponse, mais c’est Annick, à la fin de la séance, qui l’a trouvée : Ellison est un raté, rien ne lui réussit, et devant ses échecs il fait la seule chose qu’il sait faire : briller intellectuellement auprès d’un public restreint, dans le genre de son père. Il écrit au début du roman qu’il ne s’est jamais senti "noir" ; en revanche, il a été stigmatisé car il employait un langage plus châtié que ses congénères. Merci Annick, et merci aux clubs de lecture qui nous rendent plus clairvoyants, puisque subversifs.
"Ces moines bien gras, contemplateurs de fèves, n’ont nul besoin d’établir un modèle du récit puisque le modèle est déjà dans la fève." La nomination crée l’objet, même s’il n’existe pas en vrai, par exemple la licorne.
Françoise
Enfin un livre qui m'a captivée !
J'ouvre en grand. Sans conditions, sans restrictions.
Quand je suis arrivée à Fuck, j'ai lu quelques pages creuses, je me suis dit si tout le livre est comme ça…, j'ai tourné les pages pour voir que ça s'arrêtait, et j'ai poussé un soupir de soulagement et finalement j'ai bien ri. Car Everett sait manier à la fois l'humour, l'ironie et le tragique. Il t'accroche (enfin moi) et ne te lâche pas.
Où l'on voit qu'il y a 25 ans déjà, il abordait les thèmes qui traversent toujours la société américaine, comme le droit à l'avortement, le wokisme...
Il se rattache bien à la littérature américaine en général, comme au grandissime Philip Roth.
C'est foisonnant, un peu trop diront certains, mais moi je prends tout.
Je n'ai vu ni mépris ni condescendance, mais de la colère.
J'ai un ami américain qui lit beaucoup, je lui en ai parlé, il ne connaissait pas. Il l'a lu et m'a dit "je n'ai jamais rien lu de tel, par exemple la critique du business de l'édition est parfaitement exacte".
C'est un livre très malin - non, malin signifierait un peu péjoratif ; c'est un livre très intelligent, par exemple la façon dont il nous fait percevoir les personnages de sa famille et que lui n'est jamais à sa place.
Dans le film que je vous invite à regarder, il y a une scène vraiment excellente où, différemment du livre, ce n'est pas le livre à succès qu'il découvre qu'elle est en train de lire, mais son livre à lui, Fuck.
Et la fin est bidonnante, encore une façon de tourner en dérision un certain cinéma américain. Jouissif.
Je vais lire
James en espérant ne pas être déçue.

Claire (après la séance)
En relisant tous les avis, je constate que deux lectrices parmi nous ont mentionné la dernière phrase du livre. En lisant les propos de Renée sur la fin merveilleusement ouverte, avec cette phrase en latin, isolée sur la dernière ligne bouclant le livre : "Hypotheses non fingo", je fais un lien avec l'avis d'Odile qui me met la puce à l'oreille avec son allusion à Newton.
Et voilà comment le livre, grâce à vous deux, me fournit une nouvelle source d'exaspération, en raison de la prétention jusqu'au dernier mot... Qu'apprends-je en effet ? Que cette phrase de Newton, "Hypotheses non fingo" qui signifie littéralement "Je ne fabrique pas d'hypothèses", n'est pas qu'une formule et est célèbre. Pourquoi ?! Oyez, oyez !
Placée à la fin des Principia Mathematica de Newton (dans la seconde édition de 1713 s'il vous plaît), elle exprime sa position méthodologique : ne pas spéculer au-delà de ce que les phénomènes observables permettent d'établir. À l’époque, on reproche à Newton d’introduire une action à distance (la gravitation) sans expliquer comment elle agit. Les cartésiens, notamment, défendent l’idée que toute interaction doit passer par un contact mécanique (tourbillons, particules, etc.). Newton (oui, c'est lui le mec avec la pomme !) refuse d'inventer des explications métaphysiques ou spéculatives et affirme qu'il se limite aux lois déductibles de l'expérience et des mathématiques.
En particulier, il dit ne pas proposer d'hypothèse sur la nature de la gravitation (est-ce une force matérielle ? immatérielle ? venant d'une action à distance ?), tant qu'aucune preuve ne permet de trancher. D’où la formule "Je ne forge pas d’hypothèses" sur ce qui dépasse l’observation et la démonstration.
Importante dans l'histoire des sciences, la formule est devenue un manifeste du positivisme scientifique. Elle marque la séparation entre lois (décrites mathématiquement) et causes ultimes (jugées spéculatives). Elle a nourri les débats sur la méthode scientifique jusqu'au XIXe siècle (Laplace, Comte, Ernst Mach).
Dans l'usage contemporain, on l'emploie pour dire : "Je ne vais pas spéculer sans données", "Je m'en tiens aux faits", "Pas d'hypothèses gratuites."
Il va de soi que l'auteur, Percival Everett, n'ignorait pas l'arrière-plan de cette formule, qui passe au-dessus de nombre de lecteurs et s'adresse
aux happy few. Je me demande si je ne vais pas passer de ½ à ¼ rien qu'en apprenant ça !... Bon, je me calme.

DES INFOS AUTOUR DU LIVRE
Repères biographiques

Œuvres traduites de Percival Everett
Radio, vidéo, articles, livres
Le film
La traductrice


Repères biographiques, potins compris

1956 : Percival naît à Fort Gordon en Géorgie où son père était alors sergent dans l'US Army ; il deviendra par la suite dentiste ; le grand-père et les oncles paternels de Percival étaient médecins.

"J'ai un arrière-grand-père "blanc", un Juif qui vivait au Texas où il a épousé une ancienne esclave. Il a financé les études de médecine de mon grand-père dans le Tennessee, qu'il a quitté pour finalement exercer en Caroline du Sud" ("Aperçu de la vie et de la carrière d'Everett", Derek C. Maus, University of South Caroline, 2019).

Comme le narrateur du livre..., il a une sœur médecin, Denise Everett.

1977 : licence. 1982 : master en fiction à l'Université Brown. Pendant ses études, il jouait de la guitare jazz et blues dans des clubs pour financer ses études et enseignait également les mathématiques au lycée. Que dit-il de ses études ?

"Los Angeles, où vous vivez et enseignez la littérature à l'université, est depuis longtemps votre ville d'adoption. Mais d'où venez-vous ?
De loin ! Sérieusement, je suis né en Géorgie, en 1956. Dans une famille normale, mais pas vraiment. Mon père était médecin, mes oncles étaient médecins, ma sœur est médecin. Il me fallait échapper à cette prédétermination, cet enfermement. J'ai fait des études scientifiques et de la philosophie. Je me suis passionné pour la philosophie arithmétique. Cerner la logique, et donc déconstruire cette logique pour la faire sienne. Sinon, on fait du surplace. J'ai fait un doctorat en philosophie et puis j'ai perdu la foi. La philo me fatiguait, j'avais comme une grosse lassitude et je suis passé à la fiction. Finalement, le roman s'est avéré être pour moi la meilleure façon de transmettre mes intérêts, ou plutôt mes questionnements philosophiques." (Télérama, 2009).

Il est professeur émérite à l'université de Californie du Sud à Los Angeles depuis 2007. Il y a enseigné la littérature et l'écriture créative à partir de 1998 ; il dirigea le programme de doctorat en littérature et création littéraire en 2009-2012 ; il avait auparavant enseigné à l'Université du Kentucky (1985-1988), de Notre-Dame (1988-1991) et de Californie à Riverside (1992-1998).
Il est aussi artiste visuel : peintures, dessins, collages et techniques mixtes. On peut voir ses œuvres exposées à Los Angeles : ›show.gallery/percival. Qu'en dit-il ?

"Vous êtes aussi musicien et peintre…
J’ai commencé par jouer de la musique pour me payer une école. J’ai débuté par le violon, puis j’ai enchaîné sur la guitare. Et même si j’adore jouer, et j’étais compétent, je savais que je ne serais jamais un grand guitariste de jazz. Quant à la peinture, j’ai commencé à peindre vers 1970, et à écrire plus tard, en 1980. Je ne pense pas que je pourrais écrire sans peindre. Le travail avec l’abstraction me permet de revenir en arrière et d’apprécier la nature figurative de l’écriture. Je désire plus que tout écrire un roman abstrait. Mais je ne sais pas à quoi ça ressemblerait. Les éléments constitutifs de la fiction sont représentatifs et je dois donc contourner ce problème." (Libération, 2025)

Des potins ?
Il est réservé sur sa vie privée. Mais on peut quand même dénombrer quatre épouses... L'une fut une collègue de l'Université de Riverside, Francesca Rochberg, une assyriologue et historienne des sciences de renom.

"En Californie, Everett et Rochberg achetèrent un ranch de 5,7 hectares (14 acres) à Moreno Valley, à environ 105 km (65 miles) à l'est de Los Angeles. Il s'occupait de leur troupeau de mules, de chevaux et d'ânes et consacrait une grande partie de son temps aux travaux agricoles. Dans des interviews, Everett a déclaré que les animaux lui avaient appris la patience et que le travail à la ferme l'aidait à relativiser" (Britannica).

Il vit actuellement à Los Angeles avec sa quatrième épouse, la romancière et enseignante Danzy Senna, et leurs deux fils, Henry et Miles. Danzy a évidemment obtenu un master en écriture créative à l’Université de Californie. Elle a une mère blanche et un père noir : sa mère, Fanny Howe, était elle-même écrivaine ; son père, Carl Senna, travaillait à Beacon Press, une maison d'édition engagée.

Revenons aux mules fréquentées avec l'épouse précédente... : Eleanor Wachtel, écrivaine et animatrice de radio, interroge Everett dans son émission canadienne Writers & Company de CBC Radio One le 27 février 2022.

"J'ai lu que vous dressiez non seulement des chevaux, mais aussi des mules et des ânes, et cela m'a fait me demander : comment dresse-t-on une mule ? Ne sont-elles pas réputées pour leur entêtement ?
On peut faire avec une mule tout ce qu'on fait avec un cheval, sauf la course, car les mules trouvent l'idée apparemment très étrange. L'entêtement des ânes et des mules est une forme d'intelligence. Ils ne se blessent pas. On peut monter un cheval jusqu'à ce qu'il fasse une crise cardiaque et meure. Si une mule travaille et qu'elle se sent stressée, elle s'arrête. Et on peut, je suppose, la battre ou faire ce qu'on veut, mais la mule comprend que ce qu'on peut lui faire n'est pas aussi grave que ce qui lui arriverait autrement. C'est ce qu'elle perçoit comme de l'entêtement, qui est en réalité une forme d'intelligence. Les mules sont comme des chiens géants. C'est pourquoi j'aimais travailler avec elles encore plus qu'avec les chevaux. Et les ânes sont effrayants. Ils sont plus intelligents que les mules."

Dommage, pas de mules dans Effacement, mais de la menuiserie. Alors ?

"Nombre de vos activités en dehors de l'écriture semblent à la fois intuitives et exigeantes, qu'il s'agisse de travailler avec les chevaux ou de vos mains. Votre personnage, Monk, dans Effacement, apprécie la menuiserie car elle n'est pas de l'écriture. Comme il le dit : "le bois, son toucher, son odeur, son poids. C'était tellement plus réel que les mots. Le bois était si simple. Une table est une table est une table, bon sang." Un clin d'œil, bien sûr, à l'une de vos écrivaines préférées, Gertrude Stein. Appréciez-vous cet équilibre dans votre vie entre le physique et l'intellectuel ? Se nourrissent-ils mutuellement ?
Absolument. Ces dernières années, j'ai réparé des instruments de musique. Jusqu'à récemment, je trouvais des guitares d'occasion, cassées, pour une bouchée de pain, et je les transformais en de beaux instruments. Le bois est merveilleux. Les cordes sont excellentes. Voir un instrument prendre forme, voir le bois épouser la forme qu'il avait à l'origine… C'est fascinant. Encore une fois, ce ne sont pas seulement mes mains qui font appel à moi ; j'utilise aussi mes oreilles, mes yeux. Tout est lié. Le bois est particulièrement précieux car il a aussi ses propres odeurs. Et chaque essence a son odeur. J'aimerais être aussi calé que tant d'autres dans ce domaine. C'est une question de savoir, et comme j'apprends lentement, c'est parfait pour moi."

Voilà pour les mules et la menuiserie qui apparaît dans le roman. Et la pêche ?

"Et la pêche à la mouche est une passion pour certains de vos personnages, ainsi que pour leur créateur. Vous l'avez comparée à un travail de détective. En quoi ?
On arrive au bord de l'eau et on évalue les conditions. On observe l'eau, son courant, la végétation environnante, les insectes qui volent. On reste dans la rivière pour observer le développement des insectes aquatiques. Le travail d'enquête consiste à découvrir ce que mangent les truites. Et puis, il y a le travail artistique : créer quelque chose d'assez réaliste pour qu'une truite ait envie de mordre. Bien sûr, l'ironie est qu'une truite affamée, comme nous, mordra à tout ce qui tombe à l'eau. Néanmoins, même sans attraper de poisson – ce qui est, à mon avis, surestimé –, la simple idée d'avoir trompé un poisson en lui faisant croire que notre création est réelle est assez excitante, et c'est un peu comme écrire des histoires ou de la fiction." (Entretien avec Percival Everett par Eleanor Wachtel, émission Writers & Company de CBC Radio One, 27 février 2022, publiée sur Brick, revue littéraire, été 2023).


Livres de Percival Everett traduits en français

Tous les livres sont traduits par Anne-Laure Tissut et, sauf indication contraire, publiés chez Actes Sud :

- Effacement (Erasure, 2001), 2004 ; nouvelle traduction, éd. de L'Olivier, 2025. Prix Hurston/Wright Legacy Award 2002
- Désert américain (American Desert, 2004), 2005
- Blessés (Wounded, 2005), 2007.
- Glyphe (Glyph, 1999), 2008.
- Le supplice de l’eau (The Water Cure, 2007), 2009.
- Pas Sidney Poitier (I Am Not Sidney Poitier, 2009), 2011.
- Montée aux enfers (Assumption, 2011), 2012.
- Nageant, nageurs, nageant (Swimming, Swimmers, Swimming, 2011), Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2013 (poésie, avec la reproduction de six toiles de l'auteur).
- Percival Everett par Virgil Russell (Percival Everett by Virgil Russell, 2013), 2014.
- Tout ce bleu (So Much Blue, 2017), 2019.
- Manuel de dressage suivi de Truite de fond (The Book of Training by Colonel Hap Thompson and Trout's Lie), Points Poésie, 2022
- Châtiment (The Trees, 2021), 2024.
- James (James, 2024), éd. de L'Olivier, 2025. Deux prix de taille pour ce roman : National Book Award de fiction et Pulitzer.

Radio, vidéo, articles, livres

À l'occasion de la sortie en France de son dernier livre, James, on peut entendre et voir Everett...

À la radio
- Le point de vue de l'esclave : rencontre avec Percival Everett, Marie Richeux, Le Book Club, France Culture, 58 min
- Percival Everett : "Lorsque quelqu'un est dévalorisé et qu'il n'a pas d'échappatoire, c'est de l'esclavage", Eva Bester, La 20e heure, France Inter, 5 novembre 2025.

En vidéo
-
"Augustin Trapenard rencontre Percival Everett", La Grande Librairie, 1er octobre 2025, 9 min.
- "Conversations chez Lapérouse", avec Fréderic Beigbeder, Le Figaro TV, 11 octobre 2025, 37 min.

Deux articles sur Effacement de la presse généraliste, à 20 ans de distance
- "Effacement : Percival Everett, un burlesque américain", Fabienne Dumontet, Le Monde, 8 juillet 2004.
- "Effacement de Percival Everett : ce qu’être noir veut dire", Julien Coquet, Cult.news, 22 août 2025.

Articles prise de tête sur Effacement :
- "Pourquoi Effacement de Percival Everett est écrit comme ça ?", Laura Gaillard, Culturellement vôtre, 24 novembre 2025 :
›Une écriture fragmentée qui reflète la pensée du narrateur
›Les flashbacks de sa jeunesse et le malaise de la différence
›Les dialogues extra-diégétiques comme "parasites culturels".

- "Ellison avec Barthes : occultation et désoccultation du "canon ethnique" dans Erasure de Percival Everett", Michel Feith, Revue française d'études américaines, 2006.

- "'Pataulogie' de la littérature : l’écrivain afro-américain à l’épreuve de la fiction dans Erasure de Percival Everett", Charline Pluvinet, in Imaginaires de la vie littéraire, Presses universitaires de Rennes, 2012, p. 91-103.

- En anglais : "
Les pièges de la parodie : la satire mélancolique dans Effacement de Percival Everett", Fritz Gysin, in Reading Percival Everett : European Perspectives, Presses universitaires François-Rabelais, 2007 :

"Le texte central d’Erasure de Percival Everett est une parodie de Native Son de Richard Wright et de Push de Sapphire. Cet essai analyse les processus parodiques à l’œuvre dans la production de ce faux texte, retrace son parcours dans le contexte de la vie complexe de son auteur fictif et interprète la performance maladroite de ce dernier, dissimulé sous les traits d’un héros populaire noir, comme une satire mélancolique ciblant le monde de l’édition, l’essentialisme afro-américain et le concept même de parodie. Les références intertextuelles à Invisible Man d’Ellison visent à déconcerter un public qui ne saisit plus la fonction de l’ironie et de la satire."

Les deux livres que vise Everett sont traduits en français, Push de Saphirre et Un enfant du pays de Richard Wright :
                        

- Pourquoi L'Homme invisible de Ralph Ellison est-il mentionné plusieurs fois dans Effacement ? Son livre L'Homme invisible a eu le National Book Awards en 1953. Le nom d'Ellison est mentionné maintes fois... (c'est le nom du narrateur...). Un internaute calé surnommé "Electrical Mammoth90" apporte des éclaircissements :

"Tout le livre fait constamment référence à un ouvrage intitulé Invisible Man de Ralph Ellison, qui a eu une énorme influence sur Everett. En fait, l'identité entière de Monk est basée sur la figure de Ralph Ellison (d'où il n’est pas surprenant que le nom de famille de Monk soit Ellison, et le personnage principal d'un livre précédent d'Everett intitulé Glyph s'appelle Ralph). Vous devrez vraiment lire Invisible Man si vous voulez saisir la majorité des références, mais en gros, Ralph Ellison soutenait que d'être noir en Amérique pouvait signifier un nombre quelconque de choses, cela ne signifiait pas seulement ce que le stéréotype noir typique représentait. Cependant, l'Amérique en général (surtout quand Ellison écrivait) voulait le stéréotype "noir" comme une manière de penser qu'elle s'était remise de la blessure de l'esclavage. Donc, cela a conduit à l'idée générale que tous les Noirs souffraient en permanence et que c'était vraiment tout ce qu'ils étaient capables de faire. Les éditeurs voulaient donc des livres d'auteurs noirs qui véhiculent ce genre de message, car pour eux, c'est ce que cela signifiait d'être noir. Ironiquement, cependant, la plupart de ces éditeurs étaient blancs. " (voir la suite =>ici). 
                                 

D'autres articles et interviews à propos d'Everett
- En anglais : "Une interview : 3 mai 2005", avec Alice Mills, Claude Julien et Anne-Laure Tissut, in Reading Percival Everett, Presses universitaires François-Rabelais, 2007.
- "Il n'y a pas de littérature noire", Nathalie Crom, Télérama, 25 octobre 2008.
- Percival Everett : ”Après huit ans de Bush, n'importe qui aurait élevé le débat politique”, propos recueillis par Martine Laval, Télérama, 6 novembre 2009.
- "Canon et poétique de l’allusion chez Percival Everett", Edina Zvrko, revue Littérature, Armand Colin, n° 4, 2019, p. 90-98.
- "Comment Percival Everett peut-il être afro-américain ?", Florence Noiville, 29 août 2025, article paru le lendemain sous un autre titre : "Percival Everett cisèle toutes les facettes de l’identité afro-américaine", Le Monde, 30 août 2025.

Un livre, co-dirigé par la traductrice
- Reading Percival Everett : European Perspectives, dir. Claude Julien et Anne-Laure Tissut, Presses universitaires François-Rabelais, coll. CRAFT (Cahiers de recherches afro-américaines : Transversalités), 2007, 247 p.

Une thèse
- De l’énigme à l’affect : territoires littéraires et paradigmes mouvants dans les romans de Percival Everett, Christelle Centi, Littératures, Université Rennes 2, 2021.

L'aspect politique des thèmes du livre
Des précisions à ne pas manquer...

"Diriez-vous que vos livres sont politiques ?
Évidemment. Tout art est politique. Même l'absence de politique dans une œuvre est une déclaration politique. Si je voulais vendre beaucoup de livres, je ferais de l'érotique, des histoires à l'eau de rose. Effacement, mon livre le plus autobiographique, raconte l'histoire d'un écrivain noir qui ne peut percer dans le milieu de l'édition qu'en écrivant des romans sur les Noirs, leurs ghettos, leurs malheurs. Les Etats-Unis n'ont pas réglé leur problème de racisme en élisant un président noir" (
Télérama, 2009).

Everett sort en 2004 son roman American Desert qui sera traduit l'année suivante (Désert américain). Dans le New York Times, Sven Birkerts, essayiste et critique littéraire, publie une critique qui n'est pas qu'élogieuse et qui commence ainsi :

"Il doit bien exister un mot, une expression, pour désigner l’usage par un écrivain d’un effet volontairement disgracieux, l’équivalent littéraire de l’insistance — et de l’acharnement — montypythonesque sur ce qui est manifestement absurde. 'Humour noir' ne rend pas tout à fait la nuance, mais s’en approche, et puisque Percival Everett, notre auteur et coauteur, se trouve être Afro-Américain, je vais me permettre de filer le jeu de mots."

- Percival Everett écrit à la rédaction ce qui est publié un mois plus tard, "The Color of His Skin", The New York Times, 6 juin 2004 :

"La couleur de sa peau
À l'attention du rédacteur en chef :
Après 17 livres en 23 ans de publication de romans dans ce pays, les critiques, bonnes ou mauvaises, m'affectent peu. En fait, en règle générale, je ne les lis pas. Mais plusieurs personnes ont attiré mon attention sur la critique de mon roman American Desert écrite par Sven Birkerts (9 mai). L'une d'elles a souligné l'étonnante discrétion de Birkerts, qui a attendu la deuxième phrase de son article pour mentionner que je suis afro-américain. Je peux affirmer sans hésiter que la couleur de ma peau n'a que peu de rapport avec ce roman. Je peux également affirmer avec certitude que Birkerts, dans ses critiques précédentes, n'a pas jugé nécessaire de préciser que d'autres auteurs étaient euro-américains ou blancs.
Franchement, j'en ai assez de voir des gens du monde de l'édition et de l'art s'étonner qu'une personne non blanche puisse créer une œuvre, au point de ne voir que la question raciale. Je ne perdrai pas mon temps à discuter de ce racisme insidieux, mais je dirai simplement que cette forme de racisme, souvent pratiquée par ceux qui, en tout point, se considèrent comme libéraux, progressistes et intellectuels, rend d'autant plus poignant le sectarisme flagrant de personnages comme feu Strom Thurmond.
Percival Everett
Los Angeles"

[Strom Thurmond (sénateur de Caroline du Sud, 1954–2003) est resté célèbre pour sa défense acharnée de la ségrégation raciale]

"Réponse de Sven Birkerts :
Le point de vue de Percival Everett sur l'identification raciale est, bien entendu, irréfutable. Cependant, j'avais pour mission de rendre compte de deux de ses ouvrages, et comme le second - Une histoire du peuple afro-américain [proposée] par Strom Thurmond" - non seulement traite presque exclusivement de la question raciale, mais met également en scène Everett lui-même (identifié de manière significative comme afro-américain), il m'incombait, en tant que critique, de faire cette identification également."

[A History of the African-American People [Proposed] by Strom Thurmond a été écrit par Percival Everett et James Kincaid - non traduit]

À la radio française, et dans d'autres médias, Everett répète l'équivalent ce que La Libre, site belge, a publié le 3 octobre 2025 :

"La lecture est la chose la plus subversive qui soit et elle fait peur, bien sûr. Si les fascistes brûlent les livres, c’est uniquement parce qu’ils ont peur que les gens lisent. La deuxième chose la plus subversive que les gens puissent faire est de faire partie d’un club de lecture. Lorsque les gens se réunissent et parlent d’art, cela stimule encore plus la réflexion."


Le film adapté d'Effacement

Nous avons visionné l'adaptation au cinéma par Cord Jefferson : Fiction à l'américaine (2023), meilleur scénario adapté aux Oscars en 2024. La bande annonce ›ici.

Everett a-t-il participé au scénario ? Non, le scénario est entièrement écrit par Cord Jefferson, le réalisateur lui-même.

Dans un court métrage De la page à l'écran de Amazon MGM Studios, évoqué sur le site Indiewire (média américain spécialisé dans l'audiovisuel) : "Quand j'ai lu le livre, j'ai été profondément touché par son contenu", a déclaré Jefferson. "J'ai donc su presque immédiatement que je voulais l'adapter. Il y a de la légèreté, mais aussi de la surprise. C'est ce qui, pour moi, reste vraiment fidèle à l'esprit du livre."
Everett a ajouté : "Dès que j'ai rencontré Cord, il était clair qu'il avait compris l'esprit du roman. Il a pris mon matériau et en a fait un film.

Donc : il a rencontré Cord Jefferson, discuté du livre, de l'esprit du roman et participé à la communication autour du film.

Sorti d'abord à Toronto en 2023 où il remporte le People's Choice Award du Festival, puis dans de nombreux pays (États-Unis, Royaume-Uni, Irlande, Allemagne, Italie, Espagne, Mexique, Australie, Nouvelle-Zélande, Turquie, Pologne, Singapour, Indonésie, Roumanie...). La France fait exception : Amazon MGM Studios choisit une sortie directe sur Prime Video en 2024, discrète, sans exploitation en salles.
Voir l'article du Monde "American Fiction déconstruit les stéréotypes raciaux sur le petit écran", Thomas Sotinel, 9 mars 2024.

Everett est-il plus impliqué dans d'autres adaptations ? Oui, pour son roman James, Everett est co-scénariste et producteur exécutif de l'adaptation en cours, réalisée par Taika Waititi (voir www.rnz.co.nz).


La traductrice de Percival Everett et aussi de Paul Auster...

Anne-Laure Tissut est professeure de littérature états-unienne contemporaine à l’université de Paris Nanterre, après avoir exercé à Rouen.

Sur la traduction de Percival Everett, elle a fait paraître un intéressant article "Other Languages is All We Have",
Translittérature, n° 38, hiver 2010.

En anglais, elle mène en 2005 une interview approfondie, avec Alice Mills et Claude Julien, in Reading Percival Everett, Presses universitaires François-Rabelais, 2007, p. 217-227.

Anne-Laure Tissut a été rédactrice en chef de la RFEA (Revue Française d'Études Américaines) pour la partie littéraire (2018-2022). Membre du CREA (Centre de Recherches Anglophones), elle mène une recherche en fiction dite ultra-contemporaine, souvent en rapport à sa pratique de traductrice.

"En plus de l’enseignement et de la recherche, il y a une autre facette à votre travail puisque vous traduisez de la littérature américaine. Pouvez-vous nous parler de cet autre aspect de votre travail ?
La traduction est indissociable de mon travail d’enseignement et de recherche, en ce qu’elle me permet d’observer la langue au plus près, et même de l’éprouver. D’autre part, sa pratique me permet de faire découvrir aux étudiants des œuvres moins connues et de leur faire rencontrer les écrivains avec qui j’ai pu tisser des liens à l’occasion du travail de traduction. J’ai eu la chance de ne traduire que des textes que j’apprécie, et de commencer par le superbe Erasure, de Percival Everett, dont je suis devenue la traductrice en France. J’ai poursuivi avec Laird Hunt, Steve Tomasula, Paul Auster, et d’autres encore, en fiction et en poésie. J’ai traduit plusieurs volumes pour les PURH, d’Amy Hollowell, Norman Fischer, Hank Lazer, Lily Robert-Foley et Jerome Rothenberg, décédé tout récemment. Je traduis dès que j’ai un peu de temps devant moi, surtout lors des congés. Une fois le texte entamé, c’est dur de s’interrompre, de résister à la tentation de poursuivre, entraînée par le souffle des phrases et des paragraphes, à l’envie d’achever quand on sent approcher la fin, pour passer à un nouveau texte.

Vous êtes la traductrice des derniers romans de célèbre écrivain américain Paul Auster, décédé le 30 avril 2024. Racontez-nous comment s’effectuait ce travail. Comment s’est créée la relation avec l’auteur ? Comment arrive-t-on à coller au style si particulier d’un écrivain ?
Je dois cette chance aux éditrices d’Actes Sud Marie-Catherine Vacher puis Jade Argueyrolles, qui m’ont confié la traduction de Burning Boy, un long essai consacré à la vie et l’œuvre du romancier américain Stephen Crane. J’ai ensuite traduit Bloodbath Nation, essai consacré aux fusillades aux États-Unis, dans lequel le texte dialogue avec les photographies de Spenser Ostrander ; enfin Baumgartner, lettre d’amour à l’épouse défunte et plus largement à la vie, court roman plein d’émotion qui est venu clore cette œuvre magistrale. J’étais très impressionnée de travailler le texte d’un écrivain dont j’avais, toute jeune, découvert avec enthousiasme The New York Trilogy. Francophile et lui-même traducteur, Paul maîtrisait parfaitement la langue et relisait minutieusement toutes les traductions en français de ses textes. Nous avons passé d’innombrables heures au téléphone, à discuter du sens des mots et expressions, en anglais et en français, de leurs connotations, de leur rythme et de leurs sonorités. Paul aimait évoquer ses souvenirs de la vie new-yorkaise, revenir en détail sur des épisodes de l’histoire du pays, expliquer les subtilités du baseball ou de la constitution américaine. J’ai énormément appris, sur le pays, sa langue et sa culture, au fil de ces conversations chaleureuses ; sur le style spécifique de son auteur aussi, sa désaffection des marqueurs d’insistance (nul besoin d’un "très" si l’adjectif est assez précis, pas plus que de l’adverbe "vraiment"), son refus d’employer le mot identité, notion trop fuyante et floue, l’objet d’une quête durant toute une vie parfois. Au fil de nos échanges, et de mes lectures, ma vision du style de Paul Auster s’est précisée, ainsi que les visées de l’écrivain. Enfin, c’est en traduisant surtout que l’on approche au plus près d’un style." (Extrait de "Rencontre avec une enseignante-chercheuse de l'Université")


Nos cotes d'amour, de l'enthousiasme au rejet :
                                        
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