Folio, 1982, 320 p.

Quatrième de couverture
 :

Fils d'une famille patricienne de Zurich, celui qui a écrit ce livre sous un pseudonyme fut ce qu'on appelle un enfant bien élevé. Dans la somptueuse villa, au bord du lac, régnait l'entente parfaite. Un certain ennui aussi, qui tient à la bienséance. Non sans humour, Zorn nous décrit les petits travers de ses parents. Humour ? Le mot est faible. Disons plutôt une noire ironie, celle du jeune homme qui, découvrant qu'il est atteint du cancer, pense aussitôt : naturellement.
Jamais les contraintes et les tabous qui pèsent, aujourd'hui encore, sur les esprits soi-disant libres n'ont été analysés avec une telle pénétration ; jamais la fragilité de la personne, le rapport, toujours précaire et menacé, entre le corps et l'âme, qu'escamote souvent l'usage commode du terme "psychosomatique", n'a été décrite avec une telle lucidité, dans une écriture volontairement neutre, par celui qui constate ici, très simplement, qu'il a été "éduqué à mort". Il avait trente-deux ans.

Fritz Zorn (1944-1976)
Mars (1977)
"Bon, puisqu'on ne peut rien tirer du vivre,
essayons donc le mourir."
Fritz Zorn

Nous avons lu ce livre pour le 7 février 2020.
Le nouveau groupe le lit pour le 28 février.

DES INFOS : •Livres de (ou d'après) Fritz Zorn en français Les trois parties du livre Radio-Télé L'auteur en quelques dates Extraits de livres évoquant Mars Articles littérairesArticles psy Mars au théâtre
Nos cotes d'amour :Claire Manuel
Brigitte DenisFanny
  Catherine Monique L         Entre et Annick L
 
  FrançoiseRichard
Jacqueline

 

Annick L, entre et
La lecture de ce livre après celle de À rebours était un peu déprimante. Mais j'en avais beaucoup entendu parler lors de sa parution dans les années 70 et j'étais curieuse de le découvrir. J'ai été saisie, dès le début, par l'écriture, sèche, ironique qui établit une distance analytique glaçante par rapport à lui-même. Le ton adopté pour rendre compte de ses souffrances existentielles et physiques, sans chercher à provoquer la compassion, est très frappant. Et puis il fait de son "cas" personnel une sorte de stéréotype d'un type d'éducation des enfants de la bourgeoisie suisse, une dimension sociologique intéressante qui fait réfléchir à nos propres conceptions. Son histoire pourrait être transposée dans d'autres pays où l'on retrouve ce type de milieu bien-pensant, assuré de sa position et de ses valeurs.
Mais c'est très long et répétitif (il revient sur certains points de manière obsédante) : presque 200 pages pour la première partie, plus deux autres dans lesquelles il prend un peu de hauteur, métaphysico-philosophique (que j'ai lues après une longue pause !). En tout cas je n'ai pas du tout aimé ces deux derniers chapitres : son parti pris de victime d'une famille et d'un milieu castrateurs a fini par m'agacer, voire me choquer, il va jusqu'à se comparer aux victimes de la Shoah. D'autres enfants ont subi la même pression sociale et se sont rebellés (surtout à cette époque !). Mais je ne regrette pas de l'avoir lu pour les réflexions que cela a suscitées. J'hésite entre un quart et un demi.
Monique L
Le début de cette autobiographie m'a vraiment intéressée, car cette éducation dans un but d'harmonie et de calme ne m'est pas étrangère et me paraît bien décrite. En tout cas, elle correspond à ce que j'ai fréquemment ressenti auprès des Suisses. Ce sont des gens qui cherchent à lisser les rapports et qui sont très courtois. Je n'aime pas en général donner une appréciation générale sur une population, mais c'est vraiment ce que j'ai ressenti et revécu en lisant ces lignes (je suis allée en Suisse plusieurs fois par an pendant une trentaine d'années et j'y ai encore de bons amis). Plus généralement cela m'a fait réfléchir sur l'éducation dans la famille qui n'est jamais neutre.
Par contre, j'ai trouvé la suite plus pesante et surtout répétitive, sans doute est-ce du à la névrose mélancolique de l'auteur.
Son introspection, sa quête existentielle, sa révolte ne me laissent pas indifférente bien évidemment, mais j'ai été lassée par le fait qu'il cherche des causes et des responsables extérieurs à lui-même. Il n'a eu aucune pulsion pour surmonter le déterminisme de son éducation. Je ne suis pas psy, mais j'ai du mal à comprendre comment ses parents seraient responsables de son inhibition sexuelle. J'ai noté que lorsqu'il parle de sexualité, il n'est pas question de désir mais plutôt de "normalité".
Son explication sur l'origine psychosomatique de son cancer est intéressante. C'est un point de vue qui me questionne.
Des passages m'ont vraiment gênée : celui sur le "nègre" et sa comparaison avec les camps de concentration et le gazage qui me semble plus qu'exagérée. La souffrance extrême peut amener à des dérapages, mais…
Sinon l'auteur est cultivé et fait de brillantes références. Le style m'a paru adapté et l'auteur a parfois le sens de la formule.
Les parties deux et surtout la trois m'ont été difficiles à lire, j'ai fini par les survoler. J'ai compris qu'il voulait donner un sens universel à son expérience. La fin sur la religion, Dieu et Satan, m'a vraiment ennuyée. J'ouvre ce livre à ½ à cause du début.

Le gâteau suisse (Rüblitorte) concocté par Monique a fait long feu...
Denis
J'ai lu ce livre quand il est sorti, il a eu beaucoup de succès et de retentissement. Je me souviens qu'il nous a fortement impressionnés, mes copains et moi. D'une part, la critique de la grande bourgeoisie nous amusait beaucoup. L'assiette "qui avait l'air de provenir du Migros du coin mais qui valait 1000 francs" était devenue une blague rituelle. La verve de Zorn est magnifique, par exemple dans la discussion de "c'est compliqué". Quelle ironie ! Cela pourrait d'ailleurs s'appliquer à bien des gens hors de Suisse...
D'autre part, le côté le plus dramatique, son cancer et sa façon d'en parler entraient en résonance avec bien des pensées et manifestations critiques de l'époque, les années 70. Il y avait un climat assez général de contestation des institutions. Par exemple, la psychiatrie classique était contestée par l'anti-psychiatrie (Ronald Laing, Mary Barnes...). On accordait une grande place à la psychosomatique — Zorn en était l'illustration, lui qui "a été éduqué à mort". Il y avait de grandes voix en psychanalyse appelant à trouver et reconnaître son désir (Lacan et nombre d'autres), ce que Zorn dit n'avoir jamais su faire. L'analyse institutionnelle mettait en cause les "organisations totalitaires" (Félix Guattari, Georges Lapassade, Erving Goffman avec Asiles, le film Vol au-dessus d'un nid de coucou). Toute libération de la parole était bienvenue, il fallait seulement trouver "Les mots pour le dire" (Marie Cardinal).
L'ayant lu à l'époque avec passion (mais surtout pour la partie 1 (les parties 2 et 3 étant plus indigestes, et assez répétitives), j'ai trouvé qu'il avait perdu beaucoup de son actualité. J'ai toutefois ressenti de la souffrance, par empathie. Au point que je n'ai plus envie de replonger dans le texte à la recherche de passages que j'ai négligés dans ma lecture récente, mais que d'autres lecteurs signalent. "Plus fortes que l'alcool, plus vastes que nos lyres"... Gardons-le sur l'étagère — ou dans l'armoire à pharmacie !
Une question me reste en tête : comment comprendre la mise en scène que Zorn fait de lui-même, comme un individu misérable, replié, introverti..., avec les témoignages qui le présentent au contraire comme un dandy sociable, et notamment ses succès au théâtre ?
J'ouvre aux ¾, après réflexion.

Claire 
J'avais lu ce livre il y a 30 ans et gardais juste un souvenir très positif d'un livre extraordinaire. J'étais ravie de vivre l'expérience bien rare pour moi de la relecture : je n'ai rien retrouvé de mon expérience de lecture ayant tout oublié comme d'habitude, mais j'ai été immédiatement saisie par l'écriture, par la voix.
Le narrateur parle de mémoires, d'essai pour nommer le genre de son livre. L'auteur de la préface, par ailleurs verbeuse, demande "Est-ce encore de la littérature ?" je déteste comment cette question est tournée et je n'apprécie pas beaucoup les réponses qu'il apporte ; pour moi c'est un grand livre et un grand livre littéraire. En lisant, je me disais si je veux être honnête, je dois me poser la question : "et si le narrateur n'allait pas mourir et avait écrit un livre de fiction ?" et y répondre tout aussi honnêtement "mon impression de lecture serait différente" et je ne peux pas seulement considérer ce livre comme un texte littéraire en omettant que l'auteur y joue sa vie. Je pensais à Édouard Louis dont le livre autobiographique que nous avions lu Pour en finir avec Eddy Bellegueule est sous-titré "roman".
Ce livre m'a passionnée : j'ai ressenti une jubilation immédiate, c'est pour moi vertigineusement jubilatoire ; la première page est un morceau d'anthologie (=> dans mon Lagarde et Michard). J'aime son style et le mot style va pour moi là au-delà de la langue : le style d'un dandy tragique. J'ai aimé l'humour, me sentant de plain pied, avec son "esprit" (au sens aussi de trait d'esprit) ; c'est le côté drôle qui m'a sauté dessus d'emblée, créant ma sympathie, mon empathie ; j'aime son angle d'attaque fait de distance et froideur qui me séduit par sa pose, son panache ; j'aime sa crudité, cet "à-vif" qui touche directement au cœur. Je l'aime !
J'apprécie aussi l'architecture du livre : les trois parties nettes, et aussi l'impression d'une spirale, on repasse mais différemment avec d'infinies variations et avec aussi une montée, un élargissement. C'est vrai qu'au milieu du livre, je me suis demandé si ça ne suffisait pas. Mais je suis repartie pour un tour, fascinée par la spirale sans fin, l'intensité, la densité de la matière. J'ai goûté aussi les liens, les références artistiques, littéraires : Boulgakov, Goya, Schiller, Borges, Fontane (jamais entendu parler) et son livre Effi Briest.

Denis
Ah oui, c'est très bien ce livre.
Claire
Ça a l'air horrible.
Mars, ce n'est pas une anamnèse, c'est un récit qui laisse la place au lecteur (il n'y a pas de vous, de tu). C'est une vivisection mais sans exhibitionnisme. Et c'est drôle jusqu'à la mort. J'ouvre en grand.
Jacqueline
Ce livre se veut un témoignage. C'est un cri de colère comme l'indique le pseudonyme de son auteur, une colère dirigée contre ses parents et plus généralement contre la bienséance feutrée de "la rive dorée" du lac de Berne et contre un mode d'éducation où l'on garde le silence sur tout ce qui représente la vie et où l'on évite de prendre position devant tout ce qui peut apparaître comme "compliqué". La satire est amusante, elle fait mouche mais reste bien superficielle ! J'aurais aimé en savoir plus sur ce qui a amené ses parents sur la rive dorée, sur leur vie réelle… sur le sens de leur apparent respect des conventions… J'aurais aimé aussi en savoir plus sur cette absence de vie sexuelle dont l'auteur se sent victime...
Fritz Zorn se voit comme le dernier représentant de ce mode de vie qui a causé sa névrose. Le cancer dont il est frappé devient pour lui non seulement la métaphore de cette incapacité à vivre qu'engendre une telle éducation, mais en est pour lui une conséquence directe et logique…
Merci à Denis de nous avoir rappelé le climat dans lequel ce livre est paru : l'intérêt, alors, pour l'antipsychiatrie et la psychosomatique, la dénonciation d'une éducation inhibitrice, la culpabilisation des parents… À l'époque, j'avais essayé de lire Mars sans m'y intéresser assez pour le finir et dans mon souvenir j'y voyais une parenté avec la Lettre au père de Kafka que je n'avais pas finie non plus à la première tentative de lecture. Malheureusement, le texte de Fritz Horn ne supporte pas la comparaison. Pour que son livre m'intéresse, il faudrait que les protagonistes prennent de l'épaisseur..., que les accusations qu'il porte soient étayées plus concrètement ; pas besoin, pour se poser en victime, d'en rajouter avec l'image de quelqu'un de centré sur lui-même… J'ai détesté, non pas l'emploi du terme de nègre, politiquement correct ou non, mais la teneur de son propos, son mépris des souffrances des autres : lorsqu'il parle du nègre (il est aussi question d'indien, on est loin de la Suisse) qui souffre dévoré par la lèpre, la peste ou la faim "sans prendre vraiment conscience de ce qui lui arrive" et Zorn de se consoler, lui, au moins d'être conscient… Je souhaite qu'écrire ce livre de colère lui ait permis de mieux supporter les souffrances d'un traitement dont il ne dit mot (la bienséance de la rive dorée ?) alors que les témoignages de proches, la fidélité de ceux qui ont voulu publier ce livre donnent à penser qu'il était différent de l'image que, malade, il se donne dans cet écrit. Je m'imagine qu'en sa présence j'aurais mieux supporté ce fatras de ratiocination en pensant que c'est son unique possibilité de faire face mais, de là à y trouver un plaisir littéraire ! Je ferme et j'ouvre aux ¾ la Lettre au père de Kafka que je n'aurais peut-être pas été lire sans cette occasion.
Manuel
Ce livre m'a passionné ! Et comme on dit m’a tenu jusqu’au bout. Les descriptions des parents, de la bourgeoisie zurichoise, du milieu universitaire, m’ont amusé et également navré. La lente progression de la maladie et l’introspection du narrateur m’ont bouleversé. Le narrateur a des formules choc ! La maladie serait due à toutes les larmes retenues pendant 30 ans. Le narrateur a été éduqué "à mort". Ce livre m’a rappelé celui d’Emmanuel Carrère : D’autres vies que la mienne. C’est un livre intelligent. Les citations sont brillamment placées (Le Maître et Marguerite de Boulgakov). J'ai été intéressé pas les origines de la névrose (et la différence avec une psychose). Le rôle du langage est passionnant. Tout au long du livre, les mots entre guillemets créent un système qui a conduit à sa maladie (Le choses "compliquées", "comme il faut", etc.). J’ai été "pris au jeu". Le livre est très ancré dans son époque. C'est parfois répétitif, mais c'est très intelligent. J'ai vu récemment le film Joker qui m’a énormément fait penser à ce livre.
Fanny 
J'ai découvert ce livre qui est une expérience de lecture unique. Oui c'est parfois agaçant, mais je n'ai jamais rien lu qui lui ressemble. Les premières pages sont jubilatoires. J'ai été agacée par la comparaison avec les camps de concentration, les nègres… Pour autant le fait qu'il s'autorise à l'écrire correspond à la liberté de ton de ce manuscrit. J'ai lu jusqu'au bout. C'est inclassable : philosophique, sociologique. Je trouve que cela peut difficilement se lire sans le lier à une époque dans un milieu social précis. J'ai eu l'impression de lire une psychothérapie à ciel ouvert, il y a une grande liberté dans ce qu'il dit. Si je retiens cet axe de lecture, cela explique certains passages redondants, par exemple la répétition des "c'est compliqué". Parfois aussi l'ennui arrive. J'ouvre aux ¾. Je ne connaissais pas du tout.
Françoise 
J'ai lu vos avis sur le livre d'Huysmans, livre que je n'avais pas lu moi-même et je me retrouve dans les commentaires d'Annick ici présente que j'applique totalement à Zorn :
- Ma lecture fut ennuyeuse et fastidieuse : je ne suis pas allée jusqu'au bout des trois parties : de "Mars en exil" et "Ultima necat" oui, ce dernier récit étant pour moi plus intéressant (20 pages) que le premier (150 !) mais n'ai pas lu "Le chevalier, la mort et le diable".
- Je n'en ai rien à faire du récit des états d'âme de ce névrosé : on a vite fait le tour et dès lors ce n'est que répétition.
- Les cauchemars et souffrances physiques de cet aristocrate dégénéré ne m'ont pas intéressée. Il relève d'un cas psychanalytique. Je ne comprends pas pourquoi Mars est une référence. Mais en est-ce une ?
- Je trouve ce livre, en tout cas, mortellement ennuyeux, avec ses énumérations interminables. Il tourne en rond.
- Et ça ne constitue même pas un roman (...) impression de quelque chose d'inabouti (...) L'écriture est recherchée, précieuse même, mais elle tourne à vide. Comment peut-on comparer Huysmans et Proust ? (...) Il ne s'intéresse qu'à lui-même. Et moi j'ajoute comment peut-on comparer Zorn et Proust ? Il ne s'intéresse qu'à lui-même, même s'il parle de ses parents, on ne les voit pas, il ne parle pas du tout de son frère (comme Proust d'ailleurs.)

Bien que n'étant pas allée jusqu'au bout, je trouve plus intéressant quand il parle vraiment de son cancer. Et encore... ses réflexions sur l'astrologie, sur Ulrike Meinhof, sur les chambre à gaz : bof et boulgui boulga. J'ouvre ¼ pour "Ultima necat".

Brigitte
On pourrait imaginer, après toi, que nous ayons un catalogue d'avis tout prêts : et on opterait pour le 3A ou le B7...
Catherine
J'ai aimé la première partie, la description remarquable de la société suisse, la politesse qui empêche les sentiments. J'ai aimé la peinture de la mélancolie. L'écriture colle bien avec les ruminations d'un mélancolique. C'est un peu répétitif, mais c'est adapté à ce qu'il décrit. Je suis moins convaincue par la suite et j'ai un peu laissé tomber la fin. Mais c'est un livre original. Je ne crois pas au cancer lié à l'éducation. Je ne regrette pas de l'avoir lu. J'ouvre à moitié.
Richard 
J'ai trouvé un peu longuet. J'ai beaucoup aimé le début. J'ai vécu en Suisse et des Suisses que j'ai connus sont vraiment comme ça. Je ne connaissais rien de l'auteur ni du livre : en le commençant, je m'attendais à un roman et j'ai perdu mes repères. Je l'ai lu en allemand ; le style m'a assez plu. Je n'ai pas adhéré à l'idée que le cancer constitue une libération de son état mental : je n'y crois pas. Je pense que j'ai loupé sûrement quelque chose, il est sur une étagère et je vais le relire cet été. J'ouvre ¼.
Brigitte 
J'avais lu Mars au moment de sa parution ; il avait soulevé un grand engouement. C'était une lecture passionnante, différente de toutes les autres. Je l'avais lu d'une seule traite, comme en transe ! C'était un livre sidérant, et j'étais sidérée. Je viens de le relire avec beaucoup plus de recul, avec en tête de façon permanente que c'était le témoignage d'un jeune homme confronté à l'imminence de sa propre mort. Il a su que son livre serait publié, mais il est mort avant sa parution.
C'est certainement une œuvre littéraire, mais c'est surtout un cri. Je ne suis pas d'accord avec ceux qui s'insurgent contre la comparaison qu'il fait entre son état et la souffrance dans les camps de concentration ; même s'il s'agit ici d'une expérience solitaire. Je suis persuadée qu'à côté de nous certaines personnes vivent aujourd'hui des drames comparables et ignorés (femmes battues, enfants martyrs, vieillards abandonnés…).
Je ne suis pas d'accord non plus avec ceux qui lui reprochent de ne pas avoir le sens des autres, de ne pas établir de contacts : c'est justement de cela qu'il est malade. Il vit en lui-même, coupé des autres. En deux ans, il a enfin réussi à comprendre ce qui lui arrivait, à exprimer les larmes amassées en lui depuis sa petite enfance : quand le cancer se déclare, les larmes se déversent. Il parvient alors à établir une distance suffisante avec son mal pour le mettre en mots.
A la fin du livre, il tente de comprendre ses parents, vraisemblablement victimes, comme lui, du mode de vie de la "rive dorée", qui n'ont pas eu l'intelligence, ni le courage de comprendre le drame qu'ils subissaient pour tenter d'en sortir, ce qui était la seule issue pour atteindre le monde des vivants, et éviter la réitération de cette tragédie.
Jadis, je l'aurais ouvert en grand, maintenant, je l'ouvre aux ¾, car je prends plus en compte l'aspect littéraire de ce travail.

Claire
J'ai beaucoup aimé le roman graphique Angoisse et colère, adapté de Mars et en particulier le texte introductif des auteurs de l'album partis à Zurich sur les traces de Fritz Zorn. J'avais vu aussi une adaptation théâtrale au Festival d'automne en 1986, très prenante.

Annick L
Je pense à cette artiste suisse... seule en scène... comment s'appelait-elle ?... Toute en noir...

Plusieurs, criant...
Zouc ! (Nous cherchons si elle est encore vivante... hélas... son sort est terrible...)

Claire
J'ai été aussi très intéressée de découvrir à la bibliothèque le livre du médecin qui a fait sa thèse sur les écrivains malades : Montaigne, Pascal, Rousseau, Stendhal, Chateaubriand, Nerval, Strindberg, Thomas Bernhard, Hervé Guibert, William Styron... (à Catherine qui opine du bonnet) tu connais sa thèse ?

Catherine
Je ne l'ai pas lue entièrement, mais oui, c'est très bien.

Claire
J'ai lu et mis en ligne son chapitre sur Fritz Zorn et je regrette de n'avoir pas pris le temps de lire les chapitres sur les lecteurs malades... (malades de lire ?...)
J'ai été étonnée comme Denis, en écoutant l'émission où l'écrivain préfacier évoque le fait que Zorn paraît très sociable, différent de ce qu'il est dans son moi souffrant.
J'ai lu avec moins d'intérêt le livre de son amie d'étude, Monique Verrey, Lettre à Fritz Zorn, où elle publie un drôle de récit de Fritz Zorn sur les puzzles et une lettre de lui quelques mois avant de mourir où il lui dit comment il s'organise pour jouer une pièce de lui. Mais j'ai été touchée de lire, de la part de Monique Verrey après sa mort :

"Tous ceux qui prêts à t'assister n'ont pas pu empêcher que tu meures aussi seul que tu avais vécu. Si tu avais été l'ermite que tu jouais dans tes pièces, ton chat se serait au moins couché à côté de toi au moment de ta dernière heure. Plus ta maladie te persécutait, plus tu t'étais mis à circuler d'un lieu à l'autre, comme un damné. Tu avais pratiquement vécu les derniers mois de ta vie chez les Schatzmann sans qu'ils sachent vraiment pourquoi tu les avais choisis. Ils ont pensé que c'était leur petite Catherine qui te faisait du bien. Elle n'avait que deux ans et demi, mais elle voyait quand tu avais mal et elle t'apportait ses animaux en peluche. Vous aviez passé vos vacances ensemble à Comano, et tandis que tu écrivais Mars à la table du balcon, elle jouait des heures près de toi. Tu inventais toujours de nouveaux prétextes pour venir chez les Schatzmann et ce n'est que très peu avant ton entrée à l'hôpital que tu as dit à Martin que tu voulais publier Mars. C'est lui qui s'est chargé de toutes les démarches qui ont enfin permis cette publication." [M. Schatzmann sera exécuteur testamentaire de Fritz]

Non sans rapport avec le livre, nous lisons le certificat médical excusant l'absence exceptionnelle d'Etienne :
Je certifie, Dr E.G., spécialiste en neuro-immuno-psychologie, diplômé de l'université de Berne, certifie qu'Etienne souffre de cellulo-myalgies diffuses, de céphalées de tension, de syndrome d'hyperventilation, de colopathie fonctionnelle, de lésions de prurigo idiopathique ainsi que d'éréthisme cardiaque et sera donc par conséquent contraint d'aller faire une cure en Bretagne pour profiter de son air vivifiant, riche en oligo-éléments, qui aura sans aucun doute un effet tonifiant sur l'ensemble de son système nerveux autonome ortho-sympathique.

Jacqueline, après la séance
Une amie soignée pour un cancer me signale Le livre de Pierre, entretiens avec Pierre Cazenave écrits par Louise Lambrichs. Ce livre cite beaucoup Mars. Pierre Cazenave, psychanalyste lui-même atteint d'un cancer, a fondé un centre qui porte son nom et est, semble-t-il, réputé.

Claire, toujours après la séance
En cherchant les références du livre Le livre de Pierre et qui est l'auteure, je vois qu'il s'agit de la fille de la traductrice de Mars... elle a un parcours vraiment original (voir ici).



UN PEU DE DOCUMENTATION ?
Livres de (ou d'après) Fritz Zorn en français Les trois parties du livre Radio-Télé L'auteur en quelques dates Extraits de livres évoquant Mars Articles littérairesArticles psy voire médicaux Mars au théâtre


LIVRES de (ou d'après) Fritz Zorn en français

- Mars, éd. Gallimard, 1979, puis format poche, 1982
›Préface
d'Adolf Muschg, lui-même écrivain zurichois.
Traduction de l'allemand (Suisse) par Gilberte Lambrichs : traductrice et écrivaine sous le pseudonyme de Constance Delaunay, mère de l'écrivaine Louise Lambrichs, femme de l'auteur et éditeur Georges Lambrichs...

- Lettre à Fritz Zorn de Monique Verrey, suivi de Le premier puzzle de Zurich de Fritz Zorn, L'Aire, Lausanne, 1980, trad. Monique Verrey. En 1975, Fritz Zorn adresse une longue lettre à son ancienne amie d’études Monique Verrey, en y joignant le récit publié ici avec la lettre-réponse.

- Angoisse et colère, une BD d'Alex et Daniel Varenne, Casterman, coll. "Les romans", 1988, adaptée de Mars. A lire ici : le formidable texte qui ouvre la BD, récit sur les traces de Fritz Zorn-Angst...

Les TROIS PARTIES du livre
- Mars en exil : Zorn a un passage à la fin de cette partie sur Mars "le dieu de la guerre", le "dieu du renouveau et du principe créateur et vraiment surtout le dieu des créateurs et des artistes". Il évoque un "être martien", qui a "besoin d'un point d'application extérieur" pour exercer son action, et s'il en est privé, "il retourne son agressivité naturelle vers l'intérieur et se détruit lui-même".
-
Ultima necat : vient de la formule "Vulnerant omnes ultima necat" = toutes blessent, la dernière tue. On la trouve sur des cadrans solaires.

- Le chevalier, la mort et le diable : cette gravure sur cuivre de Dürer (1513) représente un
chevalier en armure, accompagné de son chien, qui avance fièrement à travers une gorge étroite et ne regarde ni le diable à tête de chèvre, ni la figure de la mort à cheval, avec à la main un sablier, rappel de la brièveté de la vie. Nietzsche fait référence à cette œuvre dans La Naissance de la tragédie (1872) et les nazis l'ont parfois utilisée dans leurs images de propagande.

                  Museen der Stadt Nürnberg


RADIO-TÉLÉ
- Un comble ! L'émission littéraire de la RTS intitulée La voix au Chapitre du 20 janvier 1980 donne la parole au préfacier de Mars Adolf Muschg, avec Roland Jaccard (18 min) : intéressant !
- Dans Ça peut pas faire de mal à France Inter, Guillaume Gallienne lit des passages de Mars, le 16 février 2003 (47 min). Avec les voix de Chantal Thomas, Gilberte Lambrichs, Viviane Forrester.

L'AUTEUR en quelques dates
- Né en 1944 ; enfance et jeunesse à Zurich.
- Études de langues et littératures romanes et allemandes à Zurich, séjours à Lisbonne et Madrid, doctorat à Zurich en 1971.
- Professeur d’espagnol dans un lycée à Baden, Zurich et Aarau (ci-dessous en tenue espagnole vers 1974 devant son appartement à Zurich)
jusqu'à ce qu'il soit atteint, à l’âge de 30 ans, d’un cancer.
- Commence une psychothérapie et écrit ses mémoires.
- Il meurt en 1976 à 32 ans, son livre terminé, mais sans l'avoir vu publié (mais juste après avoir appris qu'il serait édité).

Son véritable nom de famille est Angst qui signifie angoisse. Son pseudonyme Zorn signifie colère.

Vue sur les toits du vieux Zurich et les tours du Grossmünster prise de l'appartement de Fritz. Ces photos sont publiées dans le livre Lettre à Fritz Zorn de Monique Verrey. Elle y raconte qu'entre 1962 et 1974, il écrit 11 pièces et 10 récits. Elle y publie son texte Le premier puzzle de Zurich, dont il lui a offert une copie et dont il a fait une lecture à une soirée littéraire peu avant sa mort : c'est une fiction où l'activité de puzzle envahit tout, le puzzlage auquel se livrent les puzzlothéistes qui s'opposent aux puzzlodoxes. Même les bovins puzzlent...

EXTRAITS de livres qui évoquent Mars de Fritz Zorn
- Chantal Thomas consacre un chapitre à "Zorn ou la colère", dans Souffrir (Payot, 2003 ; Rivages poche, 2018).
-
"Mars de Fritz Zorn qui m’a comme tant de lecteurs bouleversé", écrit Emmanuel Carrère en 2009, dans son livre D’autres vies que la mienne (que nous avions lu), où il se réfère à Mars à propos d'un de ses personnages, Etienne, qui a aussi le cancer (voir un passage du livre).
- Arnaud Cathrine, dans Nos vies romancées (Stock, 2011), raconte qu'il relit Mars en 2010 et s’aperçoit que son regard a changé : "J’avais lu un livre de mort. Je retrouve un livre de vie".
- Dans Évangile des égarés (Gallimard, 2020), Georgina Tacou évoque trois rencontres dont l'une est la figure de Fritz Zorn.

ARTICLES "littéraires"
(pour distinguer des articles psy qui suivent)

- "Fritz Zorn ou du cancer comme genre littéraire", Pierre Combescot, Nouvelles littéraires, 22 novembre 1979.
-"Mars, de Fritz Zorn : cancer de l'âme, cancer du corps", Roland Jaccard, Le Monde, 16 novembre 1979 (Roland Jaccard est psychanalyste, écrivain, critique littéraire, et éditeur suisse).
- "Mars, par Fritz Zorn", Chantal Labre, Esprit, "Les Européens en politique", décembre 1979.
- "Après le succès posthume de son roman Mars, deux inédits exclusifs de Fritz Zorn", Pierre Combescot, Nouvelles littéraires, 6 novembre 1980.
- "Vie en rose et cancérose : Mars, de Fritz Zorn", Richard Sünder, Liberté, revue d'art et politique, n° 23, 1981 : article pas littéraire, pour montrer que Mars permet toutes les élucubrations...

ARTICLES psy voire médicaux
- "Le cas Fritz Zorn", Stéphane Grisi, Dans l'intimité des maladies : de Montaigne à Hervé Guibert, Desclée de Brouwer, 1996. Stéphane Grisi a fait sa thèse (de médecine) sur l’autopathographie dans la littérature ; l'autopathographie serait un sous-genre de l’autobiographie, centrée sur l’expérience de la maladie.
- "En marge de Mars de Fritz Zorn : narcissisme et pulsion", Béla Grunberger, Revue française de psychosomatique, "Masochismes et maladie", PUF, n° 18, 2000.
- "Syndrome de Fritz Zorn et abus de la psycho-neuro-immunologie", Dr Rémy C. Martin-Du-Pan, RMS (Revue médicale suisse), n° 446, 2014.
- "Les besoins contaminés à partir de Mars de Fritz Zorn : d’un pas-de-corps dans la psychose", Marie Selin, Psychologie Clinique, "Imaginaire et réalité", n° 41, 2016.

THÉÂTRE : Mars a été adapté à la scène, mais pas à l'écran.
- Éduqué à mort (1982) : adaptation de Catherine Espinasse et Emmanuelle Clove de Mars de Fritz Zorn, mise en scène de Jean-Luc Terrade, spectacle de Les Marches de l'Été, représentation à Élancourt.
- Colère (1983) : mise en scène et adaptation de Dominique Ferret avec Anne-Françoise Benhamou de Mars, Studio Théâtre de Vitry.
- Éduqué à mort (1985) : mise en scène Philippe Bussière, d'après Mars de Fritz Zorn et Lettre à Zorn de Monique Verrey, mise en scène de Philippe Bussière, avec Véronique Delmas et Jean-Marc Brisset, spectacle de 3 Bc Compagnie, représentation à Toulouse, Cave Poésie.
- Mars (1986) : mise en scène et adaptation de Darius Peyamiras, d'après le roman de Fritz Zorn, au Centre culturel suisse, avec Jean-Quentin Chatelain, Festival d'automne, longs extraits ici, voir aussi ici le spectacle repris en 2013.
- Mars (2007) : mise en scène et adaptation Stefan Delon, d'après Fritz Zorn, Compagnie U structure nouvelle et Théâtre Sorano, Toulouse, avec Stefan Delon, représentation au Théâtre de Grammont de Montpellier, programme ici.
- Mars (2009) : adaptation et mise en scène de Stefan Delon du roman de Fritz Zorn, Théâtre Sorano à Toulouse, avec Stefan Delon, bande-annonce ici.
- Mars (2009) : mise en scène Denis Laujol, compagnie Ad hominem Théâtre Océan Nord à Bruxelles, bande-annonce
ici.
- Les larmes rentrées (2012) : conception Laurent de Richemond, d'après Mars de Fritz Zorn, Théâtre de la Minoterie, Théâtre des Bernardines à Marseille, avec Jérôme de Falloise, Barbara Sarreau, Frédéric Pichon.

 

 

Nos cotes d'amour, de l'enthousiasme au rejet :
à la folie
grand ouvert
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¾ ouvert
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à moitié
un peu
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pas du tout
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Gallimard, coll. "Du monde entier", 1979, 264 p.

Quatrième de couverture :

Fils d'une famille patricienne de Zurich, celui qui a écrit ce livre sous un pseudonyme fut ce qu'on appelle un enfant bien élevé. Dans la somptueuse villa, au bord du lac, régnait l'entente parfaite. Un certain ennui aussi, qui tient à la bienséance. Non sans humour, Zorn nous décrit les petits travers de ses parents. Humour ? Le mot est faible. Disons plutôt une noire ironie, celle du jeune homme qui, découvrant qu'il est atteint du cancer, pense aussitôt : naturellement.
Ce livre n'est pas une autobiographie. C'est une recherche, une analyse des causes de la maladie, entreprise, avec l'énergie du désespoir, par un condamné qui n'a pas voulu mourir sans savoir pourquoi.
Prisonnier de sa famille, prisonnier de son milieu, prisonnier de lui-même car il était, en tout, sage et raisonnable, Fritz Zorn présentait aux yeux du monde et, ce qui est bien plus grave, à ses propres yeux, l'image d'un jeune homme sociable, spirituel, sans problèmes. Le jour où cette façade a craqué, il était trop tard.
Trop tard pour vaincre le mal mais non pas pour écrire ce récit qui est non seulement bouleversant mais intéressant au plus haut degré : jamais les contraintes et les tabous qui pèsent, aujourd'hui encore, sur les esprits soi-disant libres, n'ont été analysés avec une telle pénétration ; jamais la fragilité de la personne, le rapport, toujours précaire et menacé, entre le corps et l'âme, qu'escamote souvent l'usage commode du terme "psychosomatique", n'a été décrit avec une telle lucidité, dans une écriture volontairement neutre, par celui qui constate ici, très simplement, qu'il a été "éduqué à mort". Il avait trente-deux ans.


Angoisse et colère
d'Alex et Daniel Varenne, Casterman, coll. "Les romans", 1988, adapté de Mars

Lettre à Fritz Zorn
de Monique Verrey, suivi de Le premier puzzle de Zurich de Fritz Zorn, L'Aire, Lausanne, 1980